Migrations

Quand j’ai un tel livre entre les mains, je ne peux que m’étonner et être triste qu’il soit passé (quasi) inaperçu à sa sortie, en 2021, tant il est extraordinaire. Je dois un immense merci à Céline sans qui je ne l’aurais jamais lu.

Au Groenland, Franny Stone traque les dernières sternes arctiques, avec l’intention de suivre leur migration vers l’Antarctique. 

Cette jeune femme solitaire et mystérieuse cherche un bateau qui lui permettra de suivre les oiseaux qu’elle a équipés d’un émetteur. Comment convaincre un capitaine assez fou pour la suivre dans cette aventure? En lui promettant qu’en suivant les oiseaux, ils trouveront du poisson, plein de poisson – car dans ce monde-là, qui n’a pourtant rien de dystopique, les animaux ont peu à peu disparu de la terre, de la mer, et du ciel.

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Giovanni Falcone

Couverture du livre Giovani Falcone

A Palerme, face au port, il y a cet émouvant mural sur le flanc d’un immeuble : les juges Giovanni Falcone et et Paolo Borsellino y sont immortalisés dans un instant complice. Deux hommes liés par leur amitié, leur lutte, et leur assassinat, en 1992, à deux mois d’intervalle.

Roberto Saviano consacre son nouveau roman au premier de ces deux hommes, Giovanni Falcone, tué dans un attentat commandité par la mafia, sur l’autoroute à la sortie de l’aéroport de Palerme le 23 mai 1992.

Dans les années 1980, Falcone et une poignée d’autres juges d’instruction enquêtent sur les rouages de Cosa nostra, la célèbre mafia sicilienne qui mène le marché de la drogue – un chiffre d’affaires quotidien, rien qu’à Palerme, de 400 millions de lires.

En 1983, la mort de Rocco Chinicci, le responsable du pôle d’instruction, inaugure une nouvelle forme d’assassinat plus violente que jamais: la mafia ne veut plus intimider elle veut terroriser ces justiciers. Dès lors, jusqu’à sa mort en 1992, Falcone vivra constamment sous sa menace.

Pourtant, cela ne l’empêchera pas d’accomplir sa tâche pour aller jusqu’au Maxi-Procès de 1986 à Palerme, où 346 accusés seront reconnus coupables et condamnés à diverses peine – 2665 années de prison, 114 acquittements 19 condamnations à perpétuité. Le recours en appel relaxera bon nombre d’entre eux et relancera la guerre contre la magistrature.

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J’emporterai le feu

Dans ses remerciements qui clôturent « J’emporterai le feu », Leïla Slimani s’adresse à ses amis : « votre feu brûle en moi pour toujours ». Oui, ce feu, depuis le titre, embrase toutes les pages du dernier volume de la trilogie « Le pays des autres » (voir ici le volume 1 et le volume 2). Ce roman est assurément le meilleur de la saga familiale de l’écrivaine – et probablement le meilleur de tous ses romans.

C’est du point de vue de Mia, enfant de la troisième génération, petite-fille de Mathilde et Amine, que s’ouvre ce dernier volume, qui nous emmène des années 1980 à aujourd’hui.

En ces années 1980, une étincelle pourrait faire exploser le Maroc: sécheresse, guerre coûteuse du Sahara, inflation, misère. Mehdi, le père de Mia, haut fonctionnaire, vient d’intégrer la présidence du Crédit Commercial du Maroc à Casablanca après un long chômage. Sa nomination dans cet obscur organisme de crédit spécialisé dans l’immobilier et le tourisme ressemble à une mise au ban. Mehdi, homme intègre, n’en sortira pas indemne, victime d’un pouvoir monarchique corrompu et des manigances des courtisans

Mia et sa soeur Inès sont élevées dans une maison où ses parents intellectuels (leur mère Aïcha, fille de l’Alsacienne Mathilde, est devenue gynécologue à Rabat après ses études de médecine) défendent la liberté, critiquent le fanatisme, parlent français, mangent du porc et boivent de l’alcool – mais dehors, « il ne fallait pas en parler, ne pas provoquer, faire semblant de respecter la bienséance. » Le Maroc, sous ses allures ouvertes, est une dictature.

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L’âge fragile

photo du livre L'âge fragile

Retour en littérature italienne avec Donatella Di Pietrantonio et ce si beau roman, premier coup de coeur de la rentrée de janvier.

Lucia habite un village des Abruzzes, dans le Sud de l’Italie.

Elle n’en est jamais partie, et aujourd’hui, sa fille Amanda, qui voulait à tout prix quitter la région pour étudier à Milan, est revenue sans explication. Elle s’est enfermée dans l’épais silence de sa chambre, et Lucia n’arrive plus à communiquer avec elle.

C’est au même moment que son père décide de donner à Lucia les terres qu’il possède, à l’écart du village, « Le Dente del Lupo », un éperon rocheux blanc comme une canine de loup, qui a donné son nom au terrain et à la forêt de sa famille, domine le village – et depuis trente ans, chacun ici s’est efforcé d’oublier le drame qui s’y est produit.

Mais le terrain, sur lequel avait été construit un camping abandonné depuis le drame, est aujourd’hui convoité par un promoteur. 

Que doit faire Lucia? Garder ces terres marquées du sceau du sang comme un fardeau trop lourd, ou le vendre?

Elle est prise dans un conflit psychologique accentué par la consternation d’Amanda qui n’avait jamais eu vent du drame dont sa mère et son grand-père furent témoins.

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Les jardins de Torcello

couverture du livre Les jardins de Torcello, de Claudie Gallay

Jess a 25 ans, et elle vit depuis quelques mois à Venise – à la mort de madame Barnes, elle s’est installée dans son appartement, à la demande de son fils Pietro, à qui elle rend divers services. 

De ses déambulations, elle a rassemblé nombre d’anecdotes sur la cité lacustre, et s’est improvisée guide touristique. Lorsque PIetro Barnes met l’appartement en vente, Jess est contrainte de chercher un nouveau logement, et des sources de revenus supplémentaires. Sur ses recommandations, elle contacte Maxence Darsène, un avocat pénaliste, pour qui elle va effectuer de menus travaux. 

Darsène vit sur l’île de Torcello, qui fut habitée bien avant Venise, et s’est vidée de ses habitants lorsqu’elle s’est envasée. Il y a acheté la ferme d’un ancien monastère: là, il vit avec son compagnon Colin, et l’ombrageux Elio, homme à tout faire au passé mystérieux. Entre deux plaidoiries, épaulé d’Elio, Maxence consacre son énergie à la reconstitution des jardins du monastère.

Patiente, curieuse, observatrice, attentive aux animaux de Maxence, Jess se fait petit à petit une place discrète au sein de l’étrange maisonnée, témoin des souffrances autant physiques que psychologiques de Maxence, et de ses disputes avec Colin. Dans des silences où se disent tant de choses, une étonnante amitié va naître entre l’homme mûr, fatigué par les épreuves de la vie, et la jeune femme qui elle, n’en est qu’aux prémices de la sienne.

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Madelaine avant l’aube

livre Madelaine avant l'aube de Sandrine Collette

On adore mettre les gens dans des cases. 

Ainsi, Sandrine Collette a longtemps été affublée de l’étiquette « autrice de roman noir », mais ses derniers romans sont bien plus que cela – et son maintien dans la seconde sélection du prix Goncourt (quoiqu’on pense du Gongourt) en est bien la preuve.

Avec « Madelaine avant l’aube », elle nous emmène loin, très loin. Même si, avec Sandrine Collette, on ne sait jamais tout à fait où ni quand l’on est. On lit entre les lignes.

Les Montées, c’est un hameau de trois fermes « au bout du monde » – il y a des marais, plus loin un village, des forêts, des champs et un fleuve, le Basilic. Ici la vie n’est que labeur. Dans sa ferme, Eugène, ses fils et sa femme Aelis travaillent dur, du matin au soir. 

Plus loin, dans l’autre ferme, il y a Ambre, la jumelle d’Aelis, et son mari Léon, qui fabrique des sabots quand il ne boit pas. 

Plus loin encore,  vivent la vieille Rose et Bran, qui veille sur elle. 

Aelis et Ambre sont inséparables, l’une a enfanté par cinq fois, le ventre de l’autre est resté vide. Mais. L’arrivée de Madelaine, une « fille de faim », va tout changer: la petite sauvageonne devient une fille pour Ambre, une cousine pour les fils d’Aelis, et l’amie inséparable de Bran – mais en elle subsistent des réflexes sauvages, et on la devine prête à bondir comme une bête à la moindre alerte.

Moi, je n’avais rien à lui donner. Et pourtant le lien le plus immédiat et le plus fort, celui qui resterait à jamais, même après que Rose eut cédé la petite à Ambre, était entre elle et moi. Je l’avais su au premier coup d’œil et j’ai vu qu’elle savait aussi: nous étions pareil. Nous étions sauvages. Nous étions à part 

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Mon autre

couverture du roman "Mon autre"

Rut et Gorm ont déjà construit des vies bien denses lorsqu’ils se retrouvent un jour des années 1980. Dans le Nordland, où ils ont grandi, ces deux-là sont tombés amoureux lorsqu’ils étaient enfants, mais jusque là, leurs rencontres ont été des rendez-vous manqués. Ils ont vécu des mariages, des naissances, la douleur des deuils, et un jour, leurs vies sont enfin prêtes à fusionner.

Rut est une peintre reconnue, installée depuis peu à Oslo après avoir vécu auprès de son agent tyrannique à Berlin. Gorm vit toujours dans le nord de la Norvège, où il dirige par devoir la société familiale.

Dans « Mon autre », Herbjørg Wassmo nous invite à suivre au long cours une histoire d’amour entre deux âmes sœurs – une histoire façonnée par le vécu de chacun, leurs drames personnels, leurs doutes et leurs espoirs. 

Ainsi, Gorm va-t-il prendre des décisions drastiques pour vivre la vie à laquelle il aspirait – un idéal sacrifié sur l’autel de l’héritage paternel. A Oslo, il va reprendre des études de lettres et surtout rejoindre Rut. Une nouvelle vie où où l’on apprend que la relation à l’autre se construit jour après jour, année après année. 

C’est ce que H.Wassmo décrit si finement, à travers ces deux personnes à la symétrie parfaite – leurs deuils personnels, leurs vies « d’avant » – tout se répond. L’un utilise les mots, l’autre la peinture – l’art est la matière brute du roman, où les couleurs font ressortir les mots. L’écrivaine écrit comme Rut peint ses tableaux, avec beaucoup de bleu (une chaude voix est soudain « bleutée d’une once de mélancolie», une ombre ou une heure sont bleues), pose des aplats de rose, de mauve et de rouge sur ses phrases – jusqu’au blanc titane de la douleur. 

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La petite bonne

Elles s’entrecroisent dans le récit: trois voix. Ou sont-elles, peut-être, quatre?

Une gueule cassée

une femme désespérée

et une maladroite 

Blaise, Alexandrine, et la petite bonne – interchangeable, comme toutes celles de sa condition, elle n’a pas besoin d’avoir de nom. Ce sera juste la bonne, la petite bonne, la bonniche. Celle parmi celles qui triment à frotter, du lundi au samedi, d’une maison à l’autre. 

