Etés anglais

IMG_6208

Voici LE livre que j’aimerais pouvoir vous voir tous lire en ce moment. 

« Etés anglais » est un de ces romans pour lesquels on rêve d’avoir une plage de temps infini devant soi pour s’immerger dedans jusqu’à la dernière page – roman fleuve, il nous entraîne dans les eaux romanesques de la saga familiale des Cazalet, une échappée infiniment jubilatoire. 

En cet été 1937, les trois fils des Cazalet se préparent à rejoindre depuis Londres, avec femmes et enfants, le fief familial du Sussex: Home Place. 

De part et d’autre, c’est l’effervescence des derniers préparatifs. Le Brig et la Duche, comme sont surnommés les patriarches de la famille, mènent comme à l’accoutumée d’une main de maître l’organisation de la maison, aidés dans leur tâche par leur fille célibataire, Rachel.

A Londres, les fils gèrent les affaires courantes, les femmes s’occupent de leur dernière soirée en société, les cousines assistent aux derniers cours de leur préceptrice, les cousins reviendront bientôt de pension, et les plus petits trainent dans les jupes des nannies. 

Ainsi débute dans la grâce le ballet de ces trois générations de Cazalet, aimants et loyaux, avec un sens de la famille aussi aiguisé que leur éducation bourgeoise et leur exquis savoir-vivre britannique. D’une page à l’autre, Elizabeth Jane Howard nous emporte dans l’épopée de deux étés qui vont vers un virage inévitable: la guerre, que l’on croyait loin derrière, bien qu’elle ait marqué de façon indélébile la vie des deux aînés Edward et surtout Hugh.

Dans cette parenthèse au vert, le temps semble comme suspendu dans les journées qui se succèdent entre l’équitation, le tennis, la plage et les innombrables repas. Mais le petit miracle, ce sont ces tranches de vie qui se succèdent, tous ces détails qui fourmillent d’une vitalité romanesque qui jamais ne s’essouffle. Chaque personnage creuse son sillon dans l’histoire – et des personnages, il y en a! 

Lire la suite

Berta Isla

IMG_6218

Qu’est-ce qui distingue un roman d’une oeuvre littéraire?

La réponse est dans ces 587 pages époustouflantes écrites par Javier Marías, figure majeure de la littérature espagnole.

Berta Isla et Tomás Nevinson se rencontrent au lycée alors qu’ils sont encore adolescents, et tombent amoureux avec ce sérieux qui très vite les rend conscients que leur destin ensemble est tracé: après ses quatre années d’études brillantes à Oxford, le jeune hispano-britannique particulièrement doué pour les langues étrangères reviendra à Madrid épouser Berta. Effectivement, une fois leurs études achevées, en ce début des années 1970, les deux jeunes gens convolent, même si Berta a perçu chez Tomás des changements d’attitude surprenants. Tomàs travaille pour l’ambassade du Royaume-Uni à Madrid, et se rend fréquemment à Londres pour des séjours plus ou moins longs, tandis que Berta met bientôt au monde leur premier enfant et se retrouve de plus en plus souvent seule. 

Lorsqu’il est avec les siens, Tomás est ombrageux – Berta saisit d’emblée que quelque chose tourmente son mari, mais elle est encore loin de réaliser les répercussions que les changements trahis par son humeur vont avoir sur leur vie. 

Un jour où la situation lui échappe, Tomás se voit contraint de révéler à Berta qu’il travaille pour les services secrets britanniques. Désormais, Berta sait, mais elle sait aussi qu’il y aura tout un pan de vie de son mari qui lui restera à jamais inconnue.

Lire la suite

Tant qu’il y aura des cèdres

IMG_5577

Comment se construire sur le traumatisme de l’abandon? 

Chaque jour, depuis que son père est parti, Samir s’interroge, et espère le retour de celui qui les a laissés, lui, sa mère et sa jeune soeur.

Il a suffi d’une diapositive, projetée par erreur sur l’écran du salon, pour qu’un soir Brahim disparaisse. 

Samir a huit ans, son père est son héros, un homme charismatique qui s’attire les sympathies du quartier. Un père aimant et attentif qui, le soir venu, lui raconte les aventures extraordinaires du fabuleux Abou Youssef au pays des cèdres. 

Ses parents ont fui le Liban pour l’Allemagne, dix ans plus tôt, alors que la guerre entretuait les communautés installées dans un équilibre fragile. 

Dans leur fuite, ils ont emmené Hakim, le meilleur ami de Brahim, et sa petite fille Yasmin – Hakim le musulman et Brahim le chrétien sont la preuve tangible que les différences religieuses ne sont pas un obstacle à l’amitié, qui de la même façon liera Yasmin à Samir.

Lire la suite

La crevette et l’anémone

IMG_5184

Vous aussi, vous gardez une certaine nostalgie de ces histoires d’enfants bien élevés de la Comtesse de Ségur?

Alors, pour les adultes que vous êtes devenus, voici une réédition qui devrait faire votre bonheur: Eustache et Hilda est le premier tome de la trilogie La crevette et l’anémone écrite par L.P. Hartley, auteur britannique  né en 1885 et décédé en 1972. 

Plantons le décor: nous sommes en Angleterre, dans une station balnéaire au début du vingtième siècle. Imaginez maintenant deux enfants qui jouent sur la plage, à construire des digues pour retenir la mer, habillés de jupe longue et pantalon comme l’exige la bienséance de l’époque. Ce sont Hilda et son jeune frère, Eustache. Hilda est l’aînée. A treize ans, quatre ans la séparent de son jeune frère.

Issus de la petite bourgeoisie puritaine et désargentée, ils sont éduqués par leur tante paternelle, venue s’installer après la mort de leur mère.

Ils mènent une vie d’une grande simplicité, égayée par des jeux de plage, des pique-nique en famille avec glissades de toboggan (qu’il faut plutôt imaginer comme une luge avec laquelle ils dévalent les collines), des cours de danse et des balades à bord de la calèche de ce bon vieux Monsieur Craddock.

Hilda, jeune fille particulièrement mature, entretient aves son frère une relation aussi autoritaire que fusionnelle. Usant de son ascendant sur lui, elle le contraint un jour à aborder mademoiselle Fothergill, une terrifiante vieille fille invalide que les enfants de la petite ville soupçonnent d’être une sorcière… contre toute attente (ou peut-être que nous l’avions quand même vu venir) le jeune Eustache se lie d’amitié avec la vieille femme, qui va s’attacher à Eustache…

Lire la suite

Vanda

IMG_5169

Tous les matins, elle se lève face à la mer.

C’est son seul luxe, à Vanda.

Dans ce petit cabanon de plage marseillais, elle a construit un nid pour elle et son petit Bulot. En fait de nid, c’est plutôt une tanière dans laquelle elle se retranche avec Noé. 

Vanda est une mère louve, pleine d’amour et de colère, elle aime comme elle crie, elle ne vit pas elle survit. Dépose Noé à l’école, file à l’hôpital psychiatrique où elle récure toute la sainte journée les chambres des fous,  et le soir, elle arrive bien trop souvent en retard à l’école.

Vanda vit en marge de tout, sa vie n’est que précarité – comme son contrat de travail. 

Les autres l’approchent sans dépasser le périmètre de sécurité qu’elle instaure. Les soirs d’apéro, au cabanon, personne ne s’aventure à l’intérieur. Au travail, elle ne s’épanche pas sur sa vie. En amour, il n’y a pas de place pour un homme.

Vanda aime la nuit, l’alcool, les coups d’un soir.

C’est une de ces nuits de vertige qu’elle tombe nez à nez avec Simon. 

Simon qu’elle n’a pas revu depuis sept ans.

Simon parti à Paris, où il s’est affranchi de Marseille, jusqu’à effacer son accent.

Descendu pour quelques jours, prêt à repartir. Sauf que Simon est le père de Noé. Et Simon décide de rester.

Pourquoi Vanda a-t-elle ce don pour prendre les mauvaises décisions qui à chaque fois mettent en danger son équilibre précaire?

On sent, dans une tension qui monte au fil des pages, l’imminence du point de bascule. De non retour.

Peut-il en être autrement pour Vanda, tellement entière, sauvage, et prête à défendre son petit comme une tigresse? 

Lorsque tout vacille, Vanda nous laisse exsangues sur le bord de sa plage, débordés par la puissance de son histoire, envahis de colère, de tristesse. 

Lire la suite

Nuits d’été à Brooklyn

IMG_5355

Brooklyn, août 1991. Le quartier de Crown Heights s’embrase: la mort accidentelle d’un enfant noir, fauché par un chauffard juif met l’équilibre précaire des deux communautés à feu et à sang, terrassant le quartier d’émeutes antisémites. 

Esther a 24 ans. Jeune journaliste fraîchement diplômée, elle est arrivée quelques semaines plus tôt pour un stage à New York.

Esther est juive, et elle va tomber amoureuse de Frederick, un professeur de littérature spécialiste de Gustave Flaubert. Frederick est noir, il a 41 ans, et il est marié.

Leur histoire sera brève, mais elle portera à jamais la trace de ces évènements dramatiques, qui seront nourris, à une échelle qui les dépasse, de leurs racines juives et noires.

C’est ce qui nous lie, Juifs et Noirs, honey. La même peur. Celle de mourir en raison de ce que nous sommes (…)

Ce n’est pourtant pas dans une histoire d’amour, comme on pourrait le croire, que Colombe Schneck nous emmène avec son nouveau roman. 

Lire la suite

Marie Laurencin, la féerie

8CF8354B-50A6-44DC-8AF9-749CCA36259D

Le style de Marie Laurencin a souvent été qualifié de mièvre, même de son vivant.

Il faut dire qu’elle avait adopté un style plutôt naïf pour peindre inlassablement l’univers de son enfance « des contes de fées, des filles aux yeux de biche et des biches au regard humain » dans une palette de gris, blancs, bleus et roses.

Et puis, paix à son âme, Joe Dassin n’a pas arrangé son cas en l’évoquant dans L’été indien ( « Avec ta robe longue tu ressemblais à une aquarelle de Marie Laurencin » – pendant que derrière la voix grave de Jo, les choeurs langoureux susurrent: la la la la la la …).

De là à croire que Marie Laurencin était une gentille fille, il n’y aurait qu’un pas. Et c’est bien là que ça devient intéressant – tout comme sa peinture (que j’adore) quand on la regarde de plus près. Car s’il y a bien un personnage aussi ambigu que complexe, c’est celui de Marie Laurencin.

Par sa naissance, déjà (fille naturelle d’un député et d’une couturière normande, elle côtoiera son père en apprenant seulement à sa mort qu’il est son géniteur), mais aussi par son parcours: très tôt, Marie sait qu’elle veut peindre. Elle ne sera pas une petite institutrice rangée comme sa mère l’aurait souhaité. Elle entre à l’Académie Humbert – discrète, solitaire, sauvage, où elle va faire des rencontres déterminantes. 

