A rude épreuve

A rude épreuve Elizabeth Jane Howard éditions La Table Ronde

C’est comme une lettre qu’on attend depuis longtemps et qu’on a enfin entre les mains: on n’ose plus l’ouvrir, de peur de gâcher par la précipitation les longs moments d’une languide impatience dans laquelle on se plaisait bien, finalement.

Je l’ai regardé souvent avant de l’ouvrir, l’oeil s’attardant sur (une nouvelle fois) la beauté de la couverture qui plante le décor: le vert du Sussex, la mer, la présence féminine incontournable du roman. Et dans le ciel, inquiétant, un bombardier noir.

Nous avions quitté la famille Cazalet en 1938, alors qu’une nouvelle guerre semblait inéluctable.

Lorsque nous les retrouvons réunis et abasourdis autour de la TSF de Home Place en ce mois de septembre 1939, l’entrée en guerre est devenue une réalité. 

La vie se réorganise dans le Sussex, chez le Brig et la Duche, où s’installent malgré elles les belles-filles qui auraient préféré rester à Londres, leurs filles et leurs plus jeunes enfants. 

Hugh rentre à Londres gérer l’entreprise familiale, tandis qu’Edward et Ruppert s’engagent dans cette nouvelle guerre…

Le pire était arrivé, et ils faisaient presque comme si de rien n’était. Voilà comment se comportait sa famille en temps de crise 

Rien ne semble pouvoir ébranler la vie des Cazalet, qui continuent à vaquer à des occupations adaptées aux circonstances: rapatrier chez eux l’institution de charité dans laquelle ils sont investis, occulter les nombreuses fenêtres des cottages pour le black-out, acheter des vêtements assez grands et des métrages de tissus, prévoir les repas en dépit des rationnements qui s’installent – tandis que le soir, dans le crépitement des bûches, on joue des sonates de Mozart dans le cliquètement des aiguilles à tricoter.

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La collection disparue

« Un artiste laisse une oeuvre et se survit à travers elle. Mais un collectionneur? Que reste-il de Jules Strauss? »

Jules Strauss est l’arrière-grand-père de Pauline Baer de Pérignon. De son aïeul, elle sait peu de choses, sinon qu’il était un riche collectionneur de tableaux impressionnistes, décédé à plus de 80 ans en 1943. Comment la famille Strauss, juive et fortunée, a-t-elle pu traverser la guerre sans visiblement être persécutée par les nazis?

Par le biais d’un cousin, Pauline hérite d’une liste de chefs-d’oeuvre qui pourraient avoir été volés pendant la guerre…

Renoir, Sisley, Degas, Courbet, Tiepolo, Monet,… cette liste griffonnée va emmener Pauline Baer dans l’histoire inconnue de sa famille, et surtout dans les archives des musées pour essayer de comprendre comment les tableaux prétendument vendus en 1932 par Jules Strauss auraient pu être volés par les nazis dix ans plus tard.

Commence alors pour Pauline Baer une extraordinaire enquête pour tenter de reconstituer son « musée imaginaire » et retrouver la collection disparue de Jules Strauss.

Sur son chemin, elle croise une chercheuse exceptionnelle qui lui donnera les meilleurs conseils et l’accès à des archives pour avancer, mais aussi un ami de la famille, Patrick Modiano – détenteur sans le savoir d’une clé qui donnera un vrai tournant aux recherches de Pauline.

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Toute l’histoire de la peinture en moins de deux heures

Parmi mes lectures, l’art revient souvent – j’aime explorer la peinture et les courants artistiques à travers des biographies d’artistes et des romans. Une façon de compenser un peu ma frustration de ne pas avoir étudié l’histoire de l’art, en quelque sorte.

Pour les mêmes raisons, j’adore me nourrir d’expositions et de musées, et encore plus écouter des conférenciers passionnés me parler d’art.

Aussi, lorsque j’ai appris il y a quelques mois qu’Hector Obalk donnait un spectacle sur l’histoire de la peinture, j’ai immédiatement réservé des places.

Flashback: il y a des années de cela, Hector Obalk tenait une chronique d’art dans le Elle. C’était une des premières pages que je lisais, chaque semaine. Par un détail sur un tableau, il avait cette capacité à nous transporter dans l’oeuvre en nous donnant le sentiment de toucher de notre doigt inculte l’expertise de l’artiste.

A travers cette courte chronique hebdomadaire pointaient déjà le piquant et la saveur que l’on trouverait dans Grand Art, programme dans lequel Hector Obalk aimait se mettre en scène, pitre érudit au service de l’art.

Le public, Hector Obalk l’aime. Ou peut-être aime-t-il juste avoir un public.

En tous les cas ça fonctionne, ça fusionne.

Donc dimanche dernier, après des reports liés à vous savez quoi depuis le mois de mars, Hector Obalk donnait enfin une nouvelle représentation de « Toute l’histoire de la peinture en deux heures » au Théâtre de l’Atelier.

Sur scène, derrière lui, une mosaïque de 4000 tableaux. Zoom avant, zoom arrière, allers retours opérés par un technicien que le maestro téléguidait depuis la scène, tandis qu’il faisait jouer tantôt un violoncelliste, tantôt une violoniste au rythme de ses fougueuses interprétations picturales.

4000 tableaux pour couvrir allegretto deux heures de représentation. Soit huit siècles de peinture! Fastoche.

Vous êtes partants vous aussi? Alors suivez-vous moi dans ce tourbillon artistique.

Démarrage sous les ors du 14ème siècle, ces tableaux touts dorés qu’on passe vite dans les musées. Giotto et son St François d’Assise prêchant aux oiseaux – un peu de moquerie (oh les mains toutes petites de St François, l’anatomie n’était pas encore le point fort des peintres) pour cacher l’émotion que suscitent éparpillés par petits bouts façon puzzle (vous avez forcément la référence) les détails du tableau.

1420, Obalk démontre avec Fra Angelico que le savoir-faire des peintres croît – dans la prédelle du Couronnement de la vierge c’est un schéma narratif façon BD qui se met en place, et la passion d’Obalk qui accroche nos regards sur les détails.

C’est fantastique, et de l’orchestre aux balcons en passant par la corbeille, nous sommes tous extatiques, en même temps que ça rit derrière nos masques Deux tableaux, une demi-heure, reste une heure trente, 3898 tableaux – il va forcément y arriver.

La grande histoire de la peinture avance. On quitte les perspectives en boîtes à chaussures de Fra Angelico, on va vers le Nord chez les flamants, meilleurs mais pas en tout, mais en textures sûrement: démonstration par A + B avec Van Eyck et son tableau des époux Amolfini. Obalk nous ramène toujours aux proportions réelles du tableau (tout petit) pour nous exposer la perfection du détail, et ce qui fait la beauté absolue du tableau, le détail qui change tout: non pas les verroteries à gauche d’un sublime miroir qui nous montre la face cachée du tableau, mais à son sens cette paire de socques abandonnées au sol, sales de boue tranchant dans la richesse du décor.

Nous n’en sommes qu’aux alentours de 1450/60 et repartons en Italie. Les italiens ont progressé! Atmosphérisation du tableau, brillance, l’air s’est engouffré et nourrit l’espace. Bond en 1500/1520, et Raphaël avec son style plus précis, et sa petite dose d’érotisme.

Quelle heure est-il? Midi? (oui, le spectacle était en matinée) Une heure a déjà passé, mais la Renaissance, siècle des progrès techniques, se profile soudain. Jusqu’ici, l’histoire de l’art était l’histoire d’un progrès artistique, où tout était à inventer. Avec Michel-Ange, et surtout avec La Déposition de Pontormo, Obalk se prête à une démonstration burlesque sur le maniérisme et son inventivité anatomique. Comment ne pas voir dans ses contorsions une belle imitation des poses improbables des « selfistes » d’Instagram? 

Fort de l’hilarité de la salle, le critique d’art nous entraîne vers le maniérisme flamant, et nous montre comment de simples pommes toutes boursouflées représentent toute la caractéristique de Gossaert – de fruits en fleurs, c’est au tour d’Arcimboldo (était-ce vraiment nécessaire de perdre de si précieuses minutes avec lui?).

Retour au sérieux avec le Caravage et son sens de la composition, le naturel de sa géométrie qui fait abdiquer le maniérisme. Dans son sillage, de La Tour, et surtout Velasquez avec son art de la suggestion. Nous ouvrons les yeux face au génie, surtout lorsqu’il est mis à côté d’un copiste qui a photoshopé et atomisé l’essence même de son art.

Rembrandt arrive, l’heure tourne. 12h30 et nous quittons le siècle d’or pour le 18ème et les mièvreries de Fragonard – Obalk nous parle de boue touillée avec le pinceau qui n’empêche pas la lumière de passer. Et c’est exactement ça, lorsque « Renaud entre dans la forêt enchantée ».

Violon et violoncelle poursuivent leurs intermèdes.

Combien de temps nous reste-il pour aller jusqu’au 20ème siècle? Si peu. 

Nous courons vers la deuxième moitié du 19ème, et ce grand chamboulement artistique qui ouvre une fenêtre sur l’art moderne avec une expression artistique plus directe. Ils sont deux, en presque fin de course. Monet, et Cézanne au bord de l’abstraction, avec cette texture particulière sur laquelle Obalk met ces mots picturalement parfaits qui soudain m’éclairent: une texture « sèche et calcaire ».

Encore combien de minutes? Cinq peut-être?

Klein tombe comme un couperet. La rupture, la fin de la transmission.

Quel est l’intérêt de l’art contemporain? Obalk provoque en n’accordant que dédain à Basquiat, mais clôture avec une tendresse admirative pour François Boisrond, qui à ses yeux semble avoir retenu les leçons de la grande histoire de l’art.

Bonne nouvelle pour ceux que cela intéresserait, Hector Obalk donne une autre version de ce spectacle à l’Olympia

Toute l’histoire de la peinture en moins de deux heures

Spectacle de Hector Obalk

De sang et d’encre

De sang et d'encre Rachel Kadish Cherche Midi

Rachel Kadish. Son nom évoque une prière juive, comme un préambule liturgique à ce roman remarquable qui questionne la place de la femme au sein de sa communauté religieuse, mais aussi par-delà le vaste monde de la connaissance.

A Londres, en novembre 2000, l’éminente professeure d’université Helen Watt, sur le point de partir à la retraite, est contactée par l’un de ses anciens élèves. D’étranges lettres viennent d’être découvertes dans sa maison de Richmond, au hasard de travaux de rénovation. Rédigés en portugais, en hébreu, en latin, ils sont aussi vieux que la demeure du 17ème siècle qui les abritait.

Aidée  d’Aaron Levy, un doctorant américain un peu arrogant et totalement enlisé dans une thèse qu’il consacre à Shakespeare et aux juifs qui auraient inspiré son oeuvre, Helen Watt tente de percer à jour ces documents inestimables. La cache dans laquelle ils ont été retrouvé est-elle une genizah, où étaient déposés dans les synagogues des écrits portant le nom de Dieu? Mais c’est bientôt l’identité du scribe, et sa troublante signature, qui les interroge. S’attelant à l’étude des documents, ils remontent le temps à travers une étrange correspondance.

Dans une alternance du récit entre présent et passé, on découvre en 1657 Ester Velasquez, une jeune juive séfarade qui vient d’arriver à Londres avec son frère et le rabbin HaCoen Mendes, qui les a pris en charge à la mort de leurs parents à Amsterdam. Aveugle, rescapé de l’Incquisition espagnole, le vieux rabbin portugais espère apporter sa sagesse à la communauté juive londonienne qui s’éloigne des traditions, et pire, se rapproche de la mouvance sabbatéenne qui guette l’arrivée d’un nouveau Messie. Ester, qui est plus cultivée que toute autre jeune fille de son âge, devient la plume du rabbin, rédigeant son abondante correspondance avec les grands de la communauté. Au contact du rabbin et de ses livres, la curiosité d’Ester s’aiguise, l’éveille aux Idées comme celles de l’hérétique Spinoza chassé de la communauté. 