Parmi ceux chez qui elle balaie et récure, il y a les Daniel. Un couple de bourgeois, condamné au huis clos de la maison depuis que la guerre a cassé la gueule à Monsieur – pas seulement la gueule, mais aussi les jambes, et les bras. Monsieur, Blaise, est un homme fracassé, auquel seule la musique, de façon fugace, donne de l’espoir – avant de le reprendre. Monsieur était pianiste.

Lorsque Madame (transformée depuis la guerre en infirmière dévouée, aimante, qui jamais ne saurait se plaindre de son sort) accepte enfin de partir un week-end à la campagne, elle confie Monsieur à la petite bonne – les deux vont se jauger, se mesurer l’un à l’autre, jusqu’à ce qu’une étrange intimité naisse entre eux. 

Avec elle, rien ne fonctionne de ses poses habituelles. Il n’est ni invalide, ni misérable, ni victime. Juste un homme

Mais ce qui se joue entre eux est ailleurs, une demande inimaginable à laquelle fait peut-être écho cette autre voix, « la quatrième »- Bérénice Pichat joue tout en subtilité sa partition, réussit à nous surprendre tant sur le fond que sur la forme – la prose élégante, pour Monsieur et Madame. Le souffle du vers libre pour la petite bonne, qui nous entraîne dans le tumulte de ses pensées.

Mais que ce soit la prose ou le vers, nous sommes au plus près, au plus intime des pensées, et de l’humanité des personnages.

Un premier roman tout en tension, aussi beau qu’original, et chargé d’émotion.

Titre: La petite bonne

Auteur: Bérénice Pichat

Editeur: Les Avrils

Parution: août 2024


Célèbre

photo du livre "Célèbre" de Maud Ventura

La célébrité n’est pas une victoire, c’est une vengeance

Elle n’a jamais douté. Dès sa plus tendre enfance, elle a su qu’elle serait une chanteuse célèbre. Avec un sens de la surperformance aiguisé, elle n’a jamais cessé de sculpter son chef-d’œuvre: elle-même. Taylor Swift et ses consœurs peuvent aller se rhabiller, Cléo Louvent va toutes les écraser!

Mais derrière la star lisse de perfection aux cuisses lacérées des coups de couteau qu’elle s’inflige pour mieux se punir, se dessine le portrait d’une grande névrosée que l’on va adorer détester.

Elle est cynique, incapable d’empathie, tyrannique, autocentrée et malgré une délégation de managers et assistantes qui devraient lui rendre la vie plus facile, elle est incapable de lâcher le contrôle. Après trois albums, des tournées planétaires, des contrats à plus de sept chiffres avec les plus grandes marques, les récompenses qui s’enchaînent, une présence continue sur les réseaux sociaux, Cléo ne devrait-elle pas lever un peu le pied?

Avec « Célèbre », Maud Ventura nous place aux premières loges de l’ascension planétaire de la nouvelle star. Et nous prouve à coups de tableaux dynamiques croisés qu’une carrière, ça ne s’improvise pas. Ça se calcule! A force de swot, de calculs de taux de réussite, rien n’échappe au scalpel de Cléo – ni à celui de Maud Ventura qui dissèque avec une froideur et dérision l’anatomie de la célébrité et du milieu de la musique (je me suis aussi demandé si elle avait autant de fichiers Excel que sa protagoniste pour écrire son roman?).

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La fileuse de verre

couverture du livre La fileuse de verre

Rosetta, canella, ulivetta, paternostro, conterie: Tracy Chevalier nous ouvre les portes du merveilleux univers des perles de verre. 

Avec elle, nous avions appris l’art du quilt, la précision de la broderie, la discipline de la tapisserie, l’exigence de la peinture, la science des fossiles et j’en passe – cette fois-ci, elle a choisi de nous immerger dans l’artisanat des maîtres verriers de l’île de Murano.

C’est sur l’île de la lagune vénitienne que sont regroupés les verriers, chassés de Venise en 1201 de peur que leurs fours y mettent feu. En cette fin de XVe siècle, la production du verre est régie par des règles strictes et claniques, et s’exporte vers le monde entier – tel qu’on le connaît à cette époque, bénéficiant de l’hégémonie commerciale du port franc de Venise. 

Les Rosso sont verriers de père en fils. Mais c’est un long apprentissage qu’il faut faire avant de devenir « maestro » et à la mort accidentelle de son père, Marco Rosso est encore un jeune chien fougueux qui pourrait faire sombrer l’atelier familial. Sa soeur, Orsola, a été initiée en secret à la fabrication des perles, à la lampe – comme toute fille, Orsola consacre ses journées aux activités domestiques de la maison, et ne sait ni lire ni écrire. Ses perles vont lui offrir un peu d’indépendance et lui donner la possibilité de sauver les Rosso de la ruine. Elles vont aussi lui ouvrir les portes de Venise, d’où ses perles partiront vers la « terraferma », traverseront les frontières et les mers. Bientôt, un fléau va s’abattre sur la cité lacustre: la peste va faire de terribles ravages, et les Rosso ne seront pas épargnés. 

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La femme au renard bleu

couverture du livre La femme au renard bleu

A Tromsø, une ville tout au nord de la Norvège, dernier bastion avant l’archipel du Svalbard et ses expéditions polaires, Wanny Woldstad est une jeune veuve de 39 ans. Casquette sur la tête, elle sillonne les rues de la ville à bord du taxi qu’elle a acheté – Wanny est une femme indépendante. Devant le Mack Ølhallen, bar réservé aux hommes dans lequel aucune femme n’oserait entrer, elle attend celui qu’elle espère convaincre de l’emmener avec elle pour sa prochaine expédition: le trappeur Anders Sæterdal.

Nous sommes en 1932, et ceci est une histoire vraie. Wanny aime la nature autant qu’elle aime la lutte qu’il faut y mener pour survivre. Elle a appris à manier le fusil assez bien pour convaincre le trappeur aguerri qu’est Sæterdal: il accepte de la prendre pour coéquipière. Ensemble, ils vont embarquer pour un hiver arctique, avec pour seul but la chasse: la traque des proies qui les alimenteront eux et leurs chiens de traineau au quotidien, mais qui permettront aussi de garnir les pièges disséminés dans la neige – et dans lesquels viendront mourir les animaux polaires, convoités pour leur chaude et magnifique fourrure: les ours et, surtout, les renards. Ces petits renards au poil blanc, dense et soyeux dont les peaux se vendent une fortune. Et parmi eux, parfois, se glisse un extraordinaire à la robe aussi rare que convoité: le renard bleu…

Avec une force d’évocation incroyable, Robyn Mundy dépeint ces journées d’hiver arctique aussi routinières qu’uniques: les dures marches d’un point à l’autre de leur territoire de chasse pour relever les pièges, la longue nuit polaire, les aurores boréales et cette sensation étrange et extraordinaire d’être seuls au monde. 

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Sur l’île

couverture du livre Sur l'île, d'Elizabeth O'Connor

C’est une petite île, au large des côtes du pays de Galles. 

Les nouvelles du monde y arrivent par des journaux défraîchis. Ici, on sait vaguement que la guerre peut arriver. En ce mois de septembre 1938, les îliens sont plutôt préoccupés par une baleine qui s’est échouée sur la plage – un présage, selon les plus anciens, mais un présage de quoi?

Manod est une jeune fille de dix-huit ans, qui vit dans un cottage à flanc de colline avec sa petite soeur et son père, pêcheur de homards comme la plupart des hommes sur l’île. Depuis la mort de sa mère, elle a repris les rênes de la maison. Manod cuisine, coud habilement, brode merveilleusement. Elle a toujours vécu sur cette petite île, en connaît chaque recoin.

Manod a appris à parler anglais, elle rêve d’étudier sur le continent. Et si sa chance venait de ces deux ethnologues, Joan et Edward, qui débarquent un jour, avides de compiler la vie des îliens dans un livre? Forte de sa connaissance de la mer, des plantes, des saisons, elle va leur être une alliée précieuse, à la fois traductrice, guide, et objet de curiosité. Les semaines vont s’égrener, au rythme de la baleine échouée qui se désagrège sur la grève… Qu’en sera-t-il du rêve de Manod quand la baleine ne sera plus qu’une relique de la fête de la Mari Lwyd ?

« Sur l’île » est un roman d’atmosphère captivant, un huis-clos îlien au coeur d’une nature sauvage. J’ai tout aimé dans ce roman, qui collecte, à la manière des deux ethnologues, tous les trésors de l’île: ses oiseaux, fous de Bassan, macareux et sternes qui viennent et repartent au gré des saisons, la lumière de ses paysages, son gallois local, l’humanité de ses habitants, le folklore de ses superstitions, de ses chants et de ses contes. 

« Je n’ai jamais observé l’île de près. Je n’ai jamais pensé qu’elle était intéressante, ou belle » dit Manod. Elizabeth O’Connor, elle, en décrit les plus infimes choses de façon saisissante. Ici, l’odeur aigre de casiers de homards aux filets blanchis par le sel et la moisissure, là des brins de laine de mouton qui « flottent dans l’air comme des ailes de fées ». 

Elle rend lumineux un quotidien âpre et banal, en captant l’intérêt de ce que l’on ne saurait voir.

Avec son écriture et sa narration épurées, le style d’Elizabeth O’Connor m’a évoqué celui de Claire Keegan dans « Les trois lumières », tandis que les contes folkloriques, faits d’histoires de fées, de phoques et de mer qui volent les filles, n’ont pas été sans me rappeler le magnifique roman de Susan Fletcher, « Les reflets d’argent ».

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La vie antérieure

photo du livre "La vie antérieure' de Mirko Sabatino

Un matin d’avril 1977, Ettore Maggio vient au monde dans une petite ville des Pouilles. A ce moment, son père s’enfuit sans explication. 

Ettore, pourtant, grandit heureux et choyé auprès de sa mère et de ses tantes, dans l’appartement de ses grand-parents. Son grand-père Ottavio est un homme aimant, doux et fantaisiste, auprès de qui Ettore apprend à voir les choses autrement.

Alors que le petit garçon a six ans, deux évènements surviennent concomitamment: un drame, et la rencontre avec un garçon de son âge, Bruno. Ce drame va créer un lien étroit et magique entre les deux enfants, une amitié inexplicable au sein de laquelle ils vont accueillir Irene et ses incroyables yeux bleus. 

C’était la première fois qu’il la voyait de près et il découvrit qu’elle avait les yeux bleus. Il passa en revue tous les bleus qu’il connaissait: ce n’était pas le bleu du ciel, ni celui de la mer, ni celui de la blouse qu’elle portait et qu’ils portaient tous, ni le bleu de la voiture abandonnée au pied de son immeuble, ni le bleu du poisson qui nageait dans l’aquarium du magasin où tante Immacolata et tante Lucetta lui avaient acheté son poisson rouge, ni celui du manche du couteau avec lequel Ettore avait appris à couper sa viande et qui depuis était devenu son couteau, ni celui de la cravate de son grand-père Ottavio, qui un jour avait disparu du fauteuil et dont personne n’avait plus rien su.
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Je suis une île

photo du livre "Je suis une île"

En 2004, Tamsin Calidas et son mari quittent Londres pour s’installer au fin fond de l’Ecosse: traversant la mer des Hébrides, ils achètent une maisonnette sur une toute petite île, loin du monde. 