Claude Lepape et Georges Braque la prennent sous leur aile. Braque lui présentera Picasso, qui lui présentera Guillaume Apollinaire – la suite, nous la connaissons. Il sera un de ses grands amours, jusqu’à ce qu’ils se déchirent l’un l’autre – mais il restera de leur histoire de magnifiques poèmes dont ces vers mélancoliques de rupture : « Passent les jours et passent les semaines Ni le temps passé Ni les amours reviennent Sous le pont Mirabeau coule la Seine Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure ».

Marie découvre le Bateau-Lavoir et la bohème de Montmartre. Et elle peint. Après le fauvisme découvert à ses tout débuts, c’est le cubisme qui influence sa création.

Lire la suite

Jackie et Lee

IMG_5299

« Les chuchoteuses »… c’est ainsi que les surnommait Randolph Churchill.

Deux soeurs complices « toujours collées l’une contre l’autre avec un sourire de connivence ».

Elles pouffaient de rire entre une bouffée de cigarette et une gorgée d’eau glacée – leur recette pour ne pas grossir.

Complices, les soeurs Bouvier. Et terriblement rivales.

C’est avec tout le piquant et la vivacité qu’on lui connaît que Stéphanie des Horts nous offre une biographie sulfureuse des iconiques Jackie et Lee.

Deux filles de bonne famille élevées dans un but unique : « Marry Money! ». 

En bonne éclaireuse, leur mère avait exploré le sujet, et il était hors de question que ses filles épousent un type comme leur loser de père, ce Black Jack coureur de jupons ruiné dont elle a dû se débarrasser avant d’épouser ce soporifique mais si riche Auchincloss.

Jackie, l’aînée, est une abominable compétitrice: première partout dès son plus jeune âge, y compris dans le coeur de Black Jack, elle va décrocher le graal en devenant Première dame – Lee, toujours dans l’ombre, toujours seconde, sera princesse… et dame de compagnie de Jackie.

L’aînée est grande, charpentée, ses mains sont immenses tout comme ses pieds. La seconde est une liane, longue et fine, elle a des yeux de biche bien plus jolis que les deux billes écartées de sa soeur – mais c’est Jackie, toujours, qui attire les regards et la lumière.

Et pourtant… « elles sont identiques et contraires, complémentaires et indissociables »

Lire la suite

Le silence d’Isra

IMG_5074

Isra, Derya, Farida: trois femmes privées de parole dans une société où elles doivent rester confinées aux quatre murs de leur maison, à cuisiner et laver sans relâche, à attendre que les hommes (père et fils) regagnent le foyer après leur journée.

Des hommes tout puissants, mis sur un piédestal depuis leur plus jeune âge. Des hommes qui ont tous les droits sur leur femme, même celui de les brutaliser.

A dix-sept ans, Isra quitte la Palestine: ses parents ont choisi pour elle un époux qui l’emmènera vivre aux Etats-Unis, où sa famille a émigré depuis de nombreuses années. Isra, c’est pour eux la promesse d’une jeune fille qui perpétuera la tradition culturelle.

Tout le monde savait que les filles élevées en Amérique méprisaient ouvertement leur culture et leur éducation arabes

Arrivée à Brooklyn, la réalité rattrape Isra. Elle qui croyait à une autre vie, à une histoire d’amour comme celles qu’elle lisait dans les livres, déchante très vite. Elle passe ses journées avec sa belle-mère pour entretenir le foyer, son époux s’occupe à peine d’elle – et lorsqu’il s’intéresse trop à elle, c’est pour la battre.

 Une femme restait une femme, où qu’elle soit

De Brooklyn, elle ne connaît que la maison de ses beaux-parents, et quelques rues de son quartier quand son mari consent à la sortir.

Isra a été choisie pour perpétuer la lignée. Mais le fils, cet enfant roi qui assurera la pérennité de la lignée et la subsistance de la famille, tarde à venir. Pire. Elle met au monde quatre filles. Quatre fardeaux.

Lire la suite

Il n’y a pas de honte à préférer le bonheur

IMG_4938

De Noha Baz, je n’ai connu pendant quelques années que les yeux rieurs, le joyeux sourire, et nos rendez-vous ratés à plusieurs reprises (par ma faute, car Noha, elle, honore ses engagements avec une facilité déconcertante alors qu’elle a un agenda bien plus chargé que celui de la plupart des personnes).

Lorsque nous nous sommes enfin rencontrées, c’est sa voix, si douce, si radieuse, si chaleureuse qui m’a tout de suite frappée. Je ne l’avais jamais imaginée, cette voix, mais elle enveloppe immédiatement celui qui l’écoute.

Entre Paris et le Liban, cette femme de passions partage ce temps dont elle est si généreuse entre les enfants qu’elle soigne (elle a fondé l’association Les Petits Soleils qui prend en charge les soins des enfants défavorisés vivant au Liban), la gastronomie et les livres – qu’elle lit, qu’elle écrit, mais qu’elle met aussi à l’honneur à travers le prix littéraire Ziryâb qu’elle a créé. Rien ne l’arrête. 

Rencontrer Noha Baz vous galvanise, vous porte – elle a cette capacité à contaminer les autres du bonheur qui irradie de sa personne toute entière.  Elle a choisi d’être heureuse, c’est son élégance. Un bonheur nourri d’une vie riche, pourtant parcourue des évènements traumatiques de la guerre au Liban, vécus de plein fouet pendant son internat à Beyrouth.

C’est cette vie qu’elle raconte, avec la distinction qui la caractérise, à travers ce livre.

Lire la suite

Mary Ventura et le neuvième royaume

IMG_4848

C’est une nouvelle écrite en 1952. 

Sylvia Plath a vingt ans, et elle est alors étudiante au Smith College, près de Boston. 

Un an plus tard, elle traversera un lourd épisode dépressif où s’exprimeront ses pulsions suicidaires, épisode qu’elle narrera plus tard dans La cloche de détresse.

Peut-elle imaginer qu’elle n’a plus que onze années à vivre?

Dans cette nouvelle, déjà, Sylvia Plath explore les recoins sombres de ses pensées.

Son héroïne, Mary Ventura, est sur le quai d’une gare, accompagnée de ses parents.

Il règne une urgence, qui pulse comme le néon rouge clignotant sur le quai, comme la voix qui enjoint les voyageurs à rejoindre leur train. Une urgence qui émane aussi des parents de Mary, pressés de laisser leur fille à son voyage, sans beaucoup de démonstrations affectueuses.

Le rouge pulse partout dans cette nouvelle, comme une alerte, un danger – le rouge à lèvres de la mère, comme pour crier un signal. Le rouge du manteau de Mary, comme un drapeau. Le rouge au visage d’une voyageuse essoufflée. Le velours rouge des banquettes du wagon-bar qui invite à la volupté. Le soleil, même, est d’un rouge incandescent dans le ciel tandis que le train file.

Vers où file-t-il? Marie sait juste qu’elle devra descendre à la dernière station, comme le lui a indiqué son père. 

Lire la suite

Des gens comme nous

IMG_3569

Esprit de famille – es-tu là?

C’est l’agitation chez les Blumenthal: Clem, leur fille aînée franchement diplômée, va se marier avec sa compagne Diggs. La cérémonie aura lieu dans la vieille maison familiale brinquebalante, ancien bureau de poste – épicerie qui a vu grandir les aïeux de Bennie Erlend Blumenthal, la mère. Pas de panique! les rassure Clem – elle va gérer toute l’organisation de la cérémonie, grâce à l’aide de toute sa troupe de théâtre expérimental…

Pas de panique? Vite dit: les Blumenthal ont beau être une famille heureuse et unie, la maison, à cinq jours du mariage, déborde bientôt d’invités qui débarquent les uns après les autres: les amies folles dingues de Clem, sa bande de théâtre, la vieille tante Glad, les frère et soeur de Bennie, leurs enfants, des chiens et un bébé – dans une maison déjà chahutée en temps normal par les trois autres enfants libres penseurs de Bennie et Walter, son Rempart de mari (un surnom qui lui va comme un gant), ce joyeux bazar met les nerfs de Bennie et Walter à rude épreuve, déjà éprouvés par les secrets bien gardés de la nouvelle grossesse de Bennie et de la mise en vente prochaine de la maison, à laquelle tous sont tellement attachés.

Le mariage de Bennie et Walter n’a jamais été du genre carte postale de la douceur et de la légèreté; en fait, Clem les a toujours entendus se disputer, parfois avec une authentique passion. Mais ça, elle s’en rend compte aujourd’hui, c’est un élément essentiel et totalement positif de son enfance, à savoir le privilège de grandir en sachant que, quel que soit le conflit entre les parents, ils sauront toujours le régler et y survivre. Quand bien même leur mariage ne survivrait pas. Mais tout et tout le monde, fondamentalement, essentiellement, en réchapperait toujours.

Quitter Rundle Junction, où s’est écrite l’histoire de la famille de Bennie, marquant à jamais sa vieille tante Glad depuis l’accident qui a coûté la vie à dix-huit enfants en 1927 lors d’une fête locale, ne serait même pas envisageable pour sa couvée… 

L’arrivée d’une communauté juive orthodoxe dans la petite ville de l’Etat de New York va pourtant ébranler toutes les convictions, même celle du Rempart, qui ne sait plus lui même trop où se situer dans tout cela – juif pour les non juifs, shaygetz pour les ultra-pratiquants de sa communauté: que doit-il penser de ce sursaut antisémite qui tout d’un coup agite les bonnes moeurs de Rundle Junction, et des interrogations de ses enfants?

Lire la suite

La mère morte

IMG_4389

« C’est une garce, la vie. Mais c’est une belle garce » a-t-elle déclaré en présentant son livre, avec esprit, vivacité, et émotion. Mais la force vitale qu’elle tient de sa mère, de sa grand-mère, lui a permis de s’accrocher à la vie, et de l’aimer à nouveau. « Cette garce ».

« La mère morte »: peut-on imaginer ce que ces trois mots contiennent?

Etre fille, et être mère. 

Fille de sa mère, mère de sa fille.

Chez les Groult, de toutes façons, il n’y a que des filles.

C’est un joyeux gynécée, de soeurs ou moitié de soeur, de filles, de petites filles, de nièces, de cousines. Chacune reproduit le modèle instauré par Nicole avec ses filles Benoîte et Flora: amour, complicité, écriture et partage familial des secrets qui n’en sont donc jamais.