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Retour à Martha’s Vineyard

Retour à Martha's Vineyard de Richard Russo
Editions de la Table Ronde

Est-il toujours bon de convoquer les vieux souvenirs?

2015: plus de quarante ans après avoir quitté l’université, Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard, dans la maison que le premier des trois compères sexagénaires a l’intention de mettre en vente.

Aussi différents soient-ils les uns des autres, les trois hommes se sont liés à l’université de Minerva, sur la côte Est. Au sein de la résidence de la sororité Theta, où ils officiaient aux cuisines et au service, ils se sont rapprochés, à s’en surnommer les Trois mousquetaires – liés à vie par le ciment de ces années de jeunesse, mais aussi par cette épreuve vécue par tous les jeunes hommes américains de leur génération : le tirage au sort de la conscription de 1969, qui désignerait ceux d’entre eux qui partiraient combattre au Vietnam.

Avant que l’un d’eux, tiré au sort ce fameux jour de 1969, parte servir sa patrie une fois ses études finies, les Trois Mousquetaires passent ensemble ce week-end de 1971 à Martha’s Vineyard, qui clôturera leurs années à Minerva. 

Mais ils sont en fait quatre, ce fameux week-end: les garçons ont emmené avec eux leur quatrième mousquetaire, la belle Jacy, une des résidentes de Theta dont ils sont tous les trois amoureux et qui semble prendre un malin plaisir à ne pas les départager. Ce qui n’arrivera jamais vraiment: à l’issue de ce week-end, Jacy disparaît, on ne la retrouvera jamais.

Son souvenir hante inévitablement les trois amis lorsqu’ils se retrouvent en 2015.

Ont-ils changé? Sont-ils restés fidèles à leurs idéaux, à leurs promesses?

Cachent-ils une autre part d’eux-mêmes, inconnue aux autres, derrière la façade de leurs surnoms d’antan?

Pourquoi Teddy a-t-il toujours été ce grand angoissé, qui vit ce week-end sous la menace d’une nouvelle crise de panique à peine débarqué sur l’île?

Et Mickey, abrite-t-il toujours derrière sa carcasse de gentil colosse rocker cet être bagarreur, dont ils n’ont jamais compris les coups de sang capables de laisser quelqu’un au sol?

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L’étrange disparition d’Esme Lennox

O’Farrellement Vôtre

Depuis son premier roman sorti en 2000, « Quand tu es parti », je suis inconditionnellement attachée à l’écrivaine irlandaise Maggie O’Farrell.

Tous ses romans ne sont pas égaux, mais elle réussit à chaque fois à se renouveler, tout en restant attachée aux mêmes thèmes, qu’elle explore inlassablement, comme pour comprendre, réparer quelque chose : des histoires familiales qui se jouent sur plusieurs générations, des secrets qui brisent des destinées, des histoires d’amour qui basculent dans le drame, des disparitions inexpliquées, voilà l’univers de Maggie O’Farrell, qui oscille incessamment entre présent et passé, toujours servi par des personnages complexes et sensibles, souvent dans la fuite. Grâce à une psychologie aiguë, elle pénètre les failles des histoires.

Lorsque j’ai lu, il y a quelques semaines, « La salle de bal » d’Anna Hope, j’ai repensé à ce roman de 2008: « L’étrange disparition d’Esme Lennox ». L’envie m’est venue de le relire, de retrouver ces impressions qui m’avaient tant marquée.

Esme rejoint la longue liste de ces femmes internées, à tort, parce qu’elles étaient différentes. 

Différente, Esme l’a toujours été. Une petite fille libre, curieuse, sensible. A la suite d’un drame, la famille quitte l’Inde où Esme et sa soeur sont nées et ont grandi. De retour à Edimbourg, Esme doit s’acclimater: au froid écossais, et surtout aux règles strictes qu’imposent la bienséance et l’éducation sans concession de sa grand-mère et de ses parents pour faire d’elle et sa soeur des jeunes filles épousables. Mais le comportement d’Esme dérange, trop sensible, trop inadaptée, trop désinhibée… elle est internée à l’asile de Cauldstone, alors qu’elle n’a que seize ans.

Soixante ans plus tard, alors que l’asile doit définitivement fermer ses portes, Iris reçoit un appel: elle est la seule parente à pouvoir prendre en charge Euphemia Lennox. Qui est cette grand-tante dont elle n’a jamais entendu parler? Elle ne connaît pourtant aucun frère et soeur à sa grand-mère Kathleen… Pourquoi a-t-elle été effacée de la mémoire familiale? Est-elle vraiment folle?

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Les évasions particulières

Dans les années 80, alors que j’étais évidemment encore une touuuute petite fille, j’adorais les feuilletons français (maintenant on appelle ça des s.é.r.i.e.s) dont le charme aux couleurs passées me remplit de nostalgie. Il y avait notamment l’Esprit de famille, et ces quatre soeurs que je trouvais formidables. En tapant le nom du feuilleton dans ma barre de recherche, je tombe sur elles, les trois aînées à mobylette sur une route de campagne, tandis que la benjamine à vélo s’essouffle derrière elles en pestant (on la surnommait la poison).

Voilà un peu comme je les imagine, les soeurs Malavieri, des soeurs unies, des jeunes femmes affirmées, héroïnes d’une saga familiale au coeur d’une société en route pour les grands bouleversements des années à venir. 

Elles sont trois, Sabine l’aînée, Hélène la cadette et Mariette la benjamine. Contrairement aux soeurs Moreau, elle ne vivent pas dans l’aisance d’une famille bourgeoise de la campagne pontoisienne, mais au sein d’une famille catholique et modeste dans un appartement exigu d’Aix-en-Provence.

Sabine rêve de partir à Paris pour devenir comédienne, et envie Hélène qui, par le biais d’un accord familial étrange, passe ses vacances chez son oncle et sa tante à Neuilly-sur-Seine.

En ce début des années 1970, le vent de l’émancipation souffle, les femmes commencent à prendre la pilule (en cachette) et les soeurs aînées développent leur conscience sociale et politique, tandis que Mariette, depuis la sphère de l’enfance, observe ses soeurs, prête à faire éclore le moment venu la jeune fille libre qu’elle aspire à être. Pour Agnès aussi, leur mère, il est temps de penser à son propre épanouissement, après ses années de jeunesse sacrifiée aux devoirs maritaux et à la maternité.

Agnès et Bruno, rassurés par l’accession à la présidence de Giscard sont loin d’imaginer le bouleversement du 10 mai 1981 vers lesquels ces années les conduisent.

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Mon père, ma mère, mes tremblements de terre

Mon père ma mère mes tremblements de terre Julien Dufresnes-Lamy Belfond

Il y a ces écrivains auxquels on s’attache, avec cette impression de construire avec eux, de livre en livre, une histoire. 

Julien Dufresnes Lamy est de ceux-là. Un passeur d’histoires humaines, prolifique, hyperactif, pour qui l’écriture semble être une urgence – que ce soit dans la littérature jeunesse ou la blanche, où il alterne ses publications avec succès. Finalement, ces deux genres littéraires dans lesquels il s’exprime ne font peut-être qu’un, où JDL s’affranchit des cases de façon audacieuse.

Au fil des ses romans, on peut relier les points entre chaque, car s’il se renouvelle, il y a sa voix, toujours, à la fois douce, sensible et revendicative, et une fascination constante pour l’adolescence et les blessures de la vie.

« Mon père, ma mère, mes tremblements de terre » pourrait être un hybride de ses derniers romans. Un peu des « Indifférents », un peu de « Boom », un peu de « Jolis jolis Monstres ». Pour en faire toutefois un roman singulier, porteur de bienveillance et d’amour dans les grands séismes qui bouleversent la vie.

Dans ce nouveau roman, JDL interroge l’identité et les relations familiales, à travers la voix de Charlie, un garçon de quinze ans – cet âge fragile où la norme définit les rapports entre adolescents, et où la différence crée le rejet.

« J’avais le droit d’avoir des humeurs et d’être ingrat, c’est mon âge qui le disait. Sauf que non. Mon père me volait ma crise d’adolescence sans trembler »

Depuis que son père a avoué à sa famille son désir d’être femme, deux ans plus tôt, Charlie tient le journal de la transition de son père, au fil des jours qui se succèdent: la transformation physique, les rapports père-fils, le regard des autres sur lui, et sur eux.

Alors qu’il attend avec sa mère, à l’hôpital, la sortie du bloc de son père qui dans quelques heures sera irrévocablement devenuE Alice, le récit présent alterne avec le décompte des jours de cette transition identitaire et familiale.

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Betty

Betty Tiffany Mc Daniel Gallmeister

C’est un sacré pari, pour un éditeur: publier un roman de 716 pages en septembre – un bon gros pavé bien lourd alors qu’on sait que les lecteurs auront plutôt envie de papillonner d’une nouvelle sortie littéraire à une autre.

C’est le pari de la foi en ses lecteurs, et surtout de la foi en un livre.

Au premier abord, 716 pages, c’est un peu long. L’éditeur n’aurait-il pas eu intérêt à réduire le texte, me suis-je demandé à plusieurs reprises? Mais au final, tout y est si intense, si magique, si poétique, qu’il eût été impossible d’enlever quoi que ce soit.

Car Betty est une ode à la force vitale de la nature qui nous nourrit, et nous façonne. Une ode sublime à l’amour qui nous construit et nous arme pour la vie.

C’est le vibrant hommage que Tiffany Mc Daniel a écrit pour sa mère, cette petite Betty Carpenter  Cherokee par son père, blanche par sa mère. 

Comment se construire dans une communauté rétrograde de l’Ohio quand on ne voit en vous qu’une petite indienne à la peau noire et qu’on vit dans une famille aussi pauvre que marginale, sur laquelle plane la malédiction d’une maison hantée? Avec l’amour d’un père qui invente pour vous des légendes qui font grandir en vous nourrissant de la force magique et ancestrale de la nature.

 Quand je lisais les livres que j’empruntais à la bibliothèque, je pensais que mon père – comme les histoires que ces livres racontaient – était né de l’esprit de ces écrivains. Je croyais que le Grand Créateur avait expédié ces écrivains sur la lune, portés par les ailes d’oiseaux-tonnerre, et leur avait dit de m’écrire un père. Des écrivains tels que Mary Shelley, qui avaient donné à mon père une compréhension gothique pour la tendresse de tous les monstres.

Agatha Christie avait créé le mystère qui habitait mon père et Edgar Allan Poe avait conçu pour lui l’obscurité de manière à ce qu’il puisse s’élever jusqu’au vol du corbeau. William Shakespeare avait écrit pour lui un coeur de Roméo en même temps que Susan Fenimore Cooper lui avait imaginé une proximité avec la nature et le désir d’un paradis à retrouver (…) 

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Le fil rompu

Le fil rompu Céline Spierer

Dans son immeuble du Lower East Side à New-York, le jeune Ethan est intrigué par sa voisine, dont la seule distraction semble consister à nourrir les oiseaux.

En perte de repères familiaux, Ethan se rapproche de la vieille dame solitaire à la mise élégante, qui peu à peu va dérouler le fil de sa mémoire fragile.

Chez elle, Madame Janick cache six tableaux convoités lors d’enchères fiévreuses chez Sotheby’s quarante ans plus tôt, et achetés par un acquéreur aussi mystérieux que le peintre de ces toiles, Mirko Danowski.

Quelle histoire abritent ces toiles et la très belle jeune fille blonde qui figure sur chacune d’entre elle?