Sur ce « croft » ils vont remettre sur pied la maisonnette aux épais murs de pierre et faire revivre la ferme abandonnée. Les citadins se transforment en travailleurs besogneux, apprenant leur nouveau métier sur le tas. Pourtant, les promesses d’une vie meilleure se transforment en désillusion. Ils se heurtent rapidement à l’hostilité insulaire et à ses moeurs féodales: bien qu’ils soient propriétaires de leur croft, personne ne veut reconnaître leur légitimité. Sans soutien des autres fermiers, sans amis auprès de qui ancrer cette nouvelle vie, sans famille à proximité, ils sont isolés de la communauté. Tamsin peine à devenir mère, et son couple se délite. Alors, pour apaiser ses souffrances, autant physiques que morales, la narratrice se ressource auprès de ses animaux et de la nature, qu’elle apprivoise. Bientôt, seule, sans argent, plus rejetée que jamais par les habitants de l’île, elle fait le choix de rester, et de se battre, tenant la ferme à bout de bras, continuant d’élever ses moutons, découvrant les vertus des plantes et des arbres, trouvant la plus forte des amitiés auprès de Cristall, une îlienne qui, comme elle, sait écouter la nature. Mais les épreuves que lui inflige cette société patriarcale et violente ne cessent jamais.

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Le chant du genévrier

photo du livre "Le chant du genévrier" de Regina Scheer

« Wahnsinn! » (Folie!) s’écrient collectivement les Allemands le 9 novembre 1989, lorsque l’Allemagne de l’Est décide d’ouvrir ses frontières. 

Wahnsinn, aussi, cette histoire de l’Allemagne de l’Est, une quarantaine d’années de folie idéologique et politique, de persécutions, d’annihilation humaine, qui se terminent en pétard mouillé.

« Le Chant du genévrier » saisit toute cette histoire dans son ampleur, depuis un petite village de Poméranie occidentale, au nord de Berlin. Machandel. Le genévrier.

Clara découvre Machandel en 1985, alors que son frère Jan s’apprête à quitter officiellement la RDA. C’est ici que leurs parents Hans et Johanna se sont rencontrés, c’est ici que Jan a grandi, élevé par sa grand-mère, avant de rejoindre une école militaire d’élite. Clara, née en 1960, quatorze ans après son frère, a grandi à Berlin-Est. Mais à Machandel, elle se sent chez elle, et décide avec son mari de rénover une chaumière à l’abandon. Ici, ils passeront leurs week-ends, leurs vacances, et Clara y écrira sa thèse sur un conte autour… du genévrier.  Dans les silences des habitants de Machandel se terrent les secrets du village pendant la guerre. Et c’est dans la polyphonie du récit que peu à peu, entrelacée avec l’histoire de la construction du pays, se révèlent l’histoire de la famille de Clara et ses liens avec Machandel.

Autour de cette famille privilégiée de fonctionnaires, Regina Scheer offre une vue intéressante depuis le coeur de l’appareil politique de la RDA – le père, Hans, communiste interné au camp de concentration de Sachsenhausen en 1943 qui survivra à « la marche de la mort » en 1945 en se réfugiant à Machandel, deviendra ministre du régime est-allemand avant de poursuivre sa carrière dans les arcanes du pouvoir.

Chaque personnage, à travers son histoire personnelle, apporte sa pierre à la petite et la grande histoire: Natalia, une réfugiée russe qui restera à Machandel après la guerre, Emma Peters, une veuve arrivée de Hambourg en 1943, Herbert, ami de Jan et Clara en opposition avec le régime de la RDA,…

C’est une mosaïque au dessin complexe, qui se compose lentement des récits de chacun. Complexe de par l’histoire politique racontée et de par l’étude philologique et mythologique du conte étudié par Clara; lentement, car les histoires se déploient au long cours, ne donnant des clés de compréhension que bien plus tard dans le récit. 

A la fin du roman – page 387, une liste des différents protagonistes résume leur histoire, permettant de mieux saisir les interactions romanesques. Personnellement, j’aurais apprécié avoir eu ces résumés à portée de main au cours de ma lecture: il eût été bienvenu que l’éditeur précise son existence en début d’ouvrage…

Si le roman offre une perspective dense et enrichissante sur l’histoire de la construction et de la déconstruction de l’Allemagne de l’Est, j’ai été gênée par la lenteur du récit. « Le chant du genévrier » n’est pas un roman pour les impatients.

Au contraire, si vous avez aimé ou pensez aimer ce roman, je vous conseille de lire « Stern 111 » de Lutz Seiler pour compléter ce point de vue.

Je laisse le mot de la fin à la fille de Clara, au soir de l’entrée dans l’an 2000 :

Vous êtes un pur produit de l’Est. Il faut toujours que vous discutiez d’une chose ou d’une autre. Vous passez des heures à parler de trucs qui ne sont pas intéressants pour les autres. Faites la fête, dansez! Et dans un an, vous n’aurez qu’à fêter de nouveau le millénaire! 

Traduction: Juliette Auber-Affholder

Titre: Le chant du genévrier

Auteur: Regina Scheer

Editeur: Actes Sud

Parution: janvier 2024

Tremble la nuit

photo du livre "Tremble la nuit" de Nadia Terranova

Au sud de l’Italie, le détroit de Messine sépare la Calabre de la Sicile. 

Quelques kilomètres à peine, en bateau, distancient les deux villes Reggio de Calabre et Messine la sicilienne, au-dessous desquelles se rencontrent les plaques tectoniques africaine et eurasienne…

En cette fin d’année 1908, ils ne le savent pas encore, mais les vies d’un petit garçon et d’une jeune fille vont éclater en mille morceaux. 

Côté italien, Nicola Fera, fils d’une famille respectable de Reggio de Calabre, se couche comme chaque soir dans la cave où sa mère, une femme aux prises avec la folie, l’attache dans son lit avec des cordes, de peur que le diable ne vienne voler son fils.

Côté sicilien, à Messine, Barbara vient d’assister à une représentation d’Aïda, le coeur gonflé d’espoir et des promesses d’une nouvelle vie. Elle est venue se réfugier chez sa grand-mère après avoir fui la petite ville de Scaletta Zanclea pour échapper au mariage arrangé par son père. Barbara veut lire, étudier, écrire comme son modèle Letteria Montoro.

Dans la nuit de ce 28 décembre, un séisme va détruire Reggio de Calabre, Messine, et leurs environs, faisant des dizaines de milliers de victimes – les survivants, miraculés, vont se retrouver à errer dans les décombres, torturés par la faim, meurtris par la soif, ils ont tout perdu.

Ainsi en va-t-il de Nicola, soudain délivré de l’emprise de ses parents enterrés sous les décombres, et de Barbara, qui a perdu sa grand-mère et renonce à tenter de retrouver son père. 

Ce tremblement de terre est pour chacun d’eux une libération.

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Le chemin de sel

photo du livre Le chemin de sel de Raynor Winn

Ceci est un récit qui redonnera espoir à ceux qui touchent le fond, une histoire de dépassement de soi qui aidera ceux qui pensent ne pas avoir l’énergie d’avancer, une confirmation qu’une force supérieure nous protège, même dans les pires moments.

Raynor et Moth Winn ont cinquante ans, et ils viennent de tout perdre. 

Du jour au lendemain, la belle ferme qu’ils avaient construite pierre par pierre est saisie par les huissiers, et un malheur n’arrivant jamais seul, ils apprennent que Moth, qui souffre depuis des années de terribles douleurs à l’épaule, est atteint d’une maladie dégénérative incurable. Sans toit, sans argent, et sans beaucoup d’espoir que les choses s’arrangent, Raynor entrevoit une seule solution pour eux: marcher. Ils vont entreprendre un périple de plus de mille kilomètres en parcourant la côte du Sud-Ouest de l’Angleterre: Somerset, Devon nord, Cornouailles, Devon sud…

Munis du guide de marche du célèbre Paddy Dillon, surhomme de la randonnée, ils partent arpenter le Salt Path, munis chacun d’un sac à dos qui regroupe leurs maigres biens, d’une tente, et d’un petit pécule de 115£.

Ray et Moth sont devenus des sans-abris, des nomades randonneurs, dans un pays particulièrement sévère à l’encontre de tout comportement lié à l’absence de domicile fixe. Soudain déchus socialement, ils vont devoir affronter régulièrement la condescendance et le mépris lorsqu’ils osent raconter leur histoire.

Je pense que maintenant je comprends ce que ça veut dire d’être sans abri, comme un ballon dont on a coupé le fil et qui vole au vent.

Leur manque de préparation, tant physique que matériel, est déconcertant. 

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L’affaire Rachel

couverture du livre "L'affaire Rachel"

Quelque part sur mon feed Instagram, je suis tombée sur une interview de Cillian Murphy disant à propos de ses concitoyens : « Les Irlandais racontent très bien les histoires.(…) Nous sommes à l’aise avec les histoires, les chansons, la poésie. Ces choses sont en quelque sorte une seconde nature pour nous. »

Je venais de refermer le roman de Caroline O’Donoghue, irlandaise elle aussi, et j’ai pensé «voilà, c’est exactement ÇA. Cillian. A. Raison». Caroline O’Donoghue « SAIT », tout simplement raconter les histoires, comme si c’était une seconde nature : un jour elle a retrouvé quelques notes écrites dans son téléphone, à peine quelques lignes sur une histoire qui parlerait d’une fille et de son copain gay, et trois mois plus tard, elle avait bouclé son roman. Aussi simple.

Cette histoire, c’est donc celle de deux vingtenaires qui habitent Cork. Rachel travaille dans une librairie depuis plusieurs années, et elle y rencontre James, venu rejoindre l’équipe. Après une sorte de coup de foudre amical, ils emménagent rapidement ensemble dans une maison insalubre – nous sommes en 2010, c’est la crise économique, James et Rachel sont fauchés. Lui ne fait pas d’études, elle finit sa licence d’anglais, sans savoir ce qu’elle fera avec ce diplôme. Elle caresse le projet de travailler dans l’édition, encore faut-il avoir des contacts, puisqu’en Irlande, plus que partout ailleurs, tout est une affaire de contacts.

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L’inconnue au portrait

livre "L'inconnue au portrait" de Camille de Peretti

Certaines oeuvres d’art resteront mystérieuses à jamais- leurs créateurs, disparus, ont emporté leurs secrets avec eux, biens scellés au fond de leur tombeau. 

Prenez par exemple « Les époux Arnolfini », de Van Eyck. Ou « La jeune fille à la perle », de Vermeer. Depuis des siècles, les spéculations des uns et des autres n’ont pas permis de dévoiler l’identité des modèles – mais elles auront donné lieu à des livres formidables*!

Car là où il y a du mystère, il y a une infinité d’histoires à inventer !