Blandine de Caunes est sans tabou, mais elle a cette pudeur souveraine, même quand les mots osent dire crûment la maladie et la déchéance de sa mère, Benoîte, hier invincible, et au soir de sa vie, rongée par la déchéance d’Alzheimer – il faut avoir du cran, pour raconter sa mère si brillante hier, qui s’émerveille des gommettes « huit-neuf ans » qu’elle vient de coller. Et il faut avoir du cran, pour dire qu’on a aidé sa mère à partir.

C’est terrible de souhaiter la mort de sa mère, mort qu’elle souhaiterait si elle était encore elle-même, elle qui a milité pour le droit de mourir dans la dignité et qui a écrit un livre, La Touche étoile, pour réclamer ce droit.

Une mère qui doit mourir, à quatre-vint seize ans, c’est dans l’ordre des choses. 

Ce qui n’est pas dans l’ordre des choses, c’est de perdre sa fille, la chair de sa chair, promesse de la vie, fauchée à trente-six ans. Partie avant sa grand-mère qu’on voudrait voir la mort cueillir, mais qui n’en finit pas de s’accrocher.

J’ai perdu le 1er avril ma fille unique et le 20 juin, ma mère unique. Maman est un mot qui a disparu de ma vie. Je ne le dirai plus et je ne l’entendrai plus 

C’est du gouffre de cette double perte, à deux mois d’intervalle, que Blandine de Caunes va devoir remonter, parce qu’il y a Zélie, sa petite fille de dix ans, orpheline de sa maman.

Et parce qu’il y a aussi la vie, qu’elle aime malgré tout. Et ces petits signes envoyés qui lui disent que Violette veille sur les siens.

Le chagrin est présent, mais Blandine de Caunes a l’élégance de ne pas en montrer la face sombre et désespérée.

Elle nous livre des portraits sans concessions, celui de Benoîte Groult, à travers des extraits percutants de ses journaux intimes, celui de Violette qui s’est construite en opposition rebelle au modèle matriarcal. Et le sien, celui d’une fille, d’une mère, d’une femme de soixante-dix ans qui se regarde en face.

 Il y a tant de pages bouleversantes, dans ce récit, mais il est transcendé par la tendresse, par l’amour qui s’en dégage. L’amour, cette force puissante que lui donne ce clan familial qui la porte, et surtout celui que vous donne votre mère: « cela donne des forces pour la vie entière ».

Titre: La mère morte

Auteur: Blandine de Caunes

Editeur: Stock

Parution: janvier 2020

Jamais la même vague

fullsizeoutput_642

Histoire en trois temps.

1971 – Alice appartient à la jeunesse dorée de la côte basque. Elle promène ses quatorze ans et sa blondeur en Solex en se rendant de fête en fête. Sa rencontre avec Don, un jeune étudiant américain qui vient surfer l’été, va changer sa vie.

Le premier amour, c’est si exaltant, surtout lorsqu’il a l’exotisme de Don avec cette décontraction particulière de surfeur américain qui bientôt se répandrait sur toute la côte, et ce style sur les vagues de Guéthary qui va faire sa réputation. Trois années plus tard, Alice épouse le « King des Alcyons » et part s’installer avec lui aux Etats-Unis… 

De nos jours, Brice Brissac est avocat pénaliste à Paris. Brice défend les salauds, les dossiers délicats. Il vient d’accepter de défendre Francisco Milán, un extrémiste de droite responsable de la mort d’un antifasciste lors d’une bagarre, Cédric (ceci n’a pas été sans m’évoquer l’affaire Clément Méric, qui avait choqué la France il y a sept ans). Emprisonné à la Santé dans l’attente de son procès, Francisco découvre au cours de sa vie carcérale la puissance de la foi de ses codétenus arabes – et contre toute attente, il va troquer ses idées néonazies contre une conversion à l’islam. C’est une cause d’autant plus difficile à défendre que Brice tombe dans un guet-apens et subit un tabassage en règle. Milán est-il encore défendable? 

Le troisième temps, c’est l’histoire d’amour qui s’est tissée entre Alice et Boris, au début d’un nouveau siècle, d’un nouveau départ. Quels renoncements, quelles histoires ont pavé le chemin qui va les amener l’un vers l’autre?

Lire la suite

Et toujours en été

IMG_4218.jpg

S’échapper.

C’est sur un escape game que commence le nouveau roman de Julie Wolkenstein, avec l’explication laborieuse d’une partie jouée sur l’ordinateur de son fils, à explorer des scènes pour s’en échapper. A glisser des objets glanés ça et là dans dans un « inventaire » qui plus tard, peut-être, apporteront leur aide pour s’échapper…

A la manière de cet escape game, Julie Wolkenstein va nous amener de pièce en pièce à découvrir sa maison de famille, celle qui a vu les fêtes et les vacances d’été, témoin des générations qui se succèdent, des séparations, et des drames familiaux.

S’échapper, donc. D’une pièce pour en découvrir une autre. Ouvrir des coffres, des armoires. Mettre dans l’inventaire un déguisement. Un magazine. Monter des escaliers, passer des paliers en essayant de se créer une géographie mentale de l’espace et des émotions.

S’échapper, fuir. Oui. Une urgence. S’échapper non pas de la maison, mais du livre. 

S’échapper d’une histoire où je me sens totalement étrangère, où je ne ressens rien, sinon le malaise de ne pas être à ma place, d’être tenue à distance par le « vous » de la narratrice qui enjoint sans cesse à explorer avec elle ses souvenirs dans la posture rigide d’une gardienne de musée:

Vous pouvez maintenant vous approcher des portes vitrées et tenter de voir à travers leurs carreaux poussiéreux quelles pièces elles desservent. Celle qui donne sur la partie sud est malheureusement obstruée, de l’intérieur, par une paire de rideaux en toile rayée verte et blanche, hermétiquement joints. En face, côté nord, pas de rideaux, mais la pièce est plongée dans l’obscurité. Tous les volets sont clos. C’est le salon, pas de doute, même si vous n’en distinguez pas nettement les meubles 

Lire la suite

Le service des manuscrits

IMG_4081.jpg

Souvent, les raisons qui nous poussent à lire un livre n’ont rien à voir avec des critiques dithyrambiques, une communication joliment orchestrée, ou tout simplement une belle couverture. Il arrive qu’un titre fasse « tilt » parce qu’il vous chuchote quelque chose à l’oreille – la promesse d’un secret qu’on dévoile? 

Pour moi qui caresse depuis longtemps le fantasme de travailler dans l’édition (voilà, je fais mon coming out) ouvrir « Le service des manuscrits », c’était comme pénétrer dans les coulisses de ces vénérables maisons pour découvrir tout ce qui nourrit mon imaginaire: comment naît un livre, comment travaille l’éditeur, quels sont les enjeux d’une sortie… je m’égare évidemment, car le but d’Antoine Laurain n’était certainement pas de nous offrir le guide pratique de la reconversion professionnelle dans l’édition!! Et d’ailleurs, j’ai dans un premier temps très vite oublié les raisons qui m’avaient plongée dans ce livre, alors que je tombais dès la première page dans une faille spatio temporelle, où l’héroïne du roman se découvre entourée de Proust, Perec, Houellebecq, Woolf et Modiano en sortant du coma…

L’héroïne du roman, c’est Violaine Lepage – éditrice et directrice du Service des Manuscrits d’une maison d’édition renommée, elle est confrontée au dossier le plus délicat de sa vie d’éditrice: qui est l’auteur de « Les fleurs de sucre », un texte époustouflant qui a atterri au service des manuscrits par la poste, et qui s’annonce comme l’un des plus grands succès littéraires de la maison?

Alors qu’il est en route vers le Goncourt, non seulement personne n’a jamais rencontré son mystérieux auteur, mais en plus, les meurtres décrits dans le roman se révèlent curieusement prophétiques. 

Violaine Lepage est bien ennuyée. A peine remise du traumatisme de l’accident qui l’avait plongée dans le coma, la voici bientôt prise en étau entre la police qui enquête et les séquelles post-traumatiques de sa mémoire. Cache-t-elle des secrets? Ou veut-on lui en cacher?

Lire la suite

Les Inconsolés

fullsizeoutput_63d.jpeg

Le roman s’ouvre sur une nuit de pleine lune, au bord d’un lac, dans le mystère opalescent des contes, où les ombres tapies attendent dans l’éternité de l’amour. 

Depuis qu’elle est enfant, Lise est subjuguée par les histoires d’amour et les contes. 

Tient-elle ce goût des légendes de celles que sa grand-mère paternelle, lui racontait dans la langue de son pays lointain? 

Fuit-elle dans le merveilleux des contes les histoires que sa mère, perverse marâtre et affabulatrice, lui rabâche pour la faire douter de ses origines et éprouver son attachement ? 

A quelques pas du pavillon familial, les ruines du château d’Etambel, où seule subsiste la Chambre des Larmes de la noble Agnès d’Etambel, cristallisent tous ses rêves de petite fille.

Lire la suite

Rivage de la colère

IMG_3993

« Il faut faire confiance à la colère », nous dit-elle, tandis que nous sommes pendues à ses lèvres ce soir de décembre où elle nous parle de son nouveau roman. Cette colère, Caroline Laurent l’a laissée monter d’aussi loin qu’elle était enfouie, puisée dans la profondeur de ses racines mauriciennes, pour exploser à travers les pages.

Les îles Chagos, perdues dans l’Océan indien, ressemblent à quelques grains de sables jetés sur une carte. Elles seraient insignifiantes si leur emplacement n’était pas stratégique pour tenir à portée de missiles américains quelques pays sous surveillance: dans le plus grand secret, Washington a négocié avec Londres, pour aboutir en 1966 à un traité qui mettrait l’île de Diego Garcia à disposition des Etats-Unis pour cinquante ans…

Tandis que l’île Maurice cheminait vers l’indépendance qui sonnerait le glas de la domination britannique en 1968, l’archipel des Chagos, en échange d’une compensation financière pour l’île Maurice, était détaché du futur gouvernement indépendant. 

Quelques années plus tard commence alors sans prévenir la traumatisante expulsion des Chagossiens vers Maurice.

Marie-Pierre Ladouceur n’a connu que la simplicité de Diego Garcia, paradis blanc isolé au milieu du lagon. Des journées remplies de labeur à couper, faire sécher, écaler les cocos, une vie frugale où l’on se contente du peu que l’île donne, et où l’arrivée du bateau qui amène les denrées introuvables ici est un jour de fête pour tous les îliens. 

Le jour où le Sir Jules débarque, en plus des habituelles victuailles, un jeune et beau Mauricien venu seconder l’administrateur colonial, l’existence de Marie-Pierre est bouleversée – celle de Gabriel, ce nouvel arrivant, ne sera plus jamais la même non plus. Le jeune homme blanc et la jeune fille noire enchevêtrent inextricablement leurs vies, malgré les trahisons, les injustices et le déracinement de Diego Garcia qui seront autant d’obstacles à la possibilité du bonheur. 

