Honoré et moi

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Est-ce une bonne idée de faire cohabiter Honoré de Balzac et Charlotte Brontë sur une même photo? Charlotte Brontë n’aurait-elle pas trop risqué à rencontrer ce drôle de séducteur?

Soyons tranquilles.

De 17 ans sa cadette, elle n’aurait eu aucun des atouts  qui rendait une femme désirable aux yeux d’Honoré : elle n’aurait été ni assez vieille, ni assez riche, ni assez mariée – et certainement pas assez jolie non plus pour Balzac, qui, bien qu’il soit fort laid, n’aimait s’éprendre que de belles femmes.

C’était un jeune homme très sale, très maigre, très bavard, s’embrouillant dans tout ce qu’il disait, et écumant en parlant parce que toutes ses dents d’en haut manquaient à sa bouche trop humide (Alfred de Vigny)

Mais Balzac aimait beaucoup les femmes, dont il s’est beaucoup entouré tout au long de sa courte vie. Et elle le lui rendaient (assez) bien, à commencer par sa pauvre mère (qu’il a rendue responsable, souvent à tort, de son infortune personnelle) et à finir par Eve Hanska, qu’il réussira à convaincre de l’épouser quatre mois avant de mourir… après seize ans de relation longue distance entre adultère et veuvage.

Dans cette petite merveille de biographie délicieusement impertinente, Titiou Lecoq, passionnée de Balzac, nous offre le portrait le plus décalé qui soit – mais certainement, aussi, le plus réaliste: génial optimiste doublé d’un immense poissard, un sens véreux des affaires qui ne l’a jamais empêché de dépenser ce qu’il n’avait pas, fashion addict et décorateur d’intérieur aux goûts de luxe qui ne l’aideront pas à tenter, s’il l’avait vraiment envisagé, d’assainir ses dettes.

Mais avant tout, Honoré de Balzac est un écrivain. Il ambitionne d’avoir très vite du succès pour pouvoir vivre de sa plume – et disons-le clairement: devenir riche. Ecrire pour s’enrichir? Aux yeux des autres écrivains, il désacralise la noblesse de leur métier. Mais lui est parfaitement décomplexé par rapport à sa recherche de succès.

Et comme le succès tarde à venir, Honoré doit bien trouver des combines pour s’assurer un train de vie, empruntant aux uns pour faire des investissements qui l’enfoncent, empruntant aux autres pour rembourser les premiers – ou tout au moins essayer.

La seule constante de sa vie, en dehors de l’écriture, c’est sa ruine.

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Sundborn ou les jours de lumière

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Ecrivain des souvenirs et des sensations, Philippe Delerm m’a surprise et enchantée avec la douceur mélancolique qui se dégage de ce petit roman de 1996 (prix des Libraires 1997).

Le jeune Ulrik Tercier passe ses vacances d’été dans la maison familiale à Grez-sur-Loing. 

En cette année 1884, une joie éclatante anime le jardin voisin de l’hôtel Chevillon, où résident des artistes peintres venus de Scandinavie: les suédois Carl et Karin Larsson, Karl Nordström, l’écrivain August Strindberg, le norvégien Christian Krohg et le danois Søren Krøyer. Ils sont en résidence ici, près de Barbizon, pour saisir la lumière particulière si chère aux impressionnistes – et plus que la lumière, c’est le bonheur d’être réunis tous ensemble dans un même but qui exalte leurs journées et leur créativité.

Les chevalets, les toiles, les pinceaux, les tubes et les palets d’aquarelle apparaissaient avec le même naturel que met le paysan à tirer son couteau de la poche, à l’heure du déjeuner. Nordström, Krohg, Karin et Carl peignaient dehors, aux yeux de tous, n’importe quand, comme on parle, comme on respire. Dernier arrivé, Søren Krøyer avait poussé jusqu’à la frénésie ce besoin de tout saisir, de tout refléter. Bien sûr, ils étaient peintres. Mais qu’est-ce que cela voulait dire? Au-delà de leur aisance technique qui me stupéfiait, d’où leur venait ce besoin? Ils étaient jeunes, et pourtant la vie semblait n’être pour eux qu’un prétexte.

Jeune homme de bonne famille, fils unique désoeuvré qui cherche un sens à sa vie, Ulrik est envoyé par son père rejoindre la colonie de Skagen que ses amis peintres lui ont tant vanté. Là-bas, il découvre une communauté de peintres menée par Krøyer et le couple formé par Michael et Anna Ancher, et leur travail inspiré par une peinture en plein air qui trouve sa singularité dans la lumière unique des plages de Skagen. Mais il reste aussi lié à ses amis suédois et poursuit sa route vers Sundborn, le repère des Larsson qui veulent recréer une vie idéale promise au bonheur en pleine nature.

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Sur les traces de Marie Krøyer

 

 

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Le tableau a attrapé mon regard.

Ombres et lumière, des jeux de blancs qui chatoient, le vert presque fluorescent de la porte et la tomette en terre cuite au sol.

Une femme en robe de coton blanc, ceinturée d’or, les mains sur les hanches, les cheveux attachés dans la nuque.

Il y a une liberté, une modernité lascive dans sa pose, une confiance.

On l’attendrait voir porter à sa bouche une cigarette et continuer à vous regarder droit dans les yeux, sans rien dire.

Elle s’appelle Marie Krøyer, c’est la petite plaque en bronze clouée sur l’or du cadre qui le dit – Qui est-elle?

J’ai soudain tout voulu savoir sur elle, comprendre ce tableau, les autres tableaux sur lesquels elle est la figure centrale du travail du peintre, Peder Severin Krøyer (alias Søren Krøyer). 

Nous sommes en 1890. Ils viennent de se marier et sont en lune de miel en Italie. Ici Marie pose dans le patio de leur hôtel à Amalfi.

Marie est peintre, comme Søren. Ils se sont rencontrés à Paris à peine un an avant. 

Pleine d’espoir, elle espère apprendre à ses côtés, les couleurs, la lumière. Marie a beaucoup de talent, et elle a décidé que peindre serait sa vie. 

Bientôt, ils vont s’installer à Skagen, là où les artistes danois viennent chercher la lumière.

Qui les connaît aujourd’hui, ces peintres danois, influencés par les maîtres impressionnistes français?

Et qui était Marie, surtout?

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A crier dans les ruines

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Il y a des évènements comme celui-là qui laissent un souvenir aussi étrange et impalpable que le  nuage aux contours flous qui, un jour de 1986, a traversé notre géographie. Tchernobyl. Un nom qui a lui seul cristallise notre peur rationnelle du nucléaire.

Dans un premier roman envoûtant, Alexandra Koszelyk nous transporte dans le sillon de son émouvante héroïne Léna sur ces terres irradiées où la nature a repris ses droits sur la mort. 

Le 26 avril 1986, la famille de Léna a quitté subitement Pripiat en abandonnant tout derrière elle, laissant la Centrale en feu. Comment Léna pouvait-elle alors imaginer qu’elle ne reviendrait pas, comment peut-on imaginer à treize ans qu’on abandonne à jamais une vie, sa maison, ses amis, et le garçon qu’on aime depuis toujours? La tragédie de Léna est en marche dans les ruines encore fumantes de la centrale. 

Chaque jour, alors que je m’efforce de vivre le présent, d’oublier le passé, 1986 revient inconsciemment. Cette année me hante, chaque fois plus forte. Une terre peut-elle pardonner d’avoir été oubliée?

Dans le Cotentin, la famille de Léna reconstruit sa vie après un douloureux périple. Une centrale en appelle une autre et son père, brillant scientifique, travaille désormais à Flamanville. Léna doit tout apprendre de son pays d’adoption, la langue, la culture, les codes français qui sont si étrangers à cette adolescente ukrainienne. Son amour de la littérature la sauve, grâce aux livres elle apprend le français. Au sein de la nature sublimée du nord du Cotentin, indomptée, mystiquement païenne, elle trouve un réconfort qui apaise sa blessure d’amour – elle n’oublie pas Ivan, et comment peut-elle savoir que tout là-bas, en Ukraine, lui aussi l’attend?

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Terrible vertu

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Cette année, j’ai partagé avec vous deux ouvrages éclairants sur la légalisation de la contraception, l’avortement, et de façon plus large, sur les droits des femmes (Tristes Grossesses et Ma vie sur la route Gloria Steinem).

Aujourd’hui, je vous en présente un troisième, qui retrace aussi un parcours de lutte pour les droits de la femme: Terrible vertu.

Terrible Vertu est une biographie romancée de l’américaine Margaret Sanger, grande militante du droit à la contraception et à l’avortement du début du 20ème siècle. 

La connaissiez-vous? Moi pas.

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Margaret Sanger, 1915

Quel parcours pour cette femme issue d’une famille pauvre et trop nombreuse, dont la mère s’est usée avec treize grossesses!

Je pensai à mes propres terreurs d’enfance, que personne n’avait remarquées ni consolées. Soudain, j’étais furieuse. Furieuse contre la désinvolture de mon père; contre l’incapacité de ma mère à réagir et, bien qu’elle eût gâché sa santé et usé sa vie pour nous, contre son égoïsme; contre une société qui permettait que des enfants viennent au monde sans être désirés ni aimés.

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Il y a trente ans, à Berlin…

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Berlin, novembre 2012, East Gallery

30 ans!

Oui, 30 ans aujourd’hui que le mur de Berlin est tombé.

9 novembre 1989.

Vous vous en souvenez, vous, de cette déferlante qui a fait basculer tout le bloc de l’Est?

On ne vivait pas l’information en continu comme maintenant, mais on était suspendus au journal de 20 heures, chaque soir. 

Depuis l’ouverture du rideau de fer quelques mois plus tôt, l’Histoire s’accélérait, et les allemands de l’Est, par la Hongrie, fuyaient leur pays dans l’espoir de passer à l’ouest – mais cela paraissait inconcevable que, tout d’un coup, le bloc tombe. 

La guerre froide était la menace permanente avec laquelle on avait grandi, on craignait les russes, et les américains un peu aussi – on avait chanté Russians avec Sting, pour dénoncer la peur de cette guerre nucléaire qui nous pendait au nez, en espérant vraiment que les russes, eux aussi, aimaient leurs enfants (I hope that Russians love their children too…)

Je crois bien que c’était l’année où je vivais pour la première fois des évènements historiques en pleine conscience – 1989 nous tenait dans une exaltation particulière, lycéens rebelles dans l’âme qui cette année-là étions portés par le bicentenaire de la révolution française. On avait tremblé pendant des semaines durant les manifestations de Tian’anmen, soutenu et pleuré le peuple chinois qui voulait être libre et se faisait massacrer. La révolution se propageait, contagieuse, c’était furieusement incroyable. 