Rendons donc grâce à Camille de Peretti, qui a jeté son dévolu sur un tableau du maître de la Sécession viennoise, Gustav Klimt: « Portrait d’une dame ». Portrait doublement mystérieux, car non seulement son jeune modèle est resté inconnu, mais il s’agit également d’un repeint: un an après avoir été achetée par un inconnu, l’œuvre originale a été remaniée par Klimt, de façon totalement inexpliquée. Et pour finir, le tableau volé dans un musée italien en 1997 y est mystérieusement réapparu en 2019.

Dans une histoire remarquablement ficelée, à travers la destinée des descendants de Martha, le modèle du tableau, Camille de Peretti va nous raconter l’histoire de cette « Inconnue du portrait » – une grande fresque historique qui va couvrir plus d’un siècle, nous emmener de Vienne à l’Italie en passant par New York et le Texas. 

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La Longue-vue

couverture du livre La Longue-vue

Dans sa demeure londonienne de Camden Hill Square, Mrs Fleming s’apprête à donner un dîner en l’honneur des fiançailles de son fils – point de joie ni de réjouissance dans la formalité de ce dîner, ou dans les fiançailles de Julian avec June, une jeune fille fébrile, innocente et insipide. Mr Fleming se prépare ailleurs, dans une chambre avec une autre femme – il ne cache pas son désintérêt. On le comprend vite, le couple des Flemming n’en est plus un. Mrs Fleming a 43 ans, et a mis-parcours de ce siècle, elle mesure avec amertume l’échec de son mariage.

A rebours, ajustant la focale de son récit telle une longue vue qui observe toujours plus loin, Mrs Fleming va nous ouvrir le regard sur l’histoire de son couple – ou la chronique d’une désillusion amère. 

Elizabeth Jane Howard raconte l’échec programmé d’un mariage, et va remonter le temps au gré des blessures, des silences, des adultères, des faux-semblants. 

« J’ai été extraordinairement amoureux de toi, autrefois », lui dit-il en 1942 au retour d’une permission. Alors qu’au milieu de la guerre, leur couple devrait éprouver de la joie à se retrouver, les Fleming sont presque devenus des étrangers l’un pour l’autre. 

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La Louisiane

couverture du livre La Louisiane de Julia Malye

Décidément, il s’en est passé des choses, à la Salpêtrière! 

Avec Victoria Mas, on découvrait il y a quelques années l’existence de ce « bal des folles », où des « résidentes » du célèbre hôpital étaient exhibées et moquées devant le Tout-Paris au XIXe siècle.

Julia Malye, elle, nous fait découvrir tout un pan d’histoire non moins reluisante: la déportation de femmes vers la Louisiane, au XVIIIe siècle, où elles épouseront des colons français.

Elles sont déjà nombreuses à avoir été choisies par la Supérieure, pour un premier voyage l’année précédente à bord de La Mutine. 

Pour ce voyage de 1720 à bord de La Baleine, Marguerite Pancatelin a fait son choix parmi les pensionnaires de l’orphelinat, de la Maison de Correction, ou de la prison de la Grande Force: quatre-vingt dix femmes, des futures mères, souvent très jeunes, embarqueront à Lorient pour rejoindre cette terre de l’autre côté de l’Atlantique. Quel destin les y attend?

Parmi elle, trois jeunes filles: Charlotte l’orpheline recueillie bébé et qui n’a connu que l’enceinte de la Pitié-Salpêtrière, Geneviève qui a été incarcérée pour avoir aidé des femmes à avorter, et Pétronille, une jeune noble enfermée par sa famille. 

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Du même sang

couverture du livre "Du même sang" de Denene Miller

Du sud ségrégationniste des années 1960 au New-York des années 2000, Denene Millner nous transporte dans une saga féminine puissante sur les liens du cœur et du sang, inspirée de sa propre histoire.

Au commencement, il y a Grace, élevée par sa grand-mère en Virginie. Une grand-mère qui a un double don, celui d’accoucher les femmes, et celui de « voir ». Mais sur ces terres dominées par les Blancs, le moindre reproche fait à un Noir est une condamnation à mort. Lorsque sa grand-mère est arrêtée, Grace doit fuir pour échapper au lynchage. Elle est accueillie par sa grand-tante à Brooklyn, à qui elle sert de bonne à tout faire et de souffre-douleur. Le jour où Grace s’éprend de Dale, un jeune homme noir promis à de brillantes études, elle signe sa propre condamnation: le bébé qu’ils vont concevoir lui est arraché, et abandonné sur les marches d’un orphelinat.

L’histoire s’ouvre alors à Long Island sur Doleres, une autre femme noire qui a surmonté une enfance et une adolescence traumatique. Parce qu’elle et son mari ne peuvent avoir d’enfants, ils vont adopter la petite fille mise au monde par Grace. 

Comment Rae, cette petite fille, fera-t-elle face à la maternité le jour où à son tour elle deviendra mère?

Ici ne sont esquissées que les grandes lignes de ce foisonnant roman, qui raconte avec une extraordinaire richesse les destins de ces trois femmes. « Du même sang » explore les généalogies, déploie les vies de celles qui se débattent non seulement avec leur condition de femme, mais leur condition de fille, de femme, de mère noire. Denene Millner émaille son récit de réflexions profondes et bouleversantes sur les origines, le mariage, la maternité, la transmission. L’écriture est à l’image du propos, sanguine, mais aussi précise, percutante, sensuelle, poétique, imbibée d’un bouillon métaphorique au goût de racines du Sud et d ’Afrique.

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Les amants du Lutetia

photo du livre Les amants du Lutetia d'Emilie Frèche

Pour nous, l’histoire était terminée.
Mais ne soyez pas tristes. 
Nous avons eu une vie magnifique

Le 1er septembre 2018, Eléonore Kerr reçoit un appel de la police: les corps sans vie de ses parents ont été retrouvés dans une chambre du Lutetia. Apprêtés comme pour une des nombreuses soirées qu’ils ont organisées, endormis sur le lit pour l’éternité, ils ont orchestré leur suicide. 

Sidérée, Eléonore découvre qu’ils ont préparé leur disparition comme un projet, mieux, comme une de ces campagnes publicitaires dont ils avaient le secret. Ils ont mis en scène leur mort et leurs funérailles, faisant place nette, effaçant toute trace de leur passage, rendant le deuil de leur fille impossible. 

Ezra et Maud, duo inséparable, fusionnel, partis de rien, avaient monté leur agence de publicité dans les années 1970 et s’étaient enrichis en montant les plus brillantes campagnes. La jetset se retrouvait l’été dans leur maison de Ramatuelle, les Bulles. Plus qu’un incroyable projet architectural, les Bulles étaient leur projet de vie commune, qui reléguait Eléonore au rang d’enfant non désirée. 

A travers cette maison, c’est l’impossibilité du deuil qui se cristallise. C’est aux Bulles qu’ont eu lieu les plus forts moments de vie et de souffrance, et c’est à travers elle, encore et toujours, qu’Ezra et Maud catalysent le ressentiment d’Eléonore.

Quel que soit le lieu où j’avais vécu, je n’avais pas réussi à prendre racine. Mes parents, eux, avaient été arrachés aux leurs, et ils avaient réussi cet exploit, ils s’étaient rempotés aux Bulles. Mais ce qu’on réussit pour soi, comment le transmettre à ses enfants?
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Sauvage

photo du livre Sauvage de Julia Kerninon

Tu penses que l’amour est ton sujet, mais tu n’es pas spécialement douée pour ça. La vérité, c’est que tu ne t’intéresses qu’à la cuisine. Bensch et moi, on le sait, on l’a appris dans la douleur, tous les deux, je crois

Tous les matins, elle se lève, enfile sa petite robe noire et ses bijoux comme une panoplie, vole un baiser à ses enfants et son mari qu’elle abandonne à leur vie domestique – elle se précipite là où sa vie a pris toute la place, vers son restaurant de l’Esquilino. Les cloches des églises sonnent, le coeur de Rome bat au même rythme que le sien, tandis qu’elle enfile un tablier et s’affaire à ses tâches avec ardeur.

Je suis exactement la fille que je rêvais d’être, je me tiens exactement là où je rêvais de pouvoir me tenir un jour. C’est tout ce que je voulais. L’amour, c’est du travail. Le travail, c’est de l’amour.

Comme son père, comme tous les hommes de sa famille, Ottavia a la cuisine dans le sang. A quinze ans révolus, elle a quitté le lycée pour vivre sa passion à la trattoria Selvaggio, aux côtés de son père. Mais c’est surtout de son second, Cassio Cesare, qu’elle va apprendre. Dans ce jeune homme tenace, elle va puiser l’énergie, l’émulation, le goût du labeur pour créer sa propre cuisine, épicée de la passion qui va les unir et de la colère qui va les séparer.

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L’arche dans la tempête

photo du livre L'arche dans la tempête d'Elisabeth Goudge

« Island Magic » est le titre original de ce roman publié en 1934 écrit alors par une toute jeune Elizabeth Goudge.

Cette île magique, c’est Guernesey, solide rocher pris dans les brisants des îles anglo-normandes, l’endroit-même où Victor Hugo, écrivain exilé, vécut pendant quinze ans. 

C’est à peu près à cette époque que l’histoire se passe, en 1888.

L’arche dans la tempête, c’est Bon Repos, la ferme des du Frocq, située nez au vent sur la falaise, dans un paysage spectaculaire et sauvage sculpté par les déferlantes de la Manche.

André du Frocq, jeune homme idéaliste, amoureux de la terre, a contrarié les desseins de son médecin de père, en venant s’y installer avec sa femme Rachel.

Bon Repos lui faisait l’effet d’une arche perdue sur l’immensité des flots, entourée, dans les ténèbres, de dangers inconnus, harcelée par d’horribles vagues, enfouie sous le brouillard 

Mais André n’est pas fait pour cultiver la terre, c’est seulement l’idée de vivre au contact de la terre qui lui plaisait. Il l’a compris trop tard, et il va devoir se résoudre à quitter la ferme, retourner vivre en ville avec sa femme et leur cinq enfants.

Rachel, jeune fille sauvage et indisciplinée devenue « cette femme pleine de grâce et de courage », main de fer dans un gant de velours, est la véritable maîtresse de Bon Repos, et elle ne peut se résigner à devoir quitter le domaine qu’elle aime tant.

Un jour de naufrage comme il en arrive souvent dans cet archipel aux récifs dangereux , la famille accueille l’un des rescapés, un homme ténébreux au visage balafré, Ranulph Mabier. Rachel avait eu la vision de cet inconnu dans un rêve.

Un visage laid aux traits rudes, à l’expression dure et fermée (…); une longue cicatrice en travers d’une joue et une touffe de barbe grise en désordre qui donnait un air encore plus sauvage aux étranges yeux jaunes

Installé à Bon Repos, l’homme gagne petit à petit l’amitié des enfants, qui, n’ayant pas de famille, le considèrent vite comme leur oncle. Rachel, elle aussi, recherche la présence de cet homme mystérieux, qu’une vie à explorer le monde a rendu solide et toujours de bon conseil. Seul André continue de considérer l’étranger avec suspicion. Mais les mois passent, et Ranulph s’installe chaque jour davantage dans la vie de Bon Repos. Représente-t-il une menace, comme le ressent André, ou est-il au contraire bienveillant?