Lire la suite

Il fait bleu sous les tombes

IMG_4030.jpg

C’est une sacrée prise de risque que de se lancer à faire parler les morts, surtout lorsqu’ils sont coincés six pieds sous terre à attendre qu’un signe, l’ange de la mort ou n’importe quelle autre manifestation divine, abrège enfin leur insomnie funèbre pour les mener au repos éternel. 

Depuis que le monde est monde et que l’homme a assimilé l’idée de la mort, il est hanté par l’idée de faire revenir les siens des Enfers – esprits, fantômes, spectres, ou revenants. Ou de les empêcher d’y aller.

Comment rester crédible dans cet exercice, donner des limites à l’esprit qui cogite tandis que l’enveloppe charnelle se décompose, confiné à l’espace du cercueil mais réceptif à ce qui se meut autour de sa tombe, le grincement de la grille du cimetière, les piétinements agiles de la petite soeur sur le gravier, le pépiement des oiseaux, la voix du père, les fleurs qu’on arrange dans un vase, les pleurs de la petite amie?

C’est avec une grande délicatesse que Caroline Valentiny a relevé haut la main ce défi, en signant un premier roman tout en justesse et en émotion.

Alexis se tournait et se retournait dans un lieu sans coeur, dans un monde sans autres. Il restait le corps en peau, les vêtements cousus sur les lambeaux de chair. Le temps se suspendait, l’espace se perdait dans le temps suspendu. La mort était cette hémorragie blanche qui le faisait douter de tout, de l’odeur des fleurs, de la couleur de la neige, du néant permanent qui s’était mis à recouvrir le souvenir des arbres, des routes et des semaines, de sa propre réalité, du fil de sa mémoire. Il voulait que le bleu l’emporte, mais le bleu se traînait.

Lire la suite

Miss Islande

C484F8E6-765B-4E57-A45E-E564034E5BDC.JPG

Elle porte le prénom d’un volcan, l’Hekla – et c’est sur ses flancs fertiles, un jour d’éruption, qu’elle s’est emplie des mots qui désormais nourriraient sa vie et feraient d’elle un écrivain.

Hekla quitte la ferme familiale avec son sac et sa machine à écrire, et prend le car pour Reykjavík où elle trouvera peut-être plus d’espace pour donner libre cours à ses aspirations littéraires.

Mais ici, en Islande, en 1963, les femmes n’écrivent pas – encore.

La société préfère les cantonner à leur seule place honorifique valable: au sein d’un foyer. Et aux plus belles, on offre le podium de Miss Islande – Hekla, elle, n’en a que faire.

Ici, seuls les hommes sont des poètes.

Alors Hekla tait sa marginalité et se cache pour écrire. 

 J’attrape la machine à écrire sous le lit, j’ouvre la porte de la cuisine, je pose la machine sur la table et je place une feuille sur le cylindre.

C’est moi qui ai la baguette de chef d’orchestre.

J’ai le pouvoir d’allumer une étoile sur le noir de la voûte céleste.

Et celui de l’éteindre.

Le monde est mon invention

Lire la suite

Mon désir le plus ardent

IMG_3551

On n’a pas voulu promettre de s’aimer jusqu’à ce que la mort nous sépare parce qu’on trouvait ça trop stupide, ne sachant ce que l’avenir nous réservait.

Trop ridicule, aussi, de promettre de s’aimer toute la vie…

Alors le jour de leur mariage, Dalt a préféré éluder l’échange de voeux  traditionnel avec un « C’est mon désir le plus ardent ». 

Lire la suite

Trois jours à Berlin

IMG_3257

Cafouillage à Berlin-Est.

Le soir du 9 novembre 1989, après deux jours de réunion du Comité Central, le porte-parole du parti Günther Schabowski annonce en direct à la télévision et dans la confusion la plus totale l’ouverture immédiate du mur…

Aussitôt, les Berlinois stupéfaits se rendent aux postes-frontières où les soldats essaient de résister, sans consigne et abandonnés par leur hiérarchie, à l’offensive pacifiste.

Une journée qui va bouleverser les vies de millions de personnes, à commencer par celles d’Anna, Micha, Lorenz Amsen, Uwe Karsten, du lieutenant-colonel Becker, ou du colonel Brock.

Roman choral, Trois jours à Berlin donne le point de vue de différents protagonistes à travers leur expérience berlinoise: Anna est française et espère revoir Micha qui vit à Berlin Est. 

Mon petit papa, je pense à toi en marchant dans les rues froides de Berlin parmi tous ces gens emplis de larmes et de rires, parce que, ce soir, c’est l’imminence d’un grand bonheur.

Micha est fils d’un membre éminent du parti, qui n’échappe pas à la surveillance de la Stasi depuis qu’il a essayé de fuir, des années plus tôt. 

En arrivant à l’Ouest, la lumière, des guirlandes de lumière, m’ont saisi. Tout se noie dans une intense luminosité. Et que de couleurs vives! J’ai l’impression d’être passé d’un film en noir et blanc à une pellicule en couleur.

S’échapper de Berlin Est, Lorenz a pu le faire avec sa mère, bénéficiant de mesures spéciales – acheté avec sa mère comme du bétail par l’Ouest à l’Est. Il n’a jamais revu son père resté à l’Est.

Il n’y a plus d’ennemis, seulement des frères. Le peuple allemand se retrouve à cet instant précis. L’accueil se passe de mots.

Que faire face au chaos de l’échec qui se profile pour ceux qui ont toujours été assignés à assurer l’étanchéité des frontières, lâchés par le comité central?

Les barrières s’ouvrent, on tamponne les passeports, et soudain l’Est se déverse vers l’Ouest, nous faisant revivre les heures où soudain tout est devenu possible.

Je filme l’incrédulité de ceux qui découvrent cette partie inconnue de leur ville. Je filme les embrassades entre anciens « ennemis ». Des scènes de joie à l’état pur. La RDA promettait l’égalité, ils voulaient la liberté, ils trouvent la fraternité.

Lire la suite

La vie en chantier

2048244B-7BF1-4E76-BBC5-91ADCD1FD4F2.JPG

La vie, au jour le jour.

La vie sans Marnie, la vie avec Midge.

La fin d’une vie, le début d’une autre.

De l’une à l’autre, il y a Taz, veuf et père. Un tout jeune homme, dans une vie en construction, une vie en chantier pour accueillir les plus belles promesses d’une vie stable, ancrée dans une petite ville du Montana – une maison à rénover, un bébé à venir.

Parfois, la vie fait des promesses et les rompt sans prévenir et Taz doit à la fois faire le deuil soudain de sa femme et ses premiers pas dans la paternité. Dans une maison en chantier qu’il n’a plus le coeur d’achever, tandis qu’il y ramène de la maternité son bébé sans mère.

Les jours se succèdent dans la nouvelle vie de Taz. Il y a Lauren, sa belle-mère qu’il connaissait à peine et qui cherche doucement ses marques sans s’imposer. Il y a Rudy, l’ami de toujours, un peu ours, qui veille depuis le porche de son ami. Il y a Marko, le patron de Taz, qui veille à lui confier de nouveaux chantiers. Et il y a Midge, ce tout petit bébé, que Taz ne veut plus quitter.

Et puis, un jour, il y a Elmo, la baby sitter que Rudy impose à Taz parce qu’il faut bien lâcher Midge pour reprendre le travail et payer les dettes avant qu’on lui reprenne sa maison, Elmo un ersatz maternel pour Midge et peut-être, la possibilité d’un retour vers la vie.

Lire la suite

Honoré et moi

fullsizeoutput_63b.jpeg

Est-ce une bonne idée de faire cohabiter Honoré de Balzac et Charlotte Brontë sur une même photo? Charlotte Brontë n’aurait-elle pas trop risqué à rencontrer ce drôle de séducteur?

Soyons tranquilles.

De 17 ans sa cadette, elle n’aurait eu aucun des atouts  qui rendait une femme désirable aux yeux d’Honoré : elle n’aurait été ni assez vieille, ni assez riche, ni assez mariée – et certainement pas assez jolie non plus pour Balzac, qui, bien qu’il soit fort laid, n’aimait s’éprendre que de belles femmes.

C’était un jeune homme très sale, très maigre, très bavard, s’embrouillant dans tout ce qu’il disait, et écumant en parlant parce que toutes ses dents d’en haut manquaient à sa bouche trop humide (Alfred de Vigny)

Mais Balzac aimait beaucoup les femmes, dont il s’est beaucoup entouré tout au long de sa courte vie. Et elle le lui rendaient (assez) bien, à commencer par sa pauvre mère (qu’il a rendue responsable, souvent à tort, de son infortune personnelle) et à finir par Eve Hanska, qu’il réussira à convaincre de l’épouser quatre mois avant de mourir… après seize ans de relation longue distance entre adultère et veuvage.

Dans cette petite merveille de biographie délicieusement impertinente, Titiou Lecoq, passionnée de Balzac, nous offre le portrait le plus décalé qui soit – mais certainement, aussi, le plus réaliste: génial optimiste doublé d’un immense poissard, un sens véreux des affaires qui ne l’a jamais empêché de dépenser ce qu’il n’avait pas, fashion addict et décorateur d’intérieur aux goûts de luxe qui ne l’aideront pas à tenter, s’il l’avait vraiment envisagé, d’assainir ses dettes.

Mais avant tout, Honoré de Balzac est un écrivain. Il ambitionne d’avoir très vite du succès pour pouvoir vivre de sa plume – et disons-le clairement: devenir riche. Ecrire pour s’enrichir? Aux yeux des autres écrivains, il désacralise la noblesse de leur métier. Mais lui est parfaitement décomplexé par rapport à sa recherche de succès.

Et comme le succès tarde à venir, Honoré doit bien trouver des combines pour s’assurer un train de vie, empruntant aux uns pour faire des investissements qui l’enfoncent, empruntant aux autres pour rembourser les premiers – ou tout au moins essayer.

La seule constante de sa vie, en dehors de l’écriture, c’est sa ruine.

Lire la suite

Sundborn ou les jours de lumière

IMG_2764

Ecrivain des souvenirs et des sensations, Philippe Delerm m’a surprise et enchantée avec la douceur mélancolique qui se dégage de ce petit roman de 1996 (prix des Libraires 1997).

Le jeune Ulrik Tercier passe ses vacances d’été dans la maison familiale à Grez-sur-Loing. 

En cette année 1884, une joie éclatante anime le jardin voisin de l’hôtel Chevillon, où résident des artistes peintres venus de Scandinavie: les suédois Carl et Karin Larsson, Karl Nordström, l’écrivain August Strindberg, le norvégien Christian Krohg et le danois Søren Krøyer. Ils sont en résidence ici, près de Barbizon, pour saisir la lumière particulière si chère aux impressionnistes – et plus que la lumière, c’est le bonheur d’être réunis tous ensemble dans un même but qui exalte leurs journées et leur créativité.