Avec une parfaite maîtrise du suspense, Céline Spierer nous tient en haleine jusqu’aux dernières pages de son roman, en remontant la grande histoire du vingtième siècle. Depuis la Pologne de l’Empire russe jusqu’à Ellis Island et Manhattan,  de la montée du nazisme en Allemagne jusqu’à Lódz en Pologne, les destins des personnages se croisent dans des allers-retours temporels. Parmi eux, trois femmes : Katarzyna, Edith et Magda, dont les vies s’enchevêtrent entre la vieille Europe et New-York. Quel est ce fil qui court tout au long de l’histoire et semble les relier d’un continent à l’autre?

C’est une formidable immersion historique qui traverse la tragédie de deux guerres et les grands courants de l’Histoire.

« Le fil rompu » évoque à certains égards « Le chardonneret » de Donna Tart, par le mystère qui auréole ces toiles cachées qui traversent les années, et ce jeune garçon new-yorkais forcé à grandir trop vite, Ethan, qui m’a rappelé le Théo du roman de Donna Tart. 

Vous le savez, j’aime les romans historiques, et particulièrement cette période, j’ai donc été largement séduite par cet aspect mais aussi par l’audace des allers-retours temporels qui permettent d’entretenir l’intrigue. 

J’ai regretté toutefois que quelques personnages, essentiels à l’intrigue, ne soient pas davantage fouillés et passent d’un rôle de premier plan à un rôle figuratif, alors qu’ils auraient largement mérité qu’on les découvre davantage.

Céline Spierer a étudié l’écriture scénaristique, et on ressent effectivement une inspiration très cinématographique dans la construction de ce roman, tant par la vivacité du rythme que par la force d’évocation des situations et des personnages. 

Un premier roman fort réussi, tant par la maîtrise de l’écriture que par les rebondissements qui nous surprennent jusqu’à la fin de l’histoire.

Titre: Le fil rompu

Auteur: Céline Spierer

Editeur: Editions Héloïse d’Ormesson

Parution: septembre 2020

Chavirer

Chavirer Lola Lafon Actes Sud

Dans sa loge, avant de revêtir ses résilles, ses strass et ses plumes, Cléo camoufle et efface méticuleusement ses cicatrices derrière le fond de teint Porcelaine 0.1. 

Son corps est rompu à la danse, musclé, tonique, épuisé. La danse est la discipline qui forge sa vie, depuis ses premiers cours de modern jazz.

De page en page, Cléo traverse les âges, vingt-sept, trente, quarante-huit ans. 

Pourtant, « Cléo aurait treize ans pour l’éternité, elle se cognait à chacun des angles morts de cette éternité ».

Treize ans, l’âge des rêves et l’envie tenace d’y croire, surtout lorsqu’une découvreuse de talents vous repère à la MJC  et vous entrouvre les portes d’une gloire possible – celle de la fondation Galatée, qui finance de jeunes prodiges. A coups de cadeaux et autres attentions délicates, c’est un mécanisme d’emprise qui se met en place, auquel il est déjà trop tard d’échapper lorsque les prédateurs sexuels sont à l’oeuvre… 

De façon insidieuse, la victime devient consentante, et coupable: elle va bientôt recruter d’autres collégiennes pour la fondation.

Je ne souffre pas de ce qu’on m’a fait, je souffre de ce que je n’ai  pas fait, je ne suis victime de rien

Treize ans, trop jeune pour comprendre la manipulation, trop jeune pour dépasser cette culpabilité écrasante, savant calcul pour réduire les victimes au silence

« Chavirer » est une spirale hypnotique, comme le corps discipliné de la danseuse qui ondule.

Un récit nerveux, cabré, lustré, besogneux, exigeant, qui se déploie dans une chorégraphie littéraire magistrale des rêves brisés et de l’innocence perdue.

Comme un corps de ballet, ceux qui ont côtoyé Cléo nous la font découvrir à travers leur histoire, tandis que la découverte d’un fichier et un appel à témoin pourrait enfin donner la parole aux victimes de Galatée. Sortir de leur cachette sombre les non-dits, et briser le déni des familles « qui possédaient toutes la recette des mots décolorés » pour mieux fermer les yeux. Et faire taire la douleur, enfouie sous les chairs mal cicatrisées, comme une vieille écharde.

Cette histoire est une écharde sur laquelle sa chair s’est recomposée, à force d’années. Un petit coussin de vie rosé, solide et élastique. Ce corps étranger n’en est plus un, il lui appartient, solidement maintenu dans un faisceau de fibres musculaires, à peine effrité par le temps.

Son mari et sa fille lui ont offert la possibilité d’un chemin qu’elle a emprunté avec reconnaissance, un ruban de satin, savante arithmétique de fils de trame et fils de chaîne fondus en un lissé brillant. Cléo y a travaillé sans relâche, au lissé de ce chemin, ôtant au fur et à mesure les minuscules éclats d’écharde. Sans relâche.

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La salle de bal

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Il y a trois ans presque jour pour jour paraissait ce deuxième roman d’Anna Hope, librement inspiré de l’histoire de son arrière-arrière-grand-père, un Irlandais interné en 1909 à l’asile de Menston dans le Yorkshire.

Alors que l’Angleterre prône l’eugénisme pour littéralement éradiquer ceux qu’elle considère, souvent abusivement, d’aliénés, le jeune docteur Charles Fuller s’intéresse de près aux travaux d’éminences grises en la matière, Karl Pearson et Leonard Darwin. 

Ella Fay, ouvrière dans une filature de la région, est internée à l’asile pour aliénés de Sharston après avoir brisé une vitre – enfermée des journées entières dans l’atmosphère suffocante de l’usine, elle voulait juste respirer. Très vite, elle comprend que pour ne pas devenir vraiment folle, elle devra faire profil bas – dès lors, le « sois sage » que lui chuchotait sa mère, petite, ne cessera de l’accompagner.

Grâce à Clemency Church, une jeune fille de la bourgeoisie internée elle aussi pour de mauvaises raisons, Ella surmonte l’âpreté de l’asile.

Et bientôt, elle est autorisée à se rendre au bal du vendredi soir, instauré par le docteur Fuller qui dirige l’orchestre et expérimente sur les patients les effets de la musique.

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Miracles du sang

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Récemment, j’avais partagé ici mon immense coup de coeur pour le premier roman de l’écrivaine irlandaise Lisa McInerney, Hérésies glorieuses.

On retrouve, dans Miracles du sang, son héros écorché vif qui m’avait tant chavirée, le jeune Ryan Cusack. Dealer malgré lui, la faute à ce milieu social auquel il est difficile d’échapper quand on a quinze ans, plus de mère pour veiller sur vous et un père alcoolique, truand et sans emploi…

Quoi de neuf pour Ryan? Rien, si ce n’est qu’il est plus que jamais en prise avec ses démons et que la vie est bien fragile –  et ça englobe bien sûr son histoire d’amour avec Karine qui s’efforce de rester son rempart. 

Il y a bien la musique, mais pourra-t-il être dans cette vie le DJ qu’il aimerait tant devenir, lui l’enfant aux rêves de pianiste anéantis par son père?

Mais il y a l’ecstasy, et il y a Dan Kane, son boss. Qui veut toujours plus – contrôler le trafic de Cork et faire la nique à Jimmy Phelan, le caïd de la ville.

Et si la chance venait de Naples? Dan y déniche une filière de qualité exceptionnelle et son petit protégé Ryan, d’origine napolitaine par sa défunte mère et donc bilingue, va pouvoir gérer les transactions avec la Camorra. 

A force de se frotter à la pègre, à la drogue, à l’alcool, au sexe et à la nuit, Ryan se brûle, crame son histoire avec Karine, sans même voir venir le reste.

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Nos espérances

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Femmes, je vous aime

En clôture de son nouveau roman, Anna Hope remercie les « femmes magnifiques qui ont façonné (sa) vie, les guetteuses d’horizon, les danseuses acharnées, les convertisseuses de camionnettes, les nageuses d’eau douce, les soignantes, celles qui connaissent les méthodes ancestrales » : celles qui sont pour elle une inépuisable source d’inspiration, comme le confirme son troisième roman.

Hannah, Lissa, Cate – d’abord, l’amitié entre Cate et Hannah, sur les bancs du collège: compétition, émulation, admiration. Puis, la rencontre entre Hannah et Lissa dans l’amphi de l’université de Manchester: observation, rapprochement, fusion. Enfin, la présentation de Lissa à Cate, et la naissance d’une amitié profonde et généreuse entre les trois jeunes femmes.

Une amitié nourrie de la richesse de leurs vies de filles pas encore trentenaires, réunies sous le toit d’une vieille maison de London Fields  au début des années 2000. Des vies remplies de tous les possibles qui sont encore à venir, de tous les espoirs qu’elles ont encore.

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La vie mensongère des adultes

La vie mensongère des adultes Elena Ferrante Gallimard
La vie mensongère des adultes Elena Ferrante Gallimard

 

« Des mensonges, encore des mensonges: les adultes les interdisent, et pourtant ils en disent tellement ». C’est le constat de Giovanna lorsque son petit monde s’effondre. 

Elle se croyait admirée par ses parents, et soudain son père la compare à son affreuse tante Vittoria qu’elle ne connaît pas, « la plus noire et la plus vulgaire » personne de cette famille qu’il a reniée en quittant le Pascone, le quartier populaire de Naples où il a grandi, pour devenir un éminent professeur d’histoire et de philosophie dans le plus prestigieux lycée de la ville.

Giovanna n’a que douze ans, elle ne connaît pas cette tante honnie, qui, à en croire ses parents, est le diable en personne – et parce qu’ils ne peuvent plus faire entendre raison à la jeune fille, ils l’autorisent à rencontrer cette sulfureuse tante: Giovanna veut comprendre. 

Elle s’aventure ainsi dans le Pascone miteux de sa famille paternelle, et fait la connaissance de cette femme inquiétante qui s’exprime dans un napolitain colérique et vulgaire, et qui pourtant la subjugue immédiatement.

La beauté de Vittoria me sembla tellement insupportable que la considérer comme laide devint pour moi une nécessité.

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Le rouge n’est plus une couleur

 

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Le roman débute comme un campus novel.

Kate et Max se rencontrent à l’université, et ces années d’étude, partagées entre l’université et leurs retrouvailles hors du campus, vont jalonner ce moment d’apprentissage de la vie où une amitié très forte va se tisser entre eux.

Issu d’une famille bourgeoise, père médecin et mère réalisatrice de cinéma, Max vient des beaux quartiers de Londres.

Kate est issue d’un milieu plus modeste, élevée par sa mère dans une petite ville ouvrière du Gloucestershire. C’est à quelques kilomètres de là justement que les Rippon, la famille paternelle de Max, ont leur maison depuis plus d’un siècle. La vieille maison anglaise, dont l’intérieur évoque à la mère de Max le décor d’un film anglais d’après-guerre (et à moi la maison des Cazalet, si vous avez lu Etés anglais) est le lieu sacré des retrouvailles lors des fêtes de famille.

Cette maison, que Kate admire, rend la conscience de classe plus prégnante, et pourtant Kate se coule dans la vie familiale de Max sans ambivalence – malgré sa fascination pour le travail de Zara, la mère de son ami.

Lors d’une fête chez ces derniers, Kate est violée par le cousin de Max.

Choisissant dans un premier temps de se taire, le traumatisme subit devient de plus en plus lourd à supporter pour Kate, qui va mettre en place des mécanismes de survie pour supporter sa douleur.

Elle se déshabilla, se regarda dans le miroir. Son corps était pâle après tant de mois d’hiver, son ventre et le haut de ses cuisses un peu mous, avec des rondeurs, quoique moins qu’à une époque. Comme elle semblait crue – pas cuite. Le bain était trop chaud, son mollet rougit, la sueur perla sous ses bras, sur son front. Elle lutta contre elle-même un instant, jusqu’à ce ce que son envie de masochisme soit supplantée par les instincts protecteurs de son corps, qui refusait de la laisser plonger dans l’eau plus d’une seconde ou deux, et elle opta à la place pour le bord glacé de la baignoire, pieds en équilibre de l’autre côté, laissant couler l’eau froide.