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Mary

photo du livre Mary de Anne Eekhout
Quel monstre habite tes rêves, John? Quels sont tes cauchemars? C’est là-dessus que tu dois écrire, c’est là qu’il faut chercher

1816 – Mary passe l’été en Suisse avec son futur mari et père de son fils William, le poète Percy Shelley. Ils sont accompagnés de Claire, la demi-soeur de Mary, et partagent la compagnie de Lord Byron et de John Polidori, médecin et écrivain. 

Dans une atmosphère à l’apparence joyeuse et aux moeurs légères, Mary traverse pourtant des moments difficiles: à côté du bonheur que lui procure son bébé, elle ne peut oublier la mort de sa petite fille quelques mois plus tôt.

Les amis enivrés de vin additionné de laudanum, passent leurs journées dans un état second. Ils écrivent et lisent, et aiment se raconter des histoires – ils vont décider d’écrire leurs propres histoires d’épouvante. 

Mary, elle, voit s’esquisser son récit « Son histoire portera sur ce qu’il y a de plus angoissant. Le désir, la perte, le chagrin. (…) L’idée est là, depuis longtemps déjà ».

Comment naît une oeuvre? 

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Peinture fraîche

photo du livre Peinture fraîche de Chloë Ashby

Attention, voici une nouvelle voix de la littérature anglaise, et on n’a pas fini d’en entendre parler. Cette nouvelle voix, c’est celle de Chloë Ashby, que l’on découvre dans un premier roman moderne, libre, profond et vibrant.

Chaque semaine, Eve a rendez-vous au musée Courtauld avec Suzon, salle six. Suzon est la serveuse du tableau « Un bar aux Folies Bergère », d’Édouard Manet. Entre elles deux, un dialogue pas si silencieux que ça s’est construit, où Eve se réfugie.

Eve vit de petits boulots, loue une chambre dans l’appartement miteux d’un couple qui semble l’avoir prise sous son aile – Eve y est un peu comme le coucou qui grandit dans un nid qui n’est pas le sien, nourrie par des parents de substitution, Bill et Karina, qui lui passent toutes ses frasques. 

A vrai dire, Eve n’a pas vraiment de parents – elle ne voit plus son père alcoolique, et sa mère les a abandonnés quand elle avait 5 ans. Eve tente de surmonter la perte de son amie Grace, qui ankylose sa vie depuis 5 ans –  et un jour, tout par à vau l’eau dans le restaurant où elle travaille, à cause d’une main trop baladeuse. Eve rend son tablier – bientôt, une petite annonce va donner une nouvelle direction à sa vie: Eve devient modèle vivant dans un atelier de dessin. Chaque semaine, elle va poser nue sur une estrade, enchaînant les poses devant les élèves et le prof de dessin. De nouvelles relations se nouent, de nouveaux petits boulots s’offrent à elle. Mais le jour où Suzon manque à l’appel, partie pour un accrochage de plusieurs semaines au musée d’Orsay, Eve s’écroule. Et l’édifice fragile qu’elle était en train de reconstruire pourrait s’effondrer avec elle…

Mais, dans le chaos de la vie d’Eve, Chloë Ashby fait jaillir de la lumière, de la douceur, de l’espoir. Il y a l’amitié d’Annie et de sa petite Molly, et la possibilité d’un amour sincère et bienveillant avec Max, son ami d’enfance. Et le pouvoir de l’art – dans toute sa dimension, tant blessante que salvatrice.

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Le Portrait de mariage

couverture du livre Le portrait de mariage

Jusqu’où ira Maggie O’Farrell? A chaque nouveau roman, elle place la barre toujours plus haut.

Dix romans depuis l’an 2000, et un talent qui ne cesse de grandir, de mûrir, de gagner en surprise, en puissance, en magnificence.

Avec Hamnet, elle s’était essayée avec succès à son premier roman historique, elle s’y installe avec maestria à travers « Le Portrait de mariage », qui est un énorme coup de cœur, de ces coups de cœur qui me suivent des jours et des jours, tant je ne cesse de ressasser l’histoire et ses rebondissements, et tant je ne cesse réfléchir au travail d’écriture et de création littéraire de Maggie O. 

Elle nous emmène à Florence, au XVIe siècle, au cœur des légendes de la famille de Médicis. 

La jeune Lucrèce a été mariée au duc de Ferrare, Alfonso II d’Este – elle n’a que 12 ans lorsque le mariage est conclu avec le duc qui en a alors 24, remplaçant au débotté la fiancée morte prématurément, sa soeur Maria… Lucrèce est l’enfant du milieu d’une grande fratrie, solitaire, étrange, à l’imagination féconde et à la sensibilité extrême. Trois ans plus tard, au terme d’une journée de mariage opulente, la nouvelle duchesse de Ferrare quitte Florence pour sa nouvelle vie d’épouse. Et de future mère. Elle est la fille de la « Fecundissima », et son époux place tous ses espoirs en elle.

Un an plus tard, elle mourra…   

C’est dans ce compte à rebours vers une mort qu’elle sent venir de la main de son mari, un homme particulièrement violent, que nous faisons connaissance avec la jeune fille, aux prises avec les humeurs bipolaires d’Alfonso d’Este. 

Au contact de l’eau salée sur la peau de sa main, sa colère s’envole comme les nuages s’écartent pour laisser place aux rayons du soleil. La fureur sur son visage s’efface, remplacée par une expression d’indulgence. Son autre main se lève pour épouser sa joue. Il essuie ses larmes du bout de son pouce. Il semble être redevenu lui-même, tout à coup, comme s’il était inexplicablement métamorphosé, l’espace d’un moment, en un monstre irascible, acharné, caché dans un corps d’homme, un diable en col et manchettes. Mais à présent, la bête est partie: Alfonso est revenu.
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Le pavillon des oiseaux

couverture du livre Le pavillon des oiseaux

Bienvenue à Rome, capitale des rivalités intestines et des ragots mondains.

En cette seconde moitié de XVIe siècle, la jeune Clelia, fille illégitime du cardinal Alexandre Farnèse, fait son entrée dans la société en épousant, à 14 ans, Giovan Giorgio Cesarini, à la fois gonfalonier du pape et héritier en vue de la jeunesse dorée romaine. Avec Fernando de Médicis, meilleur ami de Cesarini, les trois jeunes gens vont bientôt former une trio très en vue, s’exposant aux plus viles rumeurs colportées à travers les avvisi, sorte de Closer de la Renaissance. Clelia est une jeune fille espiègle qui aime sortir, s’amuser et séduire, mais elle est soumise au regard permanent des menanti qui épient ses moindres faits et gestes. Malgré le contrôle rapproché de sa gouvernante et de son père, le Grand Cardinal, grand ennemi des Médicis, Clelia se laisse séduire par Fernando de Médicis. Son studiolo des jardins de la villa Médicis, le Pavillon des oiseaux aux fresques peintes par Zucchi, abritera la fougueuse relation adultère – mais n’empêchera pas les ragots de continuer.

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La passion Lippi

couverture du livre La passion Lippi

Qui aurait pu prédire que ce gamin livré à lui-même serait sacré, en 1461, meilleur peintre de Toscane? Qui aurait imaginé que la noblesse s’arracherait un jour ce petit va-nu-pieds repoussant? Qu’il ouvrirait un des ateliers les plus florissants, mieux, qu’il oeuvrerait à la reconnaissance des peintres en imposant de se faire payer pour leur talent et non plus seulement pour leur travail?

Cosme de Médicis, sûrement. 

Le fils de banquier et mécène florentin le débusque un jour de 1414 – l’enfant en haillons aux pieds recouverts de corne l’éblouit par le dessin qu’il a réalisé à même le sol d’une ruelle. Il a découvert Filippo Lippi, qu’il met entre les mains d’un maître encore inconnu, Guido di Pietro, futur Fra Angelico. C’est lui qui le formera aux pigments et à la peinture, tandis que le couvent des carmes se chargera de son éducation et le fera moine. Si Lippi fait découvrir à son maître le chemin sacré de la foi, lui-même n’a surtout foi qu’en son propre plaisir, partagé avec les prostituées des bordels de la ville.

Mais il se révèle un génie, qui va travailler avec les meilleurs, et entre deux fresques, enchaîner les frasques…  

Le bouillonnant Lippi aime les femmes, aime la fête, ne tient pas souvent parole, provoque, suscite la malveillance, mais il continue à séduire par son art. Et puis, il y a ce jour où il rencontre l’amour en la Vierge Marie… ou plutôt son modèle, une jeune nonne du couvent de Prato.

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Vous ne connaissez rien de moi

couverture du livre Vous ne connaissez rien de moi

Embochée… C’est ce qu’ils pensent tous d’elle, ce 16 août 1944, lorsqu’ils viennent l’arrêter chez elle. L’embochée aura la tête rasée, comme toutes celles qui ont couché avec l’ennemi. On appelle ça la « collaboration horizontale ».

Parmi toutes celles qui ont subi cette humiliation publicue, elle est celle dont on se souviendra – immortalisée par la photo de Robert Capa dans les rues de Chartres, tandis qu’elle est traînée avec son bébé dans les bras.

photo Robert Capa

Julie Héraclès a imaginé l’histoire de Simone, il n’est pas question ici de comparer le roman à la réalité. Simone Touseau, la vraie, laisse place à Simone Grivise, personnage de roman.

Cette Simone-là est une fille qui a choisi le mauvais camp, celui de l’ennemi.

Issue d’un milieu modeste, c’est une lycéenne brillante qui s’illustre dans toutes les matières, et particulièrement en allemand – lorsque la guerre éclate, Simone est fascinée par la grandeur de l’Allemagne et aveuglée par l’idéal du national-socialisme. Elle comprend à peine la fuite de son amie Colette et de sa famille, juive. Simone a foi en Pétain, en l’Armistice, et en cette France qui va bénéficier, c’est certain, de la grandeur allemande. Son bac en poche, elle propose ses services de traductrice à la Feldkommandantur de Chartres, où elle va se rapprocher d’un jeune lieutenant bibliothécaire, Otto Weiss. 

Simone, comme toutes les jeunes filles de son âge, rêve d’amour – et après une amère déception, la cour discrète du jeune lieutenant lui redonne foi en la vie. 

Les activités de Simone auprès de l’ennemi sont déjà très mal vues de son voisinage, et sa relation avec le lieutenant Weiss risque de la compromettre davantage. Mais Simone en est sûre, la gloire de l’Allemagne donnera raison à son histoire…

C’est un point de vue inhabituel que nous propose Julie Héraclès en choisissant de raconter cette histoire. Car elle choisit de nous faire éprouver de l’empathie pour une jeune et naïve sympathisante française du régime allemand, sujet délicat et dérangeant, surtout lorsqu’en se renseignant davantage on découvre que la vraie Simone était une partisane du nazisme.

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Veiller sur elle

couverture du livre Veiller sur elle

Démarrer la lecture d’un roman, c’est un peu comme contempler le bloc de marbre du sculpteur: on ne sait pas quelles promesses il contient ou saura tenir – pour peu qu’une fissure se cache dans la pierre, le succès sera compromis.

Point de fissure dans le bloc sculpté par Jean-Baptiste Andrea, c’est plutôt une pépite que l’on trouve au coeur de son marbre littéraire.