Les chevalets, les toiles, les pinceaux, les tubes et les palets d’aquarelle apparaissaient avec le même naturel que met le paysan à tirer son couteau de la poche, à l’heure du déjeuner. Nordström, Krohg, Karin et Carl peignaient dehors, aux yeux de tous, n’importe quand, comme on parle, comme on respire. Dernier arrivé, Søren Krøyer avait poussé jusqu’à la frénésie ce besoin de tout saisir, de tout refléter. Bien sûr, ils étaient peintres. Mais qu’est-ce que cela voulait dire? Au-delà de leur aisance technique qui me stupéfiait, d’où leur venait ce besoin? Ils étaient jeunes, et pourtant la vie semblait n’être pour eux qu’un prétexte.

Jeune homme de bonne famille, fils unique désoeuvré qui cherche un sens à sa vie, Ulrik est envoyé par son père rejoindre la colonie de Skagen que ses amis peintres lui ont tant vanté. Là-bas, il découvre une communauté de peintres menée par Krøyer et le couple formé par Michael et Anna Ancher, et leur travail inspiré par une peinture en plein air qui trouve sa singularité dans la lumière unique des plages de Skagen. Mais il reste aussi lié à ses amis suédois et poursuit sa route vers Sundborn, le repère des Larsson qui veulent recréer une vie idéale promise au bonheur en pleine nature.

Lire la suite

Sur les traces de Marie Krøyer

 

 

IMG_1479

Le tableau a attrapé mon regard.

Ombres et lumière, des jeux de blancs qui chatoient, le vert presque fluorescent de la porte et la tomette en terre cuite au sol.

Une femme en robe de coton blanc, ceinturée d’or, les mains sur les hanches, les cheveux attachés dans la nuque.

Il y a une liberté, une modernité lascive dans sa pose, une confiance.

On l’attendrait voir porter à sa bouche une cigarette et continuer à vous regarder droit dans les yeux, sans rien dire.

Elle s’appelle Marie Krøyer, c’est la petite plaque en bronze clouée sur l’or du cadre qui le dit – Qui est-elle?

J’ai soudain tout voulu savoir sur elle, comprendre ce tableau, les autres tableaux sur lesquels elle est la figure centrale du travail du peintre, Peder Severin Krøyer (alias Søren Krøyer). 

Nous sommes en 1890. Ils viennent de se marier et sont en lune de miel en Italie. Ici Marie pose dans le patio de leur hôtel à Amalfi.

Marie est peintre, comme Søren. Ils se sont rencontrés à Paris à peine un an avant. 

Pleine d’espoir, elle espère apprendre à ses côtés, les couleurs, la lumière. Marie a beaucoup de talent, et elle a décidé que peindre serait sa vie. 

Bientôt, ils vont s’installer à Skagen, là où les artistes danois viennent chercher la lumière.

Qui les connaît aujourd’hui, ces peintres danois, influencés par les maîtres impressionnistes français?

Et qui était Marie, surtout?

Lire la suite

A crier dans les ruines

IMG_2204

Il y a des évènements comme celui-là qui laissent un souvenir aussi étrange et impalpable que le  nuage aux contours flous qui, un jour de 1986, a traversé notre géographie. Tchernobyl. Un nom qui a lui seul cristallise notre peur rationnelle du nucléaire.

Dans un premier roman envoûtant, Alexandra Koszelyk nous transporte dans le sillon de son émouvante héroïne Léna sur ces terres irradiées où la nature a repris ses droits sur la mort. 

Le 26 avril 1986, la famille de Léna a quitté subitement Pripiat en abandonnant tout derrière elle, laissant la Centrale en feu. Comment Léna pouvait-elle alors imaginer qu’elle ne reviendrait pas, comment peut-on imaginer à treize ans qu’on abandonne à jamais une vie, sa maison, ses amis, et le garçon qu’on aime depuis toujours? La tragédie de Léna est en marche dans les ruines encore fumantes de la centrale. 

Chaque jour, alors que je m’efforce de vivre le présent, d’oublier le passé, 1986 revient inconsciemment. Cette année me hante, chaque fois plus forte. Une terre peut-elle pardonner d’avoir été oubliée?

Dans le Cotentin, la famille de Léna reconstruit sa vie après un douloureux périple. Une centrale en appelle une autre et son père, brillant scientifique, travaille désormais à Flamanville. Léna doit tout apprendre de son pays d’adoption, la langue, la culture, les codes français qui sont si étrangers à cette adolescente ukrainienne. Son amour de la littérature la sauve, grâce aux livres elle apprend le français. Au sein de la nature sublimée du nord du Cotentin, indomptée, mystiquement païenne, elle trouve un réconfort qui apaise sa blessure d’amour – elle n’oublie pas Ivan, et comment peut-elle savoir que tout là-bas, en Ukraine, lui aussi l’attend?

Lire la suite

Terrible vertu

6FE53762-B077-4123-83E2-7BF956FE3815.JPG

Cette année, j’ai partagé avec vous deux ouvrages éclairants sur la légalisation de la contraception, l’avortement, et de façon plus large, sur les droits des femmes (Tristes Grossesses et Ma vie sur la route Gloria Steinem).

Aujourd’hui, je vous en présente un troisième, qui retrace aussi un parcours de lutte pour les droits de la femme: Terrible vertu.

Terrible Vertu est une biographie romancée de l’américaine Margaret Sanger, grande militante du droit à la contraception et à l’avortement du début du 20ème siècle. 

La connaissiez-vous? Moi pas.

Margaret Sanger

Margaret Sanger, 1915

Quel parcours pour cette femme issue d’une famille pauvre et trop nombreuse, dont la mère s’est usée avec treize grossesses!

Je pensai à mes propres terreurs d’enfance, que personne n’avait remarquées ni consolées. Soudain, j’étais furieuse. Furieuse contre la désinvolture de mon père; contre l’incapacité de ma mère à réagir et, bien qu’elle eût gâché sa santé et usé sa vie pour nous, contre son égoïsme; contre une société qui permettait que des enfants viennent au monde sans être désirés ni aimés.

Lire la suite

Il y a trente ans, à Berlin…

P1090881.JPG

Berlin, novembre 2012, East Gallery

30 ans!

Oui, 30 ans aujourd’hui que le mur de Berlin est tombé.

9 novembre 1989.

Vous vous en souvenez, vous, de cette déferlante qui a fait basculer tout le bloc de l’Est?

On ne vivait pas l’information en continu comme maintenant, mais on était suspendus au journal de 20 heures, chaque soir. 

Depuis l’ouverture du rideau de fer quelques mois plus tôt, l’Histoire s’accélérait, et les allemands de l’Est, par la Hongrie, fuyaient leur pays dans l’espoir de passer à l’ouest – mais cela paraissait inconcevable que, tout d’un coup, le bloc tombe. 

La guerre froide était la menace permanente avec laquelle on avait grandi, on craignait les russes, et les américains un peu aussi – on avait chanté Russians avec Sting, pour dénoncer la peur de cette guerre nucléaire qui nous pendait au nez, en espérant vraiment que les russes, eux aussi, aimaient leurs enfants (I hope that Russians love their children too…)

Je crois bien que c’était l’année où je vivais pour la première fois des évènements historiques en pleine conscience – 1989 nous tenait dans une exaltation particulière, lycéens rebelles dans l’âme qui cette année-là étions portés par le bicentenaire de la révolution française. On avait tremblé pendant des semaines durant les manifestations de Tian’anmen, soutenu et pleuré le peuple chinois qui voulait être libre et se faisait massacrer. La révolution se propageait, contagieuse, c’était furieusement incroyable. 

Tout s’est passé très vite en Allemagne, on a à peine eu le temps de réaliser que des garde-frontières dépassés ouvraient les frontières, et que des pans de murs, sous nos yeux, tombaient. C’était l’euphorie – dans le poste de télé, les allemands de l’ouest et de l’est se serraient dans les bras. Chacun ramassait son bout de mur en souvenir. Deux jours plus tard, Rostropovitch s’installait à Check Point Charlie avec son violoncelle devant le mur… Et nous, médusés devant l’écran, nous regardions les yeux émerveillés des allemands de l’Est qui découvraient un autre monde avec dans leur poche les 100 DM que le gouvernement ouest allemand leur offrait. Bienvenue à l’Ouest! Willkommen im Westen!

Lire la suite

La maison de Karen Blixen à Rungsted

J’avais une maison au Danemark…

Imaginons un instant un roman qui serait le pendant d’ « Out of Africa » et qui pourrait s’intituler  « Back in Denmark »

IMG_1826

Après dix-sept années passées en Afrique, Karen Blixen pousse un jour la porte de la maison de son enfance. 

Elle revient contre sa volonté, le coeur brisé: l’amour de sa vie, Denys Finch Hatton, s’est tué dans le crash de son avion. 

Elle a dû abandonner sa ferme, ruinée, après l’échec de sa plantation de café malgré un travail acharné et le renfort financier de sa famille. Sa santé est fragile depuis des années – Bror von Blixen, son ex-mari, cousin au second degré et coureur de jupons invétéré, a eu la délicatesse de la contaminer avec sa syphilis à peine un an après leur mariage, et les effets secondaires du traitement ont dégradé sa santé.

La baronne Blixen rentre chez elle. Elle a quarante-six ans, en cette année 1931. Sa mère habite encore Rungstedlund, une vieille auberge  que son père a achetée en 1879, six ans avant sa naissance.

IMG_1806

C’est dans cette maison, face à la mer et face à la Suède, qu’est née Karen Christentze Dinesen en 1885. Elle a déjà une soeur aînée, une autre soeur et deux frères suivront après elle. Thomas, le plus jeune, deviendra son fidèle confident. Chez les Dinesen, seuls les garçons sont scolarisés. Les filles ont un tuteur à la maison, leur grand-mère et leur tante peaufinent avec rigueur leur éducation. Très tôt, Karen a appris à raconter des histoires à ses soeurs – elle écrit ses premières pièces à onze ans.

Dans les bagages qu’elle ramène d’Afrique, il y a sa petite machine à écrire, une Corona portative. 

IMG_1658

Sait-elle déjà qu’elle va se remettre à écrire? Elle avait bien tenté, dans sa jeunesse, d’embrasser une carrière littéraire. Mais les contes publiés sous le pseudonyme d’Osceola n’ont pas eu le succès escompté. Depuis toujours, elle s’interroge sur le sens qu’elle doit donner à sa vie. Il est peut-être là, dans sa valise.

Rungstedlund est accueillante, à l’image des derniers souvenirs qu’elle en a gardés avant de repartir pour le Kenya – elle affiche une élégance à la fois simple et aristocratique. Une aura, une histoire familiale, une chaleur aussi se dégagent de ses murs séculaires. 

