Les mains du miracle

Les mains du miracle
Joseph Kessel
Folio
Books moods and more

Si l’histoire de Schindler, qui a sauvé un millier de Juifs pendant la guerre est devenue célèbre (merci Steven Spielberg) celle de Felix Kersten, qui en sauva plusieurs milliers l’est beaucoup moins.

C’est cette histoire méconnue du grand public que Joseph Kessel raconte dans « Les mains du miracle », récit romancé publié en 1960. Celle d’un homme qui, en devenant le médecin personnel de Himmler, a réussi à négocier à maintes reprises la vie de plusieurs milliers de personnes.

C’est pourtant avec une réticence extrême qu’à la demande d’un ami, Kersten va pour la première fois soigner Himmler. Atteint de crampes d’estomac dont aucun traitement ne venait jusque là à bout, les massages miraculeux de Kersten vont soulager Himmler à un point tel que la disponibilité de Kersten va devenir vitale au chef nazi. Et le pouvoir de Kersten sur Himmler va devenir exponentiellement immense.

Himmler est le maître d’oeuvre démoniaque de mesures qui terrifient les Allemands et bientôt la population mondiale – mais face à Kersten, il n’est qu’un homme chétif, cheveux pauvres, yeux gris sombres protégés par des verres sur monture d’acier, pommettes mongoloïdes et menton fuyant. A demi-nu devant Kersten, il perd toute sa puissance.

Avec Himmler, il semblait à Kersten qu’il avait entre ses mains un enfant débile »

Lorsque Himmler souffre, il est prêt à tout accorder. Lorsqu’il est soulagé, il a le plaisir indicible de parler sans réticence de tout, même des sujets les plus secrets, les plus stratégiques. Alors, usant de son ascendant guérisseur et tout en triturant les nerfs de son patient, Kersten manipule au sens propre comme au sens figuré le numéro deux du régime nazi – qui n’y voit que du feu malgré la suspicion de plus en plus grande d’autres militaires du parti, et offre non seulement son absolue confiance au médecin-masseur mais aussi sa protection face à aux ennemis qu’il ne tarde pas à se faire.

Gagnant peu à peu la confiance de Brandt, le secrétaire privé de Himmler (et le dépositaire de tous ses secrets, qui n’hésite pas à arranger certains documents pour aider Kersten dans son entreprise), de Godlob Berger le commandant de l’armée du Reichsführer et de Walter Schellenberg qui dirigeait les services d’espionnage, Felix Kersten va oeuvrer durant cinq années, jusqu’à la défaite de l’Allemagne. Son intervention auprès de Himmler aura permis de sauver de la déportation et de la mort des milliers de vies.

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La liberté des oiseaux

La liberté des oiseaux
Anja Baumheier
Les escales

Née à l’Est du mur dans les années 1970, Anna a toujours vécu avec sa famille à Berlin.

Vingt-trois ans après la chute du mur, une lettre l’informe que sa soeur Marlene, qui vient de mourir, lui lègue sa maison de Rostock. 

C’est un double choc: non seulement elle croyait Marlene morte depuis de très nombreuses années, mais la maison familiale était supposée avoir été vendue vingt ans plus tôt. 

Pourquoi Charlotte, la soeur aînée, n’est-elle pas sur le testament de Marlene? 

Pourquoi leurs parents leur avaient-ils dit s’être séparés de la maison de Rostock?

Tant de questions auxquelles Elisabeth, leur mère atteinte d’Alzheimer, n’est plus en capacité de répondre.

Aidée de sa fille Anna, et de Charlotte, Anna entreprend une enquête pour lever le voile sur les secrets bien gardés de la famille Groen. 

Dans un récit qui alterne le passé et le présent, Anja Baumheier offre une grande plongée au coeur de l’histoire allemande. En remontant jusqu’à l’enfance des parents puis leur rencontre après la guerre, c’est une vraie fresque historique qui permet d’appréhender la construction de la RDA après la guerre, et l’espoir d’un monde nouveau jusqu’à ce que se mette en place un système de surveillance pervers, de privation de libertés et de mise à l’écart de l’occident. L’édification du mur, en une nuit, aura des impacts terribles sur les berlinois – et sur la vie des Groen.