Dans un monastère du Piémont, un homme est sur le point de mourir. Depuis plus de quarante ans qu’il s’y est soustrait au monde, il n’a pas prononcé ses voeux, et détient le mystérieux secret de la Pietà qu’il a sculptée, une statue à l’étrange pouvoir.

De son arrivée en Italie, encore enfant pendant la guerre, à la consécration de son talent de sculpteur jusqu’à sa chute, nous allons suivre l’histoire de Michelangelo Vitaliani. 

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Peindre à Palerme

couverture du livre Peindre à Palerme

Le premier soir de notre arrivée à Palerme, je l’ai croisée vicolo San Giuseppe: sur ce rideau de fer, avec son voile bleu dans la nuit, je l’ai tout de suite reconnue.

Le lendemain matin, c’est via porta Carini, sur un autre rideau, qu’elle attendait, auréolée d’une lumière dorée.

Tant de rencontres inopinées avec l’Annunciazione d’Antonello da Messina, qui est à Palerme ce que la Joconde est à Paris, et qui est surtout celle que le personnage du roman que j’étais en train de lire est venu chercher à Palerme…

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Sur la terre des vivants

livre Sur la terre des vivants

Connaissez-vous les Stolpersteine, ces pavés de métal gravés d’un prénom, d’un nom, d’une date de naissance et d’une date et d’un lieu de mort, parsemés sur les trottoirs de certaines villes allemandes? Enserrés dans les pavés de pierre, devant la dernière adresse de ces victimes du nazisme, ils rendent immortelles, et concrètes, ces existences que la folie nazie a voulu effacer.

Ce sont ces « pierres d’achoppement » qui ont conduit Déborah Lévy-Bertherat à Hambourg, sur les traces de sa famille. De ses arrière-grands-parents, il ne reste rien. Leur quartier, comme de nombreux quartiers de Hambourg, a disparu sous les bombardements anglais pendant la guerre.

L’Altenhaus, l’asile pour les vieillards juifs du quartier d’Altona, a été rasé, remplacé par un immeuble de briques. Seul le vieux cimetière juif, miraculeusement, a survécu aux bombes.

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La Famille

couverture du livre La famille
Il n’est pas aisé de démêler la Famille de la famille.

Sofia et Antonia en savent quelque chose. Depuis leur plus tendre enfance, elles vivent comme deux soeurs, à deux pas l’une de l’autre. Leurs mères Rosa et Lina aussi sont comme deux soeurs qui se soutiennent, les soirs d’angoisse, à attendre leurs maris Joey et Carlo, qui eux aussi sont comme deux frères.

Sofia et Antonia sont inséparables, par la force des choses: à l’école, bien que les fillettes ne sachent rien des activités de la Famille, leurs camarades les fuient et elles ne peuvent compter que l’une sur l’autre.

La Famille ne vous abandonne pas, que le vouliez ou non : lorsque Carlo disparaît mystérieusement, elle continue à prendre soin de Lina.

Nous sommes à Brooklyn, en pleine Prohibition, dans le quartier de Red Hook, et Joey Colicchio devient chef du quartier et bras droit du Patron, Tommy Fianzo.

Pas à pas, nous suivons Sofia et Antonia qui grandissent, avec leurs propres rêves. 

Au lycée, devenues anonymes, Sofia se fait populaire et impétueuse, aussi jolie que frivole. Antonia, discrète et sérieuse, rêve d’études, d’émancipation, et se promet de ne jamais épouser quelqu’un de la Famille.

Alors que la guerre déchire l’Europe et que Joey s’enrichit grâce à elle, Sofia et Antonia comprennent qu’elles ne contrôlent pas tout, et qu’on n’échappe pas à son Destin: la Famille est plus forte que tout.

Roman virtuose, « La Famille » est une extraordinaire histoire d’amitié, mieux, de sororité.

Evidemment, on pense au « Parrain », mais il m’a avant tout évoqué les si beaux romans d’Alice Mc Dermott qui, jusqu’à présent, n’avait pas son pareil pour raconter ce Brooklyn immigré des années 1930.

Emportés dans la narration au présent, nous sommes entrainés dans le sillon de Sofia et Antonia fillettes, jeunes filles, amoureuses, jeunes mariées, jeunes mamans –  et de toute la Famille. 

Le récit vibre de la force des deux amies, des choix qu’elles font, des périodes qu’elles traversent, de leur lien indéfectible. Il vibre de sensations, du souffle des phrases qui s’enchaînent, de l’acuité des mots qui donnent tant de véracité aux scènes, de la puissance que dégage chacun des personnages si justement incarnés, de l’énergie de ces femmes à travers lesquelles on observe la mafia.

A la puissance narrative du roman s’ajoute une dimension cinématographique – et si Sofia Coppola, dans les pas de son père, nous offrait le bonheur de tourner « La famille »? 

Coup de coeur absolu pour cette pépite littéraire, et mention spéciale à la traduction de Jessica Shapiro.

Titre: La famille

Auteur: Naomi Krupitzsky

Editeur: Gallimard

Parution: mars 2023

Hors d’atteinte

couverture du livre Hors d'atteinte de Frédéric Couderc

Parmi tous les nazis désignés comme criminels de guerre au procès de Nuremberg en 1946, un commandant SS n’a jamais été condamné. L’homme, pourtant, est un bourreau aussi pervers et inhumain que Mengele. Médecin, comme ce dernier, il a pratiqué la stérilisation de femmes et la castration d’hommes dans le Block 10 à Auschwitz.

Auparavant, ce médecin a « oeuvré »  au programme Aktion T4, au château de Sonnenstein, qui a euthanasié des milliers de handicapés physiques, mentaux. 

Pendant 16 ans, Schumann a réussi à fuir, s’installant de longues années au Ghana, et il est mort tranquillement en 1983 à Hambourg…

Dans ce roman-enquête extrêmement documenté, Frédéric Couderc va imaginer la traque de cet homme.

Paul Breitner est écrivain – il vit à Hambourg, avec pour seules attaches familiales son grand-père Viktor, un nonagénaire qui a vécu toute sa vie dans ce port de la Hanse. Enrôlé dans l’armée allemande, Viktor était loin de Hambourg lorsque sa famille a sombré dans le bombardement de la ville – l’opération Gomorrhe avait alors tué 45000 personnes.

A la suite d’un évènement, Paul découvre que le voisin de son grand-père était Horst Schumann, un criminel de guerre nazi qui a échappé à toute condamnation malgré les crimes qui lui sont attribués.

Les deux hommes pouvaient-ils avoir un lien? Paul veut comprendre.

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Mungo

livre Mungo de Douglas Stuart

Après un « Shuggie Bain » qui nous avait brisé le coeur par sa lumineuse noirceur, Douglas Stuart nous offre un nouveau héros à l’aura foudroyante. Mungo. Est-ce parce qu’il porte le nom du saint patron de Glasgow, Mungo « le bien-aimé »?

Nous sommes dans les années 1990, Mungo Hamilton a 15 ans et vit dans l’East End à Glasgow, un quartier populaire. 

Son père est mort il y a longtemps, laissant Mo-Maw, la mère alcoolique de Mungo, avec trois jeunes enfants. Mo-Maw, quand elle n’est pas saoule, est souvent aux abonnés absents – elle disparaît des jours entiers, laissant les enfants livrés à eux-mêmes. L’aîné, Hamish, est devenu un chef de bande violent. Avec ses acolytes, il fait les 400 coups, mais ce qu’il aime par-dessus tout, c’est taper sur ses grands ennemis, les catholiques. 

Les Hamilton sont protestants – même si Mungo, ironie de l’histoire, porte le nom d’un saint catholique. Et à Glasgow, les guerres de religion ont encore cours. Jodie, la fille de la fratrie, est une jeune fille appliquée, studieuse, et sert depuis son plus jeune âge de mère de substitution à son petit frère Mungo. Mungo, le doux, le beau, le sensible, Mungo qui ne s’intéresse pas aux filles, et qui un jour rencontre le garçon aux pigeons, James Jamieson. Dans ce monde-là, deux garçons n’ont pas le droit de s’aimer – un garçon protestant et un garçon catholique encore moins. Pourtant, Mungo et James vont prendre ce risque, vivant cachés des autres, et donner l’un à l’autre ce dont ils manquent le plus: l’amour. Ensemble, ils vont découvrir la tendresse des corps qui s’emboîtent, l’initiation aux plaisirs interdits.

Mais dans les cités, les secrets ne durent jamais longtemps. Pour remettre Mungo sur le droit chemin et en faire « un homme », Mo-Maw confie son fils, le temps d’un week-end, à deux inconnus rencontrés aux Alcooliques Anonymes. En route vers le nord de l’Ecosse pour camper près d’un loch où ils doivent pêcher, Mungo comprend que ce week-end pourrait bien ressembler à une descente aux enfers…

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Là où nous dansions

couverture du livre "Là où nous dansions"

Ce roman est une déclaration d’amour vibrante au « berceau du monde moderne qui a inventé la voiture et aimanté les travailleurs et les cultures du monde entier ». Detroit, Michigan. Territoire de pionniers français qui ont fait prospérer son sol noir. Territoire des industriels qui y ont fait fructifier l’économie américaine. Territoire de la musique qui y a fait éclater les plus grandes voix noires américaines.

Juillet 2013, Detroit vient d’être déclarée en faillite. Surendettée, la ville se désagrège depuis des années. Ira, policier d’élite de la ville, observe le coeur serré le Brewster Douglass Project, le quartier de son enfance que l’on détruit.

C’est dans le Brewster qu’on a retrouvé le corps d’un jeune homme, que Sarah, flic en charge d’une unité d’identification des corps que personne ne réclame, va désespérément tenter d’identifier.

Qui a assassiné le jeune homme? 

Ici, le crime a créé un abîme entre les hommes. « Un trou où l’humanité s’est dissoute, où l’on ne tue pas sur ordre, pour sauver ou gagner sa vie, mais pour rien, par désoeuvrement. La vie n’a plus de valeur. »

Sarah est blanche et a grandi dans la banlieue de Detroit, là où se sont installées les familles blanches qui, des décennies plus tôt, ont déserté la ville.

Ira est noir, et Detroit a façonné sa destinée et celle de sa famille. 

Quel gosse devient-on quand on grandit au Brewster Project? Certainement pas un flic – et pourtant Ira est devenu ce flic qui confronte ses anciens copains du Brewster à leurs crimes.

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Le bureau d’éclaircissement des destins

couverture du livre Le bureau d'éclaircissement des destins

A Bad Arolsen, en Allemagne, l’International Tracing Service fête cette année ses 75 ans. Créé en 1948, c’est le plus grand centre d’archives et de documentation sur les millions de victimes du nazisme.

Nous sommes ici pour servir les millions de victimes de cette guerre. Nous les servons quels que soient leur histoire, leur pays d’origine, leurs opinion politique ou leur religion. Nous servons les morts et les vivants, c’est notre devoir et notre honneur 

C’est là, dans ce lieu singulier logé au coeur de la Hesse, et marqué par l’histoire SS, que Gaëlle Nohant situe son nouveau roman.

