Conversations entre amis

Conversations entre amis Sally Rooney

Frances et Bobbi se sont aimées, mais elles ne sont plus ensemble.

Melissa et Nick sont mariés, mais s’aiment-ils encore?

Les deux premières ont la vingtaine, sont étudiantes à Trinity College, à Dublin – Bobbi est charismatique, a de l’assurance à revendre et son allure attire tous les regards. Frances est plus réservée, mais elle n’en est pas moins intéressante – ensemble, elles se produisent de temps en temps sur scène à travers des lectures des poèmes de Frances. 

C’est lors d’une de ces performances qu’elles rencontrent Melissa, écrivaine et photographe qui s’entiche d’elles, et les fait entrer dans la vie qu’elle partage avec Nick, un beau et ténébreux acteur.

Leur couple glamour et leur maison si chic séduisent les deux étudiantes. 

Le charme de Melissa agit sur Bobbi, mais c’est entre Nick et Frances que tout va se jouer. Ils entament en secret une liaison charnelle – Frances découvre le sexe avec un homme et y prend plaisir, mais des sentiments forts et déstabilisants naissent aussi entre eux tandis que Nick se révèle douloureusement torturé. Melissa et Bobbi, touts les deux extraverties, dominantes et manipulatrices, sauront-elles surmonter la trahison de cette relation si elles viennent à l’apprendre?

Quitte à vous décevoir, il ne s’agit pas d’une histoire d’amour mièvre où l’on va observer pendant des pages et des pages nos deux protagonistes s’asticoter dans le délice interdit de l’extra-conjugalité. Si le roman s’appelle «Conversations entre amis », ce n’est pas pour rien.

Frances est la narratrice de l’histoire. Elle observe, décortique, et promène sur les évènements qui se déroulent un regard incroyablement lucide, et place son lecteur au coeur de ce qui est en train de se jouer. La moindre anecdote qui ailleurs serait insignifiante prend une ampleur à la fois romanesque et intellectuelle.

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Milkman

Milkman Anna Burns

Il n’y a pas de noms, ni de lieux dans cette histoire.

On sait qu’elle se situe entre le pays « de l’autre côté de l’eau » et le pays « de l’autre côté de la frontière ».

Mais elle pourrait se passer n’importe où, elle pourrait être imaginaire, dystopique. 

Et c’est peut-être ce qui la rend aussi déconcertante, aussi profondément universelle et touchante.

Cette histoire, c’est la fille qui lit en marchant, qui nous la raconte.

La fille qui marche et ne s’arrête jamais de penser. Elle est toujours aux aguets, toujours sollicitée, dans ce pays où on doit à tout moment se méfier de l’autre, des espions, des mouchards. Des tirs et des bombes.

La fille qui marche n’a pas de prénom, tout juste sait-on qu’elle est la « soeur du milieu ». Personne n’a de nom, donc, elle n’en donnera aucun – a-t-elle trop peur de les prononcer? Font-ils partie de la liste des noms interdits qui évoquent trop « l’autre pays », « l’autre religion »?

Anna Burns, l’auteure, est irlandaise, et « Milkman » s’inscrit dans les années 70 du confit nord-irlandais. Tout prend sens.

Cette fille qui marche a dix-huit ans, elle travaille, court, lit beaucoup de romans du 19ème siècle, va a ses cours de français le soir, s’occupe de ses trois plus jeunes soeurs, s’interroge sur sa relation amoureuse avec peut-être-petit-ami, on la devine jolie car elle attire les regards des hommes, celui de premier-beau-frère notamment. C’est lui qui a lancé la rumeur de sa liaison avec le Laitier, et que depuis tout le monde se méfie d’elle.
Pourtant, du Laitier, elle n’en a que faire, elle aimerait l’ignorer, et mais il la harcèle et sait toujours où la trouver.

Le Laitier n’est pas vraiment laitier, c’est un de ces hommes que chacun respecte, de ce côté, un paramilitaire, un de ces renonçants à l’état « que l’on considérait comme les gentils, les héros, les hommes d’honneur, les intrépides guerriers légendaires, surpassés en nombre, risquant leurs vie, défendant nos droits, façon guérilla, envers et contre tout ».

Et depuis que cet homme marié et bien plus âgé qu’elle essaie d’entrer dans sa vie, tout devient plus compliqué. Car évidemment, tout le monde est persuadé que la rumeur est vraie. La fille qui lit en marchant dérange la communauté. Mais que faire contre la rumeur à laquelle même votre mère croit, et contre un homme qui a le pouvoir de vie sur les autres et sur ceux qu’on aime?

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Il n’est pire aveugle

John Boyne Il n'est pire aveugle Lattès

« Si je ne peux voir le bien chez chacun et espérer que la souffrance que nous partageons tous cessera un jour, alors quel genre de prêtre suis-je? Quel genre d’homme? » s’interroge le père Odran Yates lorsque son monde s’effondre.

L’Irlande est un pays meurtri, les plaies qu’y a creusées l’Eglise catholique sont béantes. Les irlandais affichent une haine féroce envers les prêtres qui étaient naguère si respectés.

Les scandales d’abus sexuels sur les enfants ont éclaté dans tout le pays, après avoir été couverts pendant des décennies. 

Odran Yates n’a rien vu. Ou peut-être n’a-t-il rien voulu voir?

Il fait partie de ces nombreux fils envoyés au séminaire, parce qu’ils étaient les derniers de la fratrie ou parce que leurs mères avaient décrété qu’ils avaient la vocation.

C’était un temps où les femmes étaient entièrement dévouées à l’Eglise, qui n’affichait pourtant que mépris et sexisme à leur égard.

C’était un temps où les prêtres jouaient tous les rôles dans la communauté, et dans la famille: conseiller conjugal, conseiller éducatif… au moindre problème, c’est le tout-puissant prêtre de la paroisse qu’on appelait pour résoudre les conflits, débarrasser les esprits des pensées impures et pour remettre les enfants sur le droit chemin.

La mère d’Odran Yates en était donc certaine, de la vocation de son fils. Lui-même si convaincu qu’il n’a pas eu le sentiment de renoncer à sa vie d’homme lorsqu’il a tracé son parcours jusqu’à son ordination.

J’étais indubitablement croyant. Je croyais en Dieu, en l’Eglise, au pouvoir du christianisme de promouvoir un monde meilleur. Je croyais que la prêtrise était une vocation noble, pratiquée par des hommes qui voulaient répandre la bienveillance et la charité. Je croyais que le Seigneur m’avait choisi pour une raison précise. Je n’avais pas besoin de chercher cette foi, elle faisait tout simplement partie de moi. Et je pensais que ça ne changerait jamais 
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Hamnet

Maggie O’Farrell n’a cessé de me toucher depuis son premier roman – sa façon d’écrire, qui dit si bien l’intime, si intense et délicate, est une des plus belles que je connaisse.

Hamnet amorce un nouveau virage pour l’écrivaine irlandaise: le roman historique. Ne partez pas!! Je sais qu’il y en a parmi vous que ce genre littéraire fait fuir. Mais n’ayez pas peur, laissez-vous porter par la beauté universelle de son récit: elle nous emmène, nous tient la main, tandis qu’avec elle nous entrons chez le dramaturge le plus célèbre de tous les temps… que jamais Maggie O’Farrell ne nommera dans ce roman, comme pour le reléguer au rôle des figurants de son théâtre. 

Hamnet, c’est avant tout l’histoire déchirante d’une femme et d’un enfant, d’une mère et de son fils. 

Enceinte de trois mois, Agnes épouse le futur dramaturge alors qu’il n’est qu’un petit précepteur de latin, contre l’avis des familles respectives, Que le futur papa n’ai que dix-huit ans n’est pas le seul problème: Agnes, plus âgée, effraie les gens de la petite ville de Stratford par les pouvoirs sorciers qu’on lui prête: Agnes connaît le mystère de la forêt où elle fait voler sa crécerelle, elle sait guider les abeilles vers la ruche, possède le secret des plantes, elle a le don pour guérir. Agnes guérit tous ceux qui se présentent chez elle, broie les pétales, les racines, la rhubarbe séchée, la cannelle dans le mortier, prépare les décoctions. 

Désespérément, ce sont ces gestes qu’elle répète pour sauver, un jour d’été de 1596, sa petite Judith;  c’est avec ce même désespoir qu’Hamnet, le jumeau de Judith, est parti à la recherche de sa mère quelques heures plus tôt, alors que sa soeur, la moitié de son être, s’est écroulée sous le poids de la fièvre bubonique. Contre toute attente, c’est Hamnet qui va mourir, alors qu’il n’est qu’un jeune garçon de onze ans.

Une tâche reste donc à accomplir, et Agnes s’en chargera seule.
Elle attend le soir, que tout le monde ait quitté les lieux que le plus gros de son entourage soit couché.
L’eau sera pour sa main droite, avec quelques gouttes d’huile versée dedans au préalable. L’huile résistera, refusera de se mêler à l’eau, formera à sa surface de petits ronds dorés. Elle trempera et essorera le linge dedans.
Elle commence par le visage, par la partie supérieure du corps. Hamnet a un grand front, et ses cheveux sont implantés bas. Depuis quelque temps, il s’était mis à les mouiller, le matin, afin de les aplatir, en vain. Agnes les mouille, mais même dans la mort, ses cheveux n’obéissent pas. Tu vois, lui dit-elle, tu ne peux pas changer ce qui t’a été donné, tu ne peux pas altérer ce que la vie t’a attribué.
Il ne répond pas. 
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Le sixième ciel

LP Hartley Le sixième ciel La table ronde

Décidément, entre la saga des Cazalet et la trilogie d’Eustache et Hilda, les éditions de la Table Ronde nous gâtent énormément avec ces délicieuses ré-éditions vintage.

Après avoir quitté Eustache et Hilda enfants, dans La crevette et l’anémone, nous les retrouvons grâce à une fabuleuse ellipse temporelle une quinzaine d’années plus tard.

Hilda n’a pas failli à ce qu’on avait pu imaginer: devenue une jeune femme émancipée et sûre d’elle, elle dirige à 27 ans une clinique pour enfants handicapés.

Eustache est étudiant à Oxford – mobilisé pendant les quatre années de guerre, il a échappé aux combats grâce à l’intervention de Hilda qui continue de le protéger comme lorsqu’il était enfant.

Leur père est mort, ils sont maintenant orphelins – et Barbara leur petite soeur vit encore avec leur tante Sarah. Mais bien plus délurée que ses aînés, elle ne va pas tarder à prendre son envol… en se mariant.

Hilda, séduisante et sûre d’elle, ne semble pas entrevoir la nécessité de nouer une relation amoureuse. Pourtant, elle n’est pas sans susciter l’intérêt des hommes, à l’instar de celui de Stephen Hilliard, un ami d’Eustache.

Eustache, toujours aussi gentil naïf et d’une « nature scrupuleusement obéissante », s’épanouit dans ses amitiés masculines et sa vie estudiantine, et se complaît dans sa fragile santé. Il reste un jeune homme qui manque de confiance en lui – l’héritage de la vieille Miss Forthergill, reçu alors qu’il n’était qu’un enfant, ne l’a pas engagé à être un jeune homme combattif et ambitieux.

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Zoomania

Zoomania Abby Gens Actes Sud

Une tornade apocalyptique, quatre orphelins: voici le point de départ de cette histoire menée tambour battant par une auteure prodigieuse dont Zoomania est le deuxième roman (je n’ai pas lu le premier, Farallon Islands, mais je vous avoue que maintenant j’ai vraiment envie de m’y frotter).

Les enfants McCloud ont tout perdu dans la tornade qui a dévasté Mercy, Oklahoma, emportant leur maison, les vaches, les chevaux, et leur père. Réfugiés dans l’abri de la cave, ils ont survécu – mais leur vie dorénavant se résume au mobilhome d’un terrain de camping, dans un extrême dénuement. Darlene et Tucker, les aînés, ont pris en charge les deux benjamines Jane et Cora. Le choc de l’ouragan a été si violent que Cora, âgée de 6 ans à ce moment, a tout oublié de sa vie avant la tornade. Plus de souvenirs de son père, envolés avec lui. Quant à sa mère, cela ne fait aucune différence, elle n’en avait aucun: elle est morte en couches, à la naissance de Cora.

 Seuls, les quatre frères et soeurs se serrent les coudes, jusqu’au jour où Tucker se fâche avec Darlene et disparaît.

Trois ans après la tornade, l’usine de cosmétiques, le principal employeur du coin qui avait miraculeusement résisté, malgré un flot de déchets toxiques déversés dans l’environnement, explose sous l’effet d’une bombe. 

A travers les dégâts causés par la déflagration, les animaux de laboratoire s’échappent, comme libérés par une main vengeresse. 

Peu de temps après, Cora disparaît sans laisser de traces – et malgré les recherches de la police, nulle trace d’elle. Désemparée, Darlene ne veut cesser d’espérer – loin d’imaginer le périple que sa petite soeur est en train de vivre.

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Trésor national

Trésor national Sedef Ecer

Une fois n’est pas coutume, c’est d’abord en vous parlant de son auteure que je vais aborder ce roman.