Tout s’est passé très vite en Allemagne, on a à peine eu le temps de réaliser que des garde-frontières dépassés ouvraient les frontières, et que des pans de murs, sous nos yeux, tombaient. C’était l’euphorie – dans le poste de télé, les allemands de l’ouest et de l’est se serraient dans les bras. Chacun ramassait son bout de mur en souvenir. Deux jours plus tard, Rostropovitch s’installait à Check Point Charlie avec son violoncelle devant le mur… Et nous, médusés devant l’écran, nous regardions les yeux émerveillés des allemands de l’Est qui découvraient un autre monde avec dans leur poche les 100 DM que le gouvernement ouest allemand leur offrait. Bienvenue à l’Ouest! Willkommen im Westen!

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La maison de Karen Blixen à Rungsted

J’avais une maison au Danemark…

Imaginons un instant un roman qui serait le pendant d’ « Out of Africa » et qui pourrait s’intituler  « Back in Denmark »

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Après dix-sept années passées en Afrique, Karen Blixen pousse un jour la porte de la maison de son enfance. 

Elle revient contre sa volonté, le coeur brisé: l’amour de sa vie, Denys Finch Hatton, s’est tué dans le crash de son avion. 

Elle a dû abandonner sa ferme, ruinée, après l’échec de sa plantation de café malgré un travail acharné et le renfort financier de sa famille. Sa santé est fragile depuis des années – Bror von Blixen, son ex-mari, cousin au second degré et coureur de jupons invétéré, a eu la délicatesse de la contaminer avec sa syphilis à peine un an après leur mariage, et les effets secondaires du traitement ont dégradé sa santé.

La baronne Blixen rentre chez elle. Elle a quarante-six ans, en cette année 1931. Sa mère habite encore Rungstedlund, une vieille auberge  que son père a achetée en 1879, six ans avant sa naissance.

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C’est dans cette maison, face à la mer et face à la Suède, qu’est née Karen Christentze Dinesen en 1885. Elle a déjà une soeur aînée, une autre soeur et deux frères suivront après elle. Thomas, le plus jeune, deviendra son fidèle confident. Chez les Dinesen, seuls les garçons sont scolarisés. Les filles ont un tuteur à la maison, leur grand-mère et leur tante peaufinent avec rigueur leur éducation. Très tôt, Karen a appris à raconter des histoires à ses soeurs – elle écrit ses premières pièces à onze ans.

Dans les bagages qu’elle ramène d’Afrique, il y a sa petite machine à écrire, une Corona portative. 

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Sait-elle déjà qu’elle va se remettre à écrire? Elle avait bien tenté, dans sa jeunesse, d’embrasser une carrière littéraire. Mais les contes publiés sous le pseudonyme d’Osceola n’ont pas eu le succès escompté. Depuis toujours, elle s’interroge sur le sens qu’elle doit donner à sa vie. Il est peut-être là, dans sa valise.

Rungstedlund est accueillante, à l’image des derniers souvenirs qu’elle en a gardés avant de repartir pour le Kenya – elle affiche une élégance à la fois simple et aristocratique. Une aura, une histoire familiale, une chaleur aussi se dégagent de ses murs séculaires. 

Karen, doucement, en convalescence de son mal d’Afrique, va reprendre ses marques.

Dans cette maison, elle a toujours aimé la cuisine, lumineuse, ouverte sur le grand jardin. Elle y a passé des heures, à lire, lorsqu’elle était enfant. Un jour, cette cuisine aux éléments joliment vert pâle l’inspirera peut-être pour écrire un de ses contes les plus célèbres, Le festin de Babette.

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Les complémentaires

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Copenhague – Retrouvailles avec Jens Christian Grøndahl, après un Qu’elle n’est pas ma joie qui m’avait moyennement convaincue.

Ici, l’auteur danois interroge les identités culturelles, à travers l’histoire d’un couple sans histoires, David et Emma. 

Emma est anglaise, elle a tout quitté pour suivre son mari à Copenhague, sacrifiant une prometteuse carrière d’artiste peintre. David est danois – et juif. Jusqu’à présent, David n’a pas voulu se sentir concerné par son judaïsme, qu’il a toujours tu autour de lui.

Le matin du jour où Zoë, leur fille, veut leur présenter son nouveau petit ami, David se réveille avec une mauvaise surprise: la boîte à lettres de leur chic maison de la banlieue de Copenhague a été vandalisée, recouverte d’une croix gammée. David est sous le choc de cette provocation dont il ne comprend pas l’origine, et éprouve soudain une peur d’être démasqué.

Le même soir, lors du dîner où Zoë présente son petit ami afghan Nadeel, Emma évoque devant ce dernier le judaïsme de son mari – le malaise s’installe dans le dîner et au sein du couple, en même temps que David s’interroge sur son histoire familiale, et qu’il est poussé par sa mère à reprendre contact avec son ancienne petite amie – juive également, qui vient de tomber malade.

Tout cela ne serait peut-être rien sans le vernissage auquel Zoë convie ses parents, et dans lequel elle présente son projet artistique, une vidéo où elle se met en scène avec Nadeel, brouillant l’idée des cultures…

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Mon année de repos et de détente

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Avouez-le… Vous aussi, vous avez déjà rêvé de vous enfermer chez vous sous votre couette et de vous faire oublier du temps qui passe – pourvu qu’il le fasse sans vous ?

C’est ce que décide de faire la narratrice du roman d’Ottessa Moshfegh. En juin 2000, alors que l’été s’annonce, elle se décide à… hiberner! 

Rester chez elle une année à dormir, oublier le job dans une galerie d’art dont elle s’est faite virer, oublier Trevor le petit ami toxique pas prêt à s’engager avec elle mais toujours partant pour une petite fellation – bref, laisser une année passer, mais sans elle. 

Entendons-nous: je ne me suicidais pas. C’était même tout le contraire d’un suicide. Mon hibernation relevait d’un instinct de conservation. Je pensais qu’elle me sauverait la vie.

Bien sûr, l’entreprise est bien plus simple lorsque vous êtes orpheline et pouvez vous assurer le maintien d’un train de vie grâce aux deniers que vous aurons laissé au préalable vos parents.

Un minimum d’organisation s’impose pour régler les loyers par virement automatique, anticiper les taxes foncières, s’assurer une fois par mois du virement de son chômage sur son compte, et faire confiance à son conseiller financier pour gérer ses intérêts à distance. Pour le reste, la bodega en face de chez elle lui assurera dans ses moments d’éveil de quoi subsister, tandis que la pharmacie Rite Aid à trois rues de chez elle lui fournira les innombrables cachets prescrits par une psy frappa dingue que même Woody Allen renierait.

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La redoutable veuve Mozart

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Si vous me suiviez déjà en 2017, vous vous souvenez peut-être que j’avais eu un immense coup de coeur pour L’Embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard  . 

Ce fut un double coup de coeur, en fait. Pour le roman, d’abord. 

Puis pour son auteure, Isabelle Duquesnoy. La richesse de son livre m’avait motivée à faire, toute intimidée, ma première interview sur le blog – et j’avais découvert une écrivaine aussi érudite que drôle et pétillante. Une historienne brillante qui ne la ramène pas, qui prend un plaisir malicieux à écrire l’Histoire pour la rendre passionnante, qui manie l’humour et la dérision en donnant un ton unique à ses romans, à la fois truculent et humblement érudit.

On retrouve ce style et cette plume qui n’appartiennent qu’à elle dans son nouveau roman, où elle nous brosse le portrait de la veuve de Mozart.

Constanze Mozart ne fera pas mentir le proverbe qui dit que derrière chaque grand homme, il y a une femme. Une sacrée bonne femme, même.

A la mort de son mari tendrement aimé, Constanze se retrouve seule avec ses deux jeunes fils, ruinée – Mozart lui a laissé 3000 florins de dettes – dont l’auteure, par un ingénieux comparatif avec le coût de la vie d’alors et d’aujourd’hui, nous laisse mesurer l’ampleur abyssale.

Humiliée, animée d’un désir de vengeance envers cette société bien-pensante viennoise qui a moqué et acculé son mari et lui refuse maintenant tout statut social, Constanze, bien plus futée que quiconque l’avait imaginée, va retrousser ses manches pour les sauver, elle et ses fils.

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Ordinary People

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L’amour commence avec des rêves. 

S’aimer. Construire à deux pour être trois, quatre, plus peut-être. Installer un nid douillet pour sa famille.

Il leur fallait un rez-de-chaussée et un étage pour déployer leur vie de famille, les rêves en haut, les petits-déjeuners et l’aube des jours nouveaux en bas.

Et puis le disque se raye. 

Ce disque, ça pourrait être celui de John Legend que Michael écoute en boucle, et qui résume l’histoire de sa vie de couple. Surtout quand il s’arrête sur le titre Ordinary People, que Diana Evans a choisi pour le titre de son roman: « en l’écoutant, on comprenait que son amour était indéniable, mais sans cesse confronté à des difficultés qui les amenaient à se disputer en permanence sans que ni lui ni elle n’entrevoient des solutions »

Ils sont deux couples noirs ou métisses Melissa et Michael, les personnages principaux, et leurs amis Damian et Stéphanie.

Ils se sont rencontrés alors qu’ils travaillaient et vivaient à Londres – devenus parents, en quête d’une maison pour élever leurs enfants, ils ont tous traversé la Tamise: les premiers pour une petite maison bancale du sud londoniens, les seconds pour vivre dans le verdoyant Surrey. 

Passées les premières années d’extase conjugale, dépassés par leur rôle de parents, éloignés à regret de la turpitude londonienne, l’amour qui unissait les couples se dilue dans le bouillon quotidien, où la nécessité parentale efface les personnalités de chacun.

Dans la langue de leur couple, le « je » était le pronom perdu. Ils parlaient d’eux-mêmes avec un nous de majesté, y associant leur partenaire et sous-estimant leur moi, de sorte que chacun se trouvait dilué dans un binôme indéfini.

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Jolis jolis monstres

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« Monstre », ça revient toujours. C’est drôle quand on y pense. Certains répètent inlassablement qu’on est des monstres. Des fous à électrocuter. Alors que d’autres pensent que l’on est les plus belles choses de ce monde.