Comment désormais affronter la famille de Max, qu’elle avait faite sienne? Parler? Se taire? Et comment lutter chaque jour pour ne pas perdre pied?

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La fille de l’espagnole

 

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A Caracas, Adelaida Falcon vient de perdre sa mère, l’autre Adelaida Falcón.

La capitale vénézuélienne est à feu et à sang.

Peut-on imaginer, depuis l’Europe, cette révolution qui a transformé le pays autrefois prospère, riche d’immenses ressources naturelles, tombé dans un chaos économique qui lui donne des allures de pays du tiers monde? 

Inflation, corruption, marché noir, le pays crève de faim, les gens meurent parce qu’on ne peut plus les soigner – la vie ne vaut plus rien.

De longues files encombraient les marches de la clinique Sagrario. Des gens brisés et sans expression. Des hommes, des femmes et des enfants qui attendaient leur tour dans l’anti-chambre de l’outre-tombe. Tous étaient maigres, torturés par la faim, murés dans quelque chose de semblable à la rage de ceux qui n’ont pas le souvenir d’avoir un jour mieux vécu.

Lorsqu’elle rentre un jour à l’appartement qu’elle partageait avec sa mère, peu de temps après l’enterrement, Adelaida trouve porte close. 

Serrures changées. Logement squatté par un groupe de femmes violentes, les filles de la révolution.

Elle réussit à se réfugier dans l’appartement de sa voisine, Aurora Peralta, son aînée de neuf ans qui elle aussi a perdu sa mère et n’a plus d’attaches familiales au Venezuela. Et pour cause, Aurora est « la fille de l’espagnole » et toute sa famille vit à Madrid. 

Quel avenir dans ce pays en ruine, quand on n’a plus rien, ni toit, ni famille, ni argent?

Alors, comme des milliers de personnes, peut-être que la seule solution, c’est fuir.

Et si une chance infime de le faire s’offre à elle, même si cela l’oblige elle aussi à basculer de l’autre côté, qu’a-t-elle encore à perdre?

Nous avions oublié ce qu’est la compassion, parce que nous souhaitions faire payer la rançon de tout ce qui allait mal

Voici un roman qui me laisse un étrange sentiment. Celui de ne pas avoir réussi à l’aimer à la hauteur de ce qu’il mérite. Et je ne saurais dire pourquoi il y a une distance entre la puissance de l’écrit et la froideur de mon ressenti. Çar l’écriture est juste, forte. 

C’est un roman de femmes, où les hommes ont peu de place.

Des femmes fortes, qui se battent pour survivre – Adelaida et Aurora, chacune, l’ont appris de leur mère. Des femmes au parcours de vie étriqués, où le plaisir, la beauté n’ont pas de place. Où les hommes n’existent pas – ou plus. Cette absence de tout est oppressante. Tout comme la fragilité que le roman évoque, le basculement d’un pays qui réduit un tout au néant.

A quoi tient la chance d’en échapper? Adelaida Falcón pourrait vous surprendre.

Titre: La fille de l’espagnole (La Hija de la Española)

Auteur: Karina Sainz Borgo

Editeur: Gallimard

Parution: 2019

 

Hérésies glorieuses

Les chances de s’élever de sa condition sociale sont bien minces, quand on grandit dans les quartiers pourris de Cork auprès d’un père alcoolique ou malfrat. 

Celui de Ryan, Tony Cusack, est les deux à la fois: un gros alcoolique et un petit malfrat pas très courageux, mais il est impossible de refuser quelque chose à Jimmy Phelan, le caïd de Cork, quand on est veuf et qu’on a six gosses à charge – même quand vous savez que ça vous collera  à la peau comme la merde poisseuse dans laquelle le-dit Jimmy fait sombrer ses proies.

Ryan a quinze ans, s’ennuie au lycée malgré une intelligence très au-dessus de la moyenne, il est fou amoureux de Karine d’Arcy avec laquelle il découvre ses premiers émois charnels. Et il deale. Après tout, il est un Cusack.

Mais justement, être un Cusack comme son père, ça lui répugne, et Ryan n’a qu’une envie: reprendre la main sur ce destin qu’on a tracé pour lui.

Sauf que Jimmy Phelan, allez savoir pourquoi, a ramené à Cork Maureen, sa pécheresse de mère qui l’a abandonné à sa naissance quarante ans plus tôt, contrainte par la fervente Irlande catholique. Il l’a installée dans un ancien bordel qu’il gérait parmi tant d’affaires crapuleuses, et veille à distance sur elle, partagé entre des sentiments qu’il tient aussi loin de lui que possible. Quand on s’appelle Jimmy Phelan, on n’a pas de sentiments. 

On avait expliqué à James Phelan, avec une raide et froide dignité, que Maureen-de-Londres était sa vraie mère, qu’il ne devait plus y penser, mais il était quand même revenu à la charge une fois qu’Una eut desserré son emprise sur le monde en expirant dans le lit conjugal en présence d’une assemblée de gravures représentant des jésus efféminés. Bien d’autres garçons et filles grandirent avec, dans la poitrine, un trou aussi béant que la chrétienne fente qui les avait expulsés dans le vaste monde

Mais voilà, le jour où Maureen tue par inadvertance un grand gaillard qui s’est introduit pour voler dieu sait quoi dans l’ancien bordel, lui défonçant le crâne à coups de la Sainte-Caillasse, une de ses bondieuseries, tout bascule dans la petite vie bien rodée à la bière et aux coups de Tony Cusack – et par ricochet, dans celle de Ryan.

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Le pays des autres

Le pays des autres Leila Slimani

Retour aux sources – c’est à son pays natal, le Maroc, et à l’histoire de sa famille, que Leïla Slimani a choisi de consacrer son troisième roman et premier tome d’une trilogie.

Le pays des autres, c’est l’histoire de Mathilde qui, au sortir de la guerre, a décidé de rattraper tout ce qu’elle n’a pas vécu pendant ces années de privation.

A la Libération, la jeune Alsacienne pleine de rêves rencontre Amine, le soldat marocain venu combattre pour la France, elle l’épouse et part le rejoindre au Maroc. 

A Meknès, les fantasmes d’exotisme dans lesquels Mathilde s’était projetée font place à une double déception: non seulement la vie au Maroc ne ressemble en rien aux romans de Karen Blixen ou Pearl Buck, mais surtout Amine, si amoureux et démonstratif en Alsace, s’est transformé en un homme austère, parfois violent, qui dédie ses journées aux pénibles travaux de sa fermette, juchée sur un terrain aride. 

Leurs différences culturelles, charmantes en Alsace, se chargent dès lors de tous les reproches. 

Parfois il ressentait un besoin violent et cruel de revenir à sa culture, d’aimer de tout coeur son dieu, sa langue et sa terre, et l’incompréhension de Mathilde le rendait fou. Il voulait une femme pareille à sa mère, qui le comprenne à demi-mot, qui ait la patience et l’abnégation de son peuple, qui parle peu et qui travaille beaucoup. Une femme qui l’attende le soir, silence et dévouée, et qui le regarderait manger et trouverait là tout son bonheur et toute sa gloire.  Mathilde faisait de lui un traitre et un hérétique.

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Belle infidèle

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C’est sur la plage de Monopoli, une petite ville des Pouilles connue pour son joli port fortifié, que Julien Sauvage rencontre l’incendiaire Laura.

Après quelques années nourries des hauts et des bas d’un amour insensé, suivies d’une rupture incompréhensible qui lui fait abandonner sa thèse sur la réintroduction des « belles infidèles » dans les traductions contemporaines, Julien est devenu traducteur à la petite semaine, plus abonné aux guides touristiques et gastronomiques qu’à la littérature.

Aussi, lorsqu’il est contacté, sur recommandation, par une grande maison d’édition parisienne pour traduire le roman italien du moment en lice pour le Strega, Rebus, Julien est éberlué – mais il accepte la mission et se lance tant bien que mal dans la traduction. 

Au fur et à mesure qu’il avance, le roman le ramène en Italie… et commence à faire bizarrement écho à sa vie. 

Le personnage principal de Rebus revient dans les Pouilles, où son père vient de mourir – qui mieux que Julien, qui fait le deuil de sa mère, pour traduire ce qu’il ressent? 

Julien s’interroge: qui est l’auteur de Rebus, le fringant Agostino Leonelli à qui tout semble réussir, alors que lui ne fait que stagner dans le néant? 

Son succès commence à obséder Julien, qui essaie désespérément d’écrire le roman de son histoire d’amour avec Laura. Laura aussi sulfureuse que Rachele, la jeune femme que le protagoniste rencontre dès son arrivée dans les Pouilles. En commun, elles ont sur le ventre, autour du nombril, des grains de beauté qui rappellent la constellation de la Grande Ourse – et une façon bien à elle de montrer qu’elles sont sur le point de jouir…

Alors que Julien aurait bien besoin de l’aide de son ami libraire Salvatore pour aborder une partie de la traduction, celui-ci prend soudain ses distances avec Julien. Tout le petit monde et et les souvenirs auxquels il se raccrochait semblent chahutés et le trouble s’insinue de plus en plus, entre fiction et réalité…

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De rien ni de personne

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Il faut reconnaître que, de prime abord, Palerme n’est pas une ville qui fait rêver.

Ce n’est qu’en la parcourant qu’on découvre sa beauté, en soulevant la poussière de ses rues, en jetant un oeil derrière les murs éventrés de ses palais, en poussant la porte d’une église baroque, en parcourant ses marchés ou en faisant abstraction de l’urbanisme sauvage qui s’est emparé d’elle.

Qu’en voit-il de sa beauté, lui, Rosario, dans son quartier coupe-gorge des faubourgs de la ville, à Brancaccio? Les jours où il va au lycée dans le centre historique, peut-être, quand il prend le 224 qui le dépose dans cet autre monde de la Palerme dorée.

A Brancaccio, la plus belle rue s’appelle ville dei Picciotti. Les trottoirs sont tout crottés, il y a sept platanes desséchés, des boutiques à l’enseigne dévastée. C’est la rue des gens aisés: le caissier du discount, le primeur avec sa pension d’invalidité, le panellaro qui vend ses panini au lycée voisin

Adolescent solitaire qui aime la mythologie et l’écriture, il se découvre un talent pour le football – comme celui de ce grand-père qu’il n’a pas connu, et dont il porte le prénom, comme tout bon palermitain qui se respecte. Lui, il aurait préféré s’appeler Jonathan, le prénom qu’avait choisi pour lui son père. 

Au Virtus Brancaccio, le club de foot où il s’entraîne, son talent lui attire plus d’inimitiés que d’amitiés complices, et le confronte très vite à la violence de son milieu populaire, surtout depuis qu’il a séduit la mystérieuse Anna, la petite amie de l’autre gardien de but, Totò. 

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L’amie Prodigieuse en série – saison 2

Le Nouveau Nom

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Des quatre volumes de L’amie prodigieuse, je garde un attachement particulier au second, Le nouveau nom.

Probablement parce qu’il évoque les années d’adolescence et le passage vers la vie adulte, un thème que je ne me lasse pas d’explorer (et qu’il est inutile de chercher à analyser, évidemment).

Souvenez-vous, on y retrouve Lila au soir de son mariage avec Stefano Carracci : elle a compris qu’il l’a trahie en s’associant avec les frères Solara, et la violence de leur nuit de noces, à Amalfi, va installer tout le mépris que Lila ne cessera d’éprouver pour Stefano. 

Lila est devenue une sublime jeune femme, à la séduction aussi arrogante que diablement naturelle. La blonde Lenu, plus effacée, moins volcanique, poursuit ses études au lycée – creusant davantage le fossé culturel sur le terrain de leur amitié.

C’est ce fabuleux second volume, Jeunesse, que narre la seconde saison de la série, et que vous avez peut-être la chance de découvrir en ce moment.