Je ne connaissais pas Sedef Ecer, et à dire vrai je ne m’étais pas vraiment intéressée à elle en entamant cette lecture. Mais au fil des pages, j’ai eu besoin de savoir qui elle était – le personnage de son roman, une star de l’âge d’or du cinéma turc, avait-elle vraiment existé?

Je suis tombée sur un ancien podcast de France Culture, où j’ai pu l’écouter parler  – et cette voix, ce ton, ce phrasé parfait et élégant, cette presque imperceptible pointe d’accent dans le français lettré, se sont soudain superposés à la voix de la narratrice de Trésor National en même temps que l’histoire personnelle de l’auteure m’offrait un éclairage subtil sur son roman.

Car si aujourd’hui Sefer Ecer est dramaturge, scénariste, metteuse en scène et vit en France (plusieurs points communs avec la narratrice), elle a été une enfant-star du cinéma turc des années 60-70, petite fille idolâtrée par un public à travers une bonne vingtaine de films. 

Qui mieux qu’elle pouvait raconter l’histoire d’une diva du cinéma et les coulisses de l’âge d’or d’Istanbullywood ?

Cette diva, c’est Esra Zaman – avant de mourir, la grande actrice demande à sa fille Hülya de lui écrire une oraison funèbre: gravement malade, elle n’en reste pas moins la star qu’elle a toujours été et prépare le grand show pour son enterrement. La dernière provocation de celle qui fut hissée par l’état au statut de « Trésor National ». 

Hülya, fâchée avec sa mère, entame alors dans l’amertume l’écriture de ce discours et replonge dans ses souvenirs pour croquer le portrait de cette femme qu’elle déteste. Il y a tant de non-dits entre elles deux, qu’elle a préféré la fuir quarante ans plus tôt en venant habiter Paris.

Leur histoire se mêle à l’histoire politique de la Turquie, marquée par quatre coups d’état qui rythmeront la vie d’Esra.

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Journal d’un jeune naturaliste

Journal d'un jeune naturaliste
Dara McAnulty

 Si je n’écrivais pas, si je n’avais pas ce moyen pour trier et filtrer tout ce duveteux, tout ce brouillard, tout ce bruit envahissant qui me submerge en permanence, je crois que j’exploserais. Toutes ces pressions finiraient par m’écraser

Ces mots sont ceux de Dara McAnulty, un jeune irlandais de 14 ans au moment où il rédige ce « Journal d’un jeune naturaliste».

Dara n’est pas un adolescent comme un autre: alors que les collégiens de son âge sont aujourd’hui majoritairement préoccupés par les réseaux sociaux ou les jeux en ligne, Dara consacre tout son temps à la nature. Sensibilisés par ses parents dès leur plus jeune âge à l’environnement, Dara et ses deux frère et soeur ont grandi en osmose avec la nature, leur jardin et la forêt étant leur terrain de jeu favori. 

Observer les abeilles, le cycle de vie des végétaux, récolter feuilles, pierres, coquillages ou plumes les ravit plus que n’importe quelle activité.

Le rythme des saisons et la nature sous toutes ses formes de vie offrent un réconfort profond à Dara.

 Tout dans ce printemps me poussait avec une force tranquille, tout me supplier d’écouter et de comprendre. Le monde devenait mutidimensionnel et, pour la première fois, je le comprenais. J’ai commencé à sentir chaque particule et j’aurais pu en devenir une jusqu’à ce que s’abolisse toute distinction entre moi et l’espace alentour. 

La sensibilité particulière de Dara n’est pas étrangère à ce besoin. Dara, comme ses frère et soeur, est autiste. Chacun a développé des talents extraordinaires, et Dara, lui, a choisi de devenir naturaliste, en s’engageant dans la défense de l’environnement et des espèces animales, et plus particulièrement celle des oiseaux.

A travers ce journal, Dara exprime avec une profonde intelligence ses observations naturalistes, tout en analysant les sentiments qu’il éprouve à l’égard de ce qui l’entoure, et ses difficultés à gérer sa différence, particulièrement en milieu scolaire où Dara subit le harcèlement des autres collégiens. Ce point est particulièrement sensible.

Sa capacité introspective est bouleversante, jamais condescendante.

Les pissenlits me rappellent la façon dont je me ferme à une bonne partie du monde, soit parce voir ou ressentir, ça me fait trop souffrir soit parce que, si je suis disponible, le ridicule s’impose. Le harcèlement. Les insultes grossières visant ma joie intense, visant mon enthousiasme, ma passion. Pendant des années, j’ai gardé tout ça par-devers moi mais maintenant, mes mots s’infiltrent par le monde .

Dara nous rappelle les joies que l’on peut éprouver à l’égard de la nature lorsqu’on laisse sa sensibilité à son écoute. Son bonheur à écouter le chant des oiseaux, le merle du jardin, le premier martinet de la saison, je suis certaine que vous aussi, comme moi, vous avez vécu ce sentiment de privilège.

Aujourd’hui j’avais tellement envie d’entendre le coucou – le besoin des « premières fois » saisonnières est très fort chez moi. La première fois de toutes choses est très particulière .

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Baiser ou faire des films

Baiser ou faire des films
Chris Kraus
Belfnd

Complètement déjanté et addictif, voilà les deux qualificatifs qui me viennent immédiatement à l’esprit pour vous parler de ce roman de Chris Kraus.

L’auteur allemand, dont c’est le second roman publié en France, est une découverte totale pour moi (« La fabrique des salauds » me tentait bien, mais je n’ai pas eu le courage de me frotter à ses presque 900 pages), et quel plaisir jouissif! 

Dans une interview que je suis allée écouter après lecture, Chris Kraus parle de son livre avant tout comme d’une histoire d’amour, et du choix que le narrateur n’arrive pas à faire pour une femme qui pourtant l’attire beaucoup. Le titre original « Sommerfrauen Winterfrauen » (Femmes d’été, Femmes d’hiver) traduit effectivement cette centralisation de l’histoire autour de deux femmes entre lesquelles il doit choisir. 

L’éditeur français a fait le choix de mettre l’accent sur le côté décalé du roman, en choisissant ce merveilleux titre : « Baiser ou faire des films » – quel programme! Et ce choix s’avère totalement judicieux.

De programme, Jonas Rosen n’en a pas vraiment, lorsqu’il s’envole pour New-York en ce mois de septembre 1996. Tout juste sait-il qu’il doit tourner un film qui tourne autour du sexe, mais il n’a aucune idée de la façon dont il va devoir s’y prendre. 

En attendant de commencer le tournage, l’étudiant en cinéma berlinois doit trouver un endroit pour héberger 5 autres étudiants et leur professeur obsédé par le sexe, qui doivent le rejoindre un peu plus tard. Jonas est un grand garçon maladroit, attachant, et fragile depuis qu’il a eu le crâne rafistolé après un accident. Et il n’a absolument aucune idée de la façon dont il va devoir s’y prendre pour gérer toutes ses tâches, et encore moins quel sujet de film il va bien pouvoir trouver, lui qui est un garçon plutôt prude. Tout juste sait-il qu’il ne veut pas tourner un film sur les nazis, alors que justement, à NYC, sa vieille tante Paula (qui n’est pas vraiment sa tante) veut absolument le confronter au passé nazi de sa famille en lui racontant son histoire. 

Comme s’il n’était pas assez préoccupé, Jonas doit en plus supporter Jeremiah Fulton, un professeur de cinéma obèse, fou et terriblement sale qui l’héberge dans un appartement rempli d’immondices et d’animaux de toutes sortes, dans le quartier mal famé d’Alphabet City – qui pourrait croire à le voir aujourd’hui que Fulton a frayé avec la Beat Generation, dont les photos d’époque traînent encore dans son appartement.

C’est peut-être mon destin de tomber sur des héros moribonds des années 1970 en plein New York. Peut-être qu’au lieu de faire un film sur le sexe, je devrais en faire un sur la mort des hippies, tout le contraire des histoires de nazis à la con

Mais l’autre gros problème de Jonas, c’est Nele, une stagiaire compatriote du Goethe Institute qui lui fait très vite tourner la tête – et tandis qu’il fait tout pour lui résister, Mah, sa petite amie restée à Berlin, le persécute sûre et certaine de son infidélité.

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Devenir quelqu’un

Devenir quelqu'un de Willy Vlautin éditions Albin Michel

Willy Vlautin, je l’aime pour son style sans prétention et pour ses personnages sombres qui naissent toujours du mauvais côté: des existences à peine entamées et déjà promises à une vie en marge.

Je les aime, ses héros cabossés, même si l’effroi me saisit toujours à un moment de ma lecture, quand ça bascule pour eux et que ça devient vraiment compliqué – alors qu’on pensait qu’ils avaient déjà atteint le degré ultime d’emmerdements que la vie pouvait leur donner.

Horace Hopper ne faillit pas à la tradition des amochés de la vie de Willy Vlautin: indien par son père, blanc par sa mère, il a été élevé un temps par une grand-mère maternelle un peu portée sur la boisson. Avec son physique, qui dans son Nevada natal le fait souvent passer pour un mexicain, Horace n’a pas eu une adolescence facile, et il a dû apprendre à se battre pour rendre les coups qu’il encaissait. 

Pourtant, Horace a une bonne étoile qui brille au-dessus de sa tête: la famille Reed. Le vieux couple le recueille dans son ranch alors qu’il est encore adolescent. Consciencieux, sérieux, attentif, travailleur, il gagne très vite le coeur des Reed ainsi qu’une place au sein de leur famille. Mais Horace a des rêves plus grands que le ranch et ses 200 moutons: il veut quitter Tonopah, au nord de Las Vegas, pour devenir champion de boxe. Alors il rejoint Tucson, dans l’Arizona, pas loin de la frontière mexicaine – parce que c’est là-bas qu’il veut combattre, en se faisant passer pour le mexicain qu’on croit qu’il est depuis toujours. Il s’appellera Hector Hidalgo – un nom brodé en lettres d’or sur son short de combat en satin rouge.

Horace est courageux, Horace en veut, Horace est un battant – alors la solitude de la grande ville, l’indifférence des gens, il est prêt à les encaisser. Comme il sait encaisser les coups sur un ring. Et si Ruiz, son entraîneur, est un type véreux, il s’en accommodera, il n’a pas le choix, il veut devenir un champion.

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La maison des hollandais

La maison des Hollandais de Anne Patchett, éditions Actes Sud

Il y a presque deux ans, alors que je venais parler ici d’Orange amère, c’est en premier lieu la couverture du roman qui avait inspiré le démarrage de mon billet, tant je la trouvais en symbiose parfaite avec le roman.

Quitte à manquer d’originalité, je vais recommencer exactement de la même façon. Car franchement, comment passer à côté de cette couverture, repérée dans son édition originale à la librairie Galignani quelques mois plus tard, quand elle est une nouvelle fois si représentative du roman?

La jeune fille au charme magnétique sur ce tableau, long cheveux noir, yeux bleus et manteau rouge sur un fond de tapisserie qui évoque un peu un tableau chamarré de Vuillard, s’appelle Maeve Conroy.

Maeve et son petit frère Danny grandissent près de Philadelphie, dans la magnificence d’une immense maison de maître, la maison des Hollandais. Les Hollandais, ce sont les Van Hoebeek, de riches marchands de tabac qui jadis ont fait construire cette demeure. 

Leur portrait, telle une présence spectrale, veille sur les enfants, en même temps que la cuisinière et la gouvernante. Leur mère les a abandonnés, et le père n’est plus qu’une présence froide, un homme qu’ils connaissent à peine. Dans ce refuge suprême, Maeve veille sur son frère comme une louve, et un amour indéfectible lie le frère et la soeur, dont la complicité se trouve plus que jamais renforcée lorsque leur père épouse Andrea, une femme prédatrice qui semble convoiter la maison plus que l’homme. 

Avec grâce et sensibilité, Ann Patchett raconte la famille et les liens subtils qui l’unissent, comme elle avait su si bien le faire dans « Orange amère ». 

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Ce matin-là

Ce matin-là de Gaëlle Josse
Editions Notabilia

Une enquête Cadremploi publiée en 2019 affirmait qu’un cadre sur deux avait été victime d’un burnout. Aux 50% de personnes touchées, il fallait ajouter 36% de sondés qui disaient avoir été partiellement touchés.

Le burnout, ça pourrait être vous, moi. Et c’est Clara. 

Un matin qui succède à des centaines d’autres dans la routine du métro-boulot-dodo, la voiture de Clara la lâche – et son corps suit, Clara se retrouve à terre par KO.

« Au bout du jour, une certitude, une seule, gagne du terrain et s’accroche: aujourd’hui, elle n’ira pas travailler ».

Avec une écriture grave, épurée, à fleur de ligne, dans un rythme modelé sur les émotions, Gaëlle Josse met des mots sur le vide qui saisit Clara après la chute, « ces palpitations, ces insomnies, cette pince qui broie l’estomac, cette gorgée nouée, et tout ce qu’elle n’a pas voulu voir, pas voulu entendre depuis des semaines, depuis des mois ».

Il y a tant de justesse, à décrire ce processus qui détruit, à petit feu. 

Si chacun peut appréhender le mécanisme de la chute, celui que décrit Gaëlle Josse, pourtant, nous saisit par son acuité. 

