Une ombre chacun

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Une femme, un homme. Deux ombres.

Clara, trentenaire parisienne, mène une vie lisse dans le confort luxueux du 7ème arrondissement, passant ses journées entre  le cadre monochrome d’un superbe appartement et le Bon Marché où elle semble faire ses courses en permanence. Lorsqu’elle n’est pas réfugiée sous la couette de la chambre blanche, Clara voit ses « amies », cuisine, et poste sa vie sur Instagram, faisant rêver des milliers d’abonnés. Clara a un mari beau  et bien né, doté d’un nom à particule. Clara est une liane à la beauté remarquable, Clara est intelligente, Clara est enviée, mais Clara n’est qu’apparence et faux-semblant. Clara n’est plus qu’une coquille vide, depuis qu’elle a été enlevée enfant, et depuis que sa mère est morte. Le jour où Charles, son mari, lui demande un enfant, Clara décide de disparaître sans laisser de trace.

Charles fait appel à un ancien marine pour la retrouver, Seven Warren Smith. Après avoir combattu en Irak, le retour à une vie normale l’a laissé désœuvré. Aussi quitte-t-il sa ville de Colombus sans un dernier regard pour sa femme, et s’envole pour Paris en quête de Clara, en quête de redonner un sens à sa vie. A travers le Sud de l’Europe, Seven s’engage à la poursuite de Clara, espérant la retrouver avant qu’il ne soit trop tard, persuadé qu’elle est partie se cacher pour mourir.

Clara est emprisonnée dans sa coquille sociale, celle imposée par son mari et celle qu’elle s’est créée à travers les réseaux sociaux. A travers le prisme d’Instagram, elle met sa vie en scène. Satire des réseaux sociaux ? Elle ne voit sa vie que par ses posts et les filtres de ses photos:

Les myrtilles viendraient du Chili et elle ne pouvait pas poster sur Instagram des fruits hors saison sans risquer de s’attirer la foudre de certaines followeuses. Les gens couplaient leur engagement virtuel d’une propension à la méchanceté qui était désarmante. Le choix était crucial, important. Il fallait un fruit qui tienne bien la cuisson, qui soit d’une couleur compatible avec un set d’assiettes à dessert.

Tout comme sa vie filtrée sur les réseaux sociaux, le couple que Clara forme avec Charles est un joli trompe-l’œil. Charles est amoureux de l’image que sa femme renvoie de lui et de sa vie. Elle est son accessoire de luxe, l’étalage de son narcissisme. Charles ment, Charles la trompe « virtuellement » avec d’autres femmes, mais Charles aime les conventions de sa classe sociale. Lorsqu’il décide d’avoir un enfant, c’est sa décision unilatérale : « ils n’avaient jamais parlé d’enfant. Il ne s’était pas demandé si elle en voulait un, zéro ou dix mais partait du principe que quand lui le voudrait, elle le voudrait également (…) Il lui demanderait juste un enfant comme on demandait un deuxième whisky et, comme toujours, elle dirait oui ». Finalement, Charles méprise sa femme, froide, intelligente, malade de son « petit traumatisme infantile » pour lequel il n’a aucune compréhension. Et lorsque Clara disparaît, il est un homme en colère face à l’affront de sa femme.

Seven sera peut-être le sauveur, celui qui en retrouvant Clara, vivante ou morte, rendra sa dignité à Charles. Retrouver Clara devient sa mission – son but ultime ? Caricature du vétéran américain, imposant par sa taille et celle de sa musculature impressionnante, mâle absolu qui passe son temps à se masturber et à envisager des relations sexuelles avec toutes les jeunes filles qu’il croise, Seven est aussi tactique, stratège, et il retrouve dans cette mission le frisson de ses missions de guerre en Irak. Comme Clara, Seven n’est plus que l’ombre de lui-même, mais la faille en lui n’est-elle pas trop profonde pour cette mission ?

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Naoussa, île de Paros (été 2013): sur les traces de Clara et Seven

J’ai été très impressionnée par la maîtrise de ce premier roman. Tout à la fois masculin, puissant, brut,  et subtilement féminin, Carole Llewellyn a un style qui brouille les cartes. Imprégné de culture américaine, le roman m’a d’abord évoqué les romans de Douglas Kennedy par le côté caricatural de Seven, mais doté  d’un raffinement qui ne peut être qu’issu du mélange des cultures américaines et françaises que l’auteure porte en elle. Carole Llewellyn force l’admiration par son assimilation de la culture américaine, par la finesse de son analyse psychologique, et par son écriture d’une belle maîtrise. Le roman interroge beaucoup sur le rapport à la vie, de façon presque anxiogène, sur le traumatisme aussi. Chaque personnage porte son propre trauma, et doit trouver son chemin de vie – court ou long. J’ai souri aussi dans le portrait des réseaux sociaux que brosse Carole Llewellyn, et la nouvelle dépendance plus ou moins importante qu’ils ont généré, et possiblement une façon filtrée d’exposer sa vie.

Carole Llewellyn est née en 1983. Elle a étudié la littérature anglophone et l’art dramatique entre la France et les Etats-Unis avant de rentrer à Paris pour débuter une carrière d’enseignante universitaire et de comédienne. Depuis l’obtention de son doctorat en littérature américaine en 2010, Carole partage sont temps entre des projets d’entreprenariat et l’écriture.

Titre: Une ombre chacun

Auteur: Carole Llewellyn

Editeur: Belfond

Parution: avril 2017

 

5 réflexions sur “Une ombre chacun

  1. Moi aussi j’ai lu ta chronique d’une traite! Très bien écrite, quel plaisir. J’ai effectivement pensé à un Douglas Kennedy vu le résumé mais il semble que ce

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