Une nuit, dans une boîte de NYC, James rencontre Victor. James a la soixantaine, il revient après trente ans d’absence. Victor, jeune latino, a déjà connu les gangs et la prison, et il a quitté LA pour New-York avec un seul but en tête.

Dans la nuit, James entreprend le récit de son histoire dans le New York underground des années 80, où il était alors Lady Prudence, sublime drag queen afro-américaine. 

Entourée des plus belles créatures de son espèce, elles faisaient leur show dans les cabarets new-yorkais et traînaient avec ce que New York comptait en artistes qui bientôt seraient mondialement célébrés: Madonna, Keith Haring, Jean-Michel Basquiat, Nan Golding.

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L’été meurt jeune

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Imaginez.

Les Pouilles, le maquis du Gargano, et un soleil de plomb qui pèse sur ce mois d’Août.

La falaise qui plonge dans le bleu profond de l’Adriatique. 

Un village où, dès midi, la vie se retranche derrière les persiennes closes.

Seuls les enfants osent encore s’aventurer dehors, à l’instar de Primo, Damiano et Mimmo, trois garçons inséparables.

Ils ont douze ans en cet été 1963, mais la vie a déjà dardé sur eux ces épreuves qui rendent l’enfance tangible, prête à basculer: depuis le décès de son père six ans plus tôt, Primo est le seul homme de la famille. Mimmo souffre de l’absence de son père enfermé dans un asile. Quant à Damiano, il est tiraillé entre sa mère sublime et aimante, et entre son père jaloux qui la retient dans sa ferme à l’écart des hommes du village.

La violence rôde, dans ce village, de façon visible ou plus insidieuse.

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La crête des damnés

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J’avais deux bonnes raisons de commencer la lecture de « La crête de damnés ».

La première, retrouver Joe Meno que j’avais eu plaisir à découvrir avec Le blues de La Harpie.

La seconde, lire un roman d’apprentissage dans la grande tradition américaine.

Dès les premières pages, j’ai un peu eu l’impression d’un faux démarrage: je me retrouvais avec un héros de série américaine des années 1990 version lose, et le roman était ponctué de morceaux aux allures des Journal d’un dégonflé que lisaient mes enfants! J’ai décidé de continuer ma lecture.

Pas facile la vie d’ado pour Brian Oswald. Dans son lycée catholique, il fait partie au mieux des invisibles, au pire des types dont on se moque et sur lesquels on jette des oeufs. A 17 ans, il cumule toutes les tares, depuis ses lunettes jusqu’à sa virginité. Sans compter qu’il n’a ni moustache ni voiture.

Aucune consolation à la maison où depuis plusieurs semaines son père fait chambre à part et dort avec lui au sous-sol. Brian traîne avec Gretchen, une punk aux cheveux roses  en espérant pouvoir lui avouer son amour – Gretchen, avec son physique hors norme, cogne sur tous ceux qui lui rappellent qu’elle n’est pas comme eux. Et elle est amoureuse d’un suprémaciste de 26 ans à qui elle voudrait bien offrir sa virginité. Ensemble, tandis que Gretchen est au volant de son Escort pourrie, ils écoutent de la musique punk.

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Un mariage américain

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Ils se sont juré fidélité, secours et assistance.

Mais à peine un an après leur échange de consentement, Roy et Celestial se retrouvent tragiquement séparés: Roy est accusé d’un viol qu’il n’a pas commis, et condamné à une peine de douze ans de prison.

Il est innocent, personne n’en doute et surtout pas sa femme qui était avec lui dans une chambre d’hôtel au moment des faits, mais être Noir suffisait à faire de lui le coupable idéal, dans ce Sud des Etats-Unis où le racisme continue de régner. 

Incarcéré en Louisiane, loin d’Atlanta où ils habitent, Roy voit peu à peu Celestial prendre de la distance, jusqu’à ne plus donner de nouvelles. Douze années de séparation, à l’âge où l’on veut construire une famille, paraissent insurmontables à la jeune femme, qui par ailleurs développe sa carrière artistique.

Elle s’est rapprochée de son ami d’enfance, Andre, épris d’elle depuis toujours – c’est pourtant lui qui avait présenté Roy à Celestial alors qu’ils étaient encore étudiants.

Partagée entre son devoir envers Roy et son amour pour Andre, Celestial doit affronter la réalité lorsqu’au bout de cinq années Roy est libéré – tandis que celui-ci cherche à retrouver sa femme et reprendre sa vie là où il l’avait laissée cinq ans plus tôt. Et si la distance et la solitude l’ont mené vers le lit d’un autre homme, elle doit désormais, aux yeux de Roy, reprendre son rôle d’épouse auprès de lui.

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Le bal des folles

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C’est un premier roman qui force l’admiration. Non seulement Victoria Mas a choisi d’y parler de la condition des femmes, mais en plus, elle a choisi l’angle historique pour s’y atteler.

Pour ce faire, elle nous embarque dans un voyage dans le temps. Retour en 1885, à la Pitié Salpêtrière – là où depuis le 17ème siècle on a parqué les pauvres, les mendiantes, les vagabondes les clochardes, les débauchées, les prostituées, les filles de mauvaise vie, les folles, les séniles, les violentes, bref, « celles que Paris ne savait pas gérer ». Jusqu’à ce que le lieu d’apparence si bucolique soit, au 18ème siècle, dédié aux soins neurologiques. Désormais, seules les aliénées y séjourneraient. 

C’est parmi elle qu’Eugénie Cléry se retrouve internée – folle, elle ne l’est pas. Mais elle voit les Esprits des défunts : autant dire qu’elle a pactisé avec le diable, pense sa famille qui va se débarrasser d’elle en la faisant interner.

 Une certaine effervescence règne sur l’asile lorsqu’elle arrive: le fameux bal de la mi-carême, couru par les personnalités de la capitale, va bientôt avoir lieu. La bourgeoisie parisienne se bat pour avoir une place à ce fameux « bal des folles », se distraire et rire de ces aliénées qui se préparent des semaines durant à cet évènement.

Sous la surveillance de l’intendante Geneviève Gleizes, Louise, Thérèse, Camille et les autres aliénées expérimentent les nouvelles méthodes de soins neurologiques mises en place par le professeur Charcot, dont les séances d’hypnose font fureur – « il est à la fois l’homme qu’on désire, le père qu’on aurait espéré, le docteur qu’on admire, le sauveur d’âmes et d’esprits ». 

Mais si Eugénie n’est pas « hystérique »  (« Hystérique », vous devinerez que ce mot me fait bondir – seuls des hommes pouvaient l’inventer, tout comme les traitements infligés à ces femmes) comme ses compagnes d’infortune, comment va-t-elle pouvoir faire face à l’injustice de son enfermement? 

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Murène

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La nuit où j’ai tourné la dernière page de Murène, j’ai rêvé que je n’avais plus de bras. J’étais François, le personnage du dernier roman de Valentine Goby. C’était un ressenti étrange: chargée inconsciemment de toute l’expérience de François, qui apprend à vivre autrement, j’étais résignée. Mais confiante. Les personnages des romans que j’ai lus se sont rarement invités dans mes rêves. Preuve que ce roman m’a particulièrement bouleversée.

Drôle de façon de commencer une chronique, penserez-vous. Drôle de façon de vous dire que j’ai intensément aimé lire ce roman et que j’ai envie que vous aussi vous plongiez dedans – quitte à ce que vous en rêviez aussi!

Valentine Goby a une prédilection pour écrire sur le passé, la guerre, l’après-guerre, et ce n’est pas une surprise qu’elle situe le démarrage de Murène en hiver 1956, l’hiver où un froid sibérien a paralysé la France, fait souffrir une nation du froid, de la faim. François Sandre est jeune, sportif, amoureux, plein d’élan – un élan brisé net par un accident. Electrocuté par un arc électrique de 25.000 volts, le torse et le dos brûlé, les bras carbonisés, une partie de ses souvenirs envolés, agonisant dans la neige, il est secouru, puis sauvé par un chirurgien – au prix de ses deux bras, épaules comprises. 

« Survivre n’est pas toujours une chance », pensera ce médecin pourtant pétri d’humanité 

Survivre ne sera pas le plus grand des défis, vivre sera bien plus difficile encore, avec ce corps qui trahit son envie de continuer à fonctionner quand pour François la vie n’a plus de sens. Mutilé. Dépendant. Invalidité Catégorie 3 majorée d’une tierce personne.

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Après la fête

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Génération désenchantée.

Raphaëlle et Antoine se sont aimés, follement, portés par la foi en leurs études, étourdis par la toute puissance que procure l’insouciante parenthèse d’une vie où l’on est encore assez jeune pour croire que l’on peut refaire le monde, mais déjà assez vieux y mettre des frontières. Des frontières, Raphaëlle et Antoine n’en ont plus, eux – celles de leurs deux corps ont glissé pour ne plus faire qu’un, celles de leur milieu d’origine, bourgeoisie de province pour elle et la cité pour lui se sont fondues pour effacer, un temps, leurs différences.

Mais la fin de leurs études a sonné le glas du cocon ouaté et enchanteur et de ces moments enveloppés d’amitié et de fêtes entre amis. La réalité des jeunes diplômés en recherche d’emploi complexifie leur relation, les frontières tombées se redressent, et Antoine est rattrapé par son complexe de classe sociale. Le succès de l’un étouffe l’assurance de l’autre, et ils se quittent, dans un grand déchirement.

Lola Nicolle livre une autopsie de cette histoire d’amour, de sa naissance à travers l’émotion sensuelle des premières fois, à la souffrance de sa dislocation et des renoncements qui laissent des brèches ouvertes dans le coeur. 

Il y a beaucoup de justesse et de sensibilité dans l’écriture de Lola Nicolle, à la fois poétique et incisive, particulièrement dans ces moments où elle décrit l’amour et sa fuite.

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La chaleur

Ce moment où toute une vie peut basculer. 

Pour une idée tellement stupide, qu’on ne peut même pas expliquer.

Il y a le jour d’avant, et le jour d’après.

Le jour d’avant.

Cette nuit-là, au camping, la dernière avant le retour à la maison, Léonard traîne les dix-sept ans de sa solitude de gamin mal dans sa peau. Quand il surprend Oscar en train d’agoniser sur une balançoire, il le regarde mourir. Plutôt que d’appeler les secours, et même, plutôt que de l’abandonner là, il décide de l’enterrer dans le sable.

Le jour d’après.