Le chaud puis le froid que la cheffe (ici surnommée La Carabosse) souffle, le doute qu’elle distille, les injonctions qu’elle multiplie, la pression qu’elle entretient, à toute heure, soirées, week-end et vacances compris…

A la chute succède l’isolement, celui que Clara subit, et provoque, tandis que son monde vole en éclats. 

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La Pâqueline ou les mémoires d’une mère monstrueuse

roman d'Isabelle Duquesnoy, La Pâqueline ou les mémoires d'une mère monstrueuse

A la sortie de L’embaumeur en 2017, sous les lumières tamisées d’un début de soirée au café Zimmer (ah! se rencontrer dans un café était si naturel en ce temps-là), Isabelle Duquesnoy avait confessé que son Embaumeur aurait probablement une suite… chaque personnage du roman vivait déjà indépendamment des autres à travers un vade-mecum que l’auteure avait écrit pour chacun, en amont de son travail. Bref, elle avait déjà là toute la matière à sa future suite.

Mais plutôt que de nous offrir une suite en bonne et due forme des aventures de Victor Renard, Isabelle Duquesnoy a choisi de nous donner des nouvelles de son héros à travers la Pâqueline, son odieuse mère que nous avions détestée pendant 520 pages. Il faut dire que notre pauvre Victor, qui a échappé par on ne sait quel miracle à la guillotine, croupit dans les geôles parisiennes et sa vie y est bien moins foisonnante qu’au fond de son cabinet d’embaumement!

De personnage secondaire, la Pâqueline devient donc figure principale, remontée contre son fils Victor qui, avec sa condamnation, a ruiné sa réputation (qui n’était déjà pas fameuse). 

Toujours aussi sûre d’elle, et persuadée que Victor lui doit sa réussite et donc sa fortune, elle va récupérer son dû en s’installant chez son fils emprisonné, son paon adoré au croupion déplumé sous le bras, bien décidée à se venger de son infâme rejeton. 

Et comme dilapider sa fortune en dépouillant son appartement et en revendant les objets et meubles un par un ne suffit pas, elle décide de re-décorer le logis de Victor en écrivant son histoire sur les murs de chaque pièce…

En partant du postulat que derrière chaque bourreau se cache une victime, on peut imaginer que la vie qui a fait de Pâqueline cette mère toxique et maltraitante, n’a pas été bienveillante avec elle… et c’est en nous emmenant sur les chemins de son enfance sous Louis XV que son histoire va prendre toute sa dimension. Jusqu’à nous faire éprouver de l’affection pour cette marâtre… mais la Pâqueline reste la Pâqueline, et sa nature sans pitié reprend toujours le dessus. Et là, je peux vous garantir que Victor va passer pour un enfant de choeur à côté de sa mère, qui n’est pas seulement sans scrupules mais surtout sans sentiment et (presque) dénuée d’humanité.

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Tout peut s’oublier

Tout peut s'oublier 
Olivier Adam
Flammarion

Tout peut s’oublier – je ne peux qu’abonder dans votre sens, cher Olivier Adam.

Oui, tout peut s’oublier, comme vos derniers romans qui m’avaient déçue.

« Tout peut s’oublier » m’a réconciliée avec vous, m’a redonné le plaisir de vous lire. 

Je vous ai retrouvé, entre St Malo et Kyoto, points d’ancrage de mes voyages littéraires à vos côtés, emportée dans Des vents contraires à bord du Kyoto Limited Express.

Toujours armé de colère, et de mélancolie, fidèle à vous-même, ou plutôt à votre ancien moi, avant que je vous perde de vue dans les rues de Lisbonne la ville silencieuse, puis vous abandonne lors d’Une partie de badminton.

Jun, sans prévenir, est repartie vivre au Japon. Emmenant avec elle Léo, le fils qu’elle a eu avec Nathan. Bien qu’ils vivaient séparés, Nathan n’était pas préparé à cette disparition brutale – qu’est-ce qui a motivé cette décision? Pourquoi n’a-t-il rien vu venir? 

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2020: le bilan

2020, nous t’avons quittée depuis quelques jours, mais nul doute que nous continuerons à parler de toi encore longtemps.

Tu nous auras offert une chose précieuse, le temps. Le temps de se recentrer sur les siens et sur soi, le temps de revoir ses priorités et paradoxalement, dans une période où tout semblait bloqué, de faire des projets.

Tu auras aussi donné à nombre de personnes une envie furieuse de lire, à un moment où acheter spontanément un livre devenait une entreprise compliquée, voire impossible.

Tu auras donné raison aux bibliophiles acheteurs compulsifs, qui auront pu vivre le premier confinement avec des provisions de livres salutaires – on comprenait enfin la finalité d’avoir cumulé autant de bouquins. 

Pendant cette drôle de période, je me suis évadée en lecture vers l’Italie – une échappée formidable aux accents de dolce vita. Et je me suis aussi recentrée sur mon plaisir, qui avait souvent été concurrencé par mon avidité à me précipiter sur les successions de sorties littéraires.

Des chiffres?

Pas de tableau Excel cette année pour répertorier, classer, filtrer mes lectures par genre, par pays, par sexe (nul besoin d’être matheux pour voir que la majorité de mes lectures a été écrite par des femmes!).

Si j’ai bien compté (mais je vous avoue, j’ai la flemme de vérifier) j’ai lu 87 livres en 2020, hors romans graphiques ou BD, soit un peu plus de 7 livres par mois – une moyenne qui se confirme depuis deux ans.

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Ce genre de petites choses

Claire Keegan Ce genre de petites choses Sabine Wespieser Editeur

Il y a une dizaine d’années, à sa sortie, un tout petit livre m’avait littéralement bousculée.

J’y découvrais comment, avec peu de mots et une apparente simplicité narrative, un écrivain pouvait faire passer l’essentiel sans sacrifier à la délicatesse et à la poésie. Le merveilleux titre, « Les trois lumières » (« Foster » en anglais) contenait déjà tout de l’univers de l’irlandaise Claire Keegan, fait de suggestion et d’humilité lumineuse.

Claire Keegan est rare, tant dans son art que dans le rythme de ses publications. Depuis la parution en 2012 de son second recueil de nouvelles « A travers les champs bleus », elle s’était faite silencieuse et pourtant, je repensais souvent à la magie de son écriture. 

C’est donc, en cette fin d’année 2020, une très heureuse nouvelle de la voir revenir sur la scène littéraire, renouant avec le court roman (ou la longue nouvelle, car c’est ce genre, qui capte des petits moments charnière dans les vies, que Claire Keegan semble aimer par-dessus tout). 

Bill Furlong vit à New Ross, une petite ville d’Irlande, auprès de sa femme Eileen et de leur cinq filles. De ses origines, Bill a gardé une modestie exemplaire et une attention généreuse envers les autres. S’il dirige aujourd’hui sa petite société de combustibles, il n’a jamais perdu de vue sa chance d’avoir pu être élevé dans la maison où sa mère, alors jeune domestique de 15 ans, n’a pas été rejetée malgré sa grossesse. 

Les fêtes de fin d’année approchent, et Bill assure les livraisons dans son vieux camion qui mériterait bien d’être remplacé s’il en avait les moyens. 

Quelques jours avant Noël, alors qu’il livre le couvent tenu par des soeurs autoritaires, il découvre une jeune fille terrorisée et frigorifiée qui a passé la nuit enfermée dans la remise à charbon. S’agit-il d’une des ces pensionnaires en uniforme gris qu’il avait surprises à cirer le parquet de la chapelle quelque temps auparavant?

Dans cette Irlande des années 1980, l’église toute puissante gouverne le pays et impose le silence par la terreur qu’elle inspire. Chacun préfère fermer les yeux – certes, il y a bien des rumeurs sur la blanchisserie, et sur ces filles ordinaires qui y accoucheraient, disent certains, de bébés qu’on revendrait en Amérique… mais « de telles choses ne les concernaient pas », comme le dira Eileen à Bill lorsqu’il lui racontera sa rencontre.

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Eureka Street

Eureka Street Robert McLiam Wilson 10/18

Quand on a grandi dans les années 1980, on reste marqué par les images dévastatrices du conflit nord-irlandais qui faisaient régulièrement la une des journaux télévisés. Côté bande son, c’était le « Sunday Bloody Sunday » de U2 qui en incarnait l’horreur glaçante  – mais c’est leur chanson « Where the streets have no name » qui reste la plus évocatrice de Belfast.

Des noms, pourtant, les rues de Belfast en ont. 

Robert McLiam Wilson, dans ce roman de 1996 sur sa ville natale, s’attache à les mettre en lumière, jusque dans le titre.

Eureka Street, c’est l’histoire de deux copains losers sur fond de conflit nord-irlandais. Et c’est ni plus ni moins qu’un chef-d’oeuvre. 

Jake et Chuckie sont amis, l’un est catholique l’autre protestant, mais ils ont en commun d’être de formidables glandeurs dont les divertissements les plus excitants sont leurs soirées de beuverie au pub du coin de la rue. 

Malgré ses gros bras, entretenus par des années de bagarre, Jake est un dur au coeur tendre: depuis que Sarah l’a quitté, il cumule les petits boulots peu gratifiants et traîne une déprime qu’il soigne chaque jour en tombant amoureux de la mauvaise fille.

Chuckie, qui à trente ans vit encore chez sa mère et n’a jamais rien fait de sa vie sauf s’engraisser, décide qu’il doit faire fortune et met en route les plus improbables combines – et plus celles-ci sont invraisemblables, plus elles fonctionnent.

Son propre accent était aussi épais que celui des autres, mais pour Chuckie les habitants de Belfast parlaient comme s’ils avaient la bouche pleine d’allumettes enflammées ou de cigarettes allumées. Il aspirait à l’élégance dans l’élocution.

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Ohio

Ohio Stephen Markley Albin Michel

L’Ohio a été ces derniers jours un des gros enjeux des élections américaines : comprendre cette Amérique moyenne, où tout peut soudain basculer (l’Ohio n’est pas un swing State pour rien) a été une grande motivation pour commencer mon road trip littéraire américain avec ce roman de Stephen Markley, qui a déjà été bien remarqué depuis sa sortie.

C’est dans une petite ville de ce Midwest à la fois industriel et rural, New Canaan, que se concentre l’histoire sombre et effroyable d’une jeunesse écrasée par l’alcool, la drogue, la violence du sexe, anéantie par September 11 et ses conséquences dévastatrices. 

Des années après avoir quitté le lycée, quatre anciens amis de promo se croisent un soir de 2013, Bill Ashcraft et Stacey Moore sont partis depuis longtemps mais reviennent chacun pour des raisons personnelles – un mystérieux paquet à livrer pour l’un, la trace de son ex-petite amie Lisa Han à retrouver pour l’autre. Dan Eaton, vétéran d’Afghanistan, est revenu avec un oeil en moins il y a plusieurs années et ce soir il va recroiser son amour de jeunesse Stacey. Tina Ross, ancienne petite amie du capitaine de l’équipe de football, ne s’est jamais remise de sa rupture avec celui qui lui a pourtant ruiné la vie. Et cette nuit, elle va enfin le retrouver.

C’est un roman très ambitieux, construit en cinq partie – les quatre premières consacrées à chacun des personnages, et la cinquième partie, comme un coup de massue, vers laquelle converge cette drôle de soirée et ces rencontres improbables. 

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Un été de neige et de cendres

livre Un été de neige et de cendres

Avril 1815 – le mont Tambora, situé sur l’île de Sumbawa en Indonésie, entre en éruption. 

Plus puissante que l’explosion réunie des bombes A  lâchées sur Hiroshima et Nagasaki, ses répercussions sont inouïes : l’île est dévastée, quasiment toute sa population est décimée, et le monde entier va subir sans le savoir les conséquences climatiques de l’éruption des mois plus tard.

Pouvons-nous imaginer un été sans été, un froid glaçant qui se jette sur l’Europe, tandis que la neige et la glace prennent en étau la côte Est des Etats-Unis?

En cet été 1816, le monde entier vient à peine d’apprendre cette éruption dans les journaux – comment imaginer alors le lien de l’un à l’autre? 

On observe bien de drôles de taches sur le soleil, mais on est bien plus prompt à penser qu’il s’agit de l’oeuvre du diable.

Les ravages sur les récoltes sont terribles et la famine abat son fléau sur une population déjà fort malmenée par les injustices sociales et les récentes guerres napoléoniennes.

C’est à travers le destin de plusieurs personnages que Guinevere Glasfurd, auteure du remarquable « Les mots entre mes mains » paru  en 2016, relate cet incroyable fait historique qui ferait passer l’éruption de l’Eyjafjallajökull en 2010 pour un pétard mouillé.

Aux destinées parallèles de ces inconnus que sont la jeune Sarah Hobbs qui se bat au quotidien pour essayer de gagner un penny pour survivre, le soldat Hope Peter de retour en Angleterre où il espère retrouver un foyer après dix ans de guerre, mais aussi Charles Whitlock un petit prédicateur du Vermont qui essaie de convaincre les paysans de la bonne parole de Dieu, ce sont aussi les histoires de deux personnalités artistiques et littéraires qui éclairent le récit par l’impulsion que va donner à leur travail ce sombre été: le peintre paysagiste John Constable qui essaie d’émerger parmi les peintres plus connus de la Royal Academy, et Mary Shelley, qui commencera cet été-là la rédaction du roman qui la rendra célèbre: Frankenstein.