L’histoire d’Anna et sa famille se révèle peu à peu à travers ses traumatismes, ses secrets et la toute puissance d’une idéologie dévastatrice.

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Seule en sa demeure

Seule en sa demeure, Cécile Coulon

Aimée Deville a dix-huit ans lorsque Candre Marchère demande sa main à son père. 

Nous sommes au 19e siècle, et les jeunes filles n’ont pas beaucoup à dire dans les affaires de mariage. Si le charme silencieux de Candre la séduit, son arrivée dans la demeure de ce dernier la plonge dans la peur et la solitude: propriétaire d’une exploitation de bois nichée dans ce Jura de forêts, son mari est souvent absent.

Aimée se trouve livrée à Henria, la vieille servante qui a élevé Candre. 

La présence d’Henria est à la fois incontournable, et fantomatique, sans qu’on sache si elle est bienveillante ou maléfique. 

(…) Henria traversait le couloir, les bras chargés de draps, on ne voyait plus son visage, le linge se promenait dans la maison campé sur deux jambes solides 

Le domaine, entouré du mystère touffu de la forêt d’Or, effraie Aimée – bientôt, la demeure commence à livrer ses premiers secrets: la mort prématurée d’une première épouse deux ans plus tôt, la présence du fils muet d’Henria qui rôde sur la propriété… 

Pour distraire sa jeune épouse mélancolique, Candre engage une professeure de musique, dont la présence va venir troubler l’ordre du domaine.

C’est avec ce huitième roman que je découvre Cécile Coulon – un opus qui reprend les codes du conte et du roman gothique.

« Seule en sa demeure » évoque inévitablement « Rebecca » de Daphné du Maurier

Mais loin de le copier maladroitement comme c’est généralement le cas avec ce célèbre roman, Cécile Coulon crée autour d’Aimée, Candre et du domaine Marchère une histoire est un mystère qui leur sont propres.

Le roman alterne le feu du caractère d’Aimée qui ne demanderait qu’à s’exalter, la glace du silence de Candre qui s’en est remis à Dieu. Le feu du désir et la glace de la peur qui paralyse.

Son nom, sa voix profonde et ses forêts luisantes suffisaient à soumettre Aimée

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Au bonheur des dames

Au bonheur des dames
Emile Zola

En à peine une journée, j’ai vu au cinéma « Illusions perdues » et fini ma (re)lecture d’ « Au bonheur des dames ».

Que ce soit Balzac ou Zola, le constat est le même: quelle étrange résonance avec notre époque! Les deux écrivains étaient-ils visionnaires, ou doit-on simplement en conclure que les siècles se succèdent et se ressemblent?

Dans « Au bonheur des dames », Zola raconte le développement d’un grand magasin parisien. Véritable machine à broyer dans la gloire du Paris haussmannien, Zola déroule la mécanique qui va faire naître le commerce de masse, et tout ce qu’il induit: la vente à bas prix pour écraser la concurrence, la pression des prix sur les fabricants, les budgets publicitaires outranciers pour attirer la clientèle de ventes exceptionnelles, la surconsommation et la qualité tirée vers le bas. Et, inéluctablement, la mort des petits commerces incapables de faire face à l’agressivité marchande du géant.

Octave Mouret est le jeune propriétaire ambitieux qui oeuvre au déploiement incessant du grand magasin. Visionnaire, financier intrépide, Octave a un sens très fin de la mise en avant des produits et de la psychologie de ses clientes. Car bien évidemment, ce sont les femmes, petites choses superficielles, avides légères, changeantes, névrosées, faibles face aux dentelles et aux étoffes, qui font la fortune (souvent aux dépens de leur ménage) du grand magasin.

Il acheva d’expliquer le mécanisme du grand commerce moderne. Alors, plus haut que les faits déjà donnés, au sommet, apparut l’exploitation de la femme. Tout y aboutissait, le capital sans cesse renouvelé, le système de l’entassement des marchandises, le bon marché qui attire, la marque en chiffre

Jeune veuf mondain , séducteur, Mouret a pris pour maîtresse Mme Desforges qui l’aidera dans son ascension. Il collectionne les maîtresses et quelques aventures avec des vendeuses de son magasin. 

Denise Baudu, lorsqