D’acier

couverture du livre D'acier de Silvia Avallone

C’est un lundi matin d’été, il n’y a personne chez Anna. 

Francesca est montée d’un étage la rejoindre. Enfermées dans la salle de bain, fenêtre et rideau ouverts, elles vont se donner en spectacle aux voisins d’en face. Les barres d’immeubles gris ressemblent à des niches d’urnes funéraires, les enfants pissent dans les escaliers, mais pendant quelques minutes les deux gamines de treize ans vont envoyer du rêve de starlettes, maquillées à outrance. Devant le miroir, pendant que le CD chante « The summer is magic, is magic », elles se déhanchent, font valser soutien-gorge, t-shirt, culotte à fleurs et string, nues face à la fenêtre et aux voisins, elles se caressent, secouent leurs cheveux, s’effleurent du bout des lèvres, « se meuvent comme deux tentacules » jusqu’à ne plus savoir quoi faire de tout ça, jeu ou vertige, alors elles s’arrêtent. Cet été-là, elles découvrent le pouvoir de leur beauté, le regard des garçons qui les déshabillent, les baisers avec la langue, les frissons sur la peau qu’on touche et qui devient comme un fluide chaud.

Anna et Francesca sont les reines du quartier, des plantes sublimes montées en tige quand les autres filles sont encore des boutures insignifiantes ou des mauvaises herbes, et quand elles traversent la via Stalingrado, elles deviennent les reines de la plage, où leurs corps fuselés de femmes font tourner la tête des garçons.

Tous les jours, la même histoire. L’éternel va-et-vient d’Anna et Francesca entre la mer et les cabines, les cabines et la mer. Sous la douche, derrière le bar. Puis de nouveau dans l’eau. Toujours ces mêmes allées et venues, Anna et Francesca devant, les mecs derrière. Et les boudins qui sont là à regarder.

Elles ont des rêves, à commencer par quitter ce quartier sordide de bord de mer, offert comme une gratification quarante ans plus tôt aux métallos de la Lucchini – mais le rêve, il est en face, sur l’île d’Elbe, où les ferries conduisent les touristes, où les lumières clignotent la nuit dans les villages, comme dans les crèches de Noël.

Depuis la petite enfance, Anna et Francesca sont amies à la vie à la mort, toujours main dans la main, la brune et la blonde, à l’école, sur la plage, dans la cour de l’immeuble. Elles s’aiment, inconditionnellement. Mais l’apprentissage sensuel de cet été, les garçons qui s’immiscent entre elle, rebattent les cartes.

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La vie parfaite

A quoi tient une vie parfaite? 

Adele, dans une vie parfaite, quitterait la cité des Lombriconi dans la voiture rutilante de Manu, et ensemble, ils auraient ce bébé qui emplit son ventre et sa vie.

Dans une vie parfaite, Dora marcherait normalement sur ses deux jambes, et son ventre devenu fertile lui offrirait le bébé qui ne veut pas venir.

Mais dans cette vraie vie, Adele est une Bolofeccia, la racaille des cités de Bologne – elle a dix-huit ans, a quitté le lycée, et elle est sur le point d’accoucher d’un bébé dont elle ne sait pas quoi faire, sans perspective dans sa cité qui n’offre aucun avenir. A cinquante minutes de chez elle, dans les beaux quartiers de Bologne, Dora est une Bolobene mais son aisance financière ne suffit pas à combler le vide qui a creusé la vie, et épuisé le couple de cette battante qui a pourtant surmonté un lourd handicap. Le besoin d’être mère la dévore plus chaque jour, mais elle ne peut renoncer à ce désir viscéral de maternité. 

Dans un ballet parfaitement réglé, mais qui pourtant réussit à nous surprendre jusqu’au bout, leurs destins ne cessent de se rapprocher dans la chorégraphie savamment orchestrée de personnages tout aussi cabossés qui gravitent autour d’elles. Il y a Manu, le petit voyou dont Adele est enceinte et qui purge sa peine de prison. Fabio, le mari de Dora, qui cache ses blessures d’enfance derrière l’assurance d’un architecte prometteur. Zeno, le voisin d’Adele, garçon étrange et brillant, à cheval sur ces deux mondes aux frontières étanches. Rosaria, la mère dépassée qui voit sa fille commettre les mêmes erreurs qu’elle. D’un côté ou de l’autre de la ville, tous portent les plaies encore ouvertes de leurs existences malmenées. 

Ces plaies palpitent, comme l’écriture de Silvia Avallone. Les dialogues portent le verbe haut, dans leurs incertitudes les femmes se font farouchement déterminées, véhémentes. Silvia Avallone écrit le malaise social, les laissés pour compte, l’autre versant du rêve italien. Avec son réalisme brut, « La vie parfaite » casse notre fantasme de la dolce Vita, et nous offre un regard féminin percutant sur la littérature italienne.

Traduction: Françoise Brun

Titre: La vie parfaite (Da dove la vita è perfetta)

Auteur: Silvia Avallone

Editeur: Liana Levi

Parution: 2017

Il est des hommes qui se perdront toujours

couverture du livre Il est des hommes qui se perdront toujours

« Je te propose un voyage dans le temps, via Planète Marseille » : sur le son de IAM, retour aux années 80 et à l’enfance de Karel, Hendricka et Mohand Clayes, trois gamins de la cité Artaud à Marseille.

Aux beaux jours, les chansons d’amour de Whitney Houston, Johnny, Cheb Hasni ou Khaled s’échappent des fenêtres de la cité Artaud. « L’amour existe, mais dans un monde qui n’est pas le nôtre, un monde où personne ne jette sa poubelle par la fenêtre ni ne met le feu aux paillassons », un monde où les pères ne brutalisent pas leurs enfants, comme derrière la porte de l’appartement 619. Des enfants beaux comme des dieux, si on exclue Mohand le petit dernier, né avec toutes les déficiences possibles, et qui lui vaudront la haine encore plus insensée du père. 

A côté du manque d’argent et de nourriture, la violence et les humiliations sont le lot quotidien des enfants Clayes. 

Alors souvent, après l’école, ils s’échappent: auprès des gitans du Chemin 50, ils découvrent ce qu’est une vie de famille, même marginale. Quelques années plus tard, l’amie d’enfance, Chayenne, devient l’amoureuse de Karel, petite gitane qui l’ensorcelle de son désir insatiable. Forts de leur amour, ils n’ont plus qu’un rêve, quitter cette vie-là. Car la seule issue possible pour Karel, c’est fuir ses origines, mais est-il pour autant possible de se dépouiller de la haine qui l’a construit et de la culpabilité d’avoir laissé là-bas ce petit-frère si vulnérable? 

Cette histoire, agrémentée d’une bande-son éclectique qui va de Julio Iglesias à NTM en passant par Elsa, IAM ou The Pasadenas, c’est Karel qui nous la raconte : dès les premières lignes, le réalisme brut du récit nous prend aux tripes grâce à ce quelque chose en plus qui nous bouscule. 

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Vers Calais, en temps ordinaire

Vers Calais, en temps ordinaire de James Meek

Depuis les Costwolds, dans le sud-ouest de l’Angleterre, une troupe hétéroclite est en marche vers Calais, devenue anglaise après la victoire de Crécy.

Laurence Hacket, preux chevalier, va prendre possession de son manoir, rejoint par sa troupe d’archers, des hommes de guerre sans foi ni loi menés par Hayne, « un géant qui parle guère » mais fait respecter ses lois arbitraires.

Will Quate, un jeune laboureur qui veut s’affranchir de son servage et par ailleurs vaillant archer, s’est joint au groupe belliqueux pour un an, avant de revenir se marier avec Ness. Dans son sillage se cache Hab, son androgyne ami porcher.

Ils sont rattrapés par dame Bernardine, qui fuit un mariage arrangé, espérant épouser Laurence Hacket – idéalisé par sa lecture du sulfureux Roman de la rose volé à son père, et qui va se révéler bien moins courtois qu’elle l’imaginait. 

Enfin, leur chemin croise celui de Thomas, un procureur écossais qui doit rejoindre Avignon.

De l’autre côté de la Manche, en cette année 1348, la peste fait des ravages, et ils s’en croient encore à l’abri – mais elle arrive à leur rencontre et étreint bientôt les guerriers. Dans un chariot qui les accompagne, Cess une française violée et enlevée deux ans plus tôt à Mantes symbolise la repentance qui les saisit soudain face à une mort possible, tout en affichant un refus de culpabilité des nombreux crimes qu’ils ont commis.

Dans ce roman jubilatoire, à la fois profond et facétieux, James Meek nous offre un regard totalement frais sur le Moyen-Age, sans pour autant en profaner le caractère historique et religieux. Il nous fait vivre de grands moments épiques, comme cette joute où nos archers vont interpréter un savoureux spectacle de l’Amour en décochant leurs flèches allégoriques. 

L’amour, James Meek en casse les codes. Il réinvente l’idéal amoureux à travers le couple inattendu et enchanteur de cette épopée, Will et Hab.

« Tant que le monde est sur le point de finir, j’ai peur de rien » dit Hab, fort de cet amour qui a pu exister dans cette situation extraordinaire.

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Le festin

Le festin de Margaret Kennedy
Books moods and more

Voici un livre que vous n’avez pas fini de voir, dans la lignée de ces pépites anglaises que les éditions de la Table Ronde ont déniché dernièrement pour nous, à l’instar des romans au charme suranné de L.P. Hartley et de la désormais incontournable Elizabeth Jane Howard.

Qui connaissait cette grande oubliée, Margaret Kennedy, qu’on ne trouve aujourd’hui que sur les étagères de livres vintage?

« Le Festin »  est une comédie doublée d’un satire sociale, où l’autrice se moque des vices de ses contemporains. 

L’issue est connue dès le départ: le manoir de Pendizack, une pension de famille située sur le promontoire d’une station balnéaire des Cornouailles, vient de disparaître, totalement atomisé par l’éboulement d’une falaise en surplomb. Les sept occupants présents à ce moment dans l’hôtel ont tous péri. Le révérend Bott, chargé de l’oraison funèbre, a bien du mal à la rédiger, tant cet accident semble détenir des secrets dérangeants. Voilà de quoi nous tenir en haleine dès le départ!

Dans un récit à rebours de l’accident, Margaret Kennedy place les personnages comme des pions sur l’échiquier de l’histoire : lesquels parmi eux périront? 

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Au café de la ville perdue

Au café de la ville perdue Anaïs Llobet

Eté 1974, l’armée turque bombarde Varosha, une station balnéaire chypriote en vogue.

La ville est abandonnée brutalement par des milliers de chypriotes, obligés de fuir en laissant tout derrière eux.

Quarante six ans plus tard, le drame est encore vivace. 

Ariana a grandi dans l’espoir de reconstruire un jour le 14, rue Ilios, la maison de ses grands-parents paternels, là où sont plantées les racines de ce figuier qu’elle a tatoué sur sa peau.

En attendant ce jour où elle espère pouvoir retourner à Varosha, transformée en zone militaire contrôlée par l’armée turque, elle travaille à Nicosie dans le café de son père Andreas, le This Khamenis Polis – le café de la ville perdue.

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Mary Toft ou la reine des lapins

Mary Toft ou la reine des lapins, Dexter Palmer

La ville de Godalming est en émoi le jour où débarque une caravane de monstres de foire.

Sous un chapiteau, tous ceux qui ont payé leurs six pence vont bientôt pouvoir assister au spectacle de Nicholas Fox – avant cela, les femmes enceintes sont priées de sortir: nous sommes en 1726, et la croyance qui veut que l’état d’esprit d’une femme enceinte pendant sa grossesse ait une influence sur l’enfant à naître est vivace. Autant les préserver des déviances qu’elles pourraient voir.

John Howard, le médecin de la ville, accompagné de son jeune apprenti Zachary Walsh, assiste au spectacle  et s’interroge – cette femme à deux têtes, cette autre sans squelette, le garçon mi-homme mi-ours sont-ils réels?

Quelques jours plus tard, le médecin est conduit au chevet d’une patiente par son mari affolé: elle est sur le point d’accoucher. Et si l’imminence d’une naissance est peu envisageable en l’absence d’une conception, la naissance elle-même est encore plus surprenante: Mary Toft accouche d’un lapin – en morceaux!

Par quel mystère une telle mise bas est-elle possible? Les connaissances scientifiques du médecin sont éprouvées, et les naissances de petits lapins se succèdent… Alertés, les éminences médicales débarquent de Londres. Miracle, supercherie?- après dix-sept naissances de lapins qui laissent les scientifiques et les religieux circonspects, le roi Georges prie de faire venir Mary Toft et son mari Joshua à Londres pour la prochaine naissance…

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Le gosse

Le gosse Véronique Olmi

Joseph est né au sortir de la grande guerre. Le père, gueule cassée, est mort depuis longtemps.