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A rude épreuve

A rude épreuve Elizabeth Jane Howard éditions La Table Ronde

C’est comme une lettre qu’on attend depuis longtemps et qu’on a enfin entre les mains: on n’ose plus l’ouvrir, de peur de gâcher par la précipitation les longs moments d’une languide impatience dans laquelle on se plaisait bien, finalement.

Je l’ai regardé souvent avant de l’ouvrir, l’oeil s’attardant sur (une nouvelle fois) la beauté de la couverture qui plante le décor: le vert du Sussex, la mer, la présence féminine incontournable du roman. Et dans le ciel, inquiétant, un bombardier noir.

Nous avions quitté la famille Cazalet en 1938, alors qu’une nouvelle guerre semblait inéluctable.

Lorsque nous les retrouvons réunis et abasourdis autour de la TSF de Home Place en ce mois de septembre 1939, l’entrée en guerre est devenue une réalité. 

La vie se réorganise dans le Sussex, chez le Brig et la Duche, où s’installent malgré elles les belles-filles qui auraient préféré rester à Londres, leurs filles et leurs plus jeunes enfants. 

Hugh rentre à Londres gérer l’entreprise familiale, tandis qu’Edward et Ruppert s’engagent dans cette nouvelle guerre…

Le pire était arrivé, et ils faisaient presque comme si de rien n’était. Voilà comment se comportait sa famille en temps de crise 

Rien ne semble pouvoir ébranler la vie des Cazalet, qui continuent à vaquer à des occupations adaptées aux circonstances: rapatrier chez eux l’institution de charité dans laquelle ils sont investis, occulter les nombreuses fenêtres des cottages pour le black-out, acheter des vêtements assez grands et des métrages de tissus, prévoir les repas en dépit des rationnements qui s’installent – tandis que le soir, dans le crépitement des bûches, on joue des sonates de Mozart dans le cliquètement des aiguilles à tricoter.

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La collection disparue

« Un artiste laisse une oeuvre et se survit à travers elle. Mais un collectionneur? Que reste-il de Jules Strauss? »

Jules Strauss est l’arrière-grand-père de Pauline Baer de Pérignon. De son aïeul, elle sait peu de choses, sinon qu’il était un riche collectionneur de tableaux impressionnistes, décédé à plus de 80 ans en 1943. Comment la famille Strauss, juive et fortunée, a-t-elle pu traverser la guerre sans visiblement être persécutée par les nazis?

Par le biais d’un cousin, Pauline hérite d’une liste de chefs-d’oeuvre qui pourraient avoir été volés pendant la guerre…

Renoir, Sisley, Degas, Courbet, Tiepolo, Monet,… cette liste griffonnée va emmener Pauline Baer dans l’histoire inconnue de sa famille, et surtout dans les archives des musées pour essayer de comprendre comment les tableaux prétendument vendus en 1932 par Jules Strauss auraient pu être volés par les nazis dix ans plus tard.

Commence alors pour Pauline Baer une extraordinaire enquête pour tenter de reconstituer son « musée imaginaire » et retrouver la collection disparue de Jules Strauss.

Sur son chemin, elle croise une chercheuse exceptionnelle qui lui donnera les meilleurs conseils et l’accès à des archives pour avancer, mais aussi un ami de la famille, Patrick Modiano – détenteur sans le savoir d’une clé qui donnera un vrai tournant aux recherches de Pauline.

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Toute l’histoire de la peinture en moins de deux heures

Parmi mes lectures, l’art revient souvent – j’aime explorer la peinture et les courants artistiques à travers des biographies d’artistes et des romans. Une façon de compenser un peu ma frustration de ne pas avoir étudié l’histoire de l’art, en quelque sorte.

Pour les mêmes raisons, j’adore me nourrir d’expositions et de musées, et encore plus écouter des conférenciers passionnés me parler d’art.

Aussi, lorsque j’ai appris il y a quelques mois qu’Hector Obalk donnait un spectacle sur l’histoire de la peinture, j’ai immédiatement réservé des places.

Flashback: il y a des années de cela, Hector Obalk tenait une chronique d’art dans le Elle. C’était une des premières pages que je lisais, chaque semaine. Par un détail sur un tableau, il avait cette capacité à nous transporter dans l’oeuvre en nous donnant le sentiment de toucher de notre doigt inculte l’expertise de l’artiste.

A travers cette courte chronique hebdomadaire pointaient déjà le piquant et la saveur que l’on trouverait dans Grand Art, programme dans lequel Hector Obalk aimait se mettre en scène, pitre érudit au service de l’art.

Le public, Hector Obalk l’aime. Ou peut-être aime-t-il juste avoir un public.

En tous les cas ça fonctionne, ça fusionne.

Donc dimanche dernier, après des reports liés à vous savez quoi depuis le mois de mars, Hector Obalk donnait enfin une nouvelle représentation de « Toute l’histoire de la peinture en deux heures » au Théâtre de l’Atelier.

Sur scène, derrière lui, une mosaïque de 4000 tableaux. Zoom avant, zoom arrière, allers retours opérés par un technicien que le maestro téléguidait depuis la scène, tandis qu’il faisait jouer tantôt un violoncelliste, tantôt une violoniste au rythme de ses fougueuses interprétations picturales.

4000 tableaux pour couvrir allegretto deux heures de représentation. Soit huit siècles de peinture! Fastoche.

Vous êtes partants vous aussi? Alors suivez-vous moi dans ce tourbillon artistique.

Démarrage sous les ors du 14ème siècle, ces tableaux touts dorés qu’on passe vite dans les musées. Giotto et son St François d’Assise prêchant aux oiseaux – un peu de moquerie (oh les mains toutes petites de St François, l’anatomie n’était pas encore le point fort des peintres) pour cacher l’émotion que suscitent éparpillés par petits bouts façon puzzle (vous avez forcément la référence) les détails du tableau.

1420, Obalk démontre avec Fra Angelico que le savoir-faire des peintres croît – dans la prédelle du Couronnement de la vierge c’est un schéma narratif façon BD qui se met en place, et la passion d’Obalk qui accroche nos regards sur les détails.

C’est fantastique, et de l’orchestre aux balcons en passant par la corbeille, nous sommes tous extatiques, en même temps que ça rit derrière nos masques Deux tableaux, une demi-heure, reste une heure trente, 3898 tableaux – il va forcément y arriver.

La grande histoire de la peinture avance. On quitte les perspectives en boîtes à chaussures de Fra Angelico, on va vers le Nord chez les flamants, meilleurs mais pas en tout, mais en textures sûrement: démonstration par A + B avec Van Eyck et son tableau des époux Amolfini. Obalk nous ramène toujours aux proportions réelles du tableau (tout petit) pour nous exposer la perfection du détail, et ce qui fait la beauté absolue du tableau, le détail qui change tout: non pas les verroteries à gauche d’un sublime miroir qui nous montre la face cachée du tableau, mais à son sens cette paire de socques abandonnées au sol, sales de boue tranchant dans la richesse du décor.

Nous n’en sommes qu’aux alentours de 1450/60 et repartons en Italie. Les italiens ont progressé! Atmosphérisation du tableau, brillance, l’air s’est engouffré et nourrit l’espace. Bond en 1500/1520, et Raphaël avec son style plus précis, et sa petite dose d’érotisme.

Quelle heure est-il? Midi? (oui, le spectacle était en matinée) Une heure a déjà passé, mais la Renaissance, siècle des progrès techniques, se profile soudain. Jusqu’ici, l’histoire de l’art était l’histoire d’un progrès artistique, où tout était à inventer. Avec Michel-Ange, et surtout avec La Déposition de Pontormo, Obalk se prête à une démonstration burlesque sur le maniérisme et son inventivité anatomique. Comment ne pas voir dans ses contorsions une belle imitation des poses improbables des « selfistes » d’Instagram? 

Fort de l’hilarité de la salle, le critique d’art nous entraîne vers le maniérisme flamant, et nous montre comment de simples pommes toutes boursouflées représentent toute la caractéristique de Gossaert – de fruits en fleurs, c’est au tour d’Arcimboldo (était-ce vraiment nécessaire de perdre de si précieuses minutes avec lui?).

Retour au sérieux avec le Caravage et son sens de la composition, le naturel de sa géométrie qui fait abdiquer le maniérisme. Dans son sillage, de La Tour, et surtout Velasquez avec son art de la suggestion. Nous ouvrons les yeux face au génie, surtout lorsqu’il est mis à côté d’un copiste qui a photoshopé et atomisé l’essence même de son art.

Rembrandt arrive, l’heure tourne. 12h30 et nous quittons le siècle d’or pour le 18ème et les mièvreries de Fragonard – Obalk nous parle de boue touillée avec le pinceau qui n’empêche pas la lumière de passer. Et c’est exactement ça, lorsque « Renaud entre dans la forêt enchantée ».

Violon et violoncelle poursuivent leurs intermèdes.

Combien de temps nous reste-il pour aller jusqu’au 20ème siècle? Si peu. 

Nous courons vers la deuxième moitié du 19ème, et ce grand chamboulement artistique qui ouvre une fenêtre sur l’art moderne avec une expression artistique plus directe. Ils sont deux, en presque fin de course. Monet, et Cézanne au bord de l’abstraction, avec cette texture particulière sur laquelle Obalk met ces mots picturalement parfaits qui soudain m’éclairent: une texture « sèche et calcaire ».

Encore combien de minutes? Cinq peut-être?

Klein tombe comme un couperet. La rupture, la fin de la transmission.

Quel est l’intérêt de l’art contemporain? Obalk provoque en n’accordant que dédain à Basquiat, mais clôture avec une tendresse admirative pour François Boisrond, qui à ses yeux semble avoir retenu les leçons de la grande histoire de l’art.

Bonne nouvelle pour ceux que cela intéresserait, Hector Obalk donne une autre version de ce spectacle à l’Olympia

Toute l’histoire de la peinture en moins de deux heures

Spectacle de Hector Obalk

De sang et d’encre

De sang et d'encre Rachel Kadish Cherche Midi

Rachel Kadish. Son nom évoque une prière juive, comme un préambule liturgique à ce roman remarquable qui questionne la place de la femme au sein de sa communauté religieuse, mais aussi par-delà le vaste monde de la connaissance.

A Londres, en novembre 2000, l’éminente professeure d’université Helen Watt, sur le point de partir à la retraite, est contactée par l’un de ses anciens élèves. D’étranges lettres viennent d’être découvertes dans sa maison de Richmond, au hasard de travaux de rénovation. Rédigés en portugais, en hébreu, en latin, ils sont aussi vieux que la demeure du 17ème siècle qui les abritait.

Aidée  d’Aaron Levy, un doctorant américain un peu arrogant et totalement enlisé dans une thèse qu’il consacre à Shakespeare et aux juifs qui auraient inspiré son oeuvre, Helen Watt tente de percer à jour ces documents inestimables. La cache dans laquelle ils ont été retrouvé est-elle une genizah, où étaient déposés dans les synagogues des écrits portant le nom de Dieu? Mais c’est bientôt l’identité du scribe, et sa troublante signature, qui les interroge. S’attelant à l’étude des documents, ils remontent le temps à travers une étrange correspondance.

Dans une alternance du récit entre présent et passé, on découvre en 1657 Ester Velasquez, une jeune juive séfarade qui vient d’arriver à Londres avec son frère et le rabbin HaCoen Mendes, qui les a pris en charge à la mort de leurs parents à Amsterdam. Aveugle, rescapé de l’Incquisition espagnole, le vieux rabbin portugais espère apporter sa sagesse à la communauté juive londonienne qui s’éloigne des traditions, et pire, se rapproche de la mouvance sabbatéenne qui guette l’arrivée d’un nouveau Messie. Ester, qui est plus cultivée que toute autre jeune fille de son âge, devient la plume du rabbin, rédigeant son abondante correspondance avec les grands de la communauté. Au contact du rabbin et de ses livres, la curiosité d’Ester s’aiguise, l’éveille aux Idées comme celles de l’hérétique Spinoza chassé de la communauté. 

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Retour à Martha’s Vineyard

Retour à Martha's Vineyard de Richard Russo
Editions de la Table Ronde

Est-il toujours bon de convoquer les vieux souvenirs?

2015: plus de quarante ans après avoir quitté l’université, Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard, dans la maison que le premier des trois compères sexagénaires a l’intention de mettre en vente.

Aussi différents soient-ils les uns des autres, les trois hommes se sont liés à l’université de Minerva, sur la côte Est. Au sein de la résidence de la sororité Theta, où ils officiaient aux cuisines et au service, ils se sont rapprochés, à s’en surnommer les Trois mousquetaires – liés à vie par le ciment de ces années de jeunesse, mais aussi par cette épreuve vécue par tous les jeunes hommes américains de leur génération : le tirage au sort de la conscription de 1969, qui désignerait ceux d’entre eux qui partiraient combattre au Vietnam.