Le réveil, la prise de conscience. La vie reprend ses droits dans le camping qui essaie de s’agiter sous le poids de la chaleur écrasante, il y a les tentes qu’on démonte et les barbecues qu’on remballe avant le grand départ.

Et la peur, à tout moment, d’être découvert.

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La fuite en héritage

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Vous aussi, vous avez certainement déjà commencé un livre sans savoir où il vous emmenait, mais vous avez continué à tourner les pages, attendant le moment où l’histoire allait bien pouvoir s’installer. Et quand vient ce moment, vous ne pouvez plus lâcher le livre.

C’est ce qui m’est arrivé avec le nouveau roman de Paula Mc Grath. Trois personnages, deux époques.

Quel est le lien entre ces trois femmes? 

Quel est le lien entre ces deux pays, l’Irlande du Nord d’un côté, les Etats-Unis de l’autre? 

Il y a trois femmes, donc.

La première est gynécologue et s’interroge sur son avenir professionnel et sentimental, l’un est l’autre allant de pair. Quitter Dublin pour Londres et abandonner sa mère, malade d’Alzheimer? 

La seconde a 16 ans, sa mère vient de mourir et elle se retrouve seule au monde – pas tant que ça, puisque des grands-parents inconnus lui tombent dessus sans crier gare. Elle prend la fuite avec un gang de bikers, mais est-elle à l’abri à leurs côtés?

La troisième a 17 ans, elle a fui l’Irlande pour Londres en rêvant à une carrière de danseuse, mais des mauvaises rencontres et la peur de basculer du mauvais côté la font revenir à Dublin – elle a abandonné l’école, trouvé un petit boulot qui lui permet de vivre dans une chambre sordide mais elle est libre. Et surtout, elle découvre la boxe aux côtés de Georges, un étudiant médecine. De lui, elle apprendra la discipline, l’endurance, et l’idée qu’il faut oser rêver – même si la boxe n’est pas un sport de filles.

Evidemment, le lien va se dessiner doucement, mais on n’y pensera plus, car on plonge intégralement dans le récit de ces femmes, dans les problématiques sociétales propres à l’Irlande auxquelles, chacune à sa façon, va être confrontée. Parmi ces problématiques, il y a évidemment l’interdiction de l’avortement, que l’une va combattre et une autre subir – chacune portant le même poids, le même héritage: la nécessité de fuir.

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Baïkonour

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C’est pas l’homme qui prend la mer…

C’est la mer qui a pris Vladimir, un jour de février. Happé par ses mâchoires. Elle a recraché son bateau, le Baïkonour, mais elle a gardé Vladimir dans ses entrailles. A Kerlé, on pleure le marin-pêcheur. 

Du haut de sa grue, Marcus observe la procession qui va vers les vagues, déposer ses offrandes. En tête du cortège funèbre, il y a Anka, la fille de Vladimir. Edith, sa mère, est restée à la maison, dans le déni complet: elle est persuadée que Vladimir reviendra.

Et dans la vie qui reprend ses droits, mère et fille avancent chacune comme elles le peuvent avec la perte de l’être aimé.

L’une espère qu’un marin croisera son mari au large, l’autre continue à frotter les têtes dans le bac à shampooing du salon de coiffure où les jours s’étirent – jusqu’au jour où Marcus chute du haut de sa grue et laisse tomber son casque qui atterrit aux pieds d’Anka, qui n’était jusque là qu’une silhouette lointaine dont il est tombé amoureux.

Dans la chambre d’hôpital où il lutte contre la mort enfermé à double tour dans son coma, Anka vient lui rendre visite, et lui parle, comme elle n’a jamais parlé, pour mieux affronter ses rêves d’océan, et revenir à la vie dans laquelle, peut-être, elle croisera Marcus redescendu sur terre?

Avec BaÏkonour, Odile d’Oultremont confirme son univers très personnel, qu’elle avait façonné dans son premier roman, Les Déraisons. Il y a une fantaisie, une langue propres à l’auteure, une marque de fabrique qui imprègne ce deuxième roman, pourtant très différent du premier. 

L’iode du golfe de Gascogne le rend plus rugueux, plus concrètement attaché à la réalité de ces gens de mer burinés par les embruns et soumis à plus fort qu’eux par les tempêtes, plus ancré dans la vie comme le bateau ancré dans les eaux du port – avant d’aller chercher la houle. 

Odile d’Oultremont nous embarque sur le chalutier de Vladimir comme elle nous fait monter sur la grue de Marcus. 

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Venise à double tour

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Peut-être êtes-vous comme moi, à aimer découvrir un lieu par le biais d’un livre.

J’avais déjà lu beaucoup de romans sur la magnifique Venise, et j’aimais retrouver des itinéraires que je connaissais – ou les retracer sur une carte.

Bizarrement, je n’ai pas ressenti le besoin de choisir un livre pour ma dernière escale vénitienne. Pourtant, très vite, le besoin d’accompagner mes balades dans la ville par une lecture idoine s’est fait impétueux, et c’est à la librairie Studium que j’ai trouvé ce Venise à double tour qui m’avait été chaudement recommandé.

Jean-Paul Kauffmann y raconte sa quête très particulière, et pour laquelle il est venu s’installer plusieurs mois à Venise: voir ce qui se cache derrière la porte des trop nombreuses églises fermées. 

Pourquoi? 

Le souvenir fugace d’un tableau entrevu une cinquantaine d’années plus tôt, qui l’a suivi. 

Et un besoin inconscient, irrépressible aussi, d’ouvrir l’espace dont l’a privé sa captivité au Liban.

C’est depuis la Giudecca, où il s’est installé, que l’écrivain et ancien journaliste va observer Venise  et ses nombreux clochers, s’interroger chaque jour sur la progression ou l’échec de son enquête.

Venise cultive le secret, à la manière des carnavaliers cachés derrière leur masque. 

Et JP Kauffmann ne va pas tarder à saisir l’impénétrabilité de ce secret savamment entretenu par toute une organisation séculaire propre à la cité des Doges: trouver celui ou ceux qui détiennent les clés de ces églises fermement verrouillées va s’avérer un vrai parcours du combattant, semant le doute et les espoirs de façon incontrôlable.

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Rien n’est noir

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Dans son journal intime, Frida Kahlo a écrit le bleu, le rouge, le jaune.

Bleu, électricité et pureté, amour, distance. Rouge, aztèque, sang. Jaune, folie, maladie, peur.

Avec les couleurs de ses mots, bleu, rouge, jaune, Claire Berest a peint Frida – non, elle a littéralement habité Frida. Rien n’est noir – tout est couleur, éclatant, électrique, à la manière d’un feu d’artifice.

Que dire en effet de son incomparable style si ce n’est qu’il transcende le roman, entier d’une fièvre, habillé d’une magie – noire, sûrement.

Un style fougueux, impétueux, ardent, gouailleur, à l’image de la volcanique artiste mexicaine. Oui, Frida Kahlo était un volcan, remplie d’un magma artistique en fusion, couvé par la douleur de sa carcasse rafistolée depuis qu’un tramway l’a transpercée, broyée, laissée presque pour morte.

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Elle ressemble à une niña lorsqu’elle aborde le géant Rivera, « el gran pintor » du Mexique, un monstre, un ogre, mais la Niña veut se laisser dévorer toute entière. Lui, artiste mondialement reconnu, communiste convaincu, se consacre désormais aux peintures murales depuis que l’art est sorti des salons bourgeois.

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Rendez-vous à Positano

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Goliarda Sapienza peut effrayer.

Son chef-d’oeuvre, L’Art de la joie, est un pavé face auquel je me suis toujours retenue – au moins jusqu’à présent. 

J’ai préféré d’abord picorer dans ses Carnets, débordants de vérités profondes et terriblement actuelles. Et je gardais en réserve depuis sa sortie en France en 2017 ce Rendez-vous à Positano.

J’avais moi aussi donné rendez-vous à ce livre, inconsciemment, et j’attendais un retour sur la côte amalfitaine pour le lire. Comme un symbole, c’est sur les marches de Positano que j’ai démarré sa lecture, pour absorber peut-être la puissance littéraire de ce livre et me sentir en osmose avec Goliarda Sapienza, fascinante et troublante.

Positano guérit de tout, vous ouvre l’esprit sur les douleurs passées et vous éclaire sur les présentes, et vous préserve souvent de tomber dans l’erreur

A la fin des années 40, Goliarda Sapienza vient en repérage pour tourner un film à Positano. Le lieu, trop magique pour le tournage, ne sera pas retenu – mais elle y trouvera une chose plus précieuse: l’amitié d’Erica. D’abord séduite par la beauté et le mystère de la jeune femme, elle va se rapprocher d’elle au fur et à mesure de ses séjours à Positano dans une amitié fusionnelle, à laquelle seule la mort d’Erica mettra fin.

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Mrs Hemingway

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Ma première avait une réserve de tendresse insensée, ma seconde était la femme la plus courageuse qu’il ait jamais rencontrée, ma troisième avait une soif de liberté encore plus grande que la sienne, ma quatrième fut la dernière… Qui suis-je?…

Mrs Hemingway!

Parfois, j’ai le sentiment que les choses se répètent. Je pose l’aiguille au même endroit, sur le même disque, et je m’attends à un air différent

Bien vu, cher Ernest!

C’est effectivement à chaque fois la même ritournelle, avec Ernest Hemingway: la rencontre, l’amour fou, la vie qui devient une fête, et puis la lassitude, poussée par ses vieux démons que sont la déprime et la bouteille. Une femme chasse l’autre, ou plutôt, chaque femme laisse sa place à une autre: car les femmes qu’il aime ne restent pas des maîtresses, il les épouse, pour le meilleur et pour le pire.

Correspondant de guerre, écrivain, il a connu mille vie, couru les guerres, libéré le Ritz, frôlé cent fois la mort – il a aimé les femmes comme il a vécu, dans une frénésie constante, intensément, avidement. Un ogre.

Elles furent quatre, donc. Il y eut d’abord Hadley Richardson, généreuse et sacrifiée, qui lui servit sur un plateau la socialite Pauline Pfeiffer, alias Fife. Détrônée par l’impétueuse Martha Gellhorn, double féminin d’Hemingway, cette dernière laissa la place à celle qui l’accompagnera jusqu’à la fin de sa vie, Mary Welsh.

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Hadley Richardson

C’est à ces quatre femmes que Naomi Wood consacre ce brillant roman, dont le fil rouge, bien sûr, est cet homme aussi charismatique que détestable, écrivain de génie et coureur de jupons invétéré. 