Peu importe, il ne l’a pas connu, et puis il est heureux avec sa mère Colette la joyeuse, et sa grand-mère Florentine. Elles le chérissent, ce petit garçon qui siffle déjà comme un artiste.

Colette a un amoureux, et tout dérape: l’avortement, et la mort qui la cueille. 

Joseph n’est pas seulement orphelin, il est la honte de la nation, et sa mère une traitre qui se retrouve punie d’avoir voulu refuser de repeupler la France.

Double peine, car bientôt le petit garçon de sept ans va se retrouver pupille de l’état. 

L’assistance publique, pourquoi la craindre? Elle prend soin des enfants, non?

Il est en sécurité, maintenant il est assisté par l’état, comme la grand-mère, chacun à sa place, dommage qu’on ne puisse pas les partager

L’engrenage est en marche: le placement en famille nourricière à la campagne pour prêter ses bras de petit garçon aux durs travaux de la ferme, la faute qui fait de lui un hors-la-loi de neuf ans, la prison de la Petite Roquette aux méthodes glaçantes pour remettre les enfants sur le droit chemin, et puis le surclassement en colonie pénitentiaire à Mettray à dix ans – la primeur des mauvais traitements, des humiliations, du travail surhumain. « A dix ans il est temps d’être un homme » et Joseph va puiser au fond d’une volonté immense la force de survivre au quotidien inhumain infligé à ces enfants. 

Ainsi il est arrivé parmi les vicieux de la République, le vivier de la racaille, et il y a pris sa place

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Au café de la ville perdue

Eté 1974, l’armée turque bombarde Varosha, une station balnéaire chypriote en vogue.

La ville est abandonnée brutalement par des milliers de chypriotes, obligés de fuir en laissant tout derrière eux.

Quarante six ans plus tard, le drame est encore vivace. 

Ariana a grandi dans l’espoir de reconstruire un jour le 14, rue Ilios, la maison de ses grands-parents paternels, là où sont plantées les racines de ce figuier qu’elle a tatoué sur sa peau.

En attendant ce jour où elle espère pouvoir retourner à Varosha, transformée en zone militaire contrôlée par l’armée turque, elle travaille à Nicosie dans le café de son père Andreas, le This Khamenis Polis – le café de la ville perdue.

Andreas avait 7 ans lorsqu’ils ont dû quitter Varosha. Sa mère Adriné, chypriote turque, a fui avec un soldat turc. Son père Ioannis, chypriote grec, a pris la mer. Abandonnant Andreas aux bons soins de sa soeur Eleni, qui va élever Andreas comme son fils.

Désormais, Andreas veut vendre la maison, et Ariana ne peut s’y résoudre.

Avec elle disparaîtrait le devoir épuisant de se remémorer une ville qu’elle n’avait jamais connue, où avaient vécu des grands-parents dont on ne lui avait parlé que par détours et omission

Au café, une journaliste française en poste à Chypre s’installe un jour par hasard pour écrire, essayant de trouver l’inspiration : comment écrire son roman sur Varoshna,  une ville «artificiellement plongée dans (un) coma de rouille et de tristesse » si elle ne peut pas la visiter

Ariana lui propose un marché: elle l’aidera à comprendre Varosha, si elle promet de faire revivre le 14, rue Ilios dans son roman. 

Giorgios, un vieil habitué du café et meilleur ami d’Ioannis, remonte le fil des souvenirs pour faire revivre Varosha, mêlant l’histoire de la ville à cette époque heureuse où il était le nouveau prince de Varosha et avait le monde à ses pieds.

Peu à peu, d’une époque à l’autre, l’histoire prend vie – ou plutôt, tels les murs de la maison du 14, rue Ilios qui s’effondrent, elle se déconstruit dans la chronique d’un drame annoncé: l’amour impossible entre un chypriote grec et une chypriote turque.

Coup de coeur total pour l’amplitude romanesque de ce livre – d’une génération à l’autre, d’une partie de l’île à l’autre, l’histoire se transmet, immuable. Des personnages fascinants, tant dans leur ferveur que dans leurs trahisons.

Qu’est-ce qui unit des zones disparates en une seule et même ville? Un passé commun ou le vide qui les délimite? 

Avec son talent de journaliste et ses mots de romancière, Anaïs Llodet nous emporte dans  l’histoire de Varoshna, ville fantôme prisonnière des barbelés du territoire turc.

Elle nous sensibilise aussi à la terrifiante de Chypre, « Une île disloquée, percluse d’interdits et de paradoxes » – depuis toujours enjeu militaire et politique par sa situation stratégique aux portes du Moyen-Orient. Mais avant tout un enjeu humain, dans lequel les chypriotes grecs et turcs, séparés par une frontière rendue encore plus étanche par les haines et les différences culturelles, ne réussissent pas à trouver la paix.

Titre: Au café de la ville perdue

Auteur: Anaïs Llobet

Editeur: éditions de l’Observatoire

Parution: janvier 2022

Connemara

Connemara de Nicolas Mathieu

Ce qu’on dit du naturel est valable pour les origines: on a beau les fuir, elles nous reviennent toujours en pleine figure.

Adolescente, Hélène n’avait qu’un rêve: vivre loin de Cornécourt et de la vie étriquée qui s’offrait à elle.

On a si peu de raisons de se réjouir de ces endroits qui n’ont ni la mer ni la tour Eiffel, où Dieu est mort comme partout, et où les soirées s’achèvent à vingt heures en semaine et dans les talus le week-end.

La prépa, l’école de commerce à Lyon, les jobs dans des cabinets de consultants à Paris, ça en valait bien la peine si c’était pour faire un burn out et revenir à la case départ.

A Nancy, Hélène devrait être heureuse: elle est en lice pour devenir associée d’un cabinet lucratif qui compte bien profiter de la réforme des régions et des réorganisations salariales conséquentes à la naissance du Grand-Est. Elle vit dans une maison d’architecte, et forme avec son mari et ses deux filles une belle famille. Voilà pour les apparences, car Hélène n’est pas heureuse, s’égare sur Tinder pour tromper son ennui, et finit par retrouver Christophe, dont elle était amoureuse autrefois au lycée.

Christophe n’a jamais quitté Cornécourt – ancienne gloire locale du hockey qui étourdissait les filles, il vend de l’alimentation pour animaux et vit désormais une de ces « existences rotatives » dans la maison de son enfance auprès de son père, avec son fils, et fréquente toujours ses vieux copains du lycée.

Il regardait les minettes et se disait merde, plus jamais, et ce deuil attisait en lui des sentiments mauvais. Il pensait à leurs jeunes culs, aux garçons qui avaient le droit, aux étreintes sans froissures, à la beauté de leurs corps intacts qui n’étaient plus pour lui. Se levaient alors dans sa poitrine de mornes passions, un frémissement incommodé à l’encolure.

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Presque le silence

Presque le silence Julie Estève

La première page est à peine entamée, et déjà le grand chaos a surgi, comme un mythe antique que l’on raconte.

Cassandre a onze ans, c’est un été qui a la saveur du monde sauvage de l’enfance dans le sud chez son grand-père Jean, des vacances au goût éternel de mûres, de confiture. Et Papy Jean meurt, l’enfance de Cassandre se referme.

Au collège, Cassandre est amoureuse de Camille Leygues, et elle n’a qu’un rêve, l’embrasser. Cassandre est rousse, frisée comme un caniche, on dit qu’elle est laide, elle n’a pas d’amis – la seule attention qu’on lui prête, ce sont les brimades. Pourtant, un jour, elle l’embrassera, Camille: le voyant qu’elle consulte un jour en cachette lui affirme. Mais il lui a aussi soufflé, effrayé, cinq prophéties qui vont hanter sa vie. La première annonce le chaos: « le monde s’effondrera en 2023, l’été de tes quarante-deux ans ».

Dans la tragédie moderne, Cassandre n’est plus celle qui annonce les prophéties, elle est celle qui les reçoit.

Dès lors, les années s’égrènent, Cassandre a treize, quinze, dix-sept, dix-huit ans, elle est devenue une fille rousse, sexy, attirante, et sera vétérinaire, comme elle l’avait promis à papy Jean. Et Camille Leygues finit par l’aimer, mais son destin est en marche, et derrière le rideau, la puissance animale grignote peu à peu le monde, insidieuse apocalypse, papillons, chiens, rats, crapauds, cafards, le règne animal s’emballe et assoit sa toute puissance – jusqu’où?

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Une arche de lumière

Une arche de lumière Dermot Bolger
Books moods and more

Quoi que la vie te réserve, promets-moi de te battre bec et ongles pour le droit au bonheur

Soufflée par sa mère le jour de son mariage en 1927, cette phrase guidera la vie tumultueuse d’Eva Fitzgerald à travers le 20ème siècle. Une injonction à être heureuse, quoiqu’il arrive.

Un jour de 1949, Eva Fitzgerald quitte son mari et le comté de Mayo. Ses enfants sont grands, elle n’a pas 50 ans, il est temps pour elle de prendre un nouveau départ. 

Ainsi démarre une vie singulière, où elle s’émancipe dans les limites d’un divorce interdit, et de moyens financiers réduits au strict minimum. 

Eva est une artiste, à la recherche de sa voie (enseigner l’art aux enfants, écrire), et de sa liberté – elle n’hésite pas à partir d’Irlande pour voyager de l’Espagne au Maroc (dès lors que celui qui est toujours son mari l’autorise à avoir un passeport), s’installe en Angleterre, survivant modestement grâce à de petits emplois bien éloignés de sa condition sociale d’origine. 

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La décision

La décision Karine Tuil

Etre à la fois juge et partie: rarement l’expression aura trouvé une illustration aussi juste que dans ce roman, où Karine Tuil revient sur la douleur des attentats de 2015.

Alma Revel est juge d’instruction antiterroriste au parquet de Paris – coordinatrice du pôle lors des attentats de 2015, elle est en charge un an plus tard de l’instruction du dossier d’Abdeljalil Kacem – le jeune homme, soupçonné d’être un terroriste islamiste, a été arrêté à son retour en France après avoir quitté la Syrie, où il s’était rendu avec sa femme peu avant les attentats de 2015. 

Est-il innocent, coupable? Alma va devoir rendre justice, en restant plus que jamais fidèle à ses convictions professionnelles fondées sur le droit à la justice.

Soumise aux pressions quotidiennes d’un « métier de conflit » qui l’accapare et à la menace permanente d’être visée par une attaque, Alma consacre peu de temps à ses enfants et s’est éloignée de son mari Ezra, un écrivain frustré qui ne conçoit pas de se séparer de sa femme. 

Malgré son professionnalisme, elle s’est engagée dans une relation adultère avec l’avocat du jeune radicalisé sur lequel elle doit se prononcer. 

Alma est confrontée à un dilemme qui pourrait faire écrouler non seulement sa carrière professionnelle, mais avoir aussi des répercussions dramatiques sur sa famille et sur la sécurité nationale.

Karine Tuil signe un roman brillant, qui se lit à la fois comme un reportage d’investigation très documenté au coeur de la magistrature et une chronique post-traumatique de la France de 2015.

L’écrivaine alterne les interrogatoires, où elle nous invite à réfléchir sur la part d’humanité du prévenu, et le récit d’Alma – une femme (jusqu’à présent aussi droite et efficace que ses interrogatoires) aux prises avec ses responsabilités nationales, ses valeurs humanistes et sa vie affective. 

Derrière la magistrate, Alma est une femme, une mère. Ses questionnements, ses doutes et la relation amoureuse qui la lie à son amant la dimensionnent dans toute sa féminité, son intégrité, son humanité.

Dans un contexte de douleur nationale ravivée par l’actualité (le procès des attentats de 2015 et, concomitamment à la sortie du roman, le septième anniversaire de Charlie), Karine Tuil interroge notre propre rapport à la justice et au choix d’Alma. Qu’aurions-nous fait à sa place?

Le style est sobre, efficace avec élégance, intelligent, puissant – et même si elle donne d’emblée une clé pour nous dire vers quelle direction elle nous emmène, Karine Tuil a l’adresse d’emprunter d’autres chemins que ceux attendus – on relâche son souffle à la dernière page, avec l’envie de lui dire tout simplement « Bravo ».

Titre: La décision

Auteur: Karine Tuil

Editeur: Gallimard

Parution: 6 janvier 2022

L’Eveil

L'Eveil, Kate Chopin

Fin du XIXe siècle, un été en Louisiane.

La bourgeoisie créole de La Nouvelle-Orléans se retrouve en villégiature à Grand-Isle, face au golfe du Mexique, dans la pension de Madame Lebrun.