Irène est archiviste enquêtrice à l’ITS – française expatriée en Allemagne dans les années 1990, elle est arrivée par hasard au sein des archives et a développé une passion pour ce métier d’investigation appris auprès d’Eva Volmann, une femme particulièrement marquée par la guerre.

Parmi les archives, constituées de tous les documents qu’il a été possible de réunir après la guerre, depuis les dossiers des camps de concentration et d’extermination que les nazis n’ont pas eu le temps de détruire, aux documents personnels qui lui ont été transmis, l’ITS a réuni un fonds d’objets retrouvés dans les camps.

 

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Le dernier des siens

photo du livre Le dernier des siens

Voici mon dernier coup de coeur de l’année 2022, et quel coup de coeur!

Auguste, un jeune naturaliste français, est en mission pour le musée d’histoire naturelle de Lille.

Nous sommes en 1835, au large de l’Islande, et il assiste au massacre d’une colonie de grands pingouins par des pêcheurs. Il en sauve un, qu’il compte envoyer à Lille pour enrichir la collection du musée.

Mais de retour chez lui, aux Orcades, après des jours passés à observer le pingouin, un attachement inattendu se dessine entre l’homme et le pingouin. Un cri comme une manifestation de joie, un dandinement du pingouin qui se dirige vers lui, un frottement de bec contre la jambe de son pantalon: soudain Gus réalise toute sa responsabilité à l’égard du volatile. 

Il se réveilla. Quelque chose de dur venait de gratter son cuir chevelu, quelque chose qui ressemblait à une pierre plate, un peu froide, ou quelque chose de pointu qui lui tirait les cheveux, mèche par mèche, sans lui faire mal, juste assez pour qu’il s’en rende compte. Sa tête reposait sur son bras au-dessus du panier. Il ne sentait pas Prosp sous lui. Il craignit de l’avoir écrasé. Il tourna la tête et vit un long cou qui s’agitait, sans tête, contre sa tempe. Et il comprit que Prosp, avec délicatesse, lui lissait les cheveux comme lui-même lui avait lissé ses plumes quand il muait, l’épouillait peut-être comme on ôte les parasites d’un pingouin ami.

Convoité par d’autres hommes, trop attaché à lui pour le livrer au musée, Gus fuit avec celui qu’il va prénommer Prosp. 

Aux îles Féroé, où il va se réfugier avec Prosp, Gus se retrouve confronté à un cas de conscience: doit-il rendre Prosp aux siens, pour qu’il puisse vivre sa vie de pingouin, et trouver une compagne?

Mais les congénères de Prosp, chassés pour leurs plumes qui feront des édredons douillets et pour leur chair grasse qui coule sur le menton des marins, sont devenus rares.

Gus  va être confronté à une triste réalité: Prosp est le dernier de son espèce. Le dernier des siens: « un spécimen unique, un fossile bientôt incrusté dans un rocher au bord de la mer ». 

Il va mesurer la fragilité du vivant, alors que le monde scientifique commence à peine à questionner la disparition des espèces. 

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Nous voulons tous être sauvés

couverture du livre Nous voulons tous être sauvés

Depuis le jour de ma naissance, je ne fais que semer le désordre: des excès en pagaille, des impulsions que j’ai suivies sans réfléchir, dans le bonheur comme dans le malheur. C’est la seule façon de vivre que je connaisse, je n’arrive pas à échapper à cette férocité; s’il y a un sommet, il faut que je l’atteigne; s’il y a un abîme, il faut que je le touche ».

Daniele a vingt ans, et il vient d’intégrer l’unité psychiatrique d’un hôpital pour une semaine – une hospitalisation sans consentement, suite à un énième excès, pendant laquelle il devra se soumettre à des soins.

Derrière ce trop plein de fêtes, d’absorption de substances chimiques en tout genre, de moments euphoriques et de chutes vertigineuses, Daniele cherche désespérément un sens à la vie. Un sens qui lui explique ses peurs, la mort. Il éprouve une révolte constante pour le malheur des autres.

Soutenu par ses parents aussi aimants qu’impuissants, Daniele est allé de traitement en traitement depuis deux ans, mais aucun ne semble pouvoir l’aider à sortir de cet enfer solitaire.

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Chaplin

photo du livre Chaplin de Michel Faucheux

Une canne, un chapeau melon et une petite moustache ont suffi, de son vivant, à le faire passer à la postérité. Drôle, émouvant, provocateur, The Tramp (Charlot, en France) a fait de son créateur l’un des plus grands acteurs et des plus grands cinéastes du 20e siècle.

Dans cette formidable biographie, Michel Faucheux, décortique la dualité complexe de Chaplin, à travers une analyse très fine de son avatar Charlot, de ses films, et de ses relations avec les femmes.

Né en 1889 à Londres dans une famille d’artistes, Charles Spencer Chaplin est livré très tôt à lui-même: le père a déserté le foyer, et sa mère Hannah est régulièrement hospitalisée pour des épisodes psychotiques. Son frère Sydney et lui sont placés, et suivront peu à peu la voie de leurs parents. A neuf ans, Chaplin est engagé dans une première troupe d’artistes, il a un sens inné du spectacle qui le conduira jusqu’en Amérique, où le cinéma l’attend. Acteur du cinéma muet, surdoué, exigeant et perfectionniste, il passera vite à la réalisation en mettant au point sa méthode de tournage, tout en peaufinant son double à l’écran, qu’on surnommera The Tramp.

Chaplin est « un poète qui fait du comique une vision du monde », il dénonce les faibles, les opprimés, son personnage devient une star à travers le monde.

Chaplin a réussi à échapper à la misère, s’enrichit, séduit les femmes. En épouse certaines. Et éprouve une attirance dérangeante pour les jeunes filles de 16 ans – qu’on relie à sa première expérience amoureuse, qu’il tenterait peut-être de vouloir revivre… Malgré sa réputation gravement égratignée par l’une d’elles, il rencontre celle qu’il a cherché toute sa vie: Oona O’Neill. Il a 53 ans, elle 17 et sort d’une relation avec JD Salinger – ensemble, ils auront huit enfants.

Dans son art, Chaplin n’a eu de cesse de pratiquer la dénonciation politique, allant jusqu’à défier Hitler dans un de ses plus grands films, Le dictateur. Mais son engagement se retourne contre lui aux USA, qui n’apprécient peu la situation diplomatique délicate où ils ont placés, et apprécient encore moins ses discours pro-russes. Chaplin est rattrapé par la chasse aux sorcières de McCarthy. Il quitte l’Amérique pour un voyage en Europe, mais le territoire américain lui sera désormais interdit. Il s’installe alors en Suisse avec sa famille, où il mourra en 1977.

Charlie ou Charlot, les deux s’enchevêtrent dans une narration pointue et passionnante, tant pour les amateurs de biographies que pour les cinéphiles.

Evidemment, cette biographie donne envie de replonger dans les films de Chaplin, mais aussi d’explorer davantage son histoire avec la captivante Oona. A suivre!

Titre: Chaplin

Auteur: Michel Faucheux

Editeur : Folio (collection Folio Biographies)

Parution: 2012

Crier son nom

Photo du livre Crier son nom

N’y allons pas par quatre chemins: j’étais à ça d’abandonner ce roman pourtant tant attendu.

Il y a deux ans, j’avais eu un énorme coup de foudre littéraire pour « Napoli mon amour », d’Alessio Forgione.

Le nouveau héros de Forgione s’appelle Marco. Cet adolescent de quatorze ans, qui habite un quartier difficile de Naples, a eu bien du mal à m’embarquer. Il faut dire que le foot, ce n’est vraiment pas mon truc, et que Marco joue au foot, que le foot occupe ses journées et ses week-ends, et une bonne partie du début du roman – c’était terriblement ennuyeux pour moi.

Alessio Forgione nous avait pourtant déjà fait part de son amour du foot dans Napoli mon amour, mais au moins, Amoresano, son héros, n’y jouait pas. Il se contentait de regarder les matchs du SC Napoli.

Finalement, quelque chose en Marco a dû me toucher, parce j’ai continué ma lecture.

Marco vit avec son père, dans le grand appartement que sa mère a abandonné quelques années plus tôt. Depuis, elle n’a plus donné aucune nouvelle, et son absence laisse un trou béant dans le coeur de Marco. Son père et lui ont peu à se dire, quand ils se croisent pour dîner. C’est un père triste, un peu largué, qui essaie de veiller au mieux sur son fils, l’accompagne à ses matchs le dimanche, le réprimande pour ses notes catastrophiques au lycée. Sans vraiment voir ce qui se passe à côté.

Marco s’en fiche, du lycée. Il étudie le latin, et il a horreur de ça. Il préfère traîner dans le quartier avec son meilleur ami Lunno, son aîné de deux ans qu’il admire.

Lunno et Marco montent des petites combines, en cachette, achètent un scooter, en cachette, et les choses se compliquent davantage pour Marco. 

Lorsqu’il rencontre Serena, il découvre le bonheur d’avoir une petite amie. Pour un garçon qui a été abandonné par sa mère, ce n’est pas simple d’accepter l’amour, mais peut-être qu’un horizon plus lumineux se dessine pour lui.

Pourtant, quelque chose plane. Quand on a lu « Napoli mon amour », on sait que la fatalité nous guette  au tournant.

La vie n’est rien d’autre qu’une attente inconsciente. Puis elle arrive, et ça fait mal
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Stern 111

couverture du livre Stern 111 de Lutz Seiler

Le 10 novembre 1989, le lendemain de la chute du mur de Berlin, Inge et Carl Bischoff envoient un télégramme à leur fils Carl: ils ont décidé de quitté leur Thuringe natale pour réaliser leur rêve, partir à l’Ouest. Ils confient à Carl la garde de leur appartement de Gera, avant qu’il ne les conduise à un poste-frontière, d’où ils entameront leur périple, laissant Carl de longues semaines sans nouvelles.

On ne sait pas grand chose de Carl, sinon qu’il a été maçon, qu’il a repris des études, et qu’il veut devenir poète. Entre les murs solitaires de l’appartement familial, son errance débute en remontant les souvenirs, et en entretenant le patrimoine familial, la vieille Shiguli de son père – une Fiat fabriquée en Russie.

Quel étrange sentiment de voir ce jeune homme soudain abandonné par ses parents, partis vivre leur vie et le condamnant à rester – dans l’ordre inverse des choses.

Cela faisait des années que Carl n’habitait plus chez ses parents, mais par moments il se sentait soudain orphelin, abandonné, comme un enfant sans lumière à la fenêtre. Ce n’était pas le départ, la séparation, cet abandon aisé à nommer et à concevoir, mais l’autre abandon; il ne reconnaissait plus ses parents. Il ne savait plus qui ils étaient – en réalité.

Carl n’a pas l’âme aventurière de ses parents: le jour où il décide d’abandonner Gera à bord de la Shiguli, il part à Berlin, mais reste dans la partie Est, où « La moitié de la ville n’était qu’un enchevêtrement inextricable de cicatrices ». Dans le coffre, il a entassé des bocaux, de la viande congelée qui finira par pourrir malgré le froid de décembre, un duvet et les outils précieux de son père. La Shiguli, des semaines durant, lui offre l’asile de son toit, et l’argent pour survivre comme taxi clandestin.