Voyage dans le temps, on y découvre les superbes reconstitutions des années 60 – décors napolitains, costumes et voitures.

Cette saison 2 nous emmène, en plus de Naples, à Ischia, où Lila et Lenu passent ensemble l’été qui va faire basculer leur vie, et leur relation. 

Retrouver Ischia à travers ces images, ses plages, Forio, ou le Borgo di Celsa que l’on aperçoit depuis l’embarcadère du bateau, a été un plaisir infini empreint d’une douce nostalgie.

Mais contre toute attente, les scènes tournées à Pise, une ville magnifique qui par miracle échappe aux hordes de touristes qui se concentrent autour de la fameuse tour avant de repartir pour leur grand tour, délaissant le centre historique, m’ont probablement encore plus fait plaisir – même si cette période amorce une période plus terne pour les deux héroïnes (à ce titre, d’ailleurs, je n’ai pas été convaincue par la coupe de cheveux tristounette de Lenu, qui avait été si ravissante lors de cet été à Ischia).

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L’île d’Arturo

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Procida – c’est une petite île plongée dans les eaux bleu marine de la baie de Naples, où le bateau fait escale quand il rejoint chaque jour Ischia.

C’est l’Île d’Arturo.

L’île d’Arturo est un livre sauvage, à la fois conte et roman d’apprentissage, aux airs de robinsonnade: Arturo a grandi seul en petit sauvageon, à moitié vêtu et allant nus pieds, poussant sans entrave comme les herbes folles de cette île qu’il a faite sienne.

Sa mère est morte en enfantant, et son père est parti courir le monde, ou autre chose, abandonnant le bébé à Silvestro le cuisinier-nourrice, dans sa Maison des « guaglioni », un palazzo croulant dont la légende sulfureuse fdit qu’il est interdit aux femmes.

Silvestro parti, livré à lui-même, mais libre et heureux, Arturo explore inlassablement son île, plonge dans ses eaux, manie la barque dès son plus jeune âge, et guette, chaque jour, le bateau de Naples qui ramènera son père au gré d’escales plus ou moins longues. Wilhelm Gerace, ce père aussi blond qu’Arturo est brun et moricaud, est le héros fantasmé du jeune garçon – tandis que sa mère reste la blessure d’une grande absence.

Une mère était quelqu’un qui aurait attendu à la maison mes retours, en pensant à moi jour et nuit. Elle aurait approuvé tout ce que je disais, loué toutes mes entreprises et vanté la beauté supérieure des bruns, aux cheveux noirs, de taille moyenne et même peut-être au-dessus de la moyenne .

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Le Sans Maître

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Les romans d’aventure ont un petit goût d’enfance, telle la madeleine qui ravive un plaisir oublié.

Virginie Caillé-Bastide, dans son nouveau roman Le Sans Maître, confirme son talent pour ce genre devenu rare – et d’autant plus savoureux à lire quand on sature de drame contemporain qui nous ramène trop à nos propres existences.

Côme de Plancoët vit sur les terres de sa seigneurie du nord de la Bretagne, qu’il n’a jamais quittée – Côme est apparenté à Arzhur de Kerloguen, le noble devenu terrible pirate des mers des Caraïbes, dont nous avions fait connaissance dans Le Sans Dieu mais Le Sans Maître n’est pas une suite du premier.

Jusqu’à cette année 1720, Côme a fait le choix d’une vie solitaire, qu’il consacre à développer son savoir dans les livres d’une fabuleuse bibliothèque à nous faire pâlir d’envie, remplie de livres rares et anciens acquis par ses ancêtres, et en entretenant une correspondance érudite avec de brillants savants européens, où l’échange d’idées progressistes pourraient lui valoir de gros ennuis avec les autorités puritaines et bien-pensantes du royaume. Et Côme de Plancoët, s’il savait qu’un ennemi assoiffé de vengeance complotait contre lui, serait bien plus prudent… 

Célibataire endurci, il a confié les rênes de son château à des personnes de confiance qui lui sont particulièrement attachées, comme sa bonne vieille cuisinière Thérèse, le métayer Erwan ou encore le jeune palefrenier Nicolas, qui prend grand soin du fidèle étalon Bucéphale, qui accompagne les chevauchées quotidiennes du jeune seigneur sur son domaine. 

La vie de Côme de Plancoët s’écoulerait dans la plus merveilleuse des félicités, d’autant plus qu’il vient de rencontrer son double féminin, une jolie cavalière noble et effrontée, si par un terrible concours de circonstance il ne devait s’enfuir pour échapper à celui qui depuis des années nourrit dans l’ombre une haine tenace à son égard. 

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Lydia Cassatt lisant le journal du matin

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Voici un petit roman acheté il y a deux ans au musée Jacquemart André, lors de l’exposition sur la peintre impressionniste américaine Mary Cassatt, tombée dans l’oubli en France où elle a pourtant vécu et travaillé à son oeuvre la plus grande partie de sa vie.

Formée en partie à Paris, elle s’y installe avec ses parents et sa soeur dans les années 1870 et se rapproche particulièrement de Degas, Berthe Morisot et Pissaro. 

A une époque où les femmes artistes n’ont pas accès aux ateliers fréquentés par les hommes peintres, ou aux lieux de vie tels que les cafés ou les coulisses de l’opéra utilisés dans leur travail par ses confrères, sa famille lui sert souvent de modèle: ses parents, ses neveux et nièces, ses frères, et surtout sa soeur aînée Lydia.

C’est le récit intime et délicat de Lydia, affaiblie par la maladie qui bientôt l’emportera, qui nous donne un éclairage particulier sur le travail de sa cadette et sur la force de leur complicité, avec pour fil rouge cinq tableaux de Mary, auxquels elle a servi de modèle. 

A travers les séances de pose, les rêveries et les souvenirs se succèdent, les fantômes habitent ses pensées – celui du petit frère mort trop tôt, ou celui de Thomas, le fiancé de Lydia tué lors de la guerre de Sécession.

Dans la lumière de l’après-midi, je vois Thomas, assis calmement au pied de mon lit, le regard fixé sur moi. Abasourdie, je lui demande: Tu n’es pas mort, alors? et il sourit. Tu me vois devant toi, non? rétorque-t-il. Oui, je te vois. Il se met à rire et hausse les épaules, banal et beau comme la journée. Se rapprochant de moi, il demande: C’est quoi la mort, dans ce cas?

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Etés anglais

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Voici LE livre que j’aimerais pouvoir vous voir tous lire en ce moment. 

« Etés anglais » est un de ces romans pour lesquels on rêve d’avoir une plage de temps infini devant soi pour s’immerger dedans jusqu’à la dernière page – roman fleuve, il nous entraîne dans les eaux romanesques de la saga familiale des Cazalet, une échappée infiniment jubilatoire. 

En cet été 1937, les trois fils des Cazalet se préparent à rejoindre depuis Londres, avec femmes et enfants, le fief familial du Sussex: Home Place. 

De part et d’autre, c’est l’effervescence des derniers préparatifs. Le Brig et la Duche, comme sont surnommés les patriarches de la famille, mènent comme à l’accoutumée d’une main de maître l’organisation de la maison, aidés dans leur tâche par leur fille célibataire, Rachel.

A Londres, les fils gèrent les affaires courantes, les femmes s’occupent de leur dernière soirée en société, les cousines assistent aux derniers cours de leur préceptrice, les cousins reviendront bientôt de pension, et les plus petits trainent dans les jupes des nannies. 

Ainsi débute dans la grâce le ballet de ces trois générations de Cazalet, aimants et loyaux, avec un sens de la famille aussi aiguisé que leur éducation bourgeoise et leur exquis savoir-vivre britannique. D’une page à l’autre, Elizabeth Jane Howard nous emporte dans l’épopée de deux étés qui vont vers un virage inévitable: la guerre, que l’on croyait loin derrière, bien qu’elle ait marqué de façon indélébile la vie des deux aînés Edward et surtout Hugh.

Dans cette parenthèse au vert, le temps semble comme suspendu dans les journées qui se succèdent entre l’équitation, le tennis, la plage et les innombrables repas. Mais le petit miracle, ce sont ces tranches de vie qui se succèdent, tous ces détails qui fourmillent d’une vitalité romanesque qui jamais ne s’essouffle. Chaque personnage creuse son sillon dans l’histoire – et des personnages, il y en a! 

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Berta Isla

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Qu’est-ce qui distingue un roman d’une oeuvre littéraire?

La réponse est dans ces 587 pages époustouflantes écrites par Javier Marías, figure majeure de la littérature espagnole.

Berta Isla et Tomás Nevinson se rencontrent au lycée alors qu’ils sont encore adolescents, et tombent amoureux avec ce sérieux qui très vite les rend conscients que leur destin ensemble est tracé: après ses quatre années d’études brillantes à Oxford, le jeune hispano-britannique particulièrement doué pour les langues étrangères reviendra à Madrid épouser Berta. Effectivement, une fois leurs études achevées, en ce début des années 1970, les deux jeunes gens convolent, même si Berta a perçu chez Tomás des changements d’attitude surprenants. Tomàs travaille pour l’ambassade du Royaume-Uni à Madrid, et se rend fréquemment à Londres pour des séjours plus ou moins longs, tandis que Berta met bientôt au monde leur premier enfant et se retrouve de plus en plus souvent seule. 

Lorsqu’il est avec les siens, Tomás est ombrageux – Berta saisit d’emblée que quelque chose tourmente son mari, mais elle est encore loin de réaliser les répercussions que les changements trahis par son humeur vont avoir sur leur vie. 

Un jour où la situation lui échappe, Tomás se voit contraint de révéler à Berta qu’il travaille pour les services secrets britanniques. Désormais, Berta sait, mais elle sait aussi qu’il y aura tout un pan de vie de son mari qui lui restera à jamais inconnue.

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Tant qu’il y aura des cèdres

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Comment se construire sur le traumatisme de l’abandon? 

Chaque jour, depuis que son père est parti, Samir s’interroge, et espère le retour de celui qui les a laissés, lui, sa mère et sa jeune soeur.

Il a suffi d’une diapositive, projetée par erreur sur l’écran du salon, pour qu’un soir Brahim disparaisse. 

Samir a huit ans, son père est son héros, un homme charismatique qui s’attire les sympathies du quartier. Un père aimant et attentif qui, le soir venu, lui raconte les aventures extraordinaires du fabuleux Abou Youssef au pays des cèdres. 

Ses parents ont fui le Liban pour l’Allemagne, dix ans plus tôt, alors que la guerre entretuait les communautés installées dans un équilibre fragile. 

Dans leur fuite, ils ont emmené Hakim, le meilleur ami de Brahim, et sa petite fille Yasmin – Hakim le musulman et Brahim le chrétien sont la preuve tangible que les différences religieuses ne sont pas un obstacle à l’amitié, qui de la même façon liera Yasmin à Samir.

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La crevette et l’anémone

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Vous aussi, vous gardez une certaine nostalgie de ces histoires d’enfants bien élevés de la Comtesse de Ségur?

Alors, pour les adultes que vous êtes devenus, voici une réédition qui devrait faire votre bonheur: Eustache et Hilda est le premier tome de la trilogie La crevette et l’anémone écrite par L.P. Hartley, auteur britannique  né en 1885 et décédé en 1972. 

Plantons le décor: nous sommes en Angleterre, dans une station balnéaire au début du vingtième siècle. Imaginez maintenant deux enfants qui jouent sur la plage, à construire des digues pour retenir la mer, habillés de jupe longue et pantalon comme l’exige la bienséance de l’époque. Ce sont Hilda et son jeune frère, Eustache. Hilda est l’aînée. A treize ans, quatre ans la séparent de son jeune frère.

Issus de la petite bourgeoisie puritaine et désargentée, ils sont éduqués par leur tante paternelle, venue s’installer après la mort de leur mère.