Edna Pontellier y mène une vie plaisante, entre les soirées musicales et les journées de bain de mer avec la sensuelle Madame Ratignolle et le séduisant fils de Madame Lebrun, Robert. 

Léonce Pontellier est un mari aimant et débonnaire (mais on nous rappelle vite que leur union est un « mariage purement accidentel ») et Edna aime leurs petits garçons, surtout de loin, quand leur nounou quarteronne s’en occupe. Auprès de Mme Ratignolle et de Robert, qui a jeté son dévolu sur elle, Edna accède à une certaine légèreté, mais aussi à une prise de conscience de son être, de sa sensualité, tandis qu’elle s’éprend de Robert – mais le départ précipité de ce dernier la plonge dans une mélancolie qui va lui donner l’impulsion de s’affirmer comme femme à part entière, et comme artiste.

Elle ne percevait encore qu’une chose: son être – son être actuel – était d’une certaine manière différent de son être d’autrefois. Elle ne se doutait pas encore qu’elle voyait avec d’autres yeux, rencontrait en elle de nouvelles dispositions qui éclairaient tout ce qui l’entourait d’un jour inconnu 

De retour à La Nouvelle-Orléans après l’été, Edna continue de se consumer pour Robert, dont elle espère un jour le retour. Les rêves romantiques de sa jeunesse l’ont regagnée et elle se laisse aller au jeu de la séduction avec un nouveau prétendant, Alcée Arobée. 

Mais c’est aussi une nouvelle Edna qui est est revenue de Grand-Isle, une Edna qui chaque jour s’affirme davantage, consciente du poids d’être femme et mère. Devant son époux stupéfait de son changement, mais qui la laisse agir en attendant qu’elle revienne à la raison et étouffe les scandales, Edna « entretient des idées sur les droits des femmes », et agit à sa guise, forte de son éveil à la vie.

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Une nuit après nous

Delphine Arbo Pariente
Une nuit après vous,
Gallimard

D’elle j’ai longtemps porté un bijou, une médaille ronde et lisse à l’or élégant, glissée sur une longue chaîne – toute sa délicatesse était dans la cohabitation de sa sobriété et des quelques mots gravés dessus, empruntés à Saint-Exupéry « l’essentiel est invisible pour les yeux ».

Des bijoux, Delphine Arbo Pariente est passée aux livres. Les mots, elle ne les emprunte plus aux autres, ce sont les siens qu’elle grave désormais sur les pages – ils ont en commun le travail de l’orfèvre: la précision absolue du bijou longuement travaillé, ciselé, poli, chéri. 

Mon histoire était emballée dans du papier journal, parfois quelques lettres s’en échappaient, formant des mots, rarement des phrases, je confondais aimer avec marié, écrire avec crier.

C’est d’abord la beauté des phrases qui happe, une émotion vive, viscérale, qui parcourt l’épiderme. La grâce est dans ces phrases, que l’on ressent le besoin de lire plusieurs fois, dans le frisson que procurent les métaphores, dans le rythme du phrasé qui suspend tout autour de nous. L’écriture de l’écrivaine vient de loin, et c’est certainement pour cette raison qu’elle bouleverse tant.

Et puis il y a l’histoire. 

Mona a quarante-six ans, elle vit avec Paul qui depuis douze ans a su apaiser sa vie – quand Vincent y entre, par le biais d’un regard dans lequel l’un et l’autre se reconnaissent.

Leur histoire s’ancre dans leurs blessures intimes qui vont les révéler l’un à l’autre, au-delà de l’amour profond qui naît de cette rencontre. 

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L’enfant de Bruges

Bruges, juin 1441. Le jeune Jan, 13 ans, travaille dans l’atelier de son père adoptif, le grand peintre Jan Van Eyck. Bientôt, Van Eyck démarrera son compagnonnage et lui transmettra son savoir.

Mais la Flandre, depuis quelques temps, est secouée par une série de meurtres inexpliqués qui touchent d’autres artistes de la confrérie. 

La menace se resserre autour de Van Eyck et du jeune Jan, qui, sans le savoir, est détenteur d’un secret auquel plusieurs personnes s’intéressent d’un peu trop près, mais de très loin: à Florence aussi, le danger gronde, et semble vouloir s’abattre sur les artistes. 

Bien malgré lui, Jan se retrouve au coeur d’une conspiration qui dépasse l’entendement de l’art et les rivalités entre maîtres flamands et toscans.

Gilbert Sinoué nous immerge dans la Bruges du XVe siècle, berceau de la révolution de la peinture, avec une force d’évocation intense, avant de nous emmener au coeur de Florence et de son Duomo fraîchement achevé, nous donnant la mesure des voyages à cette époque.

Le roman peut se lire comme un polar historique et comme un manuel d’histoire de la peinture au travers duquel il livre les techniques de travail des artistes, mais nous invite aussi à avoir un regard sur leurs oeuvres – il nous offre ainsi, par exemple, une perspective sur l’Annonciation de Rogier van der Weyden et les époux Arnolfini de Van Eyck par le biais d’un clin d’oeil sur l’emprunt d’un peintre à l’autre. 

Admirative des tableaux de Van Eyck, j’ai réellement aimé cette impression d’être au coeur du processus de création – même si cette partie, subordonnée au déroulement de l’intrigue, est trop brève à mon goût.

L’auteur esquisse aussi les prémisses de l’imprimerie, dessine les rouages commerciaux montés par les ambitieux Medicis, et les pouvoirs politiques et religieux de l’époque. 

Le monde qu’il  brosse à travers ces pages, à l’aube de ces grandes découvertes qui le feront basculer vers d’autres possibles, préfigure les purges calvinistes ou celles qui naîtront à Florence cinquante ans plus tard, avec la dictature théocratique de Jérôme Savonarole.

« L’enfant de Bruges » se lit comme un grand roman d’aventure, au service duquel l’auteur a mis son érudition pétillante, et jamais pompeuse.

Titre: L’enfant de Bruges

Auteur: Gilbert Sinoué

Editeur: Gallimard

Parution: 1999

L’affaire Arnolfini

L'affaire Arnolfini 
Jean-Philippe Postel
Actes Sud

De Jan Van Eyck (1390-1441), on sait peu de choses – les seuls éléments biographiques qui nous sont parvenus sont des archives comptables faisant état des largesses du duc de Bourgogne, Philippe Le Bon, pour qui Van Eyck ne fut pas seulement un peintre, mais aussi un homme de confiance qu’il envoya effectuer des missions secrètes à travers l’Europe.

En tant que peintre, Van Eyck s’est distingué par l’extrême finesse de son travail et par la profondeur de ses couleurs, transcendées par l’utilisation encore secrète de la peinture à l’huile.

Une vingtaine de ses oeuvres, pas toutes signées, sont parvenues jusqu’à nous.

Mais venons-en à ce livre que je vous présente aujourd’hui, consacré à une de ses oeuvres les plus connues,  « Les époux Arnolfini ».

Les époux Arnolfini, Jan Van Eyck

Depuis l’antiquité, c’est le premier tableau qui représente une scène privée et non religieuse – autant dire une peinture profane…

Sous l’apparence d’une scène simple, qui pourrait ressembler à l’union d’un homme austère et d’une femme enceinte, quelques détails viennent cependant semer le trouble… 

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Pot-Bouille

Pot-Bouille
Emile Zola
Books moods and more

Récemment, je vous parlais ici de ma relecture enthousiaste d’Au Bonheur des Dames, et de mon envie de me lancer dans la redécouverte de Zola.

C’est autour d’Octave Mouret, le protagoniste d’Au Bonheur… que s’est cristallisée ma motivation. Car depuis « La conquête de Plassans », Zola a fait d’Octave Mouret un personnage récurrent des Rougon-Macquart. 

Mon idée n’était pas de découvrir chronologiquement Mouret, mais plutôt de comprendre quel caractère a engendré l’Octave homme d’affaires. Et c’est le roman qui l’a directement précédé, « Pot-Bouille », qui permet cette approche.

L’hypocrisie de la morale bourgeoise

Dans cette satire qui dénonce l’hypocrisie de la morale bourgeoise, Octave Mouret débarque à Paris après avoir quitté Plassans, les poches garnies du commerce d’un stock de cotonnades invendues (Octave a déjà un sens aigu des affaires). C’est dans une maison bourgeoise rue de Choiseul, propriété du vieux Vabre, qu’il loue une petite chambre – il se familiarise vite avec les locataires des différents étages, et, à sa façon, va drainer le cours du récit.

Le huis-clos de cette maison, où va principalement se dérouler l’intrigue, fait de Pot-Bouille une sorte de vaudeville: un rythme effréné tisse le récit, les personnages sont croqués à travers leurs vices (à de rares exceptions, ils ne suscitent guère de sympathie) et les situations sont souvent d’un burlesque assumé, qui ne vise qu’à souligner le ridicule de ces esprits.

D’un étage à l’autre, derrière la façade d’un décor faussement rutilent, nous entrons dans l’intimité des familles qui l’habitent – et découvrons les vices et les petits arrangements de chacun avec la morale. Le manque de moralité est à tous les étages, et l’hypocrisie transpire à travers les murs: au premier chez les Vabre et Duveryrier ou l’on se trompe allègrement, au 3e chez les Campardon où la maîtresse vit sous le même toit que l’épouse, au 4e chez Madame Josserand qui pousse sa fille à se marier en utilisant les manoeuvres les plus basses, au 5e chez les domestiques qui ouvrent leur porte aux visites des messieurs des autres étages. 

Sans compter cette famille du 2e, dont le locataire, un écrivain qui écrit d’affreuses choses « sur les gens comme il faut » n’est pas sans rappeler la figure de Zola.

L’argent est un des moteurs de l’intrigue et de ce manque de moralité: c’est une course permanente à la dot pour pouvoir arranger un mariage, une course à l’héritage pour pouvoir renflouer un ménage. Une course qui entraîne les plus grandes bassesses.

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Les mains du miracle

Les mains du miracle
Joseph Kessel
Folio
Books moods and more

Si l’histoire de Schindler, qui a sauvé un millier de Juifs pendant la guerre est devenue célèbre (merci Steven Spielberg) celle de Felix Kersten, qui en sauva plusieurs milliers l’est beaucoup moins.

C’est cette histoire méconnue du grand public que Joseph Kessel raconte dans « Les mains du miracle », récit romancé publié en 1960. Celle d’un homme qui, en devenant le médecin personnel de Himmler, a réussi à négocier à maintes reprises la vie de plusieurs milliers de personnes.

C’est pourtant avec une réticence extrême qu’à la demande d’un ami, Kersten va pour la première fois soigner Himmler. Atteint de crampes d’estomac dont aucun traitement ne venait jusque là à bout, les massages miraculeux de Kersten vont soulager Himmler à un point tel que la disponibilité de Kersten va devenir vitale au chef nazi. Et le pouvoir de Kersten sur Himmler va devenir exponentiellement immense.

Himmler est le maître d’oeuvre démoniaque de mesures qui terrifient les Allemands et bientôt la population mondiale – mais face à Kersten, il n’est qu’un homme chétif, cheveux pauvres, yeux gris sombres protégés par des verres sur monture d’acier, pommettes mongoloïdes et menton fuyant. A demi-nu devant Kersten, il perd toute sa puissance.

Avec Himmler, il semblait à Kersten qu’il avait entre ses mains un enfant débile »

Lorsque Himmler souffre, il est prêt à tout accorder. Lorsqu’il est soulagé, il a le plaisir indicible de parler sans réticence de tout, même des sujets les plus secrets, les plus stratégiques. Alors, usant de son ascendant guérisseur et tout en triturant les nerfs de son patient, Kersten manipule au sens propre comme au sens figuré le numéro deux du régime nazi – qui n’y voit que du feu malgré la suspicion de plus en plus grande d’autres militaires du parti, et offre non seulement son absolue confiance au médecin-masseur mais aussi sa protection face à aux ennemis qu’il ne tarde pas à se faire.

Gagnant peu à peu la confiance de Brandt, le secrétaire privé de Himmler (et le dépositaire de tous ses secrets, qui n’hésite pas à arranger certains documents pour aider Kersten dans son entreprise), de Godlob Berger le commandant de l’armée du Reichsführer et de Walter Schellenberg qui dirigeait les services d’espionnage, Felix Kersten va oeuvrer durant cinq années, jusqu’à la défaite de l’Allemagne. Son intervention auprès de Himmler aura permis de sauver de la déportation et de la mort des milliers de vies.

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La liberté des oiseaux

La liberté des oiseaux
Anja Baumheier
Les escales

Née à l’Est du mur dans les années 1970, Anna a toujours vécu avec sa famille à Berlin.