Avant que l’un d’eux, tiré au sort ce fameux jour de 1969, parte servir sa patrie une fois ses études finies, les Trois Mousquetaires passent ensemble ce week-end de 1971 à Martha’s Vineyard, qui clôturera leurs années à Minerva. 

Mais ils sont en fait quatre, ce fameux week-end: les garçons ont emmené avec eux leur quatrième mousquetaire, la belle Jacy, une des résidentes de Theta dont ils sont tous les trois amoureux et qui semble prendre un malin plaisir à ne pas les départager. Ce qui n’arrivera jamais vraiment: à l’issue de ce week-end, Jacy disparaît, on ne la retrouvera jamais.

Son souvenir hante inévitablement les trois amis lorsqu’ils se retrouvent en 2015.

Ont-ils changé? Sont-ils restés fidèles à leurs idéaux, à leurs promesses?

Cachent-ils une autre part d’eux-mêmes, inconnue aux autres, derrière la façade de leurs surnoms d’antan?

Pourquoi Teddy a-t-il toujours été ce grand angoissé, qui vit ce week-end sous la menace d’une nouvelle crise de panique à peine débarqué sur l’île?

Et Mickey, abrite-t-il toujours derrière sa carcasse de gentil colosse rocker cet être bagarreur, dont ils n’ont jamais compris les coups de sang capables de laisser quelqu’un au sol?

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L’étrange disparition d’Esme Lennox

O’Farrellement Vôtre

Depuis son premier roman sorti en 2000, « Quand tu es parti », je suis inconditionnellement attachée à l’écrivaine irlandaise Maggie O’Farrell.

Tous ses romans ne sont pas égaux, mais elle réussit à chaque fois à se renouveler, tout en restant attachée aux mêmes thèmes, qu’elle explore inlassablement, comme pour comprendre, réparer quelque chose : des histoires familiales qui se jouent sur plusieurs générations, des secrets qui brisent des destinées, des histoires d’amour qui basculent dans le drame, des disparitions inexpliquées, voilà l’univers de Maggie O’Farrell, qui oscille incessamment entre présent et passé, toujours servi par des personnages complexes et sensibles, souvent dans la fuite. Grâce à une psychologie aiguë, elle pénètre les failles des histoires.

Lorsque j’ai lu, il y a quelques semaines, « La salle de bal » d’Anna Hope, j’ai repensé à ce roman de 2008: « L’étrange disparition d’Esme Lennox ». L’envie m’est venue de le relire, de retrouver ces impressions qui m’avaient tant marquée.

Esme rejoint la longue liste de ces femmes internées, à tort, parce qu’elles étaient différentes. 

Différente, Esme l’a toujours été. Une petite fille libre, curieuse, sensible. A la suite d’un drame, la famille quitte l’Inde où Esme et sa soeur sont nées et ont grandi. De retour à Edimbourg, Esme doit s’acclimater: au froid écossais, et surtout aux règles strictes qu’imposent la bienséance et l’éducation sans concession de sa grand-mère et de ses parents pour faire d’elle et sa soeur des jeunes filles épousables. Mais le comportement d’Esme dérange, trop sensible, trop inadaptée, trop désinhibée… elle est internée à l’asile de Cauldstone, alors qu’elle n’a que seize ans.

Soixante ans plus tard, alors que l’asile doit définitivement fermer ses portes, Iris reçoit un appel: elle est la seule parente à pouvoir prendre en charge Euphemia Lennox. Qui est cette grand-tante dont elle n’a jamais entendu parler? Elle ne connaît pourtant aucun frère et soeur à sa grand-mère Kathleen… Pourquoi a-t-elle été effacée de la mémoire familiale? Est-elle vraiment folle?

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Les évasions particulières

Dans les années 80, alors que j’étais évidemment encore une touuuute petite fille, j’adorais les feuilletons français (maintenant on appelle ça des s.é.r.i.e.s) dont le charme aux couleurs passées me remplit de nostalgie. Il y avait notamment l’Esprit de famille, et ces quatre soeurs que je trouvais formidables. En tapant le nom du feuilleton dans ma barre de recherche, je tombe sur elles, les trois aînées à mobylette sur une route de campagne, tandis que la benjamine à vélo s’essouffle derrière elles en pestant (on la surnommait la poison).

Voilà un peu comme je les imagine, les soeurs Malavieri, des soeurs unies, des jeunes femmes affirmées, héroïnes d’une saga familiale au coeur d’une société en route pour les grands bouleversements des années à venir. 

Elles sont trois, Sabine l’aînée, Hélène la cadette et Mariette la benjamine. Contrairement aux soeurs Moreau, elle ne vivent pas dans l’aisance d’une famille bourgeoise de la campagne pontoisienne, mais au sein d’une famille catholique et modeste dans un appartement exigu d’Aix-en-Provence.

Sabine rêve de partir à Paris pour devenir comédienne, et envie Hélène qui, par le biais d’un accord familial étrange, passe ses vacances chez son oncle et sa tante à Neuilly-sur-Seine.

En ce début des années 1970, le vent de l’émancipation souffle, les femmes commencent à prendre la pilule (en cachette) et les soeurs aînées développent leur conscience sociale et politique, tandis que Mariette, depuis la sphère de l’enfance, observe ses soeurs, prête à faire éclore le moment venu la jeune fille libre qu’elle aspire à être. Pour Agnès aussi, leur mère, il est temps de penser à son propre épanouissement, après ses années de jeunesse sacrifiée aux devoirs maritaux et à la maternité.

Agnès et Bruno, rassurés par l’accession à la présidence de Giscard sont loin d’imaginer le bouleversement du 10 mai 1981 vers lesquels ces années les conduisent.

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Mon père, ma mère, mes tremblements de terre

Mon père ma mère mes tremblements de terre Julien Dufresnes-Lamy Belfond

Il y a ces écrivains auxquels on s’attache, avec cette impression de construire avec eux, de livre en livre, une histoire. 

Julien Dufresnes Lamy est de ceux-là. Un passeur d’histoires humaines, prolifique, hyperactif, pour qui l’écriture semble être une urgence – que ce soit dans la littérature jeunesse ou la blanche, où il alterne ses publications avec succès. Finalement, ces deux genres littéraires dans lesquels il s’exprime ne font peut-être qu’un, où JDL s’affranchit des cases de façon audacieuse.

Au fil des ses romans, on peut relier les points entre chaque, car s’il se renouvelle, il y a sa voix, toujours, à la fois douce, sensible et revendicative, et une fascination constante pour l’adolescence et les blessures de la vie.

« Mon père, ma mère, mes tremblements de terre » pourrait être un hybride de ses derniers romans. Un peu des « Indifférents », un peu de « Boom », un peu de « Jolis jolis Monstres ». Pour en faire toutefois un roman singulier, porteur de bienveillance et d’amour dans les grands séismes qui bouleversent la vie.

Dans ce nouveau roman, JDL interroge l’identité et les relations familiales, à travers la voix de Charlie, un garçon de quinze ans – cet âge fragile où la norme définit les rapports entre adolescents, et où la différence crée le rejet.

« J’avais le droit d’avoir des humeurs et d’être ingrat, c’est mon âge qui le disait. Sauf que non. Mon père me volait ma crise d’adolescence sans trembler »

Depuis que son père a avoué à sa famille son désir d’être femme, deux ans plus tôt, Charlie tient le journal de la transition de son père, au fil des jours qui se succèdent: la transformation physique, les rapports père-fils, le regard des autres sur lui, et sur eux.

Alors qu’il attend avec sa mère, à l’hôpital, la sortie du bloc de son père qui dans quelques heures sera irrévocablement devenuE Alice, le récit présent alterne avec le décompte des jours de cette transition identitaire et familiale.

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Betty

Betty Tiffany Mc Daniel Gallmeister

C’est un sacré pari, pour un éditeur: publier un roman de 716 pages en septembre – un bon gros pavé bien lourd alors qu’on sait que les lecteurs auront plutôt envie de papillonner d’une nouvelle sortie littéraire à une autre.

C’est le pari de la foi en ses lecteurs, et surtout de la foi en un livre.

Au premier abord, 716 pages, c’est un peu long. L’éditeur n’aurait-il pas eu intérêt à réduire le texte, me suis-je demandé à plusieurs reprises? Mais au final, tout y est si intense, si magique, si poétique, qu’il eût été impossible d’enlever quoi que ce soit.

Car Betty est une ode à la force vitale de la nature qui nous nourrit, et nous façonne. Une ode sublime à l’amour qui nous construit et nous arme pour la vie.

C’est le vibrant hommage que Tiffany Mc Daniel a écrit pour sa mère, cette petite Betty Carpenter  Cherokee par son père, blanche par sa mère. 

Comment se construire dans une communauté rétrograde de l’Ohio quand on ne voit en vous qu’une petite indienne à la peau noire et qu’on vit dans une famille aussi pauvre que marginale, sur laquelle plane la malédiction d’une maison hantée? Avec l’amour d’un père qui invente pour vous des légendes qui font grandir en vous nourrissant de la force magique et ancestrale de la nature.

 Quand je lisais les livres que j’empruntais à la bibliothèque, je pensais que mon père – comme les histoires que ces livres racontaient – était né de l’esprit de ces écrivains. Je croyais que le Grand Créateur avait expédié ces écrivains sur la lune, portés par les ailes d’oiseaux-tonnerre, et leur avait dit de m’écrire un père. Des écrivains tels que Mary Shelley, qui avaient donné à mon père une compréhension gothique pour la tendresse de tous les monstres.

Agatha Christie avait créé le mystère qui habitait mon père et Edgar Allan Poe avait conçu pour lui l’obscurité de manière à ce qu’il puisse s’élever jusqu’au vol du corbeau. William Shakespeare avait écrit pour lui un coeur de Roméo en même temps que Susan Fenimore Cooper lui avait imaginé une proximité avec la nature et le désir d’un paradis à retrouver (…) 

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Le fil rompu

Le fil rompu Céline Spierer

Dans son immeuble du Lower East Side à New-York, le jeune Ethan est intrigué par sa voisine, dont la seule distraction semble consister à nourrir les oiseaux.

En perte de repères familiaux, Ethan se rapproche de la vieille dame solitaire à la mise élégante, qui peu à peu va dérouler le fil de sa mémoire fragile.

Chez elle, Madame Janick cache six tableaux convoités lors d’enchères fiévreuses chez Sotheby’s quarante ans plus tôt, et achetés par un acquéreur aussi mystérieux que le peintre de ces toiles, Mirko Danowski.

Quelle histoire abritent ces toiles et la très belle jeune fille blonde qui figure sur chacune d’entre elle?

Avec une parfaite maîtrise du suspense, Céline Spierer nous tient en haleine jusqu’aux dernières pages de son roman, en remontant la grande histoire du vingtième siècle. Depuis la Pologne de l’Empire russe jusqu’à Ellis Island et Manhattan,  de la montée du nazisme en Allemagne jusqu’à Lódz en Pologne, les destins des personnages se croisent dans des allers-retours temporels. Parmi eux, trois femmes : Katarzyna, Edith et Magda, dont les vies s’enchevêtrent entre la vieille Europe et New-York. Quel est ce fil qui court tout au long de l’histoire et semble les relier d’un continent à l’autre?

C’est une formidable immersion historique qui traverse la tragédie de deux guerres et les grands courants de l’Histoire.

« Le fil rompu » évoque à certains égards « Le chardonneret » de Donna Tart, par le mystère qui auréole ces toiles cachées qui traversent les années, et ce jeune garçon new-yorkais forcé à grandir trop vite, Ethan, qui m’a rappelé le Théo du roman de Donna Tart. 

Vous le savez, j’aime les romans historiques, et particulièrement cette période, j’ai donc été largement séduite par cet aspect mais aussi par l’audace des allers-retours temporels qui permettent d’entretenir l’intrigue. 

J’ai regretté toutefois que quelques personnages, essentiels à l’intrigue, ne soient pas davantage fouillés et passent d’un rôle de premier plan à un rôle figuratif, alors qu’ils auraient largement mérité qu’on les découvre davantage.

Céline Spierer a étudié l’écriture scénaristique, et on ressent effectivement une inspiration très cinématographique dans la construction de ce roman, tant par la vivacité du rythme que par la force d’évocation des situations et des personnages. 

Un premier roman fort réussi, tant par la maîtrise de l’écriture que par les rebondissements qui nous surprennent jusqu’à la fin de l’histoire.

Titre: Le fil rompu

Auteur: Céline Spierer

Editeur: Editions Héloïse d’Ormesson

Parution: septembre 2020

Chavirer

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Dans sa loge, avant de revêtir ses résilles, ses strass et ses plumes, Cléo camoufle et efface méticuleusement ses cicatrices derrière le fond de teint Porcelaine 0.1. 

Son corps est rompu à la danse, musclé, tonique, épuisé. La danse est la discipline qui forge sa vie, depuis ses premiers cours de modern jazz.

De page en page, Cléo traverse les âges, vingt-sept, trente, quarante-huit ans. 

Pourtant, « Cléo aurait treize ans pour l’éternité, elle se cognait à chacun des angles morts de cette éternité ».