Ils mènent une vie d’une grande simplicité, égayée par des jeux de plage, des pique-nique en famille avec glissades de toboggan (qu’il faut plutôt imaginer comme une luge avec laquelle ils dévalent les collines), des cours de danse et des balades à bord de la calèche de ce bon vieux Monsieur Craddock.

Hilda, jeune fille particulièrement mature, entretient aves son frère une relation aussi autoritaire que fusionnelle. Usant de son ascendant sur lui, elle le contraint un jour à aborder mademoiselle Fothergill, une terrifiante vieille fille invalide que les enfants de la petite ville soupçonnent d’être une sorcière… contre toute attente (ou peut-être que nous l’avions quand même vu venir) le jeune Eustache se lie d’amitié avec la vieille femme, qui va s’attacher à Eustache…

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Vanda

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Tous les matins, elle se lève face à la mer.

C’est son seul luxe, à Vanda.

Dans ce petit cabanon de plage marseillais, elle a construit un nid pour elle et son petit Bulot. En fait de nid, c’est plutôt une tanière dans laquelle elle se retranche avec Noé. 

Vanda est une mère louve, pleine d’amour et de colère, elle aime comme elle crie, elle ne vit pas elle survit. Dépose Noé à l’école, file à l’hôpital psychiatrique où elle récure toute la sainte journée les chambres des fous,  et le soir, elle arrive bien trop souvent en retard à l’école.

Vanda vit en marge de tout, sa vie n’est que précarité – comme son contrat de travail. 

Les autres l’approchent sans dépasser le périmètre de sécurité qu’elle instaure. Les soirs d’apéro, au cabanon, personne ne s’aventure à l’intérieur. Au travail, elle ne s’épanche pas sur sa vie. En amour, il n’y a pas de place pour un homme.

Vanda aime la nuit, l’alcool, les coups d’un soir.

C’est une de ces nuits de vertige qu’elle tombe nez à nez avec Simon. 

Simon qu’elle n’a pas revu depuis sept ans.

Simon parti à Paris, où il s’est affranchi de Marseille, jusqu’à effacer son accent.

Descendu pour quelques jours, prêt à repartir. Sauf que Simon est le père de Noé. Et Simon décide de rester.

Pourquoi Vanda a-t-elle ce don pour prendre les mauvaises décisions qui à chaque fois mettent en danger son équilibre précaire?

On sent, dans une tension qui monte au fil des pages, l’imminence du point de bascule. De non retour.

Peut-il en être autrement pour Vanda, tellement entière, sauvage, et prête à défendre son petit comme une tigresse? 

Lorsque tout vacille, Vanda nous laisse exsangues sur le bord de sa plage, débordés par la puissance de son histoire, envahis de colère, de tristesse. 

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Nuits d’été à Brooklyn

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Brooklyn, août 1991. Le quartier de Crown Heights s’embrase: la mort accidentelle d’un enfant noir, fauché par un chauffard juif met l’équilibre précaire des deux communautés à feu et à sang, terrassant le quartier d’émeutes antisémites. 

Esther a 24 ans. Jeune journaliste fraîchement diplômée, elle est arrivée quelques semaines plus tôt pour un stage à New York.

Esther est juive, et elle va tomber amoureuse de Frederick, un professeur de littérature spécialiste de Gustave Flaubert. Frederick est noir, il a 41 ans, et il est marié.

Leur histoire sera brève, mais elle portera à jamais la trace de ces évènements dramatiques, qui seront nourris, à une échelle qui les dépasse, de leurs racines juives et noires.

C’est ce qui nous lie, Juifs et Noirs, honey. La même peur. Celle de mourir en raison de ce que nous sommes (…)

Ce n’est pourtant pas dans une histoire d’amour, comme on pourrait le croire, que Colombe Schneck nous emmène avec son nouveau roman. 

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Marie Laurencin, la féerie

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Le style de Marie Laurencin a souvent été qualifié de mièvre, même de son vivant.

Il faut dire qu’elle avait adopté un style plutôt naïf pour peindre inlassablement l’univers de son enfance « des contes de fées, des filles aux yeux de biche et des biches au regard humain » dans une palette de gris, blancs, bleus et roses.

Et puis, paix à son âme, Joe Dassin n’a pas arrangé son cas en l’évoquant dans L’été indien ( « Avec ta robe longue tu ressemblais à une aquarelle de Marie Laurencin » – pendant que derrière la voix grave de Jo, les choeurs langoureux susurrent: la la la la la la …).

De là à croire que Marie Laurencin était une gentille fille, il n’y aurait qu’un pas. Et c’est bien là que ça devient intéressant – tout comme sa peinture (que j’adore) quand on la regarde de plus près. Car s’il y a bien un personnage aussi ambigu que complexe, c’est celui de Marie Laurencin.

Par sa naissance, déjà (fille naturelle d’un député et d’une couturière normande, elle côtoiera son père en apprenant seulement à sa mort qu’il est son géniteur), mais aussi par son parcours: très tôt, Marie sait qu’elle veut peindre. Elle ne sera pas une petite institutrice rangée comme sa mère l’aurait souhaité. Elle entre à l’Académie Humbert – discrète, solitaire, sauvage, où elle va faire des rencontres déterminantes. 

Claude Lepape et Georges Braque la prennent sous leur aile. Braque lui présentera Picasso, qui lui présentera Guillaume Apollinaire – la suite, nous la connaissons. Il sera un de ses grands amours, jusqu’à ce qu’ils se déchirent l’un l’autre – mais il restera de leur histoire de magnifiques poèmes dont ces vers mélancoliques de rupture : « Passent les jours et passent les semaines Ni le temps passé Ni les amours reviennent Sous le pont Mirabeau coule la Seine Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure ».

Marie découvre le Bateau-Lavoir et la bohème de Montmartre. Et elle peint. Après le fauvisme découvert à ses tout débuts, c’est le cubisme qui influence sa création.

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Jackie et Lee

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« Les chuchoteuses »… c’est ainsi que les surnommait Randolph Churchill.

Deux soeurs complices « toujours collées l’une contre l’autre avec un sourire de connivence ».

Elles pouffaient de rire entre une bouffée de cigarette et une gorgée d’eau glacée – leur recette pour ne pas grossir.

Complices, les soeurs Bouvier. Et terriblement rivales.

C’est avec tout le piquant et la vivacité qu’on lui connaît que Stéphanie des Horts nous offre une biographie sulfureuse des iconiques Jackie et Lee.

Deux filles de bonne famille élevées dans un but unique : « Marry Money! ». 

En bonne éclaireuse, leur mère avait exploré le sujet, et il était hors de question que ses filles épousent un type comme leur loser de père, ce Black Jack coureur de jupons ruiné dont elle a dû se débarrasser avant d’épouser ce soporifique mais si riche Auchincloss.

Jackie, l’aînée, est une abominable compétitrice: première partout dès son plus jeune âge, y compris dans le coeur de Black Jack, elle va décrocher le graal en devenant Première dame – Lee, toujours dans l’ombre, toujours seconde, sera princesse… et dame de compagnie de Jackie.

L’aînée est grande, charpentée, ses mains sont immenses tout comme ses pieds. La seconde est une liane, longue et fine, elle a des yeux de biche bien plus jolis que les deux billes écartées de sa soeur – mais c’est Jackie, toujours, qui attire les regards et la lumière.

Et pourtant… « elles sont identiques et contraires, complémentaires et indissociables »

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Le silence d’Isra

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Isra, Derya, Farida: trois femmes privées de parole dans une société où elles doivent rester confinées aux quatre murs de leur maison, à cuisiner et laver sans relâche, à attendre que les hommes (père et fils) regagnent le foyer après leur journée.

Des hommes tout puissants, mis sur un piédestal depuis leur plus jeune âge. Des hommes qui ont tous les droits sur leur femme, même celui de les brutaliser.

A dix-sept ans, Isra quitte la Palestine: ses parents ont choisi pour elle un époux qui l’emmènera vivre aux Etats-Unis, où sa famille a émigré depuis de nombreuses années. Isra, c’est pour eux la promesse d’une jeune fille qui perpétuera la tradition culturelle.

Tout le monde savait que les filles élevées en Amérique méprisaient ouvertement leur culture et leur éducation arabes

Arrivée à Brooklyn, la réalité rattrape Isra. Elle qui croyait à une autre vie, à une histoire d’amour comme celles qu’elle lisait dans les livres, déchante très vite. Elle passe ses journées avec sa belle-mère pour entretenir le foyer, son époux s’occupe à peine d’elle – et lorsqu’il s’intéresse trop à elle, c’est pour la battre.

 Une femme restait une femme, où qu’elle soit

De Brooklyn, elle ne connaît que la maison de ses beaux-parents, et quelques rues de son quartier quand son mari consent à la sortir.

Isra a été choisie pour perpétuer la lignée. Mais le fils, cet enfant roi qui assurera la pérennité de la lignée et la subsistance de la famille, tarde à venir. Pire. Elle met au monde quatre filles. Quatre fardeaux.

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Il n’y a pas de honte à préférer le bonheur

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De Noha Baz, je n’ai connu pendant quelques années que les yeux rieurs, le joyeux sourire, et nos rendez-vous ratés à plusieurs reprises (par ma faute, car Noha, elle, honore ses engagements avec une facilité déconcertante alors qu’elle a un agenda bien plus chargé que celui de la plupart des personnes).

Lorsque nous nous sommes enfin rencontrées, c’est sa voix, si douce, si radieuse, si chaleureuse qui m’a tout de suite frappée. Je ne l’avais jamais imaginée, cette voix, mais elle enveloppe immédiatement celui qui l’écoute.

Entre Paris et le Liban, cette femme de passions partage ce temps dont elle est si généreuse entre les enfants qu’elle soigne (elle a fondé l’association Les Petits Soleils qui prend en charge les soins des enfants défavorisés vivant au Liban), la gastronomie et les livres – qu’elle lit, qu’elle écrit, mais qu’elle met aussi à l’honneur à travers le prix littéraire Ziryâb qu’elle a créé. Rien ne l’arrête. 

Rencontrer Noha Baz vous galvanise, vous porte – elle a cette capacité à contaminer les autres du bonheur qui irradie de sa personne toute entière.  Elle a choisi d’être heureuse, c’est son élégance. Un bonheur nourri d’une vie riche, pourtant parcourue des évènements traumatiques de la guerre au Liban, vécus de plein fouet pendant son internat à Beyrouth.

C’est cette vie qu’elle raconte, avec la distinction qui la caractérise, à travers ce livre.

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Mary Ventura et le neuvième royaume

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C’est une nouvelle écrite en 1952. 

Sylvia Plath a vingt ans, et elle est alors étudiante au Smith College, près de Boston. 

Un an plus tard, elle traversera un lourd épisode dépressif où s’exprimeront ses pulsions suicidaires, épisode qu’elle narrera plus tard dans La cloche de détresse.

Peut-elle imaginer qu’elle n’a plus que onze années à vivre?

Dans cette nouvelle, déjà, Sylvia Plath explore les recoins sombres de ses pensées.

Son héroïne, Mary Ventura, est sur le quai d’une gare, accompagnée de ses parents.

Il règne une urgence, qui pulse comme le néon rouge clignotant sur le quai, comme la voix qui enjoint les voyageurs à rejoindre leur train. Une urgence qui émane aussi des parents de Mary, pressés de laisser leur fille à son voyage, sans beaucoup de démonstrations affectueuses.

Le rouge pulse partout dans cette nouvelle, comme une alerte, un danger – le rouge à lèvres de la mère, comme pour crier un signal. Le rouge du manteau de Mary, comme un drapeau. Le rouge au visage d’une voyageuse essoufflée. Le velours rouge des banquettes du wagon-bar qui invite à la volupté. Le soleil, même, est d’un rouge incandescent dans le ciel tandis que le train file.

Vers où file-t-il? Marie sait juste qu’elle devra descendre à la dernière station, comme le lui a indiqué son père. 

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Des gens comme nous

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Esprit de famille – es-tu là?