Vingt-trois ans après la chute du mur, une lettre l’informe que sa soeur Marlene, qui vient de mourir, lui lègue sa maison de Rostock. 

C’est un double choc: non seulement elle croyait Marlene morte depuis de très nombreuses années, mais la maison familiale était supposée avoir été vendue vingt ans plus tôt. 

Pourquoi Charlotte, la soeur aînée, n’est-elle pas sur le testament de Marlene? 

Pourquoi leurs parents leur avaient-ils dit s’être séparés de la maison de Rostock?

Tant de questions auxquelles Elisabeth, leur mère atteinte d’Alzheimer, n’est plus en capacité de répondre.

Aidée de sa fille Anna, et de Charlotte, Anna entreprend une enquête pour lever le voile sur les secrets bien gardés de la famille Groen. 

Dans un récit qui alterne le passé et le présent, Anja Baumheier offre une grande plongée au coeur de l’histoire allemande. En remontant jusqu’à l’enfance des parents puis leur rencontre après la guerre, c’est une vraie fresque historique qui permet d’appréhender la construction de la RDA après la guerre, et l’espoir d’un monde nouveau jusqu’à ce que se mette en place un système de surveillance pervers, de privation de libertés et de mise à l’écart de l’occident. L’édification du mur, en une nuit, aura des impacts terribles sur les berlinois – et sur la vie des Groen.

L’histoire d’Anna et sa famille se révèle peu à peu à travers ses traumatismes, ses secrets et la toute puissance d’une idéologie dévastatrice.

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Seule en sa demeure

Seule en sa demeure, Cécile Coulon

Aimée Deville a dix-huit ans lorsque Candre Marchère demande sa main à son père. 

Nous sommes au 19e siècle, et les jeunes filles n’ont pas beaucoup à dire dans les affaires de mariage. Si le charme silencieux de Candre la séduit, son arrivée dans la demeure de ce dernier la plonge dans la peur et la solitude: propriétaire d’une exploitation de bois nichée dans ce Jura de forêts, son mari est souvent absent.

Aimée se trouve livrée à Henria, la vieille servante qui a élevé Candre. 

La présence d’Henria est à la fois incontournable, et fantomatique, sans qu’on sache si elle est bienveillante ou maléfique. 

(…) Henria traversait le couloir, les bras chargés de draps, on ne voyait plus son visage, le linge se promenait dans la maison campé sur deux jambes solides 

Le domaine, entouré du mystère touffu de la forêt d’Or, effraie Aimée – bientôt, la demeure commence à livrer ses premiers secrets: la mort prématurée d’une première épouse deux ans plus tôt, la présence du fils muet d’Henria qui rôde sur la propriété… 

Pour distraire sa jeune épouse mélancolique, Candre engage une professeure de musique, dont la présence va venir troubler l’ordre du domaine.

C’est avec ce huitième roman que je découvre Cécile Coulon – un opus qui reprend les codes du conte et du roman gothique.

« Seule en sa demeure » évoque inévitablement « Rebecca » de Daphné du Maurier

Mais loin de le copier maladroitement comme c’est généralement le cas avec ce célèbre roman, Cécile Coulon crée autour d’Aimée, Candre et du domaine Marchère une histoire est un mystère qui leur sont propres.

Le roman alterne le feu du caractère d’Aimée qui ne demanderait qu’à s’exalter, la glace du silence de Candre qui s’en est remis à Dieu. Le feu du désir et la glace de la peur qui paralyse.

Son nom, sa voix profonde et ses forêts luisantes suffisaient à soumettre Aimée

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Au bonheur des dames

Au bonheur des dames
Emile Zola

En à peine une journée, j’ai vu au cinéma « Illusions perdues » et fini ma (re)lecture d’ « Au bonheur des dames ».

Que ce soit Balzac ou Zola, le constat est le même: quelle étrange résonance avec notre époque! Les deux écrivains étaient-ils visionnaires, ou doit-on simplement en conclure que les siècles se succèdent et se ressemblent?

Dans « Au bonheur des dames », Zola raconte le développement d’un grand magasin parisien. Véritable machine à broyer dans la gloire du Paris haussmannien, Zola déroule la mécanique qui va faire naître le commerce de masse, et tout ce qu’il induit: la vente à bas prix pour écraser la concurrence, la pression des prix sur les fabricants, les budgets publicitaires outranciers pour attirer la clientèle de ventes exceptionnelles, la surconsommation et la qualité tirée vers le bas. Et, inéluctablement, la mort des petits commerces incapables de faire face à l’agressivité marchande du géant.

Octave Mouret est le jeune propriétaire ambitieux qui oeuvre au déploiement incessant du grand magasin. Visionnaire, financier intrépide, Octave a un sens très fin de la mise en avant des produits et de la psychologie de ses clientes. Car bien évidemment, ce sont les femmes, petites choses superficielles, avides légères, changeantes, névrosées, faibles face aux dentelles et aux étoffes, qui font la fortune (souvent aux dépens de leur ménage) du grand magasin.

Il acheva d’expliquer le mécanisme du grand commerce moderne. Alors, plus haut que les faits déjà donnés, au sommet, apparut l’exploitation de la femme. Tout y aboutissait, le capital sans cesse renouvelé, le système de l’entassement des marchandises, le bon marché qui attire, la marque en chiffre

Jeune veuf mondain , séducteur, Mouret a pris pour maîtresse Mme Desforges qui l’aidera dans son ascension. Il collectionne les maîtresses et quelques aventures avec des vendeuses de son magasin. 

Denise Baudu, lorsqu’elle débarque de Valognes à Paris avec ses deux jeunes frères pour tenter une nouvelle vie, tombe en extase devant le foisonnement du grand magasin. Elle y trouve vite un emploi, mais timide, mal dégrossie, elle a du mal à se faire une place au milieu des autres vendeuses, moqueuses, méchantes, et bientôt jalouses. A force de courage, de travail, d’abnégation, Denise va parvenir à conquérir les uns et les autres. Mieux, fine observatrice, empathique, et également visionnaire, elle sera à l’origine de mesures sociales qui permettront non seulement d’améliorer les conditions de travail de ses collègues, mais également de les protéger. Mouret, fasciné par cette douce et chétive jeune fille blonde à la chevelure indomptable, se fait ravir le coeur, et il est prêt à tout pour qu’elle cède à son amour. Mais Denise, droite, soucieuse de rester dévouée à ses frères, n’entend pas se laisser entraîner dans une histoire avec Mouret – malgré les sentiments qu’elle éprouve également pour lui.

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La mélancolie des baleines

La mélancolie des baleines
Philippe Gérin

J’ai longtemps cru que la beauté se trouvait ailleurs. Je me suis trompé. Je me suis trompé toutes ces années… C’est idiot, non? Chercher partout la beauté, alors qu’elle était juste là, devant soi.

Ce roman est une invitation onirique et mélancolique à découvrir l’Islande autrement qu’à travers les romans d’Audur Ava Olafsdottir et Arnaldur Indridason (oui, c’est possible et vous ne serez pas déçus!).

Neuf ans après le voyage en Islande qui a scellé leur histoire, Ayden et Sasha sont de retour sur l’île avec leur fils Eldfell. Eldfell a grandi bercé par les récits de volcans et de baleines, et le petit garçon se raccroche à une vie fragile grâce à la perspective de pouvoir approcher les baleines.

Arna, depuis la petite maison bleue où elle a grandi, observe les baleines s’échouer jour après jour sur la plage. Elle n’a plus foulé le sable noir de la baie depuis vingt-cinq ans, après la disparition inexpliquée de son compagnon. 

Chaque jour, Gudmundur roule avec son bus sur la route 1 – avec sa drôle de tête d’Alfe noir, ses yeux vairons bridés et son teint mat, il n’a jamais été vraiment accepté par les autres depuis son enfance. Gudmundur vit seul, avec pour uniques compagnons le stylo et les cahiers sur lesquels il écrit inlassablement. 

Ils auraient pu ne jamais se rencontrer, et pourtant, tous portent en eux des blessures qui vont les réunir le temps d’une tempête.

Philippe Gerin nous offre un roman choral profondément humain, lumineux et touchant.

Sa capacité à nous transposer de façon aussi immersive en Islande m’a par ailleurs totalement envoûtée. Son écriture nous ouvre à la beauté rude et volcanique de l’île et à la puissance organique des éléments: la mer qui se déchaîne, le brouillard dense qui étouffe les vagues, ou la lune « dévoreuse » qui éclipse le soleil. La réalité, parfois, atteint un territoire trouble et fascinant, qui interroge le rêve et le mythe.

« La mélancolie des baleines » est aussi une réflexion bouleversante sur l’échouage massif de l’espèce, auquel chacun des personnages va être confronté dans un moment d’union magnifique.

Titre: La mélancolie des baleines

Auteur: Philippe Gerin

Editeur: Gaïa

Parution: septembre 2021

Ombres portées, souvenirs et vestiges de la guerre de mon père

Ombres portée - souvenirs et vestiges de la guerre de mon père
Ariana Neumann

A Caracas, dans les années 1980, Ariana Neumann avait fondé du haut de ses huit ans un club d’espionnage, rêvant avec ses cousins de résoudre des enquêtes à la manière du Club des cinq. Un jour, en fouillant dans une boîte cachée dans le bureau de son père, elle tombe sur de vieux papiers, parmi lesquels elle trouve une pièce d’identité. Si l’homme en photo ressemble bien à une version jeune de son père, le nom sur la carte n’est pas le sien. Pourquoi Hans Neumann, riche industriel d’origine tchèque installé depuis plus de trente ans au Vénézuela, porte-t-il le nom de Jan Sebesta sur ce papier? La petite fille n’en saura pas plus, mais elle prend alors conscience des silences autour de l’histoire de son père, et des cauchemars qui le tiraient du sommeil en hurlant. Le lendemain, la boîte aura disparu du placard.

Ce n’est que des années plus tard, à la mort de son père, que la boîte réapparaîtra garnie d’un tas d’autres papiers, tel un legs. Ariana se sent enfin autorisée à enquêter sur ce passé dont son père était incapable de parler de son vivant. Aidée d’une traductrice, elle se lance alors dans des recherches, se découvre de la famille à travers le monde, et d’autres boîtes similaires lui parviennent, pleines de lettres, de photos, de papiers officiels. Qui l’emmènent jusqu’à Prague, où, enfin, elle reconstitue pièce par pièce le puzzle de la vie des Neumann, sa famille paternelle. Elle découvre ce que son père, un jour alors qu’ils s’étaient rendus ensemble à Prague, n’avait pu lui exprimer qu’à travers des larmes silencieuses, les mains accrochées au grillage de la gare de Bubny.

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Nouveau départ

Nouveau départ
Elizabeth Jane Howard

Comme tous les rendez-vous qu’on attend avec impatience, on peut parfois craindre qu’il ne soit pas à la hauteur. Je vous rassure immédiatement: ce quatrième volet de la saga des Cazalet est aussi addictif que les trois premiers, si ce n’est davantage!

Le précédent volume couvrait 3 ans. « Nouveau départ » se joue sur deux années cruciales dans la vie des personnages, et démarre dans la continuité de « Confusion », en 1945. 

Les longues années de guerre sont finies, années pendant lesquelles la famille Cazalet a vécu son lot de bouleversements. 

Malgré l’heureuse nouvelle qui accompagne la fin de la guerre, ce volume est celui de nouvelles épreuves qui assombrissent le quotidien de la famille: divorce, séparation, décès… 

Mais c’est aussi l’heure, pour les petits-enfants devenus adultes, de sceller des unions qui donnent un nouvel élan à la saga.

Les Cazalet ont regagné Londres. La fin de la guerre n’a que peu changé la vie des habitants: les plaies de la ville sont béantes, et la vie ne fonctionne encore qu’à coups de tickets de rationnement. Les cousines sont devenues des jeunes femmes actives et indépendantes. Polly et Clary sont fidèles aux passions qui les habitent depuis leur enfance: la décoration pour la première, la littérature pour la seconde.

Malgré ce début d’émancipation, les femmes sont encore à la merci d’une culture patriarcale ancestrale. On leur met la main aux fesses? Sois belle et tais-toi! 

 » – Il voulait me mettre dans son lit. Je suis désolée

– Et alors? Vous êtes une grande fille, ma chère. Comportez-vous en adulte »

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La carte postale : rencontre avec Anne Berest

La carte postale, Anne Berest, Books moods and more

En ce jeudi matin, le soleil invite à s’asseoir en terrasse pour un café.

Mais c’est à l’intérieur qu’on s’installe, aux Deux Magots, côté boulevard, où la maison d’édition Grasset a organisé la rencontre.