Treize ans, l’âge des rêves et l’envie tenace d’y croire, surtout lorsqu’une découvreuse de talents vous repère à la MJC  et vous entrouvre les portes d’une gloire possible – celle de la fondation Galatée, qui finance de jeunes prodiges. A coups de cadeaux et autres attentions délicates, c’est un mécanisme d’emprise qui se met en place, auquel il est déjà trop tard d’échapper lorsque les prédateurs sexuels sont à l’oeuvre… 

De façon insidieuse, la victime devient consentante, et coupable: elle va bientôt recruter d’autres collégiennes pour la fondation.

Je ne souffre pas de ce qu’on m’a fait, je souffre de ce que je n’ai  pas fait, je ne suis victime de rien

Treize ans, trop jeune pour comprendre la manipulation, trop jeune pour dépasser cette culpabilité écrasante, savant calcul pour réduire les victimes au silence

« Chavirer » est une spirale hypnotique, comme le corps discipliné de la danseuse qui ondule.

Un récit nerveux, cabré, lustré, besogneux, exigeant, qui se déploie dans une chorégraphie littéraire magistrale des rêves brisés et de l’innocence perdue.

Comme un corps de ballet, ceux qui ont côtoyé Cléo nous la font découvrir à travers leur histoire, tandis que la découverte d’un fichier et un appel à témoin pourrait enfin donner la parole aux victimes de Galatée. Sortir de leur cachette sombre les non-dits, et briser le déni des familles « qui possédaient toutes la recette des mots décolorés » pour mieux fermer les yeux. Et faire taire la douleur, enfouie sous les chairs mal cicatrisées, comme une vieille écharde.

Cette histoire est une écharde sur laquelle sa chair s’est recomposée, à force d’années. Un petit coussin de vie rosé, solide et élastique. Ce corps étranger n’en est plus un, il lui appartient, solidement maintenu dans un faisceau de fibres musculaires, à peine effrité par le temps.

Son mari et sa fille lui ont offert la possibilité d’un chemin qu’elle a emprunté avec reconnaissance, un ruban de satin, savante arithmétique de fils de trame et fils de chaîne fondus en un lissé brillant. Cléo y a travaillé sans relâche, au lissé de ce chemin, ôtant au fur et à mesure les minuscules éclats d’écharde. Sans relâche.

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La salle de bal

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Il y a trois ans presque jour pour jour paraissait ce deuxième roman d’Anna Hope, librement inspiré de l’histoire de son arrière-arrière-grand-père, un Irlandais interné en 1909 à l’asile de Menston dans le Yorkshire.

Alors que l’Angleterre prône l’eugénisme pour littéralement éradiquer ceux qu’elle considère, souvent abusivement, d’aliénés, le jeune docteur Charles Fuller s’intéresse de près aux travaux d’éminences grises en la matière, Karl Pearson et Leonard Darwin. 

Ella Fay, ouvrière dans une filature de la région, est internée à l’asile pour aliénés de Sharston après avoir brisé une vitre – enfermée des journées entières dans l’atmosphère suffocante de l’usine, elle voulait juste respirer. Très vite, elle comprend que pour ne pas devenir vraiment folle, elle devra faire profil bas – dès lors, le « sois sage » que lui chuchotait sa mère, petite, ne cessera de l’accompagner.

Grâce à Clemency Church, une jeune fille de la bourgeoisie internée elle aussi pour de mauvaises raisons, Ella surmonte l’âpreté de l’asile.

Et bientôt, elle est autorisée à se rendre au bal du vendredi soir, instauré par le docteur Fuller qui dirige l’orchestre et expérimente sur les patients les effets de la musique.

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Miracles du sang

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Récemment, j’avais partagé ici mon immense coup de coeur pour le premier roman de l’écrivaine irlandaise Lisa McInerney, Hérésies glorieuses.

On retrouve, dans Miracles du sang, son héros écorché vif qui m’avait tant chavirée, le jeune Ryan Cusack. Dealer malgré lui, la faute à ce milieu social auquel il est difficile d’échapper quand on a quinze ans, plus de mère pour veiller sur vous et un père alcoolique, truand et sans emploi…

Quoi de neuf pour Ryan? Rien, si ce n’est qu’il est plus que jamais en prise avec ses démons et que la vie est bien fragile –  et ça englobe bien sûr son histoire d’amour avec Karine qui s’efforce de rester son rempart. 

Il y a bien la musique, mais pourra-t-il être dans cette vie le DJ qu’il aimerait tant devenir, lui l’enfant aux rêves de pianiste anéantis par son père?

Mais il y a l’ecstasy, et il y a Dan Kane, son boss. Qui veut toujours plus – contrôler le trafic de Cork et faire la nique à Jimmy Phelan, le caïd de la ville.

Et si la chance venait de Naples? Dan y déniche une filière de qualité exceptionnelle et son petit protégé Ryan, d’origine napolitaine par sa défunte mère et donc bilingue, va pouvoir gérer les transactions avec la Camorra. 

A force de se frotter à la pègre, à la drogue, à l’alcool, au sexe et à la nuit, Ryan se brûle, crame son histoire avec Karine, sans même voir venir le reste.

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Nos espérances

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Femmes, je vous aime

En clôture de son nouveau roman, Anna Hope remercie les « femmes magnifiques qui ont façonné (sa) vie, les guetteuses d’horizon, les danseuses acharnées, les convertisseuses de camionnettes, les nageuses d’eau douce, les soignantes, celles qui connaissent les méthodes ancestrales » : celles qui sont pour elle une inépuisable source d’inspiration, comme le confirme son troisième roman.

Hannah, Lissa, Cate – d’abord, l’amitié entre Cate et Hannah, sur les bancs du collège: compétition, émulation, admiration. Puis, la rencontre entre Hannah et Lissa dans l’amphi de l’université de Manchester: observation, rapprochement, fusion. Enfin, la présentation de Lissa à Cate, et la naissance d’une amitié profonde et généreuse entre les trois jeunes femmes.

Une amitié nourrie de la richesse de leurs vies de filles pas encore trentenaires, réunies sous le toit d’une vieille maison de London Fields  au début des années 2000. Des vies remplies de tous les possibles qui sont encore à venir, de tous les espoirs qu’elles ont encore.

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La vie mensongère des adultes

La vie mensongère des adultes Elena Ferrante Gallimard
La vie mensongère des adultes Elena Ferrante Gallimard

 

« Des mensonges, encore des mensonges: les adultes les interdisent, et pourtant ils en disent tellement ». C’est le constat de Giovanna lorsque son petit monde s’effondre. 

Elle se croyait admirée par ses parents, et soudain son père la compare à son affreuse tante Vittoria qu’elle ne connaît pas, « la plus noire et la plus vulgaire » personne de cette famille qu’il a reniée en quittant le Pascone, le quartier populaire de Naples où il a grandi, pour devenir un éminent professeur d’histoire et de philosophie dans le plus prestigieux lycée de la ville.

Giovanna n’a que douze ans, elle ne connaît pas cette tante honnie, qui, à en croire ses parents, est le diable en personne – et parce qu’ils ne peuvent plus faire entendre raison à la jeune fille, ils l’autorisent à rencontrer cette sulfureuse tante: Giovanna veut comprendre. 

Elle s’aventure ainsi dans le Pascone miteux de sa famille paternelle, et fait la connaissance de cette femme inquiétante qui s’exprime dans un napolitain colérique et vulgaire, et qui pourtant la subjugue immédiatement.

La beauté de Vittoria me sembla tellement insupportable que la considérer comme laide devint pour moi une nécessité.

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Le rouge n’est plus une couleur

 

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Le roman débute comme un campus novel.

Kate et Max se rencontrent à l’université, et ces années d’étude, partagées entre l’université et leurs retrouvailles hors du campus, vont jalonner ce moment d’apprentissage de la vie où une amitié très forte va se tisser entre eux.

Issu d’une famille bourgeoise, père médecin et mère réalisatrice de cinéma, Max vient des beaux quartiers de Londres.

Kate est issue d’un milieu plus modeste, élevée par sa mère dans une petite ville ouvrière du Gloucestershire. C’est à quelques kilomètres de là justement que les Rippon, la famille paternelle de Max, ont leur maison depuis plus d’un siècle. La vieille maison anglaise, dont l’intérieur évoque à la mère de Max le décor d’un film anglais d’après-guerre (et à moi la maison des Cazalet, si vous avez lu Etés anglais) est le lieu sacré des retrouvailles lors des fêtes de famille.

Cette maison, que Kate admire, rend la conscience de classe plus prégnante, et pourtant Kate se coule dans la vie familiale de Max sans ambivalence – malgré sa fascination pour le travail de Zara, la mère de son ami.

Lors d’une fête chez ces derniers, Kate est violée par le cousin de Max.

Choisissant dans un premier temps de se taire, le traumatisme subit devient de plus en plus lourd à supporter pour Kate, qui va mettre en place des mécanismes de survie pour supporter sa douleur.

Elle se déshabilla, se regarda dans le miroir. Son corps était pâle après tant de mois d’hiver, son ventre et le haut de ses cuisses un peu mous, avec des rondeurs, quoique moins qu’à une époque. Comme elle semblait crue – pas cuite. Le bain était trop chaud, son mollet rougit, la sueur perla sous ses bras, sur son front. Elle lutta contre elle-même un instant, jusqu’à ce ce que son envie de masochisme soit supplantée par les instincts protecteurs de son corps, qui refusait de la laisser plonger dans l’eau plus d’une seconde ou deux, et elle opta à la place pour le bord glacé de la baignoire, pieds en équilibre de l’autre côté, laissant couler l’eau froide.

Comment désormais affronter la famille de Max, qu’elle avait faite sienne? Parler? Se taire? Et comment lutter chaque jour pour ne pas perdre pied?

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La fille de l’espagnole

 

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A Caracas, Adelaida Falcon vient de perdre sa mère, l’autre Adelaida Falcón.

La capitale vénézuélienne est à feu et à sang.

Peut-on imaginer, depuis l’Europe, cette révolution qui a transformé le pays autrefois prospère, riche d’immenses ressources naturelles, tombé dans un chaos économique qui lui donne des allures de pays du tiers monde? 

Inflation, corruption, marché noir, le pays crève de faim, les gens meurent parce qu’on ne peut plus les soigner – la vie ne vaut plus rien.

De longues files encombraient les marches de la clinique Sagrario. Des gens brisés et sans expression. Des hommes, des femmes et des enfants qui attendaient leur tour dans l’anti-chambre de l’outre-tombe. Tous étaient maigres, torturés par la faim, murés dans quelque chose de semblable à la rage de ceux qui n’ont pas le souvenir d’avoir un jour mieux vécu.

Lorsqu’elle rentre un jour à l’appartement qu’elle partageait avec sa mère, peu de temps après l’enterrement, Adelaida trouve porte close. 

Serrures changées. Logement squatté par un groupe de femmes violentes, les filles de la révolution.

Elle réussit à se réfugier dans l’appartement de sa voisine, Aurora Peralta, son aînée de neuf ans qui elle aussi a perdu sa mère et n’a plus d’attaches familiales au Venezuela. Et pour cause, Aurora est « la fille de l’espagnole » et toute sa famille vit à Madrid. 

Quel avenir dans ce pays en ruine, quand on n’a plus rien, ni toit, ni famille, ni argent?

Alors, comme des milliers de personnes, peut-être que la seule solution, c’est fuir.

Et si une chance infime de le faire s’offre à elle, même si cela l’oblige elle aussi à basculer de l’autre côté, qu’a-t-elle encore à perdre?

Nous avions oublié ce qu’est la compassion, parce que nous souhaitions faire payer la rançon de tout ce qui allait mal

Voici un roman qui me laisse un étrange sentiment. Celui de ne pas avoir réussi à l’aimer à la hauteur de ce qu’il mérite. Et je ne saurais dire pourquoi il y a une distance entre la puissance de l’écrit et la froideur de mon ressenti. Çar l’écriture est juste, forte. 

C’est un roman de femmes, où les hommes ont peu de place.

Des femmes fortes, qui se battent pour survivre – Adelaida et Aurora, chacune, l’ont appris de leur mère. Des femmes au parcours de vie étriqués, où le plaisir, la beauté n’ont pas de place. Où les hommes n’existent pas – ou plus. Cette absence de tout est oppressante. Tout comme la fragilité que le roman évoque, le basculement d’un pays qui réduit un tout au néant.

A quoi tient la chance d’en échapper? Adelaida Falcón pourrait vous surprendre.

Titre: La fille de l’espagnole (La Hija de la Española)

Auteur: Karina Sainz Borgo

Editeur: Gallimard

Parution: 2019

 

Hérésies glorieuses

Les chances de s’élever de sa condition sociale sont bien minces, quand on grandit dans les quartiers pourris de Cork auprès d’un père alcoolique ou malfrat. 

Celui de Ryan, Tony Cusack, est les deux à la fois: un gros alcoolique et un petit malfrat pas très courageux, mais il est impossible de refuser quelque chose à Jimmy Phelan, le caïd de Cork, quand on est veuf et qu’on a six gosses à charge – même quand vous savez que ça vous collera  à la peau comme la merde poisseuse dans laquelle le-dit Jimmy fait sombrer ses proies.