C’est l’agitation chez les Blumenthal: Clem, leur fille aînée franchement diplômée, va se marier avec sa compagne Diggs. La cérémonie aura lieu dans la vieille maison familiale brinquebalante, ancien bureau de poste – épicerie qui a vu grandir les aïeux de Bennie Erlend Blumenthal, la mère. Pas de panique! les rassure Clem – elle va gérer toute l’organisation de la cérémonie, grâce à l’aide de toute sa troupe de théâtre expérimental…

Pas de panique? Vite dit: les Blumenthal ont beau être une famille heureuse et unie, la maison, à cinq jours du mariage, déborde bientôt d’invités qui débarquent les uns après les autres: les amies folles dingues de Clem, sa bande de théâtre, la vieille tante Glad, les frère et soeur de Bennie, leurs enfants, des chiens et un bébé – dans une maison déjà chahutée en temps normal par les trois autres enfants libres penseurs de Bennie et Walter, son Rempart de mari (un surnom qui lui va comme un gant), ce joyeux bazar met les nerfs de Bennie et Walter à rude épreuve, déjà éprouvés par les secrets bien gardés de la nouvelle grossesse de Bennie et de la mise en vente prochaine de la maison, à laquelle tous sont tellement attachés.

Le mariage de Bennie et Walter n’a jamais été du genre carte postale de la douceur et de la légèreté; en fait, Clem les a toujours entendus se disputer, parfois avec une authentique passion. Mais ça, elle s’en rend compte aujourd’hui, c’est un élément essentiel et totalement positif de son enfance, à savoir le privilège de grandir en sachant que, quel que soit le conflit entre les parents, ils sauront toujours le régler et y survivre. Quand bien même leur mariage ne survivrait pas. Mais tout et tout le monde, fondamentalement, essentiellement, en réchapperait toujours.

Quitter Rundle Junction, où s’est écrite l’histoire de la famille de Bennie, marquant à jamais sa vieille tante Glad depuis l’accident qui a coûté la vie à dix-huit enfants en 1927 lors d’une fête locale, ne serait même pas envisageable pour sa couvée… 

L’arrivée d’une communauté juive orthodoxe dans la petite ville de l’Etat de New York va pourtant ébranler toutes les convictions, même celle du Rempart, qui ne sait plus lui même trop où se situer dans tout cela – juif pour les non juifs, shaygetz pour les ultra-pratiquants de sa communauté: que doit-il penser de ce sursaut antisémite qui tout d’un coup agite les bonnes moeurs de Rundle Junction, et des interrogations de ses enfants?

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La mère morte

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« C’est une garce, la vie. Mais c’est une belle garce » a-t-elle déclaré en présentant son livre, avec esprit, vivacité, et émotion. Mais la force vitale qu’elle tient de sa mère, de sa grand-mère, lui a permis de s’accrocher à la vie, et de l’aimer à nouveau. « Cette garce ».

« La mère morte »: peut-on imaginer ce que ces trois mots contiennent?

Etre fille, et être mère. 

Fille de sa mère, mère de sa fille.

Chez les Groult, de toutes façons, il n’y a que des filles.

C’est un joyeux gynécée, de soeurs ou moitié de soeur, de filles, de petites filles, de nièces, de cousines. Chacune reproduit le modèle instauré par Nicole avec ses filles Benoîte et Flora: amour, complicité, écriture et partage familial des secrets qui n’en sont donc jamais.

Blandine de Caunes est sans tabou, mais elle a cette pudeur souveraine, même quand les mots osent dire crûment la maladie et la déchéance de sa mère, Benoîte, hier invincible, et au soir de sa vie, rongée par la déchéance d’Alzheimer – il faut avoir du cran, pour raconter sa mère si brillante hier, qui s’émerveille des gommettes « huit-neuf ans » qu’elle vient de coller. Et il faut avoir du cran, pour dire qu’on a aidé sa mère à partir.

C’est terrible de souhaiter la mort de sa mère, mort qu’elle souhaiterait si elle était encore elle-même, elle qui a milité pour le droit de mourir dans la dignité et qui a écrit un livre, La Touche étoile, pour réclamer ce droit.

Une mère qui doit mourir, à quatre-vint seize ans, c’est dans l’ordre des choses. 

Ce qui n’est pas dans l’ordre des choses, c’est de perdre sa fille, la chair de sa chair, promesse de la vie, fauchée à trente-six ans. Partie avant sa grand-mère qu’on voudrait voir la mort cueillir, mais qui n’en finit pas de s’accrocher.

J’ai perdu le 1er avril ma fille unique et le 20 juin, ma mère unique. Maman est un mot qui a disparu de ma vie. Je ne le dirai plus et je ne l’entendrai plus 

C’est du gouffre de cette double perte, à deux mois d’intervalle, que Blandine de Caunes va devoir remonter, parce qu’il y a Zélie, sa petite fille de dix ans, orpheline de sa maman.

Et parce qu’il y a aussi la vie, qu’elle aime malgré tout. Et ces petits signes envoyés qui lui disent que Violette veille sur les siens.

Le chagrin est présent, mais Blandine de Caunes a l’élégance de ne pas en montrer la face sombre et désespérée.

Elle nous livre des portraits sans concessions, celui de Benoîte Groult, à travers des extraits percutants de ses journaux intimes, celui de Violette qui s’est construite en opposition rebelle au modèle matriarcal. Et le sien, celui d’une fille, d’une mère, d’une femme de soixante-dix ans qui se regarde en face.

 Il y a tant de pages bouleversantes, dans ce récit, mais il est transcendé par la tendresse, par l’amour qui s’en dégage. L’amour, cette force puissante que lui donne ce clan familial qui la porte, et surtout celui que vous donne votre mère: « cela donne des forces pour la vie entière ».

Titre: La mère morte

Auteur: Blandine de Caunes

Editeur: Stock

Parution: janvier 2020

Jamais la même vague

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Histoire en trois temps.

1971 – Alice appartient à la jeunesse dorée de la côte basque. Elle promène ses quatorze ans et sa blondeur en Solex en se rendant de fête en fête. Sa rencontre avec Don, un jeune étudiant américain qui vient surfer l’été, va changer sa vie.

Le premier amour, c’est si exaltant, surtout lorsqu’il a l’exotisme de Don avec cette décontraction particulière de surfeur américain qui bientôt se répandrait sur toute la côte, et ce style sur les vagues de Guéthary qui va faire sa réputation. Trois années plus tard, Alice épouse le « King des Alcyons » et part s’installer avec lui aux Etats-Unis… 

De nos jours, Brice Brissac est avocat pénaliste à Paris. Brice défend les salauds, les dossiers délicats. Il vient d’accepter de défendre Francisco Milán, un extrémiste de droite responsable de la mort d’un antifasciste lors d’une bagarre, Cédric (ceci n’a pas été sans m’évoquer l’affaire Clément Méric, qui avait choqué la France il y a sept ans). Emprisonné à la Santé dans l’attente de son procès, Francisco découvre au cours de sa vie carcérale la puissance de la foi de ses codétenus arabes – et contre toute attente, il va troquer ses idées néonazies contre une conversion à l’islam. C’est une cause d’autant plus difficile à défendre que Brice tombe dans un guet-apens et subit un tabassage en règle. Milán est-il encore défendable? 

Le troisième temps, c’est l’histoire d’amour qui s’est tissée entre Alice et Boris, au début d’un nouveau siècle, d’un nouveau départ. Quels renoncements, quelles histoires ont pavé le chemin qui va les amener l’un vers l’autre?

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Et toujours en été

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S’échapper.

C’est sur un escape game que commence le nouveau roman de Julie Wolkenstein, avec l’explication laborieuse d’une partie jouée sur l’ordinateur de son fils, à explorer des scènes pour s’en échapper. A glisser des objets glanés ça et là dans dans un « inventaire » qui plus tard, peut-être, apporteront leur aide pour s’échapper…

A la manière de cet escape game, Julie Wolkenstein va nous amener de pièce en pièce à découvrir sa maison de famille, celle qui a vu les fêtes et les vacances d’été, témoin des générations qui se succèdent, des séparations, et des drames familiaux.

S’échapper, donc. D’une pièce pour en découvrir une autre. Ouvrir des coffres, des armoires. Mettre dans l’inventaire un déguisement. Un magazine. Monter des escaliers, passer des paliers en essayant de se créer une géographie mentale de l’espace et des émotions.

S’échapper, fuir. Oui. Une urgence. S’échapper non pas de la maison, mais du livre. 

S’échapper d’une histoire où je me sens totalement étrangère, où je ne ressens rien, sinon le malaise de ne pas être à ma place, d’être tenue à distance par le « vous » de la narratrice qui enjoint sans cesse à explorer avec elle ses souvenirs dans la posture rigide d’une gardienne de musée:

Vous pouvez maintenant vous approcher des portes vitrées et tenter de voir à travers leurs carreaux poussiéreux quelles pièces elles desservent. Celle qui donne sur la partie sud est malheureusement obstruée, de l’intérieur, par une paire de rideaux en toile rayée verte et blanche, hermétiquement joints. En face, côté nord, pas de rideaux, mais la pièce est plongée dans l’obscurité. Tous les volets sont clos. C’est le salon, pas de doute, même si vous n’en distinguez pas nettement les meubles 

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Le service des manuscrits

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Souvent, les raisons qui nous poussent à lire un livre n’ont rien à voir avec des critiques dithyrambiques, une communication joliment orchestrée, ou tout simplement une belle couverture. Il arrive qu’un titre fasse « tilt » parce qu’il vous chuchote quelque chose à l’oreille – la promesse d’un secret qu’on dévoile? 

Pour moi qui caresse depuis longtemps le fantasme de travailler dans l’édition (voilà, je fais mon coming out) ouvrir « Le service des manuscrits », c’était comme pénétrer dans les coulisses de ces vénérables maisons pour découvrir tout ce qui nourrit mon imaginaire: comment naît un livre, comment travaille l’éditeur, quels sont les enjeux d’une sortie… je m’égare évidemment, car le but d’Antoine Laurain n’était certainement pas de nous offrir le guide pratique de la reconversion professionnelle dans l’édition!! Et d’ailleurs, j’ai dans un premier temps très vite oublié les raisons qui m’avaient plongée dans ce livre, alors que je tombais dès la première page dans une faille spatio temporelle, où l’héroïne du roman se découvre entourée de Proust, Perec, Houellebecq, Woolf et Modiano en sortant du coma…

L’héroïne du roman, c’est Violaine Lepage – éditrice et directrice du Service des Manuscrits d’une maison d’édition renommée, elle est confrontée au dossier le plus délicat de sa vie d’éditrice: qui est l’auteur de « Les fleurs de sucre », un texte époustouflant qui a atterri au service des manuscrits par la poste, et qui s’annonce comme l’un des plus grands succès littéraires de la maison?

Alors qu’il est en route vers le Goncourt, non seulement personne n’a jamais rencontré son mystérieux auteur, mais en plus, les meurtres décrits dans le roman se révèlent curieusement prophétiques. 

Violaine Lepage est bien ennuyée. A peine remise du traumatisme de l’accident qui l’avait plongée dans le coma, la voici bientôt prise en étau entre la police qui enquête et les séquelles post-traumatiques de sa mémoire. Cache-t-elle des secrets? Ou veut-on lui en cacher?

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Les Inconsolés

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Le roman s’ouvre sur une nuit de pleine lune, au bord d’un lac, dans le mystère opalescent des contes, où les ombres tapies attendent dans l’éternité de l’amour. 

Depuis qu’elle est enfant, Lise est subjuguée par les histoires d’amour et les contes. 

Tient-elle ce goût des légendes de celles que sa grand-mère paternelle, lui racontait dans la langue de son pays lointain? 

Fuit-elle dans le merveilleux des contes les histoires que sa mère, perverse marâtre et affabulatrice, lui rabâche pour la faire douter de ses origines et éprouver son attachement ? 