Il est tôt à Saint-Germain-des-Prés, c’est un peu le « before » de la journée – mais un before exceptionnel, car on a rendez-vous avec Anne Berest, la romancière et scénariste, qui a publié en août le roman d’une passionnante et bouleversante enquête familiale, « La carte postale ». 

Dès son premier roman, « La fille de son père », Anne Berest avait amorcé un goût prononcé pour l’exploration des histoires familiales, mais c’est avec « Sagan 54 » que le caractère biographique de son oeuvre prend forme Elle l’extrapolera à sa propre famille, d’abord dans « Gabriële » écrit à quatre mains avec sa soeur Claire, puis avec « La carte postale ».

Anne Berest arrive, lumineuse malgré la pâleur du visage sans fard et s’excuse de la fatigue qu’on y lit – double effet d’un virus saisonnier et  d’un retour tardif de Berlin, la veille, où elle était conviée pour le lancement Outre-Rhin de Gabriële. 

Le soleil habille d’un halo les les tables garnies de viennoiseries, de boissons chaudes et de livres, prélude chaleureux à ce petit-déjeuner littéraire.

D’emblée, on délivre le message d’émotion ressenti à la lecture du roman. Assurément, il se passe une chose incroyable avec La carte postale « dont tout le monde s’empare », reconnaît Anne Berest. Le caractère communautaire du livre est une surprise forte.

Du récit familial au roman

C’est un travail inédit que l’auteure a dû faire, avec l’impression de s’attaquer à un projet trop grand pour elle. « C’était comme devoir grimper une montagne avec les mauvaises chaussures ».

Et sans savoir quelle en serait l’issue. 

Car toute l’histoire du livre repose sur cette carte postale, reçue 20 ans plus tôt au domicile des parents de la romancière, adressée à sa grand-mère Myriam, et sur laquelle étaient inscrits de façon énigmatique quatre prénoms: Ephraïm, Emma, Jacques, Noémie. Les parents, frère et soeur de Myriam, morts à Auschwitz pendant la guerre. 

Qui l’a envoyée? Et dans quel but?

En démarrant son enquête pour découvrir l’auteur de la missive, Anne Berest était dans la même situation que le lecteur: elle ne savait pas où cela l’emmènerait, et ne pouvait en présager la fin. 

Aurait-elle choisi de continuer le roman, et de le publier, si elle n’avait pas eu les réponses qu’elle cherchait ? Elle répond sans hésitation oui. Car le sens de cette enquête, n’était-il finalement pas de pouvoir faire connaissance avec ses aïeux, et leur redonner leur histoire?

Une histoire passionnante, foisonnante, qui prend racine en Russie, d’où les Rabinovitch sont originaires, et que l’arrière arrière-grand-père d’Anne Berest, visionnaire, a entrepris de fuir après la révolution russe. Il s’installera en Palestine, ses enfants feront d’autres choix. Son fils Ephraïm, après un long périple, choisira la France, ce pays qui a défendu Dreyfus et qui ne pouvait qu’être une terre d’asile pour les juifs. 

Retourner en Russie sur leurs traces pour accompagner l’écriture du livre faisait partie du projet de l’auteure – contrarié comme tant d’autres avec le confinement de 2020.

Il y aura au cours de cette enquête tant de rebondissements, tant d’indices tombés du ciel (Anne Berest souligne que cela arrive fréquemment lors d’enquêtes généalogiques), tant à dire sur cette famille grâce à laquelle elle découvre sa judéité, qu’elle coupera au final 250 pages qu’on aurait pourtant volontiers lues (le roman en fait plus de 500). En amont déjà, elle avait condensé des épisodes pour coller au rythme narratif (la visite de la maison familiale en Normandie, qui se passe en une matinée dans le roman, est en fait le fruit de plusieurs déplacement au cours des dix dernières années).

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Feu

Feu Maria Pourchet Fayard

Quand il a commencé à se susurrer que le roman était en rupture, mon intérêt jusqu’alors un peu en réserve s’est émoustillé… Ce livre devait être trop bon, s’il s’arrachait (ou trop dingue, ou trop trash, enfin bref, il devait être « trop » tout simplement). Mon oeil dès lors a traqué l’objet dans toutes les librairies qu’il rencontrait sur son chemin. J’ai eu de la chance, je n’ai pas eu besoin d’attendre la réimpression et j’ai tenu mon exemplaire entre mes mains comme le saint-graal. Et abordé sa lecture comme celle d’un texte sacré, ou profane. Car là où brûle le feu de la passion…

Nous sommes pourtant dans ce qui pourrait être la plus banale des histoires. 

Une femme mariée, Laure, universitaire, la quarantaine, rencontre Clément, financier froid et cynique. Elle est immédiatement séduite par ce quinquagénaire. En quoi, on se demande, car le portrait qu’elle en fait dans les premières pages n’est ni très attrayant, ni très flatteur.

Mais voilà, il y a une étincelle, on sent d’emblée cette petite odeur de souffre qui se dégage quand on gratte l’allumette.

Et c’est l’enchaînement.

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La carte postale

Anne Berest La carte postale Grasset

Longtemps, Anne Berest s’est interrogée.

« Qu’est-ce qu’être juif? »

Porteuse d’un héritage familial occulté depuis la guerre, le mot « juif » n’avait pas de place visible sur son visage « tellement français », pas plus que dans son patronyme breton.

Lorsque sa fille de six ans, au même âge qu’elle, au même âge que sa mère, au même âge que sa Agrand-mère, est confrontée à l’antisémitisme, Anne Berest reprend alors une enquête qu’elle avait abandonnée quelques années plus tôt. Qui est l’auteur de cette carte postale envoyée à sa grand-mère Myriam treize ans auparavant, sur laquelle seuls quatre prénoms étaient inscrits: Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques. Les parents, la soeur, et le frère de Myriam, disparus dans les camps de la mort pendant la guerre.

C’est par le biais de cette carte que l’écrivaine découvre l’histoire de ses aïeux, juifs russes qui ont fui leur pays lors de la révolution d’un pays qui ne tarderait pas à s’en prendre à eux: après un long voyage de 10 ans, Ephraïm et Emma s’installent à Paris, certains qu’une vie meilleure les attend. Mais le monde, bientôt, allait plonger à nouveau dans le chaos, et les Rabinovitch, « juifs étrangers », allaient faire partie des premiers à être déportés vers les camps d’extermination. Seule Myriam, leur fille aînée, échapperait aux rafles et aux arrestations. Porteuse à jamais de la culpabilité d’avoir été survécu à sa famille, Myriam ne parlera plus jamais des siens.

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Les reflets d’argent

Les reflets d'argent
Susan Fletcher

C’est une île qu’on imagine située au large de l’Ecosse, ou de l’Irlande.

Elle s’appelle Parla, c’est un caillou au milieu de la mer, ses falaises sont hautes, quelques arbres résistent au vent, elle abrite quelques maisons, une poignée d’habitants, une grappe de moutons, une église, une petite école, un phare, un port d’où va et vient son ferry, le Morning Star – et des plages.

C’est une île où les légendes sont vivaces, on y raconte que les phoques ont un coeur d’homme, que les rochers au large sont des géants transformés en pierre, et qu’un homme-poisson, dont certains ont aperçu la nageoire argentée, rejoint parfois la terre quand les hommes ont besoin de lui. 

C’est sur une de ces plages, à Sye, que Sam Lovegrove découvre un jour le corps d’un homme. Un géant nu et barbu, inconscient, échoué dans le sable. Pourtant, aucun bateau n’a fait naufrage, aucun homme n’est porté disparu – celui-ci a perdu la mémoire, et il prononce un seul mot: « mer »…

Le géant barbu bouleverse les habitants de Parla, rouvre les plaies, ravive le chagrin – car à chacun, il rappelle un ami, un fils, un frère, un oncle, ou un mari, disparu quatre ans plus tôt au large de Sye…

Et si les légendes étaient vraies?

Le géant barbu n’a pas de nom, pas d’histoire, il porte cette odeur si forte de la mer, ce sillon entre ses omoplates,  il y a ce trou entre son pouce et son index qui semble avoir été fait par un harpon… et si l’homme-poisson avait quitté sa nageoire pour venir aider ceux de Parla?

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L’éblouissement des petites filles

L'éblouissement des petites filles
Timothée Stanculescu

Je croyais que l’été de ses seize ans on vivait des choses mémorables, je croyais qu’on avait un amoureux, des amis et des bêtises à faire tous ensemble, l’été de ses seize ans. Pour moi, ce n’est vraiment pas le cas.

Océane, une fille du lycée, a disparu. Elle et Justine ont en commun d’avoir seize ans, et d’habiter ce village où il ne se passe rien. D’habitude.

Tout le monde cherche Océane, depuis des semaines. C’est l’été, la canicule, et sa mère interdit à Justine de quitter la maison – tant qu’on ne sait pas ce qui est arrivé à Océane. Tant qu’on n’a pas retrouvé Océane.

Océane remplit cet été vide, et s’invite dans ses cauchemars. 

Justine voudrait avoir un amoureux, comme sa meilleure amie Mathilde qui la néglige depuis qu’elle sort avec Quentin, elle voudrait avoir des frères et soeurs, des parents avec qui elle pourrait fumer des cigarettes et boire une bière, comme Mathilde.

Justine est seule dans la torpeur de ces journées sans fin, à peine quelques moments en ville, au cinéma, au fast food.

Elle aimerait partir, être libre. Et être aimée. 

Et puis un jour, il y a cet homme, Vedel, qui vient entretenir le jardin de sa mère.

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Les anges et tous les saints

Les anges et tous les saints de J. Courtney Sullivan, Le livre de poche

Après trois formidables romans parus entre 2009 et 2013 aux éditions rue Fromentin, J. Courtney Sullivan avait disparu de mes radars – et voici que je tombe récemment par le plus grand des hasards sur une version poche de son dernier roman, paru très discrètement en 2018… 

J. Courtney Sullivan, depuis « Les débutantes », excelle à raconter les relations féminines, les liens familiaux, et l’évolution des femmes depuis les années 1950 jusqu’à aujourd’hui.

« Les anges et tous les saints » ne déroge pas à cette sainte trinité, reprenant ses thèmes fétiches mais en ancrant cette fois-ci la genèse de son histoire en Irlande.

Nous sommes en 1957, Nora et Theresa Flynn sont soeurs. Nora, l’aînée, doit épouser Charlie Rafferty, celui à qui elle est promise depuis des années – Charlie devait hériter de la ferme familiale, voisine de celle des Flynn, mais son père en a décidé autrement. 

Parti pour un nouveau départ en Amérique, Nora quitte leur village d’Irlande pour le rejoindre, emmenant avec elle sa petite soeur Theresa – espérant lui offrir ainsi un avenir meilleur qu’en Irlande.

A Boston, Nora intègre timidement la vie américaine et retarde son mariage de raison avec Charlie. Theresa, du haut de ses dix-sept ans, embrasse avec appétit tout ce que cette nouvelle culture lui apporte. 

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Mon mari

Mon mari, Maud Ventura, Editions de l'Iconoclaste

« Mon mari » par ci, « Mon mari » par là… Il apparaît déjà comme un incontournable de la rentrée littéraire, et c’est très largement mérité.

C’est une jeune auteure de 28 ans qui décortique dans son premier roman les liens sacrés du mariage – un vrai challenge, tant on pourrait être à même de penser que seule une longue expérience maritale nous donne les compétences pour le faire! Mais Maud Ventura, avec une verve bien aiguisée, nous en démontre le contraire.

Son mariage, son mari, sa narratrice les exhibe comme elle exhibe son magnifique solitaire – « objet si bien nommé: je ne me suis jamais sentie aussi seule que depuis que je suis mariée », dit-elle. Voilà, le ton est donné!

Depuis quinze ans je vis dans le malheur permanent et paradoxal d’être aimée en retour, de connaître une passion sans obstacle apparent.

Ne lui dîtes surtout pas qu’un mariage durable, c’est une suite de compromis. Non, son mariage, comme son solitaire, doit étinceler comme au premier jour, briller de l’éclat de son faux blond que son mari croit encore naturel, et être épargné de toutes les contingences quotidiennes qui la feraient chuter de son piédestal de séductrice – après quinze ans de vie commune, notre narratrice vit toujours dans la hantise que son mari l’entende aller aux toilettes.

Névrosée, obsessionnelle, paranoïaque, elle devient vite délicieusement inquiétante dans son besoin de contrôle absolu. Jusqu’où peut-elle aller pour entretenir l’amour inconditionnel? 