Ryan a quinze ans, s’ennuie au lycée malgré une intelligence très au-dessus de la moyenne, il est fou amoureux de Karine d’Arcy avec laquelle il découvre ses premiers émois charnels. Et il deale. Après tout, il est un Cusack.

Mais justement, être un Cusack comme son père, ça lui répugne, et Ryan n’a qu’une envie: reprendre la main sur ce destin qu’on a tracé pour lui.

Sauf que Jimmy Phelan, allez savoir pourquoi, a ramené à Cork Maureen, sa pécheresse de mère qui l’a abandonné à sa naissance quarante ans plus tôt, contrainte par la fervente Irlande catholique. Il l’a installée dans un ancien bordel qu’il gérait parmi tant d’affaires crapuleuses, et veille à distance sur elle, partagé entre des sentiments qu’il tient aussi loin de lui que possible. Quand on s’appelle Jimmy Phelan, on n’a pas de sentiments. 

On avait expliqué à James Phelan, avec une raide et froide dignité, que Maureen-de-Londres était sa vraie mère, qu’il ne devait plus y penser, mais il était quand même revenu à la charge une fois qu’Una eut desserré son emprise sur le monde en expirant dans le lit conjugal en présence d’une assemblée de gravures représentant des jésus efféminés. Bien d’autres garçons et filles grandirent avec, dans la poitrine, un trou aussi béant que la chrétienne fente qui les avait expulsés dans le vaste monde

Mais voilà, le jour où Maureen tue par inadvertance un grand gaillard qui s’est introduit pour voler dieu sait quoi dans l’ancien bordel, lui défonçant le crâne à coups de la Sainte-Caillasse, une de ses bondieuseries, tout bascule dans la petite vie bien rodée à la bière et aux coups de Tony Cusack – et par ricochet, dans celle de Ryan.

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Le pays des autres

Le pays des autres Leila Slimani

Retour aux sources – c’est à son pays natal, le Maroc, et à l’histoire de sa famille, que Leïla Slimani a choisi de consacrer son troisième roman et premier tome d’une trilogie.

Le pays des autres, c’est l’histoire de Mathilde qui, au sortir de la guerre, a décidé de rattraper tout ce qu’elle n’a pas vécu pendant ces années de privation.

A la Libération, la jeune Alsacienne pleine de rêves rencontre Amine, le soldat marocain venu combattre pour la France, elle l’épouse et part le rejoindre au Maroc. 

A Meknès, les fantasmes d’exotisme dans lesquels Mathilde s’était projetée font place à une double déception: non seulement la vie au Maroc ne ressemble en rien aux romans de Karen Blixen ou Pearl Buck, mais surtout Amine, si amoureux et démonstratif en Alsace, s’est transformé en un homme austère, parfois violent, qui dédie ses journées aux pénibles travaux de sa fermette, juchée sur un terrain aride. 

Leurs différences culturelles, charmantes en Alsace, se chargent dès lors de tous les reproches. 

Parfois il ressentait un besoin violent et cruel de revenir à sa culture, d’aimer de tout coeur son dieu, sa langue et sa terre, et l’incompréhension de Mathilde le rendait fou. Il voulait une femme pareille à sa mère, qui le comprenne à demi-mot, qui ait la patience et l’abnégation de son peuple, qui parle peu et qui travaille beaucoup. Une femme qui l’attende le soir, silence et dévouée, et qui le regarderait manger et trouverait là tout son bonheur et toute sa gloire.  Mathilde faisait de lui un traitre et un hérétique.

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Belle infidèle

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C’est sur la plage de Monopoli, une petite ville des Pouilles connue pour son joli port fortifié, que Julien Sauvage rencontre l’incendiaire Laura.

Après quelques années nourries des hauts et des bas d’un amour insensé, suivies d’une rupture incompréhensible qui lui fait abandonner sa thèse sur la réintroduction des « belles infidèles » dans les traductions contemporaines, Julien est devenu traducteur à la petite semaine, plus abonné aux guides touristiques et gastronomiques qu’à la littérature.

Aussi, lorsqu’il est contacté, sur recommandation, par une grande maison d’édition parisienne pour traduire le roman italien du moment en lice pour le Strega, Rebus, Julien est éberlué – mais il accepte la mission et se lance tant bien que mal dans la traduction. 

Au fur et à mesure qu’il avance, le roman le ramène en Italie… et commence à faire bizarrement écho à sa vie. 

Le personnage principal de Rebus revient dans les Pouilles, où son père vient de mourir – qui mieux que Julien, qui fait le deuil de sa mère, pour traduire ce qu’il ressent? 

Julien s’interroge: qui est l’auteur de Rebus, le fringant Agostino Leonelli à qui tout semble réussir, alors que lui ne fait que stagner dans le néant? 

Son succès commence à obséder Julien, qui essaie désespérément d’écrire le roman de son histoire d’amour avec Laura. Laura aussi sulfureuse que Rachele, la jeune femme que le protagoniste rencontre dès son arrivée dans les Pouilles. En commun, elles ont sur le ventre, autour du nombril, des grains de beauté qui rappellent la constellation de la Grande Ourse – et une façon bien à elle de montrer qu’elles sont sur le point de jouir…

Alors que Julien aurait bien besoin de l’aide de son ami libraire Salvatore pour aborder une partie de la traduction, celui-ci prend soudain ses distances avec Julien. Tout le petit monde et et les souvenirs auxquels il se raccrochait semblent chahutés et le trouble s’insinue de plus en plus, entre fiction et réalité…

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De rien ni de personne

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Il faut reconnaître que, de prime abord, Palerme n’est pas une ville qui fait rêver.

Ce n’est qu’en la parcourant qu’on découvre sa beauté, en soulevant la poussière de ses rues, en jetant un oeil derrière les murs éventrés de ses palais, en poussant la porte d’une église baroque, en parcourant ses marchés ou en faisant abstraction de l’urbanisme sauvage qui s’est emparé d’elle.

Qu’en voit-il de sa beauté, lui, Rosario, dans son quartier coupe-gorge des faubourgs de la ville, à Brancaccio? Les jours où il va au lycée dans le centre historique, peut-être, quand il prend le 224 qui le dépose dans cet autre monde de la Palerme dorée.

A Brancaccio, la plus belle rue s’appelle ville dei Picciotti. Les trottoirs sont tout crottés, il y a sept platanes desséchés, des boutiques à l’enseigne dévastée. C’est la rue des gens aisés: le caissier du discount, le primeur avec sa pension d’invalidité, le panellaro qui vend ses panini au lycée voisin

Adolescent solitaire qui aime la mythologie et l’écriture, il se découvre un talent pour le football – comme celui de ce grand-père qu’il n’a pas connu, et dont il porte le prénom, comme tout bon palermitain qui se respecte. Lui, il aurait préféré s’appeler Jonathan, le prénom qu’avait choisi pour lui son père. 

Au Virtus Brancaccio, le club de foot où il s’entraîne, son talent lui attire plus d’inimitiés que d’amitiés complices, et le confronte très vite à la violence de son milieu populaire, surtout depuis qu’il a séduit la mystérieuse Anna, la petite amie de l’autre gardien de but, Totò. 

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L’amie Prodigieuse en série – saison 2

Le Nouveau Nom

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Des quatre volumes de L’amie prodigieuse, je garde un attachement particulier au second, Le nouveau nom.

Probablement parce qu’il évoque les années d’adolescence et le passage vers la vie adulte, un thème que je ne me lasse pas d’explorer (et qu’il est inutile de chercher à analyser, évidemment).

Souvenez-vous, on y retrouve Lila au soir de son mariage avec Stefano Carracci : elle a compris qu’il l’a trahie en s’associant avec les frères Solara, et la violence de leur nuit de noces, à Amalfi, va installer tout le mépris que Lila ne cessera d’éprouver pour Stefano. 

Lila est devenue une sublime jeune femme, à la séduction aussi arrogante que diablement naturelle. La blonde Lenu, plus effacée, moins volcanique, poursuit ses études au lycée – creusant davantage le fossé culturel sur le terrain de leur amitié.

C’est ce fabuleux second volume, Jeunesse, que narre la seconde saison de la série, et que vous avez peut-être la chance de découvrir en ce moment.

Voyage dans le temps, on y découvre les superbes reconstitutions des années 60 – décors napolitains, costumes et voitures.

Cette saison 2 nous emmène, en plus de Naples, à Ischia, où Lila et Lenu passent ensemble l’été qui va faire basculer leur vie, et leur relation. 

Retrouver Ischia à travers ces images, ses plages, Forio, ou le Borgo di Celsa que l’on aperçoit depuis l’embarcadère du bateau, a été un plaisir infini empreint d’une douce nostalgie.

Mais contre toute attente, les scènes tournées à Pise, une ville magnifique qui par miracle échappe aux hordes de touristes qui se concentrent autour de la fameuse tour avant de repartir pour leur grand tour, délaissant le centre historique, m’ont probablement encore plus fait plaisir – même si cette période amorce une période plus terne pour les deux héroïnes (à ce titre, d’ailleurs, je n’ai pas été convaincue par la coupe de cheveux tristounette de Lenu, qui avait été si ravissante lors de cet été à Ischia).

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L’île d’Arturo

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Procida – c’est une petite île plongée dans les eaux bleu marine de la baie de Naples, où le bateau fait escale quand il rejoint chaque jour Ischia.

C’est l’Île d’Arturo.

L’île d’Arturo est un livre sauvage, à la fois conte et roman d’apprentissage, aux airs de robinsonnade: Arturo a grandi seul en petit sauvageon, à moitié vêtu et allant nus pieds, poussant sans entrave comme les herbes folles de cette île qu’il a faite sienne.

Sa mère est morte en enfantant, et son père est parti courir le monde, ou autre chose, abandonnant le bébé à Silvestro le cuisinier-nourrice, dans sa Maison des « guaglioni », un palazzo croulant dont la légende sulfureuse fdit qu’il est interdit aux femmes.

Silvestro parti, livré à lui-même, mais libre et heureux, Arturo explore inlassablement son île, plonge dans ses eaux, manie la barque dès son plus jeune âge, et guette, chaque jour, le bateau de Naples qui ramènera son père au gré d’escales plus ou moins longues. Wilhelm Gerace, ce père aussi blond qu’Arturo est brun et moricaud, est le héros fantasmé du jeune garçon – tandis que sa mère reste la blessure d’une grande absence.

Une mère était quelqu’un qui aurait attendu à la maison mes retours, en pensant à moi jour et nuit. Elle aurait approuvé tout ce que je disais, loué toutes mes entreprises et vanté la beauté supérieure des bruns, aux cheveux noirs, de taille moyenne et même peut-être au-dessus de la moyenne .

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Le Sans Maître

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Les romans d’aventure ont un petit goût d’enfance, telle la madeleine qui ravive un plaisir oublié.

Virginie Caillé-Bastide, dans son nouveau roman Le Sans Maître, confirme son talent pour ce genre devenu rare – et d’autant plus savoureux à lire quand on sature de drame contemporain qui nous ramène trop à nos propres existences.

Côme de Plancoët vit sur les terres de sa seigneurie du nord de la Bretagne, qu’il n’a jamais quittée – Côme est apparenté à Arzhur de Kerloguen, le noble devenu terrible pirate des mers des Caraïbes, dont nous avions fait connaissance dans Le Sans Dieu mais Le Sans Maître n’est pas une suite du premier.

Jusqu’à cette année 1720, Côme a fait le choix d’une vie solitaire, qu’il consacre à développer son savoir dans les livres d’une fabuleuse bibliothèque à nous faire pâlir d’envie, remplie de livres rares et anciens acquis par ses ancêtres, et en entretenant une correspondance érudite avec de brillants savants européens, où l’échange d’idées progressistes pourraient lui valoir de gros ennuis avec les autorités puritaines et bien-pensantes du royaume. Et Côme de Plancoët, s’il savait qu’un ennemi assoiffé de vengeance complotait contre lui, serait bien plus prudent… 

Célibataire endurci, il a confié les rênes de son château à des personnes de confiance qui lui sont particulièrement attachées, comme sa bonne vieille cuisinière Thérèse, le métayer Erwan ou encore le jeune palefrenier Nicolas, qui prend grand soin du fidèle étalon Bucéphale, qui accompagne les chevauchées quotidiennes du jeune seigneur sur son domaine. 

La vie de Côme de Plancoët s’écoulerait dans la plus merveilleuse des félicités, d’autant plus qu’il vient de rencontrer son double féminin, une jolie cavalière noble et effrontée, si par un terrible concours de circonstance il ne devait s’enfuir pour échapper à celui qui depuis des années nourrit dans l’ombre une haine tenace à son égard. 

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Lydia Cassatt lisant le journal du matin

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Voici un petit roman acheté il y a deux ans au musée Jacquemart André, lors de l’exposition sur la peintre impressionniste américaine Mary Cassatt, tombée dans l’oubli en France où elle a pourtant vécu et travaillé à son oeuvre la plus grande partie de sa vie.

Formée en partie à Paris, elle s’y installe avec ses parents et sa soeur dans les années 1870 et se rapproche particulièrement de Degas, Berthe Morisot et Pissaro. 