A quelques pas du pavillon familial, les ruines du château d’Etambel, où seule subsiste la Chambre des Larmes de la noble Agnès d’Etambel, cristallisent tous ses rêves de petite fille.

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Rivage de la colère

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« Il faut faire confiance à la colère », nous dit-elle, tandis que nous sommes pendues à ses lèvres ce soir de décembre où elle nous parle de son nouveau roman. Cette colère, Caroline Laurent l’a laissée monter d’aussi loin qu’elle était enfouie, puisée dans la profondeur de ses racines mauriciennes, pour exploser à travers les pages.

Les îles Chagos, perdues dans l’Océan indien, ressemblent à quelques grains de sables jetés sur une carte. Elles seraient insignifiantes si leur emplacement n’était pas stratégique pour tenir à portée de missiles américains quelques pays sous surveillance: dans le plus grand secret, Washington a négocié avec Londres, pour aboutir en 1966 à un traité qui mettrait l’île de Diego Garcia à disposition des Etats-Unis pour cinquante ans…

Tandis que l’île Maurice cheminait vers l’indépendance qui sonnerait le glas de la domination britannique en 1968, l’archipel des Chagos, en échange d’une compensation financière pour l’île Maurice, était détaché du futur gouvernement indépendant. 

Quelques années plus tard commence alors sans prévenir la traumatisante expulsion des Chagossiens vers Maurice.

Marie-Pierre Ladouceur n’a connu que la simplicité de Diego Garcia, paradis blanc isolé au milieu du lagon. Des journées remplies de labeur à couper, faire sécher, écaler les cocos, une vie frugale où l’on se contente du peu que l’île donne, et où l’arrivée du bateau qui amène les denrées introuvables ici est un jour de fête pour tous les îliens. 

Le jour où le Sir Jules débarque, en plus des habituelles victuailles, un jeune et beau Mauricien venu seconder l’administrateur colonial, l’existence de Marie-Pierre est bouleversée – celle de Gabriel, ce nouvel arrivant, ne sera plus jamais la même non plus. Le jeune homme blanc et la jeune fille noire enchevêtrent inextricablement leurs vies, malgré les trahisons, les injustices et le déracinement de Diego Garcia qui seront autant d’obstacles à la possibilité du bonheur. 

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Il fait bleu sous les tombes

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C’est une sacrée prise de risque que de se lancer à faire parler les morts, surtout lorsqu’ils sont coincés six pieds sous terre à attendre qu’un signe, l’ange de la mort ou n’importe quelle autre manifestation divine, abrège enfin leur insomnie funèbre pour les mener au repos éternel. 

Depuis que le monde est monde et que l’homme a assimilé l’idée de la mort, il est hanté par l’idée de faire revenir les siens des Enfers – esprits, fantômes, spectres, ou revenants. Ou de les empêcher d’y aller.

Comment rester crédible dans cet exercice, donner des limites à l’esprit qui cogite tandis que l’enveloppe charnelle se décompose, confiné à l’espace du cercueil mais réceptif à ce qui se meut autour de sa tombe, le grincement de la grille du cimetière, les piétinements agiles de la petite soeur sur le gravier, le pépiement des oiseaux, la voix du père, les fleurs qu’on arrange dans un vase, les pleurs de la petite amie?

C’est avec une grande délicatesse que Caroline Valentiny a relevé haut la main ce défi, en signant un premier roman tout en justesse et en émotion.

Alexis se tournait et se retournait dans un lieu sans coeur, dans un monde sans autres. Il restait le corps en peau, les vêtements cousus sur les lambeaux de chair. Le temps se suspendait, l’espace se perdait dans le temps suspendu. La mort était cette hémorragie blanche qui le faisait douter de tout, de l’odeur des fleurs, de la couleur de la neige, du néant permanent qui s’était mis à recouvrir le souvenir des arbres, des routes et des semaines, de sa propre réalité, du fil de sa mémoire. Il voulait que le bleu l’emporte, mais le bleu se traînait.

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Miss Islande

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Elle porte le prénom d’un volcan, l’Hekla – et c’est sur ses flancs fertiles, un jour d’éruption, qu’elle s’est emplie des mots qui désormais nourriraient sa vie et feraient d’elle un écrivain.

Hekla quitte la ferme familiale avec son sac et sa machine à écrire, et prend le car pour Reykjavík où elle trouvera peut-être plus d’espace pour donner libre cours à ses aspirations littéraires.

Mais ici, en Islande, en 1963, les femmes n’écrivent pas – encore.

La société préfère les cantonner à leur seule place honorifique valable: au sein d’un foyer. Et aux plus belles, on offre le podium de Miss Islande – Hekla, elle, n’en a que faire.

Ici, seuls les hommes sont des poètes.

Alors Hekla tait sa marginalité et se cache pour écrire. 

 J’attrape la machine à écrire sous le lit, j’ouvre la porte de la cuisine, je pose la machine sur la table et je place une feuille sur le cylindre.

C’est moi qui ai la baguette de chef d’orchestre.

J’ai le pouvoir d’allumer une étoile sur le noir de la voûte céleste.

Et celui de l’éteindre.

Le monde est mon invention

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Mon désir le plus ardent

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On n’a pas voulu promettre de s’aimer jusqu’à ce que la mort nous sépare parce qu’on trouvait ça trop stupide, ne sachant ce que l’avenir nous réservait.

Trop ridicule, aussi, de promettre de s’aimer toute la vie…

Alors le jour de leur mariage, Dalt a préféré éluder l’échange de voeux  traditionnel avec un « C’est mon désir le plus ardent ». 

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Trois jours à Berlin

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Cafouillage à Berlin-Est.

Le soir du 9 novembre 1989, après deux jours de réunion du Comité Central, le porte-parole du parti Günther Schabowski annonce en direct à la télévision et dans la confusion la plus totale l’ouverture immédiate du mur…

Aussitôt, les Berlinois stupéfaits se rendent aux postes-frontières où les soldats essaient de résister, sans consigne et abandonnés par leur hiérarchie, à l’offensive pacifiste.

Une journée qui va bouleverser les vies de millions de personnes, à commencer par celles d’Anna, Micha, Lorenz Amsen, Uwe Karsten, du lieutenant-colonel Becker, ou du colonel Brock.

Roman choral, Trois jours à Berlin donne le point de vue de différents protagonistes à travers leur expérience berlinoise: Anna est française et espère revoir Micha qui vit à Berlin Est. 

Mon petit papa, je pense à toi en marchant dans les rues froides de Berlin parmi tous ces gens emplis de larmes et de rires, parce que, ce soir, c’est l’imminence d’un grand bonheur.

Micha est fils d’un membre éminent du parti, qui n’échappe pas à la surveillance de la Stasi depuis qu’il a essayé de fuir, des années plus tôt. 

En arrivant à l’Ouest, la lumière, des guirlandes de lumière, m’ont saisi. Tout se noie dans une intense luminosité. Et que de couleurs vives! J’ai l’impression d’être passé d’un film en noir et blanc à une pellicule en couleur.

S’échapper de Berlin Est, Lorenz a pu le faire avec sa mère, bénéficiant de mesures spéciales – acheté avec sa mère comme du bétail par l’Ouest à l’Est. Il n’a jamais revu son père resté à l’Est.

Il n’y a plus d’ennemis, seulement des frères. Le peuple allemand se retrouve à cet instant précis. L’accueil se passe de mots.

Que faire face au chaos de l’échec qui se profile pour ceux qui ont toujours été assignés à assurer l’étanchéité des frontières, lâchés par le comité central?

Les barrières s’ouvrent, on tamponne les passeports, et soudain l’Est se déverse vers l’Ouest, nous faisant revivre les heures où soudain tout est devenu possible.

Je filme l’incrédulité de ceux qui découvrent cette partie inconnue de leur ville. Je filme les embrassades entre anciens « ennemis ». Des scènes de joie à l’état pur. La RDA promettait l’égalité, ils voulaient la liberté, ils trouvent la fraternité.

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La vie en chantier

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La vie, au jour le jour.

La vie sans Marnie, la vie avec Midge.

La fin d’une vie, le début d’une autre.

De l’une à l’autre, il y a Taz, veuf et père. Un tout jeune homme, dans une vie en construction, une vie en chantier pour accueillir les plus belles promesses d’une vie stable, ancrée dans une petite ville du Montana – une maison à rénover, un bébé à venir.

Parfois, la vie fait des promesses et les rompt sans prévenir et Taz doit à la fois faire le deuil soudain de sa femme et ses premiers pas dans la paternité. Dans une maison en chantier qu’il n’a plus le coeur d’achever, tandis qu’il y ramène de la maternité son bébé sans mère.

Les jours se succèdent dans la nouvelle vie de Taz. Il y a Lauren, sa belle-mère qu’il connaissait à peine et qui cherche doucement ses marques sans s’imposer. Il y a Rudy, l’ami de toujours, un peu ours, qui veille depuis le porche de son ami. Il y a Marko, le patron de Taz, qui veille à lui confier de nouveaux chantiers. Et il y a Midge, ce tout petit bébé, que Taz ne veut plus quitter.

Et puis, un jour, il y a Elmo, la baby sitter que Rudy impose à Taz parce qu’il faut bien lâcher Midge pour reprendre le travail et payer les dettes avant qu’on lui reprenne sa maison, Elmo un ersatz maternel pour Midge et peut-être, la possibilité d’un retour vers la vie.

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Honoré et moi

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Est-ce une bonne idée de faire cohabiter Honoré de Balzac et Charlotte Brontë sur une même photo? Charlotte Brontë n’aurait-elle pas trop risqué à rencontrer ce drôle de séducteur?

Soyons tranquilles.

De 17 ans sa cadette, elle n’aurait eu aucun des atouts  qui rendait une femme désirable aux yeux d’Honoré : elle n’aurait été ni assez vieille, ni assez riche, ni assez mariée – et certainement pas assez jolie non plus pour Balzac, qui, bien qu’il soit fort laid, n’aimait s’éprendre que de belles femmes.

C’était un jeune homme très sale, très maigre, très bavard, s’embrouillant dans tout ce qu’il disait, et écumant en parlant parce que toutes ses dents d’en haut manquaient à sa bouche trop humide (Alfred de Vigny)

Mais Balzac aimait beaucoup les femmes, dont il s’est beaucoup entouré tout au long de sa courte vie. Et elle le lui rendaient (assez) bien, à commencer par sa pauvre mère (qu’il a rendue responsable, souvent à tort, de son infortune personnelle) et à finir par Eve Hanska, qu’il réussira à convaincre de l’épouser quatre mois avant de mourir… après seize ans de relation longue distance entre adultère et veuvage.

Dans cette petite merveille de biographie délicieusement impertinente, Titiou Lecoq, passionnée de Balzac, nous offre le portrait le plus décalé qui soit – mais certainement, aussi, le plus réaliste: génial optimiste doublé d’un immense poissard, un sens véreux des affaires qui ne l’a jamais empêché de dépenser ce qu’il n’avait pas, fashion addict et décorateur d’intérieur aux goûts de luxe qui ne l’aideront pas à tenter, s’il l’avait vraiment envisagé, d’assainir ses dettes.

Mais avant tout, Honoré de Balzac est un écrivain. Il ambitionne d’avoir très vite du succès pour pouvoir vivre de sa plume – et disons-le clairement: devenir riche. Ecrire pour s’enrichir? Aux yeux des autres écrivains, il désacralise la noblesse de leur métier. Mais lui est parfaitement décomplexé par rapport à sa recherche de succès.

Et comme le succès tarde à venir, Honoré doit bien trouver des combines pour s’assurer un train de vie, empruntant aux uns pour faire des investissements qui l’enfoncent, empruntant aux autres pour rembourser les premiers – ou tout au moins essayer.

La seule constante de sa vie, en dehors de l’écriture, c’est sa ruine.

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