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Kaiser Karl

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Evoquer Karl Lagerfeld, c’est déclencher la plupart du temps des réactions extrêmes – essayez!

D’un côté, les fervents admirateurs se lancent dans des déclarations enflammées. De l’autre, ceux qui le détestent prouvent, moult on-dit à l’appui, combien il était cruel et méprisant. Une chose est certaine, même mort, il ne laisse personne indifférent.

Disparu il y a cinq mois à peine, son statut d’icône n’a pas attendu sa disparition pour s’installer à l’échelle planétaire. Loin de là – c’est un des mystères de ce génie, que Raphaëlle Bacqué, journaliste et grand reporter au journal Le Monde a cherché à comprendre à travers une enquête de plus de deux ans.

J’ai eu le privilège de la rencontrer, lors d’un petit déjeuner organisé par les éditions Albin Michel, qui viennent de publier son dernier ouvrage, « Kaiser Karl ». Autour d’un café et d’une orange pressée, la journaliste prodigieusement captivante nous a expliqué pourquoi, après diverses personnalités politiques, elle avait décidé de se consacrer à Karl Lagerfeld. Ce n’est pas tant l’animal politique qui la fascine à travers toutes ses personnalités qu’elle côtoie dans son quotidien, mais la façon dont le pouvoir transforme ces hommes et femmes qui ont accès aux plus hautes sphères.

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Aurélien

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Pourquoi est-ce si intimidant de commencer la chronique d’un classique?

Est-ce par peur de ne pas être à la hauteur d’une oeuvre lue, analysée, décortiquée depuis sept décennies?

Ou n’est-ce pas tout simplement parce qu’on se sent petit et humble par rapport à son amplitude, sa portée – et aussi un peu trop ému par sa beauté?

J’aurais pu commencer l’exégèse par le célèbre incipit « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouvera franchement laide », vous dire que je trouve ça tellement culotté et si peu convenu de démarrer ainsi un roman. Qu’il donne un ton, une audace. Mais aussi une arrogance qui m’a fait partir sur une fausse voie : j’ai failli prendre en grippe ce pauvre Aurélien. Alors je ne m’attarde pas dessus.

Qui est-il, en dehors d’être un jeune rentier oisif et sans ambition qui remplit de petits riens le vide de ses journées chômées? Aurélien est un homme mélancolique, écorché par la guerre – elle lui a volé sa jeunesse, ses envies. Quatre ans de service militaire, quatre ans de guerre et qui est-il au bout du compte, maintenant? Il dilue sa vie dans les années folles de cet entre-deux guerres, comme il dilue son argent dans les soirées mondaines et les sorties arrosées au Lulli’s. Sans attaches familiales, sans femme à aimer autre que celles qui lui appartiennent pour une nuit ou deux, il erre. 

Bérénice, cette petite provinciale aux drôles d’yeux, mal fagotée, et ennuyeusement mariée à un pharmacien faible et fat va pourtant lui faire détourner son regard de la succession de ces journées sans but. 

Aurélien se découvre amoureux de Bérénice – est-ce à cause de la pression sociale et de ses injonctions à trouver une épouse? Peu importe. C’est d’elle dont il se découvre épris – et le jeu de l’amour débute entre un Aurélien un peu trop faible et une Bérénice si éprise d’absolu. L’émotion, la sensualité de la séduction et le sentiment amoureux sont retranscrits par Aragon avec une justesse et un trouble terriblement modernes, tant dans ses moments d’enchantement que dans ses affres.

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Vie et aventures de Jack Engle

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Il y a fort longtemps, à une époque où je développais une curiosité pour la littérature anglaise du 19ème siècle, je lus Oliver Twist, de Charles Dickens (il y eut aussi, parmi les lectures de cette époque, la formidable Foire aux vanités de Thackeray, et bien sûr, mon chemin allait m’amener vers Jane Austen et les soeurs Brontë – mais je m’égare, une fois de plus) et je découvris sans peut-être réellement savoir le nommer, le roman d’apprentissage.

Roman paru sous forme de feuilleton de 1837 à 1839, sa forme allait inspirer une quinzaine d’années plus tard, un auteur américain qui commençait à se faire connaître pour ses nouvelles, mais qui surtout définirait plus tard encore les fondements de la poésie américaine: Walt Whitman. Si vous ne l’avez jamais lu, vous connaissez au moins le Captain! O my Captain! déclamé par Robin Williams puis ses élèves montant un à un sur leur pupitre, dans l’inoubliable Cercle des poètes disparus.

En 1852, le roman Vie et aventures de Jack Engle fut donc publié sous forme de feuilleton dans le journal new-yorkais The Sunday Dispatch. Et qui sait pourquoi, il fut totalement oublié, jusqu’à ce que Zachary Turpin, chercheur à l’Université de Houston, remette la main dessus en 2016. 

En cette année 2019, qui marque le bicentenaire de la naissance de Walt Whitman, la publication de ce roman est donc un bel exercice, qui permettra à de nombreux lecteurs de découvrir le poète américain autrement que par ses vers.

D’une lecture assez rapide, en 22 chapitres, nous y faisons la connaissance de Jack Engle.

Les rues de New York du jeune Jack se substituent au Londres d’Oliver Twist. Orphelin, Jack est recueilli par le laitier Ephraïm Foster et son épouse Violet, qui vont l’élever comme leur propre fis, et veiller à lui offrir le meilleur afin d’en faire un homme honnête. C’est ainsi que, dans le premier chapitre, Jack Engle entre en formation dans l’étude d’un avocat de Wall Street, Maître Covert – mais la carrière qu’ambitionne pour lui Ephraïm Foster ne fait pas rêver Jack Engle. Pire, Covert s’avère un avocat crapuleux, qui pourrait bien, en plus, détenir des informations sur les origines mystérieuses de Jack…

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Les heures silencieuses

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La femme sur le tableau.

Dans un rayon de lumière, assise face à son épinette, elle semble concentrée sur sa musique, indifférente au bruit du balai que passe la domestique, là où bat le pouls de la maison.

Gaëlle Josse, dans son premier roman, nous ouvre le journal intime de cette femme.

Qui est-elle?

Nous sommes à Delft, en 1667. Magdalena Van Bayeren a trente-six ans – autant dire un âge vénérable en ce 17ème siècle. Elle a épousé, très jeune, le capitaine de bateau Pieter Van Bayeren, qui a repris du père de Magdalena la charge d’administrateur de la Compagnie néerlandaises des Indes orientales. De cette union d’amour sont nés plusieurs enfants, certains étant passés de vie à trépas trop tôt.

Fille, épouse, mère – Magdalena n’en est pas moins une femme pétrie de peurs, de secrets, de souffrances intimes. 

Le moment est venu, pour elle, au creux de ces heures, de livrer ses souvenirs heureux comme ses drames, ses questionnements et ses doutes, et ce qui fait encore battre son coeur de femme.

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Neige rouge

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Lecteurs passionnés de belles fresques historiques, je vous emmène aujourd’hui aux Pays-Bas avec le nouveau roman de Simone van der Vlugt. Souvenez-vous, je vous avais présenté il y a quelques mois Bleu de Delft.

Dans Neige Rouge, l’histoire débute à Leyde en 1552. Lideweij Feelinck est la fille d’un riche drapier. Dans cette province hollandaise, comme dans d’autres, la croyance catholique commence à être remise en question par les principes de la nouvelle doctrine luthérienne, qui fait de plus en plus d’adeptes – peu nombreux pourtant sont ceux qui osent l’afficher, craignant les répressions inquisitrices. 

Aussi, lorsque Lideweij fait part de son souhait d’épouser le jeune médecin amstellodamois Andries Griffieoen dont elle s’est éprise, son père menace de la renier. 

Menée à faire des choix familiaux mais aussi religieux, Lideweij va se retrouver dans la tourmente de l’Inquisition, portée par le roi catholique Philippe II d’Espagne qui a repris le pouvoir après l’abdication de son père Charles Quint.

Vous commencez à le savoir, je suis férue de romans historiques.

J’avais quelques craintes en débutant la lecture de celui-ci – bien que le sujet et le contexte historique me passionnent, j’avais certaines réticences en raison d’une expérience de lecture mitigée avec Bleu de Delft, dont j’avais déploré l’aspect bluette et surtout la langue trop moderne qui ne seyait pas au contenu historique.

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Il était un fleuve

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Attention, coup de coeur absolu!

Quand avez-vous éprouvé pour la dernière fois ce moment d’enchantement, soudain ressurgi des limbes de l’enfance, qu’on éprouve fasciné par l’histoire qu’on vous raconte? 

Ce moment incroyable où on se laisse porter, suspendu aux lèvres du narrateur, en attendant, fiévreux, la suite?

Ce sentiment est d’un autre ordre que le plaisir de lecture classique, aussi délicieux soit-il. 

Car il touche à quelque chose d’essentiel: notre capacité à ouvrir notre imaginaire au merveilleux et à redécouvrir notre innocence de lecteur.

Il était une fois… 

Nous sommes au 19ème siècle. Dès la première ligne, le récit nous invite en spectateur dans l’auberge Swan, sur les bords de la Tamise. Là, parmi les habitués, en ce soir de solstice d’hiver, nous attendons l’histoire que Joe Bliss va raconter. C’est la tradition depuis des siècles, au Swan. On n’y vient pas seulement pour boire, mais surtout pour y écouter des histoires. 

Mais ce soir-là, c’est un évènement exceptionnel qui va se jouer, pour nourrir d’autres histoires qu’on racontera longtemps, lorsqu’un colosse ensanglanté pénètre trempé et hagard dans l’auberge, portant dans ses bras le corps noyé d’une petite fille…

Qui est cet homme, défiguré par un coup qu’il a reçu et qui tombe inanimé aussitôt entré dans l’auberge? Et qui est cette petite fille, dont le coeur se remet à battre quelques heures après qu’on l’a crue morte? Rita Sunday, l’infirmière appelée au chevet des blessés, est bien en peine d’expliquer ce phénomène qui défie les lois de la science.

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Trois incendies

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C’est un roman qui invite à une lecture ardente, trois destins de femmes comme on les aime – et qu’on ne voudra pas quitter tant que la dernière page du livre ne sera pas tournée.

Trois femmes, trois générations – Léa la grand-mère, Alexandra sa fille et Maryam sa petite fille.