A une époque où les femmes artistes n’ont pas accès aux ateliers fréquentés par les hommes peintres, ou aux lieux de vie tels que les cafés ou les coulisses de l’opéra utilisés dans leur travail par ses confrères, sa famille lui sert souvent de modèle: ses parents, ses neveux et nièces, ses frères, et surtout sa soeur aînée Lydia.

C’est le récit intime et délicat de Lydia, affaiblie par la maladie qui bientôt l’emportera, qui nous donne un éclairage particulier sur le travail de sa cadette et sur la force de leur complicité, avec pour fil rouge cinq tableaux de Mary, auxquels elle a servi de modèle. 

A travers les séances de pose, les rêveries et les souvenirs se succèdent, les fantômes habitent ses pensées – celui du petit frère mort trop tôt, ou celui de Thomas, le fiancé de Lydia tué lors de la guerre de Sécession.

Dans la lumière de l’après-midi, je vois Thomas, assis calmement au pied de mon lit, le regard fixé sur moi. Abasourdie, je lui demande: Tu n’es pas mort, alors? et il sourit. Tu me vois devant toi, non? rétorque-t-il. Oui, je te vois. Il se met à rire et hausse les épaules, banal et beau comme la journée. Se rapprochant de moi, il demande: C’est quoi la mort, dans ce cas?

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Etés anglais

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Voici LE livre que j’aimerais pouvoir vous voir tous lire en ce moment. 

« Etés anglais » est un de ces romans pour lesquels on rêve d’avoir une plage de temps infini devant soi pour s’immerger dedans jusqu’à la dernière page – roman fleuve, il nous entraîne dans les eaux romanesques de la saga familiale des Cazalet, une échappée infiniment jubilatoire. 

En cet été 1937, les trois fils des Cazalet se préparent à rejoindre depuis Londres, avec femmes et enfants, le fief familial du Sussex: Home Place. 

De part et d’autre, c’est l’effervescence des derniers préparatifs. Le Brig et la Duche, comme sont surnommés les patriarches de la famille, mènent comme à l’accoutumée d’une main de maître l’organisation de la maison, aidés dans leur tâche par leur fille célibataire, Rachel.

A Londres, les fils gèrent les affaires courantes, les femmes s’occupent de leur dernière soirée en société, les cousines assistent aux derniers cours de leur préceptrice, les cousins reviendront bientôt de pension, et les plus petits trainent dans les jupes des nannies. 

Ainsi débute dans la grâce le ballet de ces trois générations de Cazalet, aimants et loyaux, avec un sens de la famille aussi aiguisé que leur éducation bourgeoise et leur exquis savoir-vivre britannique. D’une page à l’autre, Elizabeth Jane Howard nous emporte dans l’épopée de deux étés qui vont vers un virage inévitable: la guerre, que l’on croyait loin derrière, bien qu’elle ait marqué de façon indélébile la vie des deux aînés Edward et surtout Hugh.

Dans cette parenthèse au vert, le temps semble comme suspendu dans les journées qui se succèdent entre l’équitation, le tennis, la plage et les innombrables repas. Mais le petit miracle, ce sont ces tranches de vie qui se succèdent, tous ces détails qui fourmillent d’une vitalité romanesque qui jamais ne s’essouffle. Chaque personnage creuse son sillon dans l’histoire – et des personnages, il y en a! 

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Berta Isla

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Qu’est-ce qui distingue un roman d’une oeuvre littéraire?

La réponse est dans ces 587 pages époustouflantes écrites par Javier Marías, figure majeure de la littérature espagnole.

Berta Isla et Tomás Nevinson se rencontrent au lycée alors qu’ils sont encore adolescents, et tombent amoureux avec ce sérieux qui très vite les rend conscients que leur destin ensemble est tracé: après ses quatre années d’études brillantes à Oxford, le jeune hispano-britannique particulièrement doué pour les langues étrangères reviendra à Madrid épouser Berta. Effectivement, une fois leurs études achevées, en ce début des années 1970, les deux jeunes gens convolent, même si Berta a perçu chez Tomás des changements d’attitude surprenants. Tomàs travaille pour l’ambassade du Royaume-Uni à Madrid, et se rend fréquemment à Londres pour des séjours plus ou moins longs, tandis que Berta met bientôt au monde leur premier enfant et se retrouve de plus en plus souvent seule. 

Lorsqu’il est avec les siens, Tomás est ombrageux – Berta saisit d’emblée que quelque chose tourmente son mari, mais elle est encore loin de réaliser les répercussions que les changements trahis par son humeur vont avoir sur leur vie. 

Un jour où la situation lui échappe, Tomás se voit contraint de révéler à Berta qu’il travaille pour les services secrets britanniques. Désormais, Berta sait, mais elle sait aussi qu’il y aura tout un pan de vie de son mari qui lui restera à jamais inconnue.

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Tant qu’il y aura des cèdres

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Comment se construire sur le traumatisme de l’abandon? 

Chaque jour, depuis que son père est parti, Samir s’interroge, et espère le retour de celui qui les a laissés, lui, sa mère et sa jeune soeur.

Il a suffi d’une diapositive, projetée par erreur sur l’écran du salon, pour qu’un soir Brahim disparaisse. 

Samir a huit ans, son père est son héros, un homme charismatique qui s’attire les sympathies du quartier. Un père aimant et attentif qui, le soir venu, lui raconte les aventures extraordinaires du fabuleux Abou Youssef au pays des cèdres. 

Ses parents ont fui le Liban pour l’Allemagne, dix ans plus tôt, alors que la guerre entretuait les communautés installées dans un équilibre fragile. 

Dans leur fuite, ils ont emmené Hakim, le meilleur ami de Brahim, et sa petite fille Yasmin – Hakim le musulman et Brahim le chrétien sont la preuve tangible que les différences religieuses ne sont pas un obstacle à l’amitié, qui de la même façon liera Yasmin à Samir.

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Vanda

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Tous les matins, elle se lève face à la mer.

C’est son seul luxe, à Vanda.

Dans ce petit cabanon de plage marseillais, elle a construit un nid pour elle et son petit Bulot. En fait de nid, c’est plutôt une tanière dans laquelle elle se retranche avec Noé. 

Vanda est une mère louve, pleine d’amour et de colère, elle aime comme elle crie, elle ne vit pas elle survit. Dépose Noé à l’école, file à l’hôpital psychiatrique où elle récure toute la sainte journée les chambres des fous,  et le soir, elle arrive bien trop souvent en retard à l’école.

Vanda vit en marge de tout, sa vie n’est que précarité – comme son contrat de travail. 

Les autres l’approchent sans dépasser le périmètre de sécurité qu’elle instaure. Les soirs d’apéro, au cabanon, personne ne s’aventure à l’intérieur. Au travail, elle ne s’épanche pas sur sa vie. En amour, il n’y a pas de place pour un homme.

Vanda aime la nuit, l’alcool, les coups d’un soir.

C’est une de ces nuits de vertige qu’elle tombe nez à nez avec Simon. 

Simon qu’elle n’a pas revu depuis sept ans.

Simon parti à Paris, où il s’est affranchi de Marseille, jusqu’à effacer son accent.

Descendu pour quelques jours, prêt à repartir. Sauf que Simon est le père de Noé. Et Simon décide de rester.

Pourquoi Vanda a-t-elle ce don pour prendre les mauvaises décisions qui à chaque fois mettent en danger son équilibre précaire?

On sent, dans une tension qui monte au fil des pages, l’imminence du point de bascule. De non retour.

Peut-il en être autrement pour Vanda, tellement entière, sauvage, et prête à défendre son petit comme une tigresse? 

Lorsque tout vacille, Vanda nous laisse exsangues sur le bord de sa plage, débordés par la puissance de son histoire, envahis de colère, de tristesse. 

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Nuits d’été à Brooklyn

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Brooklyn, août 1991. Le quartier de Crown Heights s’embrase: la mort accidentelle d’un enfant noir, fauché par un chauffard juif met l’équilibre précaire des deux communautés à feu et à sang, terrassant le quartier d’émeutes antisémites. 

Esther a 24 ans. Jeune journaliste fraîchement diplômée, elle est arrivée quelques semaines plus tôt pour un stage à New York.

Esther est juive, et elle va tomber amoureuse de Frederick, un professeur de littérature spécialiste de Gustave Flaubert. Frederick est noir, il a 41 ans, et il est marié.

Leur histoire sera brève, mais elle portera à jamais la trace de ces évènements dramatiques, qui seront nourris, à une échelle qui les dépasse, de leurs racines juives et noires.

C’est ce qui nous lie, Juifs et Noirs, honey. La même peur. Celle de mourir en raison de ce que nous sommes (…)

Ce n’est pourtant pas dans une histoire d’amour, comme on pourrait le croire, que Colombe Schneck nous emmène avec son nouveau roman. 

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Normal People

Normal People Sally Rooney

Pourquoi, une fois adulte, trouve-t-on que l’adolescence est un des plus merveilleux moments de la vie – alors que la seule chose à laquelle on aspirait, adolescent, c’était de s’émanciper de cette prison et de toutes ses contingences?

Je cherche encore la réponse, et c’est probablement pour cette raison que je me délecte toujours des romans  d’apprentissage, qui sont autant d’indices pour retrouver le chemin de ces années disparues.

Connell et Marianne vivent cette période de leur vie avec les incertitudes qui lui sont propres. Aussi mignon que brillant, Connell est le garçon le plus populaire du lycée de leur petite ville irlandaise – il n’en est pas moins pétri de doutes sur la vie. Marianne, elle, est la fille la moins populaire, mais dotée d’une profonde intelligence, et tout semble glisser sur elle. Elle sait déjà que sa vie est ailleurs, loin de sa famille toxique et de cette province où elle n’a pas sa place.

Issus de deux milieux parfaitement opposés, Connell et Marianne vont pourtant s’aimer, dans le secret – que penseraient ceux du lycée, s’ils savaient qu’ils couchent ensemble? 

Et le malentendu s’installe. Car si on ne doute pas un seul instant de la sincérité de l’amour qui les lie, les non-dits n’en finissent pas de s’immiscer entre eux. Peur, gêne, timidité, malaise, tout est prétexte à les séparer alors que tout pourrait être si simple justement. 

Il avait mal aux yeux, il les a fermés. Il n’arrivait pas à comprendre comment ils avaient pu en arriver là, comment ils avaient laissé la discussion prendre cette tournure. Il était trop tard pour dire qu’il voulait rester chez elle, c’était clair, mais à quel moment de la conversation était-ce devenir trop tard? Il avait l’impression que c’était arrivé subitement. Il aurait voulu poser la tête sur la table et se mettre à pleurer comme un enfant. Mais il a rouvert les yeux.

Normal People, la série

Car ces deux-là sont naturellement faits pour être ensemble, tant dans leur corps que dans leur âme. Il est beaucoup question de sexe dans cette histoire, leur relation est aussi charnelle qu’intellectuelle. Durant les quatre années que décrit le roman, depuis la fin du lycée jusqu’aux années universitaires à Dublin, la relation entre Connell et Marianne n’est qu’allers et retours, où ils se cherchent entre amour et amitié, au coeur d’émotions débordantes conditionnées par leurs démons.

Il y avait chez Marianne une sauvagerie qu’il s’est appropriée un temps et lui a donné l’impression d’être comme elle, d’avoir la même blessure spirituelle innommable, et qu’aucun d’eux ne trouverait jamais sa place en ce monde. Mais il n’a jamais été aussi abîmé qu’elle. C’est seulement ce qu’il éprouvait à son contact.

Sally Rooney explore les affres de cette relation et de ces deux personnalités borderline, dans un style qui prend au dépourvu: à première vue, nous sommes dans la narration pure, directe, au présent, dialogues inclus dans le corps de texte sans donner le temps de repos qu’offriraient un tiret  et des guillemets. A première vue, donc, ce style semble afficher un désintérêt littéraire manifeste, mais ce n’est qu’un leurre, une posture intellectuelle dans laquelle Sally Rooney a réussi à retourner comme une crêpe mon scepticisme de départ. Elle nous place au coeur de l’histoire qui est en train de se vivre, par ces menus gestes anodins qui tout au long des pages accompagnent la narration: Marianne verse de l’eau chaude. Elle essuie la vitre avec la manche. Il demande l’heure qu’il est. Il se lève et retourne dans la salle. 

Parfois, il m’a semblé que l’auteure prêtait à ses personnages une maturité excessive par rapport à leur âge, mais peut-être est-ce aussi une différence générationnelle qui m’induit dans une erreur de jugement.

Et pourtant, donc, j’ai tourné les pages en apnée. Fascinée, aimantée, empathique, émue par la gravité des personnages, et par ce que l’histoire a à la fois d’universel et de si particulier. De brut et de pur. De sombre et de lumineux. De beau et de fatal.

Découvrir Sally Rooney à travers Normal People a été une expérience particulièrement forte que je suis incapable de vous expliquer aujourd’hui, si ce n’est qu’elle est forcément en lien avec la force implacable des émotions si vives de notre propre apprentissage de la vie.

La série, très fidèle au roman et que je vous conseille de regarder, participe à cette expérience immersive dans l’univers de Sally Rooney. 

Traduction: Stéphane Roques

Titre: Normal people

Auteur: Sally Rooney

Editeur: Editions de l’Olivier

Parution: mars 2021