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La seconde vie de Jane Austen

La seconde vie de Jane Austen de Mary Dollinger

Mauvaise pioche pour Gallimard: non contents d’avoir refusé le manuscrit de Marcel Proust (et de quelques autres illustres auteurs), voilà qu’en cette année 2010, ils envoient promener une jeune anglaise installée dans la Drôme, Jane Austen…

Mary Dollinger, elle-même britannique et installée en France, a eu la délicieuse outrecuidance de déplacer Jane Austen en plein 21ème siècle : jeune écrivaine qui aspire à être publiée, elle quitte l’Angleterre pour s’installer dans la Drôme, dont le climat lui a été vivement recommandé par son médecin!

Imaginons donc Jane Austen, émancipée de sa famille, de son pays, qui s’adapte avec un flegme tout britannique aux us et coutumes de la Drôme, tout en poursuivant assidûment son ambition littéraire. 

Bientôt publiée par Anne Tellier, une éditrice tombée sous le charme littéraire un peu désuet de son premier manuscrit, Raison et Sentiments, Jane Austen connaît un succès fulgurant et bouscule tous les codes littéraires avec son style féministe qui prône « la liberté par la contrainte et le bonheur dans l’abnégation » – entraînant des milliers de jeunes femmes, autoproclamées Virgins for Jane, à se revendiquer de ce mouvement.

Comme j’ai ri! 

Derrière cette Jane Austen aussi drôle que suffisante, Mary Dollinger nous offre une belle satire du milieu littéraire: course à l’édition de les maisons germanopratines, mise sur le grill d’une belle brochette de journalistes (entre autres, Olivia de Lamberterie qui encense la primoromancière, François Busnel qui regrette bien de l’avoir invitée, ou Nikos Aliagas le séducteur grec qui lui fait perdre la tête), fans collants, l’auteure croque avec humour ce microcosme (tout en se moquant au passage d’elle-même, donc on n’y verra aucune amertume).

 François Busnel est décontenancé car il ne s’agit pas d’une simple question, mais d’une entrée en matière raisonnée. Reprendre son laïus est impossible, le résumer également. Il parle toujours sans notes, ou presque, cette apparente désinvolture cachant un professionnalisme et un travail acharnés. Il a l’air d’improviser, alors que tout est répété, étudié, façonné, mais pour une seule représentation. Il lui est impossible de reprendre son texte. Il sourit placidement tandis que derrière cette façade paisible, il envisage froidement le meurtre: saisir ce joli laiteux, l’étrangler doucement jusqu’à ce que la peau devienne aubergine (…)

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Anatomie d’un mariage

Anatomie d'un mariage de Virginia Reeves éditions Stock

 Il s’agit d’Edmund Malinowski, trente-six ans, psychiatre comportementaliste, directeur de l’hôpital de Boulder. C’est un homme travailleur. Il sait écouter avec une grande attention. Il peut braquer la lumière de son esprit et de son coeur sur n’importe quel sujet à n’importe quel moment, alors cette personne se met à briller sous la puissance de son regard. Il ne partage pas sa vie personnelle.  N’a pas de relations intimes. Le flux est à sens unique. Il absorbe, renvoie ce qu’il a pris, mais jamais il n’offre ses pensées personnelles, ni ses réflexions. Ce qui fait de lui un médecin brillant, et sans doute un père brillant. Mais un terrible mari. »

C’est un couple a priori parfait sous tous rapports qui vient s’installer dans le Montana: fou amoureux de sa femme Laura, une artiste peintre, Edmund Malinowski est un brillant psychiatre comportementaliste qui prend la direction de l’institution psychiatrique de Boulder, plein d’espoir face à la mission qui l’attend.

Nous sommes en 1970, et Edmund va devoir se battre face à la bureaucratie qui a depuis longtemps abandonné ces malades, les condamnant à l’enfermement entre les hauts murs de l’institution. Ed veut réformer la bureaucratie et les traitements, et passe de longues journées à Boulder – à en oublier Laura qui se morfond dans leur maison. Mais Ed s’est donné une autre mission: sauver Pénélope, une adolescente épileptique à haut potentiel, internée par ses parents. Pénélope s’immisce entre Laura et Ed, qui est complètement subjugué, dépassé pas sa charismatique patiente.

Narcissique, Ed pense pouvoir tout maîtriser: son couple d’un côté, ce qui se passe entre les murs hermétiques de Boulder de l’autre, à commencer par ses séances de thérapie avec Pénélope. Et entre les deux, pour décompresser, de l’alcool et d’autres femmes.

Le jour où Laura, contre toute attente, quitte Ed, c’est une longue chute qui commence.

Le roman aurait pu s’appeler « autopsie d’un mariage », tant Virginia Reeves dissèque la relation qui les unit, même longtemps après que ce mariage n’en est plus un. Elle alterne avec une vision globale de l’histoire conduite par Ed et la vision que Laura a de cette histoire – racontée à la première personne, offrant une proximité empathique au lecteur.

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Un été à Nantucket

Un été à Nantucket, Elin Hilderbrand
Les Escales

Cet été-là, Neil Armstrong a marché sur la lune. 

L’évènement aurait pu suffire à marquer l’été des Levin, d’autant plus que Blair, la fille aînée de la famille, est mariée à un astrophysicien enrôlé dans la mission Apollon 11. Mais cet été 1969 va, à bien des égards, changer la vie de la famille et rester à jamais vivace dans leurs souvenirs.

Comme chaque été, Kate Levin quitte le foyer de Brookline, Massachussets, pour la maison de sa mère Exalta à Nantucket. Mais cette fois-ci, seule la petite dernière, Jessie, l’accompagne: Blair, très enceinte, est restée à Boston. Kirby, la seconde, a choisi de passer l’été à travailler à Martha’s Vineyard. Quant à Tiger, le fils, il a été mobilisé pour servir son pays au Vietnam.

Tous ces changements augurent d’un été bien différent des autres, car l’insouciance s’est envolée. 

Kate, qui craint à tout moment qu’on vienne lui annoncer la mort de Tiger, est une mère au coeur déchiré qui perd pied. Et même si les étés à Nantucket ont une saveur de vacances exquise, la vie à All’s fair, sous la houlette de la très stricte Exalta, n’est pas sans tensions. Kate aimerait bien s’émanciper de cette mère si dominante. 

 La triste vérité, c’était que Kate était prisonnière de sa propre mère, d’Alls Fair et de la vie qu’elle avait connue ces quarante-huit dernières années à Nantucket ».

Exalta terrorise Jessie, qui lui impose les codes de la haute société insulaire, à commencer par des leçons de tennis quotidiennes. Jessie vient de fêter ses 13 ans, et cet été va être un grand tournant dans son apprentissage de la vie. Kirby, étudiante et militante, la rebelle de la famille, a choisi d’être loin des siens. Elle veut panser ses blessures, et sa rencontre avec Darren pourrait bien l’y aider: mais la société serait-t-elle prête à accepter la relation d’une jeune fille blanche et d’un jeune homme noir? Blair, elle, n’en peut plus d’être enceinte – elle a dû renoncer à sa carrière en se mariant, et alors qu’elle est sur le point d’accoucher, elle a la conviction que son mari a une aventure avec une autre.

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Avant l’été

Avant l'été Claudie Gallay Actes Sud

Elles sont cinq amies, dans une petite ville de province où tout le monde se connaît et où être soi-même quand on a des rêves trop grands devient compliqué.

Jess, Juliette, Camille, Boucle et Broussaille ont la vingtaine, et elles s’ennuient – elles sont à ce moment de leur vie où tout pourrait arriver, mais rien ne semble se passer, rien ne semble les pousser à vouloir avancer, coincées entre l’adolescence et la vie d’adulte.

Jess, la narratrice, est revenue habiter chez ses parents après sa rupture avec Antoine. Elle a retrouvé ses amies, mais la fleuriste chez qui elle travaillait l’a remplacée.

A la faveur de la Fête du Printemps, elles se lancent un défi qui va leur redonner de l’enthousiasme, et un objectif: faire un défilé de mode devant les habitants de leur ville.

Jess fait également la connaissance de Madame Barnes, la fille d’un ancien industriel de la ville revenue au pays pour vendre sa maison d’enfance.

Entre Jess et Madame Barnes, une amitié inattendue va se nouer. Mais cette amitié n’est pas du goût de Juliette, la meilleure amie de Jess qui travaillait pour la vieille dame avant qu’elle ne demande à Jess de la remplacer. Tiraillée entre son affection pour chacune, son envie d’élargir son horizon, sa peur de décevoir sa famille, Jess va se retrouver à un moment crucial de sa vie.

« Avant l’été » se lit comme le journal intime d’une jeune fille: Jess, à la première personne, au présent de l’indicatif, raconte le déroulé assez ennuyeux de ses journées. Tout ce qu’une jeune fille confie à son journal lui semble important, mais il l’est souvent très peu pour celui qui, par inadvertance, tomberait dessus. 

La vie de ces jeunes filles d’une autre époque nous paraît un peu désuète, naïve, innocente. Pourtant, Jess s’interroge de la même façon que tant de générations de jeunes filles.

Mais comment je m’y retrouve? Si on range les filles par catégorie, je fais partie desquelles, hein? De celles qui trahissent, des fidèles, des sentimentales, des émotives, des lâches, des salopes? Ou des connes? Je dois faire partie des connes, c’est ça, tu ne crois pas? J’ai un problème, un sacré problème!… Je veux tout! Comment je fais? »

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Tout le bonheur du monde

Tout le bonheur du monde de Claire Lombardo

Difficile de se construire une vie quand on a pour modèle la vie parfaite de ses parents.

Pourtant, ne devient-on pas plus heureux quand on grandit entouré de parents aimants?

Le problème, c’est que les parents Sorenson s’aiment un peu trop, au goût de leurs filles.

Combien de fois ont-elle surpris leurs regards, leurs mains, leurs baisers – et même, elles préfèrent en rire, leurs ébats!

Cet amour parfait qui traverse les décennies n’en est pas moins un modèle écrasant pour les quatre soeurs. Il y a Wendy, rebelle et déjà veuve a à peine 40 ans, suivie de près par Violet la parfaite qui a toujours réussi ce qu’elle entreprend (mis à part un gros secret qui pourrait tout faire vaciller). Vient ensuite Liza, qui a hérité de l’esprit scientifique de son père, mais est pourtant loin d’être rationnelle quand il s’agit de sa vie. Et enfin la petite dernière, Grace, que personne ne veut considérer comme une adulte et se trouve embourbée dans un gros mensonge. 

Sur quarante années, dans la banlieue de Chicago, nous suivons la vie rêvée des Sorenson: on finit par connaître les pièces de la maison de Fair Oaks et le ginkgo du jardin fait soudain partie de notre paysage mental. Mais comme les marches en bois qui mènent au jardin, ça grince irrésistiblement dans cette histoire.

« Je suis sûre que vous êtes à l’origine de mes trop grandes espérances dans la vie » dit un des personnages extérieur à la famille Sorenson. Cela nous fait prendre la mesure de ce que peuvent éprouver les quatre filles. Oui, Marilyn et David ont cette chance extraordinaire, quarante ans après leur rencontre, de s’aimer, et de se désirer, comme au premier jour!  Même quand la vie pose des obstacles sur leur chemin.

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Harvey

Harvey de Emma Cline

Qu’est-ce qui pousse Emma Cline à s’intéresser aux prédateurs sexuels?

Après avoir relaté l’affaire Charles Manson dans « The Girls », puis fait faire une mauvaise rencontre au personnage féminin de sa nouvelle « Los Angeles », elle a choisi de consacrer son (longtemps attendu) nouveau roman à Harvey Weinstein, le producteur américain condamné pour viols et agressions sexuelles l’an dernier.

Dans « Harvey », Emma Cline nous transpose aux côtés du producteur, la veille de son procès.

L’homme nous paraîtrait inoffensif: isolé, diminué, souffrant. Et minable.

A-t-il conscience que demain tout va se jouer? 

Non, Harvey se sait innocent, et demain, ses projets pourront reprendre. D’ailleurs, il vient d’en trouver un nouveau, un formidable nouveau projet: il va adapter LE roman de Dani DeLillo, qui, aussi incroyable que cela puisse paraître, est le voisin de la villa qu’on lui a prêté dans le Connecticut. Il a hâte de s’y mettre.

Demain, la justice réhabilitera le grand Harvey.

Avec l’acuité dont elle a fait preuve dans ses deux précédents livres, Emma Cline nous plonge d’une façon extrêmement convaincante dans les pensées de Weinstein, qui semble être le seul à ne pas voir qu’autour de lui, les choses sont en train de changer. 

Qui se préoccupe encore de lui, à part son avocat qui essaie désespérément de le joindre, la journaliste à qui il promet l’interview qu’il donnera à l’issue du verdict, son assistante, ou sa fille qui passe en coup de vent rendre visite à son père?