Trois récits qui s’alternent, trois unités temporelles, trois narrations différentes – je, tu, elle. 

Et des voyages.

Le récit s’ouvre sur Alexandra, reporter de guerre, elle couvre les conflits à travers le monde. C’est en 1982 à Beyrouth que nous entrons dans son histoire, alors qu’elle observe la guerre à travers l’objectif de son appareil photo pour saisir le moment où la vie bascule – même si elle met sa vie en danger.

Elle photographie à l’instinct, écrit ce qu’elle voit avec le besoin vital que ses mots accompagnent les images. Aujourd’hui, dans cette ville-là, parce qu’elle a photographié la mort d’un homme, croit-elle encore à son métier? 

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Je ne ferai une bonne épouse pour personne

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La couverture de ce roman m’avait interpellée. 

J’ai naïvement demandé à Alice Déon, directrice des éditions de La Table Ronde, si ce livre inaugurait une nouvelle charte graphique pour la collection de littérature étrangère aux célèbres couvertures bleues qui se déclinent en camaïeu au gré des parutions, agrémentées d’une jolie photo en bandeau… Non, m’a-t-elle rassurée, mais pour ce roman précisément, tout est parti de cette photo – la réduire à un format de bandeau lui aurait fait perdre tout son sens.

Je vous explique.

Le 1er mai 1947, à 10H30, une jeune femme achète son billet d’entrée pour la terrasse panoramique au 86ème étage de l’Empire State Building. 

Peu de temps après, elle enjambe le muret et précipite son corps dans le vide.

Robert Wiles, un jeune photographe qui se trouve par hasard dans la rue prend ce cliché quatre minutes exactement après que le corps s’est écrasé sur le toit de la limousine d’un diplomate des Nations Unies. Immortalisée dans la pause à la fois gracieuse et grotesque que la mort lui a donnée, le magazine Life va publier cette photo d’Evelyn Mc Hale.

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Munkey Diaries

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Je t’aime – moi non plus

Six petits mots.

Six petits mots pour une litanie qu’on ressasse en tournant la dernière page de ce journal, six petits mots sulfureux et troublants, susurrés par les voix mêlées de Jane et Serge.

Je t’aime, parce que l’amour est au centre de tout dans ce journal intime.

Moi non plus, parce que l’amour n’a de cesse d’être un va et vient permanent entre Jane B et ses hommes.

Jane Birkin n’a que onze ans quand elle démarre l’écriture de son journal, mais déjà, l’amour, le besoin d’aimer et d’être aimée sont omniprésents.

Une sacrée personnalité, déjà, cette petite Jane longue comme une liane et dégingandée, qui porte en elle la classe de ses origines bourgeoises mêlée à l’excentricité de ses ascendants artistes. 

Dans cette famille peu conventionnelle mais so british, les enfants Birkin sont pourvus de la meilleure éducation et entourés d’amour – Jane, complexée, élève passable à l’école, manque cruellement de confiance en elle.

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Ma vie sur la route – mémoires d’une icône féministe

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Pourquoi le nom de Gloria Steinem m’était-il inconnu jusqu’alors?

Parce que je ne suis pas une militante féministe?

Ou tout simplement parce qu’elle n’a pas été particulièrement médiatisée en France jusqu’à présent?

Je découvre avec ce livre impressionnant une icône américaine, une femme libre, qui a passé sa vie à sillonner les routes.

La route, elle la porte dans le sang avec un gène du voyage hérité de son père – nomade face à l’éternel, il a promené sa famille sur les routes américaines, où Gloria Steinem a passé la plus grande partie de son enfance. 

Quel est l’équilibre entre la maison et la route? Le foyer et l’horizon? Entre ce qui est et ce qui pourrait être?

Après des études de journalisme, c’est à la faveur d’un voyage de deux ans en Inde où elle sillonne les routes que le pouvoir de la communauté féminine et des cercles de parole se révèlent à elle. Quel meilleur moyen pour rassurer la population face aux émeutes des années 1950 – liées au système de castes –  que d’aller informer, rassurer, dissiper les rumeurs et juguler la violence? Gloria Steinem suit les membres d’un ashram de village en village et en ressort transformée.

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En attendant le jour

 

 

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Avez-vous déjà ouvert un livre de Michael Connelly? Moi pas.

Pourtant, je ne déteste pas les polars, je les aime, même, quand ils sont écrits par des femmes comme Elizabeth George ou Donna Leon.

Dans son nouveau roman, l’auteur américain a donné le rôle principal à une nouvelle héroïne, l’inspectrice René Ballard. Une motivation certaine pour entrer dans ce roman, car dans les polars, j’apprécie beaucoup les personnages féminins.

Je vais l’avouer, j’ai mis un peu de temps à entrer dans l’histoire. Forcément, il faut que tout s’installe et j’ai eu un peu de mal à gérer toutes ces différentes unités de police, les équipes de nuit qui refilent le bébé aux autres équipes le petit matin arrivant au LAPD, les caïds de l’Homocide Special, la FSD, et j’en passe. Sans compter le jargon technique dans lequel j’ai failli m’étouffer, alors que Renée Ballard et son coéquipier Jenkins avaient déjà deux affaires sur le dos!!

Evidemment, Renée Ballard est une rebelle, aussi bien dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée, alors on devine rapidement que ses aventures vont très mal tourner… et dans ces cas-là, j’ai peur de ne pas être assez courageuse pour lire la suite. Mais je me suis accrochée et au fil des pages, et je me suis attachée à la jeune inspectrice.

L’intrigue policière est rondement menée par Michael Connelly. D’un côté, un prostitué transgenre tabassé et mutilé par un client. De l’autre une fusillade dans un club de nuit, avec six morts à la clé. 

Sur les deux affaires, Renée Ballard ne lâche pas le morceau.

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Aya

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Difficile parfois de sortir de sa zone de confort quand on a du mal à dépasser certains a priori.

Le cliché de la femme blanche qui écrit un livre sur le pays dont elle s’est éprise, en l’occurence ici l’Afrique, en se glissant dans la peau de la petite fille noire avait tout pour me déranger, alors j’ai démarré cette lecture avec une réticence palpable.

Sans m’en apercevoir, pourtant, je me suis laissée porter dès les premières pages par l’histoire de cette petite Aya, à laquelle on s’attache vite. 

Aya a perdu son perd lors d’un naufrage, sa mère n’est plus que l’ombre d’elle-même, son frère a quitté l’île de Karabane en quête d’espoir pour sa famille – elle est seule face à l’oncle Boubacar qui abuse d’elle.

Mais dans l’innocence de ses douze ans, Aya reste une petite fille presque comme les autres, joyeuse, solaire, ravissante, et amoureuse depuis toujours d’Ousmane. Et les jours où elle veut oublier son terrible secret, elle trouve abri dans le tronc creux de son arbre.

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Nina Simone love me or leave me

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Virtuosité, combat et folie. 

Les trois mots se tressent comme trois brins, serrés, pour raconter la vie de Nina Simone.

Elle n’a que trois ans et elle s’appelle encore Eunice Waymon lorsqu’elle découvre dans l’église où prêche sa mère le pouvoir qu’elle a sur l’assistance avec sa musique. Ses pieds ne touchent pas terre lorsqu’elle est assise devant l’orgue, mais elle atteint l’âme des fidèles. Son talent est un don de Dieu et elle va le travailler avec la plus grande des disciplines: Bach, une révélation divine, ancre son rythme à jamais dans son jeu.

Mais à dix ans, elle découvre aussi le pouvoir de la couleur de la peau lorsqu’au cours d’un concert, ses parents sont remisés depuis le premier rang jusqu’au fond de la salle pour céder leur place à des blancs. Ce sera le premier engagement d’Eunice contre la ségrégation, qu’elle combattra toute sa vie.

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L’échappée douce

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Une douce émotion affleure dans les pages de cette Echappée douce.

Une émotion qu’on n’imaginait pas nous gagner aussi sincèrement.

Pourquoi?

C’est un roman qui convoque l’intime profond, aux cours de quarante-huit heures décisives dans la vie d’une femme et d’un homme. 

Ce moment infime d’une vie où tout est en balance, où tout soudain peut basculer d’un côté ou de l’autre. Mais lequel? Le champ des possibles s’offre à eux.

Tout sépare Claire et Callum – leur âge, leur nationalité, leurs vies respectives.

Elle, mère de famille dans la quarantaine « mûre », artiste, terrienne, provinciale.
Lui, londonien, acteur renommé d’une série télévisée à succès dans la pleine puissance de sa jeunesse et de sa beauté.

Leur rencontre arrangée ressemble à un cliché, improbable.

Et pourtant, on sent sourdre quelque chose dans ces heures où chacun peu à peu, par la force des choses, observe, écoute, parle, se dévoile. 

Où les sensibilités se télescopent et transforment la rencontre arrangée en escapade.

Où, se rapprochant petit à petit, déambulant dans Paris qui lève ses plus inattendus secrets de ruelle en passage, de pierre d’angle en pavé, de porte en jardin caché, les fêlures se précisent, les masques tombent, les âmes et les corps s’effleurent, se tournent autour, se rapprochent.

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Sauvage

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Sauvage, définition: se dit d’une espèce animale non domestique, vivant en liberté dans la nature

Tracy vit au milieu de la nature avec son père et son frère, dans une région reculée de l’Alaska.

A dix-sept ans, elle est mue par deux passions: ses chiens de traineau, et la chasse dans la forêt, où depuis son plus jeune âge elle disparaît de longues heures.

Sa mère Hannah, décédée depuis peu, avait bien compris la nature sauvage de sa fille: contrairement à son cadet Scott, Tracy a un besoin viscéral de s’échapper, courir nus pieds dans les sentiers, et de ne faire plus qu’une avec la nature. 

A force d’observation, elle a saisi le fonctionnement précis du monde animal. 

Armée du couteau qui ne la quitte pas, elle a investi la forêt où elle pose des pièges pour capturer les proies que lui offre la nature.

Sa seule contrainte, les trois règles qu’Hannah lui demande de respecter:

– Règle numéro 1: Toujours rester en vue de la maison

– Règle numéro 2: Rentrer à la maison pour le dîner

– Règle numéro 3: ne jamais faire saigner quelqu’un

Le jour où elle se fait exclure du lycée après avoir agressé une camarade, Tracy est doublement punie par son père: non seulement elle ne peut plus entraîner ses chiens de traineau, mais en plus elle n’a plus le droit de disparaître à sa guise dans la forêt.