Karen, doucement, en convalescence de son mal d’Afrique, va reprendre ses marques.

Dans cette maison, elle a toujours aimé la cuisine, lumineuse, ouverte sur le grand jardin. Elle y a passé des heures, à lire, lorsqu’elle était enfant. Un jour, cette cuisine aux éléments joliment vert pâle l’inspirera peut-être pour écrire un de ses contes les plus célèbres, Le festin de Babette.

Lire la suite

Les complémentaires

IMG_0806

Copenhague – Retrouvailles avec Jens Christian Grøndahl, après un Qu’elle n’est pas ma joie qui m’avait moyennement convaincue.

Ici, l’auteur danois interroge les identités culturelles, à travers l’histoire d’un couple sans histoires, David et Emma. 

Emma est anglaise, elle a tout quitté pour suivre son mari à Copenhague, sacrifiant une prometteuse carrière d’artiste peintre. David est danois – et juif. Jusqu’à présent, David n’a pas voulu se sentir concerné par son judaïsme, qu’il a toujours tu autour de lui.

Le matin du jour où Zoë, leur fille, veut leur présenter son nouveau petit ami, David se réveille avec une mauvaise surprise: la boîte à lettres de leur chic maison de la banlieue de Copenhague a été vandalisée, recouverte d’une croix gammée. David est sous le choc de cette provocation dont il ne comprend pas l’origine, et éprouve soudain une peur d’être démasqué.

Le même soir, lors du dîner où Zoë présente son petit ami afghan Nadeel, Emma évoque devant ce dernier le judaïsme de son mari – le malaise s’installe dans le dîner et au sein du couple, en même temps que David s’interroge sur son histoire familiale, et qu’il est poussé par sa mère à reprendre contact avec son ancienne petite amie – juive également, qui vient de tomber malade.

Tout cela ne serait peut-être rien sans le vernissage auquel Zoë convie ses parents, et dans lequel elle présente son projet artistique, une vidéo où elle se met en scène avec Nadeel, brouillant l’idée des cultures…

Lire la suite

Mon année de repos et de détente

IMG_0029

Avouez-le… Vous aussi, vous avez déjà rêvé de vous enfermer chez vous sous votre couette et de vous faire oublier du temps qui passe – pourvu qu’il le fasse sans vous ?

C’est ce que décide de faire la narratrice du roman d’Ottessa Moshfegh. En juin 2000, alors que l’été s’annonce, elle se décide à… hiberner! 

Rester chez elle une année à dormir, oublier le job dans une galerie d’art dont elle s’est faite virer, oublier Trevor le petit ami toxique pas prêt à s’engager avec elle mais toujours partant pour une petite fellation – bref, laisser une année passer, mais sans elle. 

Entendons-nous: je ne me suicidais pas. C’était même tout le contraire d’un suicide. Mon hibernation relevait d’un instinct de conservation. Je pensais qu’elle me sauverait la vie.

Bien sûr, l’entreprise est bien plus simple lorsque vous êtes orpheline et pouvez vous assurer le maintien d’un train de vie grâce aux deniers que vous aurons laissé au préalable vos parents.

Un minimum d’organisation s’impose pour régler les loyers par virement automatique, anticiper les taxes foncières, s’assurer une fois par mois du virement de son chômage sur son compte, et faire confiance à son conseiller financier pour gérer ses intérêts à distance. Pour le reste, la bodega en face de chez elle lui assurera dans ses moments d’éveil de quoi subsister, tandis que la pharmacie Rite Aid à trois rues de chez elle lui fournira les innombrables cachets prescrits par une psy frappa dingue que même Woody Allen renierait.

Lire la suite

La redoutable veuve Mozart

IMG_0032

Si vous me suiviez déjà en 2017, vous vous souvenez peut-être que j’avais eu un immense coup de coeur pour L’Embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard  . 

Ce fut un double coup de coeur, en fait. Pour le roman, d’abord. 

Puis pour son auteure, Isabelle Duquesnoy. La richesse de son livre m’avait motivée à faire, toute intimidée, ma première interview sur le blog – et j’avais découvert une écrivaine aussi érudite que drôle et pétillante. Une historienne brillante qui ne la ramène pas, qui prend un plaisir malicieux à écrire l’Histoire pour la rendre passionnante, qui manie l’humour et la dérision en donnant un ton unique à ses romans, à la fois truculent et humblement érudit.

On retrouve ce style et cette plume qui n’appartiennent qu’à elle dans son nouveau roman, où elle nous brosse le portrait de la veuve de Mozart.

Constanze Mozart ne fera pas mentir le proverbe qui dit que derrière chaque grand homme, il y a une femme. Une sacrée bonne femme, même.

A la mort de son mari tendrement aimé, Constanze se retrouve seule avec ses deux jeunes fils, ruinée – Mozart lui a laissé 3000 florins de dettes – dont l’auteure, par un ingénieux comparatif avec le coût de la vie d’alors et d’aujourd’hui, nous laisse mesurer l’ampleur abyssale.

Humiliée, animée d’un désir de vengeance envers cette société bien-pensante viennoise qui a moqué et acculé son mari et lui refuse maintenant tout statut social, Constanze, bien plus futée que quiconque l’avait imaginée, va retrousser ses manches pour les sauver, elle et ses fils.

Lire la suite

Ordinary People

IMG_9824

L’amour commence avec des rêves. 

S’aimer. Construire à deux pour être trois, quatre, plus peut-être. Installer un nid douillet pour sa famille.

Il leur fallait un rez-de-chaussée et un étage pour déployer leur vie de famille, les rêves en haut, les petits-déjeuners et l’aube des jours nouveaux en bas.

Et puis le disque se raye. 

Ce disque, ça pourrait être celui de John Legend que Michael écoute en boucle, et qui résume l’histoire de sa vie de couple. Surtout quand il s’arrête sur le titre Ordinary People, que Diana Evans a choisi pour le titre de son roman: « en l’écoutant, on comprenait que son amour était indéniable, mais sans cesse confronté à des difficultés qui les amenaient à se disputer en permanence sans que ni lui ni elle n’entrevoient des solutions »

Ils sont deux couples noirs ou métisses Melissa et Michael, les personnages principaux, et leurs amis Damian et Stéphanie.

Ils se sont rencontrés alors qu’ils travaillaient et vivaient à Londres – devenus parents, en quête d’une maison pour élever leurs enfants, ils ont tous traversé la Tamise: les premiers pour une petite maison bancale du sud londoniens, les seconds pour vivre dans le verdoyant Surrey. 

Passées les premières années d’extase conjugale, dépassés par leur rôle de parents, éloignés à regret de la turpitude londonienne, l’amour qui unissait les couples se dilue dans le bouillon quotidien, où la nécessité parentale efface les personnalités de chacun.

Dans la langue de leur couple, le « je » était le pronom perdu. Ils parlaient d’eux-mêmes avec un nous de majesté, y associant leur partenaire et sous-estimant leur moi, de sorte que chacun se trouvait dilué dans un binôme indéfini.

Lire la suite

Jolis jolis monstres

fullsizeoutput_613.jpeg

« Monstre », ça revient toujours. C’est drôle quand on y pense. Certains répètent inlassablement qu’on est des monstres. Des fous à électrocuter. Alors que d’autres pensent que l’on est les plus belles choses de ce monde.

Une nuit, dans une boîte de NYC, James rencontre Victor. James a la soixantaine, il revient après trente ans d’absence. Victor, jeune latino, a déjà connu les gangs et la prison, et il a quitté LA pour New-York avec un seul but en tête.

Dans la nuit, James entreprend le récit de son histoire dans le New York underground des années 80, où il était alors Lady Prudence, sublime drag queen afro-américaine. 

Entourée des plus belles créatures de son espèce, elles faisaient leur show dans les cabarets new-yorkais et traînaient avec ce que New York comptait en artistes qui bientôt seraient mondialement célébrés: Madonna, Keith Haring, Jean-Michel Basquiat, Nan Golding.

Lire la suite

L’été meurt jeune

IMG_9276.jpg

Imaginez.

Les Pouilles, le maquis du Gargano, et un soleil de plomb qui pèse sur ce mois d’Août.

La falaise qui plonge dans le bleu profond de l’Adriatique. 

Un village où, dès midi, la vie se retranche derrière les persiennes closes.

Seuls les enfants osent encore s’aventurer dehors, à l’instar de Primo, Damiano et Mimmo, trois garçons inséparables.

Ils ont douze ans en cet été 1963, mais la vie a déjà dardé sur eux ces épreuves qui rendent l’enfance tangible, prête à basculer: depuis le décès de son père six ans plus tôt, Primo est le seul homme de la famille. Mimmo souffre de l’absence de son père enfermé dans un asile. Quant à Damiano, il est tiraillé entre sa mère sublime et aimante, et entre son père jaloux qui la retient dans sa ferme à l’écart des hommes du village.

La violence rôde, dans ce village, de façon visible ou plus insidieuse.

Lire la suite

La crête des damnés

IMG_8997.jpg

J’avais deux bonnes raisons de commencer la lecture de « La crête de damnés ».

La première, retrouver Joe Meno que j’avais eu plaisir à découvrir avec Le blues de La Harpie.

La seconde, lire un roman d’apprentissage dans la grande tradition américaine.

Dès les premières pages, j’ai un peu eu l’impression d’un faux démarrage: je me retrouvais avec un héros de série américaine des années 1990 version lose, et le roman était ponctué de morceaux aux allures des Journal d’un dégonflé que lisaient mes enfants! J’ai décidé de continuer ma lecture.

Pas facile la vie d’ado pour Brian Oswald. Dans son lycée catholique, il fait partie au mieux des invisibles, au pire des types dont on se moque et sur lesquels on jette des oeufs. A 17 ans, il cumule toutes les tares, depuis ses lunettes jusqu’à sa virginité. Sans compter qu’il n’a ni moustache ni voiture.

Aucune consolation à la maison où depuis plusieurs semaines son père fait chambre à part et dort avec lui au sous-sol. Brian traîne avec Gretchen, une punk aux cheveux roses  en espérant pouvoir lui avouer son amour – Gretchen, avec son physique hors norme, cogne sur tous ceux qui lui rappellent qu’elle n’est pas comme eux. Et elle est amoureuse d’un suprémaciste de 26 ans à qui elle voudrait bien offrir sa virginité. Ensemble, tandis que Gretchen est au volant de son Escort pourrie, ils écoutent de la musique punk.

Lire la suite

Un mariage américain

IMG_8975

Ils se sont juré fidélité, secours et assistance.

Mais à peine un an après leur échange de consentement, Roy et Celestial se retrouvent tragiquement séparés: Roy est accusé d’un viol qu’il n’a pas commis, et condamné à une peine de douze ans de prison.