Venu se réfugier par hasard au Theater 89, il rencontre ceux qui vont l’accueillir: de jeunes anarchistes qui veulent préserver les immeubles de Mitte et Prenzlauer Berg en les squattant, et empêcher les promoteurs de les détruire. Menés par le charismatique « berger » Hoffi et sa chèvre Dodo, ils mènent « l’A-guérilla » (la guérilla de l’Association des travailleurs) et veulent construire dans les sous-sols de leur immeuble, envahis de cloportes, un kolkhoze souterrain anticapitaliste. Avec ses outils, Carl le maçon va s’atteler à la tache, et bientôt va naître le bar Le Cloporte (« die Assel » sera un des hauts lieux de cette scène berlinoise), tandis que le Berger revend le mur de Berlin en pièces détachées.

A Berlin, Carl retrouve Effi, dont il est amoureux depuis l’enfance, et essaie de se faire une place sans réelle ambition, si ce n’est écrire et faire publier ses poèmes. Pourtant, malgré la communauté qui l’entoure, Carl ressent plus la solitude que l’épanouissement collectif, et n’arrive pas à aller au-delà des vingt poèmes qu’il a écrits.

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La fin d’une ère

couverture du livre La fin d'une ère d'Elizabeth Jane Howard

Le rideau se referme sur la grande saga des Cazalet, et c’est comme assister à la dernière d’une pièce de théâtre: on démonte le décor, bientôt il ne restera plus rien, si ce n’est un souvenir dans nos coeurs.

Et quel souvenir! Depuis ce mois d’avril 2020 où ils sont entrés dans nos vies de lecteurs jusqu’à la sortie de ce cinquième et dernier volume, ce ne sont pas deux ans qu’on a le sentiment d’avoir partagés avec les personnages, mais toute une vie. Les adieux sont d’autant plus tristes, et pourtant on se sentira éternellement reconnaissants envers Elizabeth Jane Howard de nous avoir offert ces derniers moments, écrits dix-huit ans après Nouveau départ.

C’est une nouvelle ère, neuf ans après les avoir quittés, qui augure à la fois du déclin d’une période, et du début d’une autre.

La Duche, née sous le règne de la reine Victoria, s’éteint sous celui d’une toute jeune souveraine, Elizabeth II. 

Que vont devenir Hugh, Edward, et Ruppert, alors que l’entreprise familiale connaît des difficultés économiques, que va devenir Rachel, affranchie de ses parents? Home Place, refuge de la famille, a-t-il encore une raison d’être? 

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Cléopâtre et Frankenstein

couverture du livre Cléopâtre et Frankenstein

Quand il se rencontrent un soir de Saint-Sylvestre dans le monte-charge d’un immeuble bobo de TriBeCa, c’est comme si se rejouait devant nous la rencontre de John John Kennedy et Carolyn Bessette tant Frank et Cleo leur ressemblent… derrière leur beauté stylée, leur grain de folie et les fêtes new yorkaises pailletées de coke, le pire est à venir.

Cleo a vingt-quatre ans, un magnifique visage aux yeux clairs encadré de longs cheveux blonds, et un visa étudiant qui arrive à expiration. Frank a vingt ans de plus, la beauté brune et assurée de celui à qui tout réussit.

Coup de foudre, coup de tête et mariage théâtral entourés d’amis déglingués, comme eux: la vie à Manhattan ressemble à une débauche permanente d’alcool, de drogues et de sexe,

Vous l’aurez compris, Frank et Cleo sont deux êtres amochés. Elle, une artiste, a fui Londres à la mort de sa mère. Lui, publicitaire, s’est construit tout seul. Et leurs démons ne sont jamais loin. 

Quand la part la plus sombre de toi rencontre le plus sombre en moi, cela crée de la lumière

avait écrit Frank dans ses voeux de mariage.

Après l’euphorie des premiers mois de mariage, Cleo est rattrapée par la dépression, et se sent de plus en plus incomprise par Frank qui croit voir la vie plus belle en se noyant dans l’alcool. Et ne voit rien.

Deux personnes cassées peuvent-elles se sauver l’une l’autre?

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L’île haute

couverture du livre L'île haute de Valentine Goby

Un roman de Valentine Goby, c’est la promesse d’une lecture marquante, que ce soit par la richesse de langue, travaillée au cordeau, que par la puissance romanesque insufflée à ses histoires.

« L’île haute » ne fait pas exception à tout cela.

On y découvre Vadim Pavlovich, un jour de janvier 1943, au bout d’un long voyage en train vers Savoie. Là, ce petit parisien asthmatique va réapprendre à respirer dans l’air vivifiant de la montagne qui le fascine, tout en devenant Vincent Dorselles.

Il n’écoute pas, il a de la montagne plein les yeux, les tympans, les poumons, les synapses, il est envahi de montagne, elle est trop immense, trop étrange, trop nouvelle pour qu’il s’en détache. Ce sera facile d’être un autre ici

Recueilli par les Ancey dans leur ferme de montagne, le jeune garçon se glisse dans une nouvelle vie pleine de surprises.

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Une terrible délicatesse

couverture du livre "Une terrible délicatesse"

Si vous avez vu la série The Crown, peut-être aurez-vous encore en mémoire cet épisode de la saison 3 qui relate le terrible effondrement d’un terril dans la ville minière d’Aberfan, au Pays de Galle.

C’est là que démarre ce roman, en octobre 1966.

Chez les Lavery, on est embaumeur de père en fils. William Lavery vient de valider avec succès sa formation lorsque la catastrophe d’Aberrant survient. Des dizaines de personnes sont ensevelies sous les tonnes de résidus de charbon qui ont ravagé l’école et les maisons. Des décombres ne sortent plus que des corps sans vie, et on réclame le soutien d’embaumeurs pour renforcer une équipe épuisée.

Cette expérience va briser William, qui était sur le point d’épouser Gloria et de fonder avec elle une famille. Le traumatisme lié à la mort de tous ces enfants va rouvrir les blessures de sa jeune existence déjà malmenée.

Depuis cet évènement dramatique qui va cristalliser tous les traumatismes de William, l’histoire remonte le cours des évènements: le bonheur d’entrer dans la choeur de Cambridge à l’âge de 10 ans avec sa voix exceptionnelle qui doit lui offrir le rôle convoité de soliste, jusqu’à ce changement de trajectoire vers le métier d’embaumeur. 

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On était des loups

couverture du livre "On était des loups"

Il a choisi de vivre à l’écart du monde, à des jours de marche de la première ville, au milieu des montagnes et des forêts. Liam a fui les hommes, et là haut, avec Ava et leur petit Aru, ils vivent en autonomie – elle cultive leur potager, et lui part de longues journées chasser, seul avec le gros, son cheval.

Ce jour-là, de retour après avoir traqué un loup qui menaçait sa famille, Liam retrouve Ava tuée par un ours. Il retrouve Aru prostré sous sa mère, indemne.  

Sorti de sa sidération, Liam réalise que sans Ava, il n’y a pas de place dans sa vie. Ce petit, c’est elle qui l’a souhaité. Mais comment élever un enfant, ici, seul? Comment l’aimer, cet enfant?

Moi j’aimais Ava et je ne veux pas que le môme prenne sa place

Il prend sa décision très vite: cet enfant, il le confiera à d’autres, qui sauront l’élever. 

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Quand tu écouteras cette chanson

 Quand tu écouteras cette chanson
Lola Lafon

La mémoire est un lieu dans lequel se succèdent des portes à entrouvrir ou à ignorer »

C’est dans cette métaphore que Lola Lafon va errer une nuit d’août 2021, parcourant seule, de pièce en pièce, le Musée Anne Frank – à côtoyer le vide, à se confronter à l’absence, comme le voulut Otto Frank en 1960.

Trouver dans cette nuit sa vérité et affronter le déni de son histoire familiale. « Mes nuits sont celles d’un imposteur sur le point d’être démasquée »

Au coeur de l’Annexe, les réflexions de l’écrivaine convergent naturellement vers l’écriture du journal d’Anne Frank, présenté à sa sortie comme « l’oeuvre spontanée d’une adolescente » sans faire mention de tout le travail de réécriture qu’avait effectué Anne Frank, un vrai travail d’écrivain. « Anne désirait être lue, pas vénérée ». Or, Anne Frank est devenue l’objet d’un culte qui pose une question : à qui appartient Anne Frank?

Lola Lafon fait une analyse passionnante et émouvante de la portée du journal, de ce qu’on a voulu en faire, de ce qu’on a voulu en taire, des messages porteurs d’espoir qu’on en a détournés pour oublier ceux qui exprimaient la colère et le réalisme d’une guerre vue par une adolescente prisonnière « soumise à une peine sans fin ». Des mots « Shoah », « régime nazi » que l’éditeur américain a occultés, d’une histoire « trop juive, trop triste » que le théâtre a transformé en « de jolis moments de comédie faisant ressortir une situation tragique » pour que le public américain y adhère. 

De ses discussions avec Lauren Nussbaum, un des derniers témoins à avoir bien connu les Frank, elle aide à entrevoir Anne Frank sans le fantasme qu’ont créé les 30 millions d’exemplaires vendus.

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Regardez-nous danser

Dans « Le pays des autres » Leïla Slimani revisitait, entre Alsace et Maroc, la rencontre de ses grands-parents et son histoire familiale. 

C’est avec plaisir qu’on retrouve la suite de cette saga familiale dans le second volume de la trilogie.

Grâce à une belle ellipse temporelle, nous voici de retour en 1968 au « Domaine Belhaj », la fermette d’Amine et Mathilde devenue enfin prospère. 

Leur couple a résisté à ses différences culturelles, Amine s’est encore plus endurci, affirmé et a désormais ses entrées dans la bonne société marocaine. Il trompe sans vergogne une Mathilde devenue prématurément vieille. 

Aïcha, leur fille aînée, est partie étudier la médecine à Strasbourg, et Selim, leur jeune fils aussi blond qu’un européen s’est transformé en un lycée sportif qui cherche sa place.

« Regardez-nous danser » est une grande histoire d’émancipation: celle d’un peuple, celle de la jeunesse, et celle des femmes. 

Après les évènements qui ont conduit à son indépendance, la monarchie essaie de garder le peuple sous sa coupe en cultivant son analphabétisme, mais entre tourisme, mouvement hippie et industrialisation, le pays s’occidentalise, et s’anarchise. Les jeunes ont soif d’étudier, malgré les répressions qui voudraient les en priver, et cette culture nouvelle leur offre un pouvoir politique, et économique nouveau. Dans cette société à deux vitesses, coincée entre archaïsme et capitalisme, les femmes vont elles aussi commencer à s’émanciper.

Le roman va davantage se focaliser sur Aïcha, symbole de ce souffle nouveau.

A travers cette grande fresque romanesque, Leila Slimani offre un portrait sans concession du Maroc, tout en nous invitant à de déambulations profondément vivantes dans Fès, Meknès ou Essaouira.

Avec un style littéraire simple mais efficace, la romancière réussit à nous transporter dans sa saga familiale et à nous passionner pour l’histoire de son pays. Vite, la suite!

Titre: Regardez-nous danser

Auteur: Leïla Slimani

Editeur: Gallimard

Parution: 2022