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Retour à Birkenau

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J’espère que vous ne pensez pas que j’ai exagéré, au moins?

C’est ainsi que Ginette Kolinka conclut son témoignage dans Retour à Birkenau, soixante-quinze ans après avoir été déportée à Birkenau.

Un témoignage plus que jamais nécessaire, à l’heure où un français sur dix (UN SUR DIX!!) affirme  ne pas avoir entendu parler de la Shoah. Comment est-ce même imaginable?

La journaliste Marion Ruggieri a recueilli les mots de Ginette Kolinka, mais c’est bien elle qu’on écoute en lisant ces lignes, une femme de quatre-vingt-quatorze ans revenue des camps de la mort qui a survécu à l’inimaginable – tellement inimaginable qu’à l’instar de la plus grande majorité des déportés elle a choisi de se taire à son retour.

J’ai eu cette chance de revenir et de reprendre une vie normale, et d’être heureuse. Il ne faut pas être trop intelligent dans la vie. Si vous êtes trop intelligent, si vous réfléchissez trop… Moi, je ne réfléchis pas, les choses arrivent, ce n’est pas moi qui décide.

Ginette Kolinka se livre avec une émotion décuplée par l’humilité de son récit. 

Son histoire, c’est celle de millions de juifs, et pourtant son histoire est unique, comme elle est unique à chacun. 

Unique à chaque individu que les nazis ont tenté de déshumaniser, en lui enlevant tout, ses biens personnels, ses vêtements, ses cheveux, et en le tatouant comme une bête, pour le parquer ensuite avec d’autres bêtes.

Les souvenirs de Ginette Kolinka ressurgissent – d’autres sont définitivement envolés.

Celui de son père et de son petit frère aussi, mais la terrible culpabilité de les avoir envoyés vers le camion pour leur épargner une fatigue supplémentaire sans imaginer que le camion les conduirait à la mort, elle, reste.

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Grace

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Depuis bien longtemps je n’avais ressenti un ennui aussi profond au cours d’une lecture.

J’ai bien conscience du côté presque blasphématoire de mon propos:  comment être insensible à ce roman de Paul Lynch, encensé par la critique à sa sortie, et qui narre l’histoire de Grace, une jeune fille de quatorze ans que sa mère envoie gagner de quoi survivre à la terrible famine qui sévit en Irlande en cette année 1845? 

Du jour au lendemain, le cheveu coupé court à la lame émoussée du couteau, affublée de vêtements de garçon, Grace doit partir et parcourir les routes sombres, dangereuses et froides, avec cette horrible faim qui tiraille le ventre. 

C’est le chemin vers l’enfer qui commence dans la tourbe et sous le ciel bas, pour essayer de gagner de quoi survivre à cette apocalypse, où partout errent les ombres fantomatiques de ceux qui n’ont plus rien, corps décharnés en haillons.

Comment survivre à cet enfer, tout comme les millions d’habitants du pays, alors que récolte après récolte, le fléau divin continue de s’abattre sur les champs?

On suit jour après jour Grace, de petits boulots en rencontres qui pendant quatre ans vont jalonner son parcours, de situations dramatiques en toutes petites lueurs d’espoir.

Il paraît tellement dérisoire, l’espoir, quand un pays est dans la totale incapacité de nourrir son peuple, qu’un million de personnes mourront de faim et de misère, et qu’un autre million et demi quittera le pays pour essayer de survivre ailleurs.

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Au péril de la mer

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Autour de lui, les sables sont mouvants et la mer, dit-on, remonte à la vitesse d’un cheval au galop.. mais le rocher reste campé au milieu de la baie, immuable et fier.

Depuis plus de dix siècles, son abbaye a résisté à tout, aux invasions, aux éboulements, aux incendies dont elle est sortie toujours plus grande et plus fière, sous la protection de l’archange Saint-Michel.

Le Mont-Saint-Michel, Dominique Fortier en est tombé littéralement amoureuse à l’âge de treize ans, jeune québécoise venue alors passer ses vacances en France, et l’idée du Mont ne l’a plus quittée, jusqu’à écrire cet ouvrage singulier et étrangement poétique, deux univers qui se rejoignent, le présent sous forme de carnet d’écriture de l’auteure, et le passé sous la forme d’un roman historique.

Le plus difficile, en essayant d’écrire le passé, ce n’est pas de tenter de retrouver la science, la foi ou les légendes perdues, de faire ressurgir les gargouilles et les tailleurs de pierre; c’est d’oublier le monde tel qu’on le connaît; c’est, dans ce monde d’aujourd’hui d’effacer tout ce qui n’était pas encore, tout ce qui existait mais échappait à la vue ou à l’entendement. Comment se priver de la moitié de ce que l’on connaît sans tout à coup avoir l’impression de devenir à moitié sourd et à demi aveugle? Comment oublier l’odeur du tabac, le goût du chocolat et le rouge de la tomate, comment ne pas voir sur toutes les tables un trou en forme de pomme de terre?

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Le sport des rois

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Quelle dose d’audace, ou d’insouciance, faut-il à une jeune auteure pour débuter l’écriture d’un tel roman?

Comment a-t-on pu acquérir autant d’expérience de vie, à peine passé trente ans, pour avoir la maturité de mener à terme, et de façon aussi maîtrisée, un roman d’une telle envergure?

Ces questions me taraudent depuis que j’ai refermé Le sport des rois sur sa six-cent-quarante-septième page…

Il faut s’armer de temps pour s’accaparer ce roman dense et fouillé. Trouver le moment où son poids entre vos mains ne se sentira plus, où ses six-cent-quarante-sept pages de (presque) papier bible ne vous paraîtront pas insurmontables. Le sport des rois est un roman qui se mérite, ni plus ni moins. Car il vous fait voyager à travers trois générations de Forge enracinés à cette terre du Kentucky où Samuel, l’ancêtre de la famille, a établi le domaine familial quelques deux-cents ans plus tôt. 

Jusqu’où peut-on courir pour échapper à son père ?

Interroge le roman dès sa première page. 

Et c’est toute l’histoire de ces Forge, qui se trouve ainsi résumée: ainsi, Henry va-t-il courir pour échapper à John Henry toujours prompt à punir et à humilier le jeune fils fougueux bien décidé à transformer l’exploitation agricole en écurie de renom pour mettre au monde le pure-sang le plus parfaitement abouti, celui qui se distinguera entre toutes dans les courses hippiques, le sport des rois. 

Puis Henrietta, celle qui vient enrayer cette lignée d’hommes Forge, va elle aussi s’affranchir pour échapper à son père Henry. Pas pour fuir le domaine ni les chevaux, non, leur cause lui est acquise – mais fuir l’imposante et odieuse présente du père, l’histoire familiale qui se répète sans fin, le racisme et la haine qui sont l’ADN de la famille, et sont autant de chaînes qui l’entravent comme celles qui ont assujetti les esclaves de sa famille.

C’est d’un de ces esclaves que descend Allmon Shaughnessy, de l’autre côté du miroir que C.E. Morgan va explorer dans son roman. Jeune garçon métis de Cincinnati, abandonné par son père blanc, la mort de son grand-père et la maladie de sa mère vont le précipiter dans la délinquance et l’emmener plusieurs années en prison. A sa sortie, engagé par Henrietta comme groom il entre au domaine des Forge. 

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Mon père, le Maroc et moi – une chronique sociale

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Vous le savez, j’aime vous parler ici de livres qu’on n’attend pas toujours, vous faire découvrir des ouvrages moins exposés que d’autres et dont le sujet me touche.

Pour des raisons personnelles avec lesquelles je ne vous ennuierai pas ici, le Maroc est un pays qui a une place très particulière dans mon coeur et dans mon histoire – découvert petite en famille, alors que la destination n’était pas encore dévorée par le tourisme, et que quelques heures d’avion suffisaient à nous téléporter dans une société qui semblait figée dans un livre d’histoire, c’était ma première approche de la culture musulmane, envoûtante de différence, de rituels, d’architecture. L’appel du muezzin, de terrifiant pour l’enfant de huit ans, s’est mué en un chant hypnotique, apaisant et puissamment vivant.

Image d’Epinal d’un temps révolu, ce pays à la fois si lointain et si proche a affiché au fur et à mesure de mes voyages ces quinze dernières années des changements très forts, sur lesquels je me suis interrogée. Aussi, comprendre le Maroc à travers le regard d’un de ses enfants, homme de ma génération, m’est apparu comme une nécessité lorsque Driss Ghali m’a parlé de son récit.

Expatrié au Brésil, l’auteur est revenu plusieurs semaines sur sa terre natale au décès de son père. A travers le voile du deuil, la figure paternelle s’est imposée pourtant, plus présente que jamais, faisant revivre les souvenirs, mais surtout, donnant au fils l’occasion d’un ultime échange qui libère la colère et le désenchantement face à un pays qui n’a pas rempli ses promesses – pire, les a trahies.

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Le bruissement des feuilles

 

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Dépaysement total avec Le bruissement des feuilles de Karen Viggers, qui emmène ses lecteurs en Tasmanie. 

C’est sur cette île australienne située au sud de Melbourne que se joue le destin de la jeune Miki, le personnage féminin de son nouveau roman.

Un écrin de nature qui abrite en son sein des arbres plusieurs fois centenaires et des espèces animales rares voire uniques, à l’image de ce diable de Tasmanie qui va revenir dans l’histoire…

Après avoir échappé à l’incendie de la ferme familiale, Miki et son frère aîné Kurt s’installent en ville où ils ouvrent un fast food qui voit défiler les habitants des alentours. Chrétiens fondamentalistes, le frère et la soeur vivent en communiquant le moins possible avec le monde extérieur – pire, Kurt coupe sa soeur du monde en lui interdisant toute forme de sortie à l’exception d’une balade en forêt hebdomadaire ensemble. 

Miki vit ce moment de brève liberté dans une communion intense avec la nature, sensible à ces grands arbres dont elle absorbe viscéralement la vie comme une sève qui la galvanise.

Cible des industriels qui utilisent son bois, la forêt pourtant est menacée chaque jour davantage par les bûcherons qui se rapprochent inéluctablement avec leurs machines pour dévaster ces territoires arborés.

Malgré la surveillance étroite de son frère, Miki se lie d’amitié avec Léon, un jeune garde forestier qui vient d’arriver, en sauvant ensemble des diables de Tasmanie voués à une mort certaine. 