Il est innocent, personne n’en doute et surtout pas sa femme qui était avec lui dans une chambre d’hôtel au moment des faits, mais être Noir suffisait à faire de lui le coupable idéal, dans ce Sud des Etats-Unis où le racisme continue de régner. 

Incarcéré en Louisiane, loin d’Atlanta où ils habitent, Roy voit peu à peu Celestial prendre de la distance, jusqu’à ne plus donner de nouvelles. Douze années de séparation, à l’âge où l’on veut construire une famille, paraissent insurmontables à la jeune femme, qui par ailleurs développe sa carrière artistique.

Elle s’est rapprochée de son ami d’enfance, Andre, épris d’elle depuis toujours – c’est pourtant lui qui avait présenté Roy à Celestial alors qu’ils étaient encore étudiants.

Partagée entre son devoir envers Roy et son amour pour Andre, Celestial doit affronter la réalité lorsqu’au bout de cinq années Roy est libéré – tandis que celui-ci cherche à retrouver sa femme et reprendre sa vie là où il l’avait laissée cinq ans plus tôt. Et si la distance et la solitude l’ont mené vers le lit d’un autre homme, elle doit désormais, aux yeux de Roy, reprendre son rôle d’épouse auprès de lui.

Lire la suite

Le bal des folles

IMG_8884

C’est un premier roman qui force l’admiration. Non seulement Victoria Mas a choisi d’y parler de la condition des femmes, mais en plus, elle a choisi l’angle historique pour s’y atteler.

Pour ce faire, elle nous embarque dans un voyage dans le temps. Retour en 1885, à la Pitié Salpêtrière – là où depuis le 17ème siècle on a parqué les pauvres, les mendiantes, les vagabondes les clochardes, les débauchées, les prostituées, les filles de mauvaise vie, les folles, les séniles, les violentes, bref, « celles que Paris ne savait pas gérer ». Jusqu’à ce que le lieu d’apparence si bucolique soit, au 18ème siècle, dédié aux soins neurologiques. Désormais, seules les aliénées y séjourneraient. 

C’est parmi elle qu’Eugénie Cléry se retrouve internée – folle, elle ne l’est pas. Mais elle voit les Esprits des défunts : autant dire qu’elle a pactisé avec le diable, pense sa famille qui va se débarrasser d’elle en la faisant interner.

 Une certaine effervescence règne sur l’asile lorsqu’elle arrive: le fameux bal de la mi-carême, couru par les personnalités de la capitale, va bientôt avoir lieu. La bourgeoisie parisienne se bat pour avoir une place à ce fameux « bal des folles », se distraire et rire de ces aliénées qui se préparent des semaines durant à cet évènement.

Sous la surveillance de l’intendante Geneviève Gleizes, Louise, Thérèse, Camille et les autres aliénées expérimentent les nouvelles méthodes de soins neurologiques mises en place par le professeur Charcot, dont les séances d’hypnose font fureur – « il est à la fois l’homme qu’on désire, le père qu’on aurait espéré, le docteur qu’on admire, le sauveur d’âmes et d’esprits ». 

Mais si Eugénie n’est pas « hystérique »  (« Hystérique », vous devinerez que ce mot me fait bondir – seuls des hommes pouvaient l’inventer, tout comme les traitements infligés à ces femmes) comme ses compagnes d’infortune, comment va-t-elle pouvoir faire face à l’injustice de son enfermement? 

Lire la suite

Murène

fullsizeoutput_608

La nuit où j’ai tourné la dernière page de Murène, j’ai rêvé que je n’avais plus de bras. J’étais François, le personnage du dernier roman de Valentine Goby. C’était un ressenti étrange: chargée inconsciemment de toute l’expérience de François, qui apprend à vivre autrement, j’étais résignée. Mais confiante. Les personnages des romans que j’ai lus se sont rarement invités dans mes rêves. Preuve que ce roman m’a particulièrement bouleversée.

Drôle de façon de commencer une chronique, penserez-vous. Drôle de façon de vous dire que j’ai intensément aimé lire ce roman et que j’ai envie que vous aussi vous plongiez dedans – quitte à ce que vous en rêviez aussi!

Valentine Goby a une prédilection pour écrire sur le passé, la guerre, l’après-guerre, et ce n’est pas une surprise qu’elle situe le démarrage de Murène en hiver 1956, l’hiver où un froid sibérien a paralysé la France, fait souffrir une nation du froid, de la faim. François Sandre est jeune, sportif, amoureux, plein d’élan – un élan brisé net par un accident. Electrocuté par un arc électrique de 25.000 volts, le torse et le dos brûlé, les bras carbonisés, une partie de ses souvenirs envolés, agonisant dans la neige, il est secouru, puis sauvé par un chirurgien – au prix de ses deux bras, épaules comprises. 

« Survivre n’est pas toujours une chance », pensera ce médecin pourtant pétri d’humanité 

Survivre ne sera pas le plus grand des défis, vivre sera bien plus difficile encore, avec ce corps qui trahit son envie de continuer à fonctionner quand pour François la vie n’a plus de sens. Mutilé. Dépendant. Invalidité Catégorie 3 majorée d’une tierce personne.

Lire la suite

Après la fête

IMG_5066.jpg

Génération désenchantée.

Raphaëlle et Antoine se sont aimés, follement, portés par la foi en leurs études, étourdis par la toute puissance que procure l’insouciante parenthèse d’une vie où l’on est encore assez jeune pour croire que l’on peut refaire le monde, mais déjà assez vieux y mettre des frontières. Des frontières, Raphaëlle et Antoine n’en ont plus, eux – celles de leurs deux corps ont glissé pour ne plus faire qu’un, celles de leur milieu d’origine, bourgeoisie de province pour elle et la cité pour lui se sont fondues pour effacer, un temps, leurs différences.

Mais la fin de leurs études a sonné le glas du cocon ouaté et enchanteur et de ces moments enveloppés d’amitié et de fêtes entre amis. La réalité des jeunes diplômés en recherche d’emploi complexifie leur relation, les frontières tombées se redressent, et Antoine est rattrapé par son complexe de classe sociale. Le succès de l’un étouffe l’assurance de l’autre, et ils se quittent, dans un grand déchirement.

Lola Nicolle livre une autopsie de cette histoire d’amour, de sa naissance à travers l’émotion sensuelle des premières fois, à la souffrance de sa dislocation et des renoncements qui laissent des brèches ouvertes dans le coeur. 

Il y a beaucoup de justesse et de sensibilité dans l’écriture de Lola Nicolle, à la fois poétique et incisive, particulièrement dans ces moments où elle décrit l’amour et sa fuite.

Lire la suite

La chaleur

Ce moment où toute une vie peut basculer. 

Pour une idée tellement stupide, qu’on ne peut même pas expliquer.

Il y a le jour d’avant, et le jour d’après.

Le jour d’avant.

Cette nuit-là, au camping, la dernière avant le retour à la maison, Léonard traîne les dix-sept ans de sa solitude de gamin mal dans sa peau. Quand il surprend Oscar en train d’agoniser sur une balançoire, il le regarde mourir. Plutôt que d’appeler les secours, et même, plutôt que de l’abandonner là, il décide de l’enterrer dans le sable.

Le jour d’après.

Le réveil, la prise de conscience. La vie reprend ses droits dans le camping qui essaie de s’agiter sous le poids de la chaleur écrasante, il y a les tentes qu’on démonte et les barbecues qu’on remballe avant le grand départ.

Et la peur, à tout moment, d’être découvert.

Lire la suite

La fuite en héritage

IMG_8583.jpg

Vous aussi, vous avez certainement déjà commencé un livre sans savoir où il vous emmenait, mais vous avez continué à tourner les pages, attendant le moment où l’histoire allait bien pouvoir s’installer. Et quand vient ce moment, vous ne pouvez plus lâcher le livre.

C’est ce qui m’est arrivé avec le nouveau roman de Paula Mc Grath. Trois personnages, deux époques.

Quel est le lien entre ces trois femmes? 

Quel est le lien entre ces deux pays, l’Irlande du Nord d’un côté, les Etats-Unis de l’autre? 

Il y a trois femmes, donc.

La première est gynécologue et s’interroge sur son avenir professionnel et sentimental, l’un est l’autre allant de pair. Quitter Dublin pour Londres et abandonner sa mère, malade d’Alzheimer? 

La seconde a 16 ans, sa mère vient de mourir et elle se retrouve seule au monde – pas tant que ça, puisque des grands-parents inconnus lui tombent dessus sans crier gare. Elle prend la fuite avec un gang de bikers, mais est-elle à l’abri à leurs côtés?

La troisième a 17 ans, elle a fui l’Irlande pour Londres en rêvant à une carrière de danseuse, mais des mauvaises rencontres et la peur de basculer du mauvais côté la font revenir à Dublin – elle a abandonné l’école, trouvé un petit boulot qui lui permet de vivre dans une chambre sordide mais elle est libre. Et surtout, elle découvre la boxe aux côtés de Georges, un étudiant médecine. De lui, elle apprendra la discipline, l’endurance, et l’idée qu’il faut oser rêver – même si la boxe n’est pas un sport de filles.

Evidemment, le lien va se dessiner doucement, mais on n’y pensera plus, car on plonge intégralement dans le récit de ces femmes, dans les problématiques sociétales propres à l’Irlande auxquelles, chacune à sa façon, va être confrontée. Parmi ces problématiques, il y a évidemment l’interdiction de l’avortement, que l’une va combattre et une autre subir – chacune portant le même poids, le même héritage: la nécessité de fuir.

Lire la suite

Baïkonour

IMG_4708.jpg

C’est pas l’homme qui prend la mer…

C’est la mer qui a pris Vladimir, un jour de février. Happé par ses mâchoires. Elle a recraché son bateau, le Baïkonour, mais elle a gardé Vladimir dans ses entrailles. A Kerlé, on pleure le marin-pêcheur. 

Du haut de sa grue, Marcus observe la procession qui va vers les vagues, déposer ses offrandes. En tête du cortège funèbre, il y a Anka, la fille de Vladimir. Edith, sa mère, est restée à la maison, dans le déni complet: elle est persuadée que Vladimir reviendra.

Et dans la vie qui reprend ses droits, mère et fille avancent chacune comme elles le peuvent avec la perte de l’être aimé.

L’une espère qu’un marin croisera son mari au large, l’autre continue à frotter les têtes dans le bac à shampooing du salon de coiffure où les jours s’étirent – jusqu’au jour où Marcus chute du haut de sa grue et laisse tomber son casque qui atterrit aux pieds d’Anka, qui n’était jusque là qu’une silhouette lointaine dont il est tombé amoureux.