Emma Cline nous bluffe dans sa capacité à se fondre dans Weinstein, à faire entendre sa voix. On retrouve, dans ce huis clos, la précision et le tranchant de son écriture.

S’il est difficile d’apprécier un roman dont le personnage est aussi détestable que Weinstein, on ne peut toutefois qu’apprécier encore davantage l’écrivaine et la créativité de son travail. 

On n’y retrouve pas la langue particulièrement inventive qui avait donné tant d’aura à son premier roman, mais son talent est indéniablement là. Et même, il s’affirme.

Traduction: Jean Esch

Titre: Harvey

Auteur: Emma Cline

Editeur: La Table Ronde

Parution: mai 2021

I am I am I am

I am I am I am de Maggie O'Farrell

Derrière chaque écrivain il y a une vie qui imprègne, volontairement ou non, son oeuvre. 

Maggie O’Farrell est depuis son premier roman une écrivaine à laquelle je me suis extrêmement attachée, autant par son écriture que par ses histoires, mais aussi parce que cette année de naissance que nous partageons me la rend plus proche, plus intime que n’importe quel écrivain. Et paradoxalement  aussi plus mystérieuse.

C’est probablement la raison pour laquelle je ne souhaitais pas lire ce « I am, I am, I am »: peur de profaner ce mystère, peur de pénétrer une sphère trop personnelle, peur, aussi, de partager la douleur de la chair éprouvée.

« I am I am I am » n’est pas un roman, c’est un récit de vie, de dix-sept moments de vie, où la vie de Maggie O’Farrell aurait pu basculer.

Frôler la mort n’a rien d’unique, rien de particulier. Ce genre d’expérience n’est pas rare; tout le monde, je pense, l’a déjà vécu à un moment un ou à un autre, peut-être sans même le savoir. La camionnette qui passe au ras de votre vélo, le médecin fatigué qui, finalement, décide de réviser votre dosage, le conducteur ivre que ses amis réussissent laborieusement à convaincre de leur donner ses clés de voiture, le train raté parce qu’on n’a pas entendu le réveil sonner, l’avion dans lequel on n’est pas monté, le virus que l’on n’a pas attrapé, l’agresseur que l’on n’a jamais croisé, le chemin jamais emprunté. Tous autant que nous sommes, nous allons à l’aveugle, nous soutirons du temps, nous empoignons les jours, nous échappons à nos destins, nous traversons à travers les failles du temps, sans nous douter qu’à tout moment le couperet peut tomber ».

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Sous le signe des poissons

Sous le signe des poissons
Melissa Broder

S’il y a bien une chose dont on ne devrait pas avoir peur, en littérature comme dans la vie, c’est de sortir de sa zone de confort.

Lucy, elle, plaque du jour au lendemain celui avec qui elle partageait le confort d’une relation amoureuse devenue plate et ennuyeuse en même temps que le tour de taille de son Jaimie s’épaississait. Même pas peur.

Sauf qu’à peine quitté, elle sombre dans la dépression et l’obsession. Et perd le peu d’intérêt qui lui restait pour travailler sur sa thèse consacrée à Sappho, qu’elle traîne comme un boulet depuis neuf ans.

Reprise en main par sa soeur aînée, Lucy quitte Phoenix pour Los Angeles: elle gardera sa maison de Venice Beach pour l’été, s’occupera de son chien malade Dominic, et suivra une thérapie de groupe.

Evidemment, rien ne se passe comme prévu – la détox sentimentale imposée par le Dr Jude vire au cauchemar, et Lucy fait tout le contraire de ce qu’on lui a conseillé, cherchant à combler son manque affectif par tous les moyens – enfin non, un seul moyen: le sexe. Avec des très jeunes hommes tant qu’à faire, histoire d’oublier qu’elle a trente-huit ans. Mais loin de la satisfaire, ces relations la laissent plus vide que jamais.

Pourtant, un soir, lors d’une balade sur la plage de Venice, elle fait connaissance avec un jeune et beau nageur (bref, un garçon sexy). Et une nouvelle fois, elle pourrait bien sortir de sa zone de confort.

Tout comme Lucy, on sort ici de sa zone de confort (littéraire, au moins).

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Conversations entre amis

Conversations entre amis Sally Rooney

Frances et Bobbi se sont aimées, mais elles ne sont plus ensemble.

Melissa et Nick sont mariés, mais s’aiment-ils encore?

Les deux premières ont la vingtaine, sont étudiantes à Trinity College, à Dublin – Bobbi est charismatique, a de l’assurance à revendre et son allure attire tous les regards. Frances est plus réservée, mais elle n’en est pas moins intéressante – ensemble, elles se produisent de temps en temps sur scène à travers des lectures des poèmes de Frances. 

C’est lors d’une de ces performances qu’elles rencontrent Melissa, écrivaine et photographe qui s’entiche d’elles, et les fait entrer dans la vie qu’elle partage avec Nick, un beau et ténébreux acteur.

Leur couple glamour et leur maison si chic séduisent les deux étudiantes. 

Le charme de Melissa agit sur Bobbi, mais c’est entre Nick et Frances que tout va se jouer. Ils entament en secret une liaison charnelle – Frances découvre le sexe avec un homme et y prend plaisir, mais des sentiments forts et déstabilisants naissent aussi entre eux tandis que Nick se révèle douloureusement torturé. Melissa et Bobbi, touts les deux extraverties, dominantes et manipulatrices, sauront-elles surmonter la trahison de cette relation si elles viennent à l’apprendre?

Quitte à vous décevoir, il ne s’agit pas d’une histoire d’amour mièvre où l’on va observer pendant des pages et des pages nos deux protagonistes s’asticoter dans le délice interdit de l’extra-conjugalité. Si le roman s’appelle «Conversations entre amis », ce n’est pas pour rien.

Frances est la narratrice de l’histoire. Elle observe, décortique, et promène sur les évènements qui se déroulent un regard incroyablement lucide, et place son lecteur au coeur de ce qui est en train de se jouer. La moindre anecdote qui ailleurs serait insignifiante prend une ampleur à la fois romanesque et intellectuelle.

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Milkman

Milkman Anna Burns

Il n’y a pas de noms, ni de lieux dans cette histoire.

On sait qu’elle se situe entre le pays « de l’autre côté de l’eau » et le pays « de l’autre côté de la frontière ».

Mais elle pourrait se passer n’importe où, elle pourrait être imaginaire, dystopique. 

Et c’est peut-être ce qui la rend aussi déconcertante, aussi profondément universelle et touchante.

Cette histoire, c’est la fille qui lit en marchant, qui nous la raconte.

La fille qui marche et ne s’arrête jamais de penser. Elle est toujours aux aguets, toujours sollicitée, dans ce pays où on doit à tout moment se méfier de l’autre, des espions, des mouchards. Des tirs et des bombes.

La fille qui marche n’a pas de prénom, tout juste sait-on qu’elle est la « soeur du milieu ». Personne n’a de nom, donc, elle n’en donnera aucun – a-t-elle trop peur de les prononcer? Font-ils partie de la liste des noms interdits qui évoquent trop « l’autre pays », « l’autre religion »?

Anna Burns, l’auteure, est irlandaise, et « Milkman » s’inscrit dans les années 70 du confit nord-irlandais. Tout prend sens.

Cette fille qui marche a dix-huit ans, elle travaille, court, lit beaucoup de romans du 19ème siècle, va a ses cours de français le soir, s’occupe de ses trois plus jeunes soeurs, s’interroge sur sa relation amoureuse avec peut-être-petit-ami, on la devine jolie car elle attire les regards des hommes, celui de premier-beau-frère notamment. C’est lui qui a lancé la rumeur de sa liaison avec le Laitier, et que depuis tout le monde se méfie d’elle.
Pourtant, du Laitier, elle n’en a que faire, elle aimerait l’ignorer, et mais il la harcèle et sait toujours où la trouver.

Le Laitier n’est pas vraiment laitier, c’est un de ces hommes que chacun respecte, de ce côté, un paramilitaire, un de ces renonçants à l’état « que l’on considérait comme les gentils, les héros, les hommes d’honneur, les intrépides guerriers légendaires, surpassés en nombre, risquant leurs vie, défendant nos droits, façon guérilla, envers et contre tout ».

Et depuis que cet homme marié et bien plus âgé qu’elle essaie d’entrer dans sa vie, tout devient plus compliqué. Car évidemment, tout le monde est persuadé que la rumeur est vraie. La fille qui lit en marchant dérange la communauté. Mais que faire contre la rumeur à laquelle même votre mère croit, et contre un homme qui a le pouvoir de vie sur les autres et sur ceux qu’on aime?

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Il n’est pire aveugle

John Boyne Il n'est pire aveugle Lattès

« Si je ne peux voir le bien chez chacun et espérer que la souffrance que nous partageons tous cessera un jour, alors quel genre de prêtre suis-je? Quel genre d’homme? » s’interroge le père Odran Yates lorsque son monde s’effondre.

L’Irlande est un pays meurtri, les plaies qu’y a creusées l’Eglise catholique sont béantes. Les irlandais affichent une haine féroce envers les prêtres qui étaient naguère si respectés.

Les scandales d’abus sexuels sur les enfants ont éclaté dans tout le pays, après avoir été couverts pendant des décennies. 

Odran Yates n’a rien vu. Ou peut-être n’a-t-il rien voulu voir?

Il fait partie de ces nombreux fils envoyés au séminaire, parce qu’ils étaient les derniers de la fratrie ou parce que leurs mères avaient décrété qu’ils avaient la vocation.

C’était un temps où les femmes étaient entièrement dévouées à l’Eglise, qui n’affichait pourtant que mépris et sexisme à leur égard.

C’était un temps où les prêtres jouaient tous les rôles dans la communauté, et dans la famille: conseiller conjugal, conseiller éducatif… au moindre problème, c’est le tout-puissant prêtre de la paroisse qu’on appelait pour résoudre les conflits, débarrasser les esprits des pensées impures et pour remettre les enfants sur le droit chemin.

La mère d’Odran Yates en était donc certaine, de la vocation de son fils. Lui-même si convaincu qu’il n’a pas eu le sentiment de renoncer à sa vie d’homme lorsqu’il a tracé son parcours jusqu’à son ordination.

J’étais indubitablement croyant. Je croyais en Dieu, en l’Eglise, au pouvoir du christianisme de promouvoir un monde meilleur. Je croyais que la prêtrise était une vocation noble, pratiquée par des hommes qui voulaient répandre la bienveillance et la charité. Je croyais que le Seigneur m’avait choisi pour une raison précise. Je n’avais pas besoin de chercher cette foi, elle faisait tout simplement partie de moi. Et je pensais que ça ne changerait jamais 
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Hamnet

Maggie O’Farrell n’a cessé de me toucher depuis son premier roman – sa façon d’écrire, qui dit si bien l’intime, si intense et délicate, est une des plus belles que je connaisse.

Hamnet amorce un nouveau virage pour l’écrivaine irlandaise: le roman historique. Ne partez pas!! Je sais qu’il y en a parmi vous que ce genre littéraire fait fuir. Mais n’ayez pas peur, laissez-vous porter par la beauté universelle de son récit: elle nous emmène, nous tient la main, tandis qu’avec elle nous entrons chez le dramaturge le plus célèbre de tous les temps… que jamais Maggie O’Farrell ne nommera dans ce roman, comme pour le reléguer au rôle des figurants de son théâtre. 

Hamnet, c’est avant tout l’histoire déchirante d’une femme et d’un enfant, d’une mère et de son fils. 

Enceinte de trois mois, Agnes épouse le futur dramaturge alors qu’il n’est qu’un petit précepteur de latin, contre l’avis des familles respectives, Que le futur papa n’ai que dix-huit ans n’est pas le seul problème: Agnes, plus âgée, effraie les gens de la petite ville de Stratford par les pouvoirs sorciers qu’on lui prête: Agnes connaît le mystère de la forêt où elle fait voler sa crécerelle, elle sait guider les abeilles vers la ruche, possède le secret des plantes, elle a le don pour guérir. Agnes guérit tous ceux qui se présentent chez elle, broie les pétales, les racines, la rhubarbe séchée, la cannelle dans le mortier, prépare les décoctions. 

Désespérément, ce sont ces gestes qu’elle répète pour sauver, un jour d’été de 1596, sa petite Judith;  c’est avec ce même désespoir qu’Hamnet, le jumeau de Judith, est parti à la recherche de sa mère quelques heures plus tôt, alors que sa soeur, la moitié de son être, s’est écroulée sous le poids de la fièvre bubonique. Contre toute attente, c’est Hamnet qui va mourir, alors qu’il n’est qu’un jeune garçon de onze ans.