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Léonard de Vinci

 

IMG_0161Le 2 mai 2019 marquera le 500ème anniversaire de la mort de Léonard de Vinci.

2019 sera donc une année de commémoration du maître italien, inaugurée avec l’ouverture aujourd’hui 15 avril d’une première exposition à Turin « Léonard de Vinci: dessiner le futur ». 

Une exposition exceptionnelle aura également lieu en France, au musée du Louvre, à partir d’octobre 2019, mais elle est menacée ces derniers temps par une remise en question par le gouvernement italien des accords de prêts entre la France et l’Italie. 

Le Louvre, pourtant, avait décalé la date de son exposition afin de permettre à l’Italie d’honorer en premier son génie de la Renaissance – qui avait choisi de fuir son pays natal qui ne lui accordait que peu de reconnaissance…

Ce 500ème anniversaire, c’est donc l’occasion de sortir enfin de ma pile de livres à lire cette biographie écrite par Sophie Chauveau, achetée il y a deux ans au Clos-Lucé, dernière demeure du génie. Une biographie parmi des centaines évidemment, car Leonard de Vinci n’en finit pas de fasciner.

Vinci reste le personnage le plus complexe et le plus controversé. Pas un demi-siècle ne s’écoule sans une nouvelle révision de sa vie, sinon de ses oeuvres dont l’attribution évolue radicalement selon les époques.

Léonard de Vinci est une légende, à laquelle il a contribué en brouillant les pistes et en s’imposant parmi les personnages les plus complexes et les plus controversés.

Difficile parmi toutes ces centaines de biographies de démêler le vrai du faux – Sophie Chauveau explique qu’elle a choisi de s’en tenir aux certitudes et aux dates avérées, et pour le reste, elle a fait le tri parmi les informations qui se recoupent au moins trois fois dans l’impressionnante documentation qu’elle a étudiée pour son livre.

La biographie est construite chronologiquement, en courtes parties. Tout en gardant un fil conducteur, cela donne un ouvrage didactique aisé à suivre, où la narration au présent se mêle au conditionnel. Très vite, l’écrivaine nous brosse un portrait de l’artiste qui confère au récit une réelle présence:

Son physique défie tous les éloges. Vasari, même Vasari n’ose le détailler tant il est hors du commun. D’autres parlent de ses contours angéliques, de ses yeux clairs, bleus ou verts, personne ne tranche, de ses cheveux blonds ou roux, on opte pour le blond vénitien. Une carnation claire, un grain de peau serré, magnifique. Un corps d’éphèbe élancé. Et, chose remarquable à l’époque, une taille gigantesque. Il dépasse le mètre quatre-vingt dix. Quant à sa voix, elle serait terriblement haute. Suraigüe même. Et il en jouerait comme d’un instrument magistralement travaillé. Sa gentillesse est légendaire, son humour fait florès. Sociable et bon camarade, il se taille dans la confrérie des peintres, artistes, artisans – ainsi sont classés les Florentins – une solide réputation de bon vivant.

Elle lève les tabous autour de la sacralité du personnage, dont la sexualité a toujours interrogé, mais que la pudibonderie a préféré pendant cinq siècles dire chaste, abstinent, même impuissant. Cinq siècles pour oser écrire dans les biographies le secret de polichinelle qui pourtant n’avait rien d’un secret pour ses contemporains: son homosexualité.

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Bookstagram: cash ou pas cash?

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Récemment, @lollilolette lançait sur Instagram un débat très intéressant au sujet des livres qui passent par vagues sur beaucoup de comptes. Il était nécessaire d’ouvrir cette discussion, et je l’en remercie.

Aujourd’hui je m’interroge sur un autre phénomène: la rémunération des bookstagrameurs.

Vous, qui suivez avec attention nos chroniques,  les liriez-vous du même oeil critique si nous étions rémunérés pour les faire – mieux, si nous réclamions une rémunération en échange de bons mots?

Notre petite communauté, animée par une bienveillance très enviable, a développé une formidable énergie autour de notre passion commune. Oui, nous sommes de grands amoureux des livres, du contenant, du contenu. Une couverture nous fait saliver comme un Paris-Brest en met d’autres en appétit. Un livre est une promesse de quelques heures ou quelques jours de bonheur, et souvent, le moment de relâche indispensable dans nos vies professionnelles et familiales bien chargées. En ce qui me concerne, lire, écrire, partager sur mon fil est devenu un véritable sas de décompression, qui m’a permis de pallier les vicissitudes d’une vie bien chargée – et m’a fait prendre la distance nécessaire dans des moments difficiles de ma vie professionnelle. 

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Cassandra Darke

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La première fois que j’ai ouvert un livre de Posy Simmonds, j’ai eu ce sentiment très grisant de déflorer un univers qui m’était totalement inconnu.

 En ce début des années 2000, je crois que le roman graphique ne s’appelait pas encore roman graphique, ou alors c’était quelque chose encore de confidentiel. 

Avec Gemma Bovery (dont les droits n’avaient pas encore étaient rachetés pour être transformé en un film pathétique), cet univers de la BD, au sens large, qui me semblait très masculin, tout d’un coup s’affichait ouvertement féminin avec sa couverture, son format qui sortait des normes et surtout sa maquette qui mélangeait les genres, à la fois la rigueur éditorialiste et la fantaisie d’un affranchissement des codes du journal illustré. 

Bref, Gemma Bovery fut une révélation, et moi qui rêvais depuis toujours d’illustration, j’ai su que j’avais raté ma vocation: j’aurais voulu être Posy Simmonds!

Au compte-goutte (car ses livres sont au préalables publiés sous forme de feuilleton dans The Guardian), d’autres livres sont arrivés: Tamara Drewe (devenu également un film) et entre deux Literary Life, qui vise un public moins large.

Onze ans après Tamara Drew, Posy Simmonds revient enfin avec une nouvelle pépite, Cassandra Darke.

Nous sommes loin des sexy et vénéneuses Gemma et Tamara. Lire la suite

Edmonde

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C’est son image un brin austère, cheveux tirés en un gros chignon, clips aux oreilles, tailleur Chanel et lavallière, que les plus de trente ans ont probablement encore en mémoire, un physique entre celui de Simone Veil et celui de Simone de Beauvoir. 

Mais un prénom bien à elle, et une personnalité qui lui fait appartenir à ce clan des plus grandes dames françaises du vingtième siècle: Edmonde Charles-Roux.

Que sait-on encore sur elle sans sonder internet? Ecrivaine et journaliste, épouse de Gaston Defferre, oui.

 Pour le reste, on pâlit devant l’immensité de cette carrière que Wikipédia fait défiler sous nos yeux, auréolée de prix (Goncourt 1966 pour Oublier Palerme) et de décorations (Croix de Guerre, Commandeur de la Légion d’honneur,…).

La première partie de sa biographie laisse une large part à celle qui fut une femme engagée dans la seconde guerre mondiale.

Et c’est justement à celle-ci que Dominique de Saint-Pern consacre son dernier roman, Edmonde

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Baronne Blixen

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Impossible de quitter cette période marquée par Karen Blixen, depuis mon voyage à Copenhague, sans relire le formidable Baronne Blixen de Dominique de Saint-Pern.

Dans ce roman biographique paru en 2015 après quatre années d’un intense travail de documentation, de rencontres et d’écriture, la journaliste ressuscite l’écrivaine danoise à travers les souvenirs de celle qui fut pendant pendant deux décennies sa secrétaire, Clara Svendsen.

Le roman s’ouvre sur une rencontre, au Kenya: Meryl Streep, alors en plein tournage d’Out of Africa, a fait venir auprès d’elle Clara Svendsen, afin qu’elle lui raconte « sa » Karen Blixen. L’actrice souhaite comprendre au plus près celle dont elle interprète le rôle dans le film – Meryl Streep incarnera si bien l’écrivaine qu’elle deviendra aux yeux de tous la seule Karen Blixen imaginable.

Pourtant, très vite, l’actrice hollywoodienne s’efface au profit de cette femme beaucoup plus ambiguë que ne le laissait croire son image africaine: Dominique de Saint-Pern lui consacre la première moitié de son roman, faisant revivre la légende de cette reine africaine, maîtresse d’un vaste domaine au pied du mont Ngong et amante d’un fougueux aristocrate anglais magnifié par Robert Redford, qui la laissa tomber pour l’aventurière Beryl Markham avant de se tuer dans le crash de son avion, Denys Fitch Hatton. 

La suite, nous la connaissons: elle n’a pas réussi à sauver son domaine qui bientôt se retrouvera aux mains des prometteurs, et Karen Blixen est contrainte de retourner vivre au Danemark, dans la maison de son enfance à Rungstedlund. 

Ruinée, malade (la tabes dorsalis ou syphilis de la moelle épinière, loin d’être vaincue par un traitement de cheval des années plus tôt va laminer sa santé), que lui reste-t-il? 

A quarante-six ans, Karen Blixen est encouragée par son frère Thomas et se lance dans un travail d’écriture qui va la consacrer auteur sous un pseudonyme: Isak Dinesen. Elle travestit son nom, comme elle travestit son image sous l’objectif de la photographe Rie Nissen plus que jamais joueuse et ambiguë. Elle tire les ficelles d’un jeu qu’elle mènera jusqu’au bout, éternelle manipulatrice.

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Voyage et lecture: Copenhague

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Règle de voyage numéro 1: lire local!

Saison à Copenhague commence comme un conte. Normal, cette nouvelle est extraite des Nouveaux contes d’hiver, écrits par Karen Blixen.
Hiver 1870, la saison des mondanités et des bals a débuté, tout le gratin aristocrate danois se retrouve à Copenhague pour ces festivités.
Ib Angel y a retrouvé sa cousine Adélaïde, dont il est amoureux depuis sa plus tendre enfance. Une histoire impossible – il va bientôt s’engager pour combattre auprès de l’armée française… Le démarrage de la nouvelle m’a semblé bien compliqué et ennuyeux – laborieux. On met du temps pour arriver au cœur du sujet, découvrir nos jeunes protagonistes. À partir de ce moment, la nouvelle prend des allures de littérature russe (ou du moins, elle avait la saveur de mes anciens souvenirs), et c’est là qu’émerge sa beauté et la tristesse de cet amour impossible. J’ai aimé, brièvement, suivre les pas d’Ib dans mon quartier chouchou de Christianshavn.

Une lecture rapide mais néanmoins assez décevante pour ce démarrage avec Karen Blixen !

Titre: Saison à Copenhague

Auteur: Karen Blixen

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