
Attention, voici une nouvelle voix de la littérature anglaise, et on n’a pas fini d’en entendre parler. Cette nouvelle voix, c’est celle de Chloë Ashby, que l’on découvre dans un premier roman moderne, libre, profond et vibrant.
Chaque semaine, Eve a rendez-vous au musée Courtauld avec Suzon, salle six. Suzon est la serveuse du tableau « Un bar aux Folies Bergère », d’Édouard Manet. Entre elles deux, un dialogue pas si silencieux que ça s’est construit, où Eve se réfugie.
Eve vit de petits boulots, loue une chambre dans l’appartement miteux d’un couple qui semble l’avoir prise sous son aile – Eve y est un peu comme le coucou qui grandit dans un nid qui n’est pas le sien, nourrie par des parents de substitution, Bill et Karina, qui lui passent toutes ses frasques.
A vrai dire, Eve n’a pas vraiment de parents – elle ne voit plus son père alcoolique, et sa mère les a abandonnés quand elle avait 5 ans. Eve tente de surmonter la perte de son amie Grace, qui ankylose sa vie depuis 5 ans – et un jour, tout par à vau l’eau dans le restaurant où elle travaille, à cause d’une main trop baladeuse. Eve rend son tablier – bientôt, une petite annonce va donner une nouvelle direction à sa vie: Eve devient modèle vivant dans un atelier de dessin. Chaque semaine, elle va poser nue sur une estrade, enchaînant les poses devant les élèves et le prof de dessin. De nouvelles relations se nouent, de nouveaux petits boulots s’offrent à elle. Mais le jour où Suzon manque à l’appel, partie pour un accrochage de plusieurs semaines au musée d’Orsay, Eve s’écroule. Et l’édifice fragile qu’elle était en train de reconstruire pourrait s’effondrer avec elle…
Mais, dans le chaos de la vie d’Eve, Chloë Ashby fait jaillir de la lumière, de la douceur, de l’espoir. Il y a l’amitié d’Annie et de sa petite Molly, et la possibilité d’un amour sincère et bienveillant avec Max, son ami d’enfance. Et le pouvoir de l’art – dans toute sa dimension, tant blessante que salvatrice.
Eve, narratrice de son histoire, qui se déroule sous nos yeux au présent, nous attendrit autant qu’elle nous inquiète, nous fait sourire par des saillies piquantes d’autodérision. Est-elle excessive, folle, marginale ou tout simplement perdue ? Eve est de ces personnages que l’on a envie de protéger, par peur qu’ils dérapent une nouvelle fois. Eve cristallise tous les trauma, celui de l’enfance, de la peur de l’abandon, du deuil.
Chloë Ashby a un style simple et limpide, et pourtant elle a su capter de quelque chose de singulier en le traduisant dans un ton personnel.
Un peu kleptomane, un peu sans domicile fixe, plutôt perdue, Eve pourrait être la petite soeur d’Alex, L’Invitée d’Emma Cline (également publiée chez La Table Ronde, est-ce un hasard?), dans une figure plus douce, plus juvénile, moins dérangeante.
Chloë Ashby peut aussi évoquer Sally Rooney, je ne serais pas étonner qu’elles soient comparées, mais sans la posture intello-suffisante et creuse du dernier Rooney.
Dans ce premier roman, Ashby affiche déjà un style bien à elle – son second roman, « Second Self » vient de paraître au Royaume-Uni – je serai au rendez-vous lors de sa sortie française.
Last but not least, le roman a été traduit par Anouk Neuhoff – ultime gage de qualité!
Critique littéraire et critique d’art, Chloé Ashby a également publié aux Editions Pyramyd
Les couleurs de l’art: L’histoire de l’art en 80 palettes (2023)
Titre: Peinture fraîche (Wet paint)
Auteur: Chloé Ashby
Editeur: La Table Ronde
Parution: août 2023