Une tâche reste donc à accomplir, et Agnes s’en chargera seule.
Elle attend le soir, que tout le monde ait quitté les lieux que le plus gros de son entourage soit couché.
L’eau sera pour sa main droite, avec quelques gouttes d’huile versée dedans au préalable. L’huile résistera, refusera de se mêler à l’eau, formera à sa surface de petits ronds dorés. Elle trempera et essorera le linge dedans.
Elle commence par le visage, par la partie supérieure du corps. Hamnet a un grand front, et ses cheveux sont implantés bas. Depuis quelque temps, il s’était mis à les mouiller, le matin, afin de les aplatir, en vain. Agnes les mouille, mais même dans la mort, ses cheveux n’obéissent pas. Tu vois, lui dit-elle, tu ne peux pas changer ce qui t’a été donné, tu ne peux pas altérer ce que la vie t’a attribué.
Il ne répond pas. 
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Le sixième ciel

LP Hartley Le sixième ciel La table ronde

Décidément, entre la saga des Cazalet et la trilogie d’Eustache et Hilda, les éditions de la Table Ronde nous gâtent énormément avec ces délicieuses ré-éditions vintage.

Après avoir quitté Eustache et Hilda enfants, dans La crevette et l’anémone, nous les retrouvons grâce à une fabuleuse ellipse temporelle une quinzaine d’années plus tard.

Hilda n’a pas failli à ce qu’on avait pu imaginer: devenue une jeune femme émancipée et sûre d’elle, elle dirige à 27 ans une clinique pour enfants handicapés.

Eustache est étudiant à Oxford – mobilisé pendant les quatre années de guerre, il a échappé aux combats grâce à l’intervention de Hilda qui continue de le protéger comme lorsqu’il était enfant.

Leur père est mort, ils sont maintenant orphelins – et Barbara leur petite soeur vit encore avec leur tante Sarah. Mais bien plus délurée que ses aînés, elle ne va pas tarder à prendre son envol… en se mariant.

Hilda, séduisante et sûre d’elle, ne semble pas entrevoir la nécessité de nouer une relation amoureuse. Pourtant, elle n’est pas sans susciter l’intérêt des hommes, à l’instar de celui de Stephen Hilliard, un ami d’Eustache.

Eustache, toujours aussi gentil naïf et d’une « nature scrupuleusement obéissante », s’épanouit dans ses amitiés masculines et sa vie estudiantine, et se complaît dans sa fragile santé. Il reste un jeune homme qui manque de confiance en lui – l’héritage de la vieille Miss Forthergill, reçu alors qu’il n’était qu’un enfant, ne l’a pas engagé à être un jeune homme combattif et ambitieux.

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Zoomania

Zoomania Abby Gens Actes Sud

Une tornade apocalyptique, quatre orphelins: voici le point de départ de cette histoire menée tambour battant par une auteure prodigieuse dont Zoomania est le deuxième roman (je n’ai pas lu le premier, Farallon Islands, mais je vous avoue que maintenant j’ai vraiment envie de m’y frotter).

Les enfants McCloud ont tout perdu dans la tornade qui a dévasté Mercy, Oklahoma, emportant leur maison, les vaches, les chevaux, et leur père. Réfugiés dans l’abri de la cave, ils ont survécu – mais leur vie dorénavant se résume au mobilhome d’un terrain de camping, dans un extrême dénuement. Darlene et Tucker, les aînés, ont pris en charge les deux benjamines Jane et Cora. Le choc de l’ouragan a été si violent que Cora, âgée de 6 ans à ce moment, a tout oublié de sa vie avant la tornade. Plus de souvenirs de son père, envolés avec lui. Quant à sa mère, cela ne fait aucune différence, elle n’en avait aucun: elle est morte en couches, à la naissance de Cora.

 Seuls, les quatre frères et soeurs se serrent les coudes, jusqu’au jour où Tucker se fâche avec Darlene et disparaît.

Trois ans après la tornade, l’usine de cosmétiques, le principal employeur du coin qui avait miraculeusement résisté, malgré un flot de déchets toxiques déversés dans l’environnement, explose sous l’effet d’une bombe. 

A travers les dégâts causés par la déflagration, les animaux de laboratoire s’échappent, comme libérés par une main vengeresse. 

Peu de temps après, Cora disparaît sans laisser de traces – et malgré les recherches de la police, nulle trace d’elle. Désemparée, Darlene ne veut cesser d’espérer – loin d’imaginer le périple que sa petite soeur est en train de vivre.

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Trésor national

Trésor national Sedef Ecer

Une fois n’est pas coutume, c’est d’abord en vous parlant de son auteure que je vais aborder ce roman.

Je ne connaissais pas Sedef Ecer, et à dire vrai je ne m’étais pas vraiment intéressée à elle en entamant cette lecture. Mais au fil des pages, j’ai eu besoin de savoir qui elle était – le personnage de son roman, une star de l’âge d’or du cinéma turc, avait-elle vraiment existé?

Je suis tombée sur un ancien podcast de France Culture, où j’ai pu l’écouter parler  – et cette voix, ce ton, ce phrasé parfait et élégant, cette presque imperceptible pointe d’accent dans le français lettré, se sont soudain superposés à la voix de la narratrice de Trésor National en même temps que l’histoire personnelle de l’auteure m’offrait un éclairage subtil sur son roman.

Car si aujourd’hui Sefer Ecer est dramaturge, scénariste, metteuse en scène et vit en France (plusieurs points communs avec la narratrice), elle a été une enfant-star du cinéma turc des années 60-70, petite fille idolâtrée par un public à travers une bonne vingtaine de films. 

Qui mieux qu’elle pouvait raconter l’histoire d’une diva du cinéma et les coulisses de l’âge d’or d’Istanbullywood ?

Cette diva, c’est Esra Zaman – avant de mourir, la grande actrice demande à sa fille Hülya de lui écrire une oraison funèbre: gravement malade, elle n’en reste pas moins la star qu’elle a toujours été et prépare le grand show pour son enterrement. La dernière provocation de celle qui fut hissée par l’état au statut de « Trésor National ». 

Hülya, fâchée avec sa mère, entame alors dans l’amertume l’écriture de ce discours et replonge dans ses souvenirs pour croquer le portrait de cette femme qu’elle déteste. Il y a tant de non-dits entre elles deux, qu’elle a préféré la fuir quarante ans plus tôt en venant habiter Paris.

Leur histoire se mêle à l’histoire politique de la Turquie, marquée par quatre coups d’état qui rythmeront la vie d’Esra.

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Journal d’un jeune naturaliste

Journal d'un jeune naturaliste
Dara McAnulty

 Si je n’écrivais pas, si je n’avais pas ce moyen pour trier et filtrer tout ce duveteux, tout ce brouillard, tout ce bruit envahissant qui me submerge en permanence, je crois que j’exploserais. Toutes ces pressions finiraient par m’écraser

Ces mots sont ceux de Dara McAnulty, un jeune irlandais de 14 ans au moment où il rédige ce « Journal d’un jeune naturaliste».

Dara n’est pas un adolescent comme un autre: alors que les collégiens de son âge sont aujourd’hui majoritairement préoccupés par les réseaux sociaux ou les jeux en ligne, Dara consacre tout son temps à la nature. Sensibilisés par ses parents dès leur plus jeune âge à l’environnement, Dara et ses deux frère et soeur ont grandi en osmose avec la nature, leur jardin et la forêt étant leur terrain de jeu favori. 

Observer les abeilles, le cycle de vie des végétaux, récolter feuilles, pierres, coquillages ou plumes les ravit plus que n’importe quelle activité.

Le rythme des saisons et la nature sous toutes ses formes de vie offrent un réconfort profond à Dara.

 Tout dans ce printemps me poussait avec une force tranquille, tout me supplier d’écouter et de comprendre. Le monde devenait mutidimensionnel et, pour la première fois, je le comprenais. J’ai commencé à sentir chaque particule et j’aurais pu en devenir une jusqu’à ce que s’abolisse toute distinction entre moi et l’espace alentour. 

La sensibilité particulière de Dara n’est pas étrangère à ce besoin. Dara, comme ses frère et soeur, est autiste. Chacun a développé des talents extraordinaires, et Dara, lui, a choisi de devenir naturaliste, en s’engageant dans la défense de l’environnement et des espèces animales, et plus particulièrement celle des oiseaux.

A travers ce journal, Dara exprime avec une profonde intelligence ses observations naturalistes, tout en analysant les sentiments qu’il éprouve à l’égard de ce qui l’entoure, et ses difficultés à gérer sa différence, particulièrement en milieu scolaire où Dara subit le harcèlement des autres collégiens. Ce point est particulièrement sensible.

Sa capacité introspective est bouleversante, jamais condescendante.

Les pissenlits me rappellent la façon dont je me ferme à une bonne partie du monde, soit parce voir ou ressentir, ça me fait trop souffrir soit parce que, si je suis disponible, le ridicule s’impose. Le harcèlement. Les insultes grossières visant ma joie intense, visant mon enthousiasme, ma passion. Pendant des années, j’ai gardé tout ça par-devers moi mais maintenant, mes mots s’infiltrent par le monde .

Dara nous rappelle les joies que l’on peut éprouver à l’égard de la nature lorsqu’on laisse sa sensibilité à son écoute. Son bonheur à écouter le chant des oiseaux, le merle du jardin, le premier martinet de la saison, je suis certaine que vous aussi, comme moi, vous avez vécu ce sentiment de privilège.

Aujourd’hui j’avais tellement envie d’entendre le coucou – le besoin des « premières fois » saisonnières est très fort chez moi. La première fois de toutes choses est très particulière .

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Baiser ou faire des films

Baiser ou faire des films
Chris Kraus
Belfnd

Complètement déjanté et addictif, voilà les deux qualificatifs qui me viennent immédiatement à l’esprit pour vous parler de ce roman de Chris Kraus.

L’auteur allemand, dont c’est le second roman publié en France, est une découverte totale pour moi (« La fabrique des salauds » me tentait bien, mais je n’ai pas eu le courage de me frotter à ses presque 900 pages), et quel plaisir jouissif! 

Dans une interview que je suis allée écouter après lecture, Chris Kraus parle de son livre avant tout comme d’une histoire d’amour, et du choix que le narrateur n’arrive pas à faire pour une femme qui pourtant l’attire beaucoup. Le titre original « Sommerfrauen Winterfrauen » (Femmes d’été, Femmes d’hiver) traduit effectivement cette centralisation de l’histoire autour de deux femmes entre lesquelles il doit choisir. 

L’éditeur français a fait le choix de mettre l’accent sur le côté décalé du roman, en choisissant ce merveilleux titre : « Baiser ou faire des films » – quel programme! Et ce choix s’avère totalement judicieux.

De programme, Jonas Rosen n’en a pas vraiment, lorsqu’il s’envole pour New-York en ce mois de septembre 1996. Tout juste sait-il qu’il doit tourner un film qui tourne autour du sexe, mais il n’a aucune idée de la façon dont il va devoir s’y prendre. 

En attendant de commencer le tournage, l’étudiant en cinéma berlinois doit trouver un endroit pour héberger 5 autres étudiants et leur professeur obsédé par le sexe, qui doivent le rejoindre un peu plus tard. Jonas est un grand garçon maladroit, attachant, et fragile depuis qu’il a eu le crâne rafistolé après un accident. Et il n’a absolument aucune idée de la façon dont il va devoir s’y prendre pour gérer toutes ses tâches, et encore moins quel sujet de film il va bien pouvoir trouver, lui qui est un garçon plutôt prude. Tout juste sait-il qu’il ne veut pas tourner un film sur les nazis, alors que justement, à NYC, sa vieille tante Paula (qui n’est pas vraiment sa tante) veut absolument le confronter au passé nazi de sa famille en lui racontant son histoire. 

Comme s’il n’était pas assez préoccupé, Jonas doit en plus supporter Jeremiah Fulton, un professeur de cinéma obèse, fou et terriblement sale qui l’héberge dans un appartement rempli d’immondices et d’animaux de toutes sortes, dans le quartier mal famé d’Alphabet City – qui pourrait croire à le voir aujourd’hui que Fulton a frayé avec la Beat Generation, dont les photos d’époque traînent encore dans son appartement.

C’est peut-être mon destin de tomber sur des héros moribonds des années 1970 en plein New York. Peut-être qu’au lieu de faire un film sur le sexe, je devrais en faire un sur la mort des hippies, tout le contraire des histoires de nazis à la con

Mais l’autre gros problème de Jonas, c’est Nele, une stagiaire compatriote du Goethe Institute qui lui fait très vite tourner la tête – et tandis qu’il fait tout pour lui résister, Mah, sa petite amie restée à Berlin, le persécute sûre et certaine de son infidélité.

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