Dans la chambre d’hôpital où il lutte contre la mort enfermé à double tour dans son coma, Anka vient lui rendre visite, et lui parle, comme elle n’a jamais parlé, pour mieux affronter ses rêves d’océan, et revenir à la vie dans laquelle, peut-être, elle croisera Marcus redescendu sur terre?

Avec BaÏkonour, Odile d’Oultremont confirme son univers très personnel, qu’elle avait façonné dans son premier roman, Les Déraisons. Il y a une fantaisie, une langue propres à l’auteure, une marque de fabrique qui imprègne ce deuxième roman, pourtant très différent du premier. 

L’iode du golfe de Gascogne le rend plus rugueux, plus concrètement attaché à la réalité de ces gens de mer burinés par les embruns et soumis à plus fort qu’eux par les tempêtes, plus ancré dans la vie comme le bateau ancré dans les eaux du port – avant d’aller chercher la houle. 

Odile d’Oultremont nous embarque sur le chalutier de Vladimir comme elle nous fait monter sur la grue de Marcus. 

Lire la suite

Venise à double tour

IMG_7785.jpg

Peut-être êtes-vous comme moi, à aimer découvrir un lieu par le biais d’un livre.

J’avais déjà lu beaucoup de romans sur la magnifique Venise, et j’aimais retrouver des itinéraires que je connaissais – ou les retracer sur une carte.

Bizarrement, je n’ai pas ressenti le besoin de choisir un livre pour ma dernière escale vénitienne. Pourtant, très vite, le besoin d’accompagner mes balades dans la ville par une lecture idoine s’est fait impétueux, et c’est à la librairie Studium que j’ai trouvé ce Venise à double tour qui m’avait été chaudement recommandé.

Jean-Paul Kauffmann y raconte sa quête très particulière, et pour laquelle il est venu s’installer plusieurs mois à Venise: voir ce qui se cache derrière la porte des trop nombreuses églises fermées. 

Pourquoi? 

Le souvenir fugace d’un tableau entrevu une cinquantaine d’années plus tôt, qui l’a suivi. 

Et un besoin inconscient, irrépressible aussi, d’ouvrir l’espace dont l’a privé sa captivité au Liban.

C’est depuis la Giudecca, où il s’est installé, que l’écrivain et ancien journaliste va observer Venise  et ses nombreux clochers, s’interroger chaque jour sur la progression ou l’échec de son enquête.

Venise cultive le secret, à la manière des carnavaliers cachés derrière leur masque. 

Et JP Kauffmann ne va pas tarder à saisir l’impénétrabilité de ce secret savamment entretenu par toute une organisation séculaire propre à la cité des Doges: trouver celui ou ceux qui détiennent les clés de ces églises fermement verrouillées va s’avérer un vrai parcours du combattant, semant le doute et les espoirs de façon incontrôlable.

Lire la suite

Rien n’est noir

6CC48D46-02EF-497B-889A-FDA5356C28D7.JPG

Dans son journal intime, Frida Kahlo a écrit le bleu, le rouge, le jaune.

Bleu, électricité et pureté, amour, distance. Rouge, aztèque, sang. Jaune, folie, maladie, peur.

Avec les couleurs de ses mots, bleu, rouge, jaune, Claire Berest a peint Frida – non, elle a littéralement habité Frida. Rien n’est noir – tout est couleur, éclatant, électrique, à la manière d’un feu d’artifice.

Que dire en effet de son incomparable style si ce n’est qu’il transcende le roman, entier d’une fièvre, habillé d’une magie – noire, sûrement.

Un style fougueux, impétueux, ardent, gouailleur, à l’image de la volcanique artiste mexicaine. Oui, Frida Kahlo était un volcan, remplie d’un magma artistique en fusion, couvé par la douleur de sa carcasse rafistolée depuis qu’un tramway l’a transpercée, broyée, laissée presque pour morte.

fullsizeoutput_5fd

 

Elle ressemble à une niña lorsqu’elle aborde le géant Rivera, « el gran pintor » du Mexique, un monstre, un ogre, mais la Niña veut se laisser dévorer toute entière. Lui, artiste mondialement reconnu, communiste convaincu, se consacre désormais aux peintures murales depuis que l’art est sorti des salons bourgeois.

Lire la suite

Rendez-vous à Positano

IMG_5657

Goliarda Sapienza peut effrayer.

Son chef-d’oeuvre, L’Art de la joie, est un pavé face auquel je me suis toujours retenue – au moins jusqu’à présent. 

J’ai préféré d’abord picorer dans ses Carnets, débordants de vérités profondes et terriblement actuelles. Et je gardais en réserve depuis sa sortie en France en 2017 ce Rendez-vous à Positano.

J’avais moi aussi donné rendez-vous à ce livre, inconsciemment, et j’attendais un retour sur la côte amalfitaine pour le lire. Comme un symbole, c’est sur les marches de Positano que j’ai démarré sa lecture, pour absorber peut-être la puissance littéraire de ce livre et me sentir en osmose avec Goliarda Sapienza, fascinante et troublante.

Positano guérit de tout, vous ouvre l’esprit sur les douleurs passées et vous éclaire sur les présentes, et vous préserve souvent de tomber dans l’erreur

A la fin des années 40, Goliarda Sapienza vient en repérage pour tourner un film à Positano. Le lieu, trop magique pour le tournage, ne sera pas retenu – mais elle y trouvera une chose plus précieuse: l’amitié d’Erica. D’abord séduite par la beauté et le mystère de la jeune femme, elle va se rapprocher d’elle au fur et à mesure de ses séjours à Positano dans une amitié fusionnelle, à laquelle seule la mort d’Erica mettra fin.

Lire la suite

Mrs Hemingway

IMG_4353

Ma première avait une réserve de tendresse insensée, ma seconde était la femme la plus courageuse qu’il ait jamais rencontrée, ma troisième avait une soif de liberté encore plus grande que la sienne, ma quatrième fut la dernière… Qui suis-je?…

Mrs Hemingway!

Parfois, j’ai le sentiment que les choses se répètent. Je pose l’aiguille au même endroit, sur le même disque, et je m’attends à un air différent

Bien vu, cher Ernest!

C’est effectivement à chaque fois la même ritournelle, avec Ernest Hemingway: la rencontre, l’amour fou, la vie qui devient une fête, et puis la lassitude, poussée par ses vieux démons que sont la déprime et la bouteille. Une femme chasse l’autre, ou plutôt, chaque femme laisse sa place à une autre: car les femmes qu’il aime ne restent pas des maîtresses, il les épouse, pour le meilleur et pour le pire.

Correspondant de guerre, écrivain, il a connu mille vie, couru les guerres, libéré le Ritz, frôlé cent fois la mort – il a aimé les femmes comme il a vécu, dans une frénésie constante, intensément, avidement. Un ogre.

Elles furent quatre, donc. Il y eut d’abord Hadley Richardson, généreuse et sacrifiée, qui lui servit sur un plateau la socialite Pauline Pfeiffer, alias Fife. Détrônée par l’impétueuse Martha Gellhorn, double féminin d’Hemingway, cette dernière laissa la place à celle qui l’accompagnera jusqu’à la fin de sa vie, Mary Welsh.

581ea867fe9b93364c6cb6d0affa6d41.jpg

Hadley Richardson

C’est à ces quatre femmes que Naomi Wood consacre ce brillant roman, dont le fil rouge, bien sûr, est cet homme aussi charismatique que détestable, écrivain de génie et coureur de jupons invétéré. 

Lire la suite

Kaiser Karl

IMG_4011

Evoquer Karl Lagerfeld, c’est déclencher la plupart du temps des réactions extrêmes – essayez!

D’un côté, les fervents admirateurs se lancent dans des déclarations enflammées. De l’autre, ceux qui le détestent prouvent, moult on-dit à l’appui, combien il était cruel et méprisant. Une chose est certaine, même mort, il ne laisse personne indifférent.

Disparu il y a cinq mois à peine, son statut d’icône n’a pas attendu sa disparition pour s’installer à l’échelle planétaire. Loin de là – c’est un des mystères de ce génie, que Raphaëlle Bacqué, journaliste et grand reporter au journal Le Monde a cherché à comprendre à travers une enquête de plus de deux ans.

J’ai eu le privilège de la rencontrer, lors d’un petit déjeuner organisé par les éditions Albin Michel, qui viennent de publier son dernier ouvrage, « Kaiser Karl ». Autour d’un café et d’une orange pressée, la journaliste prodigieusement captivante nous a expliqué pourquoi, après diverses personnalités politiques, elle avait décidé de se consacrer à Karl Lagerfeld. Ce n’est pas tant l’animal politique qui la fascine à travers toutes ses personnalités qu’elle côtoie dans son quotidien, mais la façon dont le pouvoir transforme ces hommes et femmes qui ont accès aux plus hautes sphères.

Lire la suite

Aurélien

IMG_3770.jpg

Pourquoi est-ce si intimidant de commencer la chronique d’un classique?

Est-ce par peur de ne pas être à la hauteur d’une oeuvre lue, analysée, décortiquée depuis sept décennies?

Ou n’est-ce pas tout simplement parce qu’on se sent petit et humble par rapport à son amplitude, sa portée – et aussi un peu trop ému par sa beauté?

J’aurais pu commencer l’exégèse par le célèbre incipit « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouvera franchement laide », vous dire que je trouve ça tellement culotté et si peu convenu de démarrer ainsi un roman. Qu’il donne un ton, une audace. Mais aussi une arrogance qui m’a fait partir sur une fausse voie : j’ai failli prendre en grippe ce pauvre Aurélien. Alors je ne m’attarde pas dessus.

Qui est-il, en dehors d’être un jeune rentier oisif et sans ambition qui remplit de petits riens le vide de ses journées chômées? Aurélien est un homme mélancolique, écorché par la guerre – elle lui a volé sa jeunesse, ses envies. Quatre ans de service militaire, quatre ans de guerre et qui est-il au bout du compte, maintenant? Il dilue sa vie dans les années folles de cet entre-deux guerres, comme il dilue son argent dans les soirées mondaines et les sorties arrosées au Lulli’s. Sans attaches familiales, sans femme à aimer autre que celles qui lui appartiennent pour une nuit ou deux, il erre. 

Bérénice, cette petite provinciale aux drôles d’yeux, mal fagotée, et ennuyeusement mariée à un pharmacien faible et fat va pourtant lui faire détourner son regard de la succession de ces journées sans but. 

Aurélien se découvre amoureux de Bérénice – est-ce à cause de la pression sociale et de ses injonctions à trouver une épouse? Peu importe. C’est d’elle dont il se découvre épris – et le jeu de l’amour débute entre un Aurélien un peu trop faible et une Bérénice si éprise d’absolu. L’émotion, la sensualité de la séduction et le sentiment amoureux sont retranscrits par Aragon avec une justesse et un trouble terriblement modernes, tant dans ses moments d’enchantement que dans ses affres.

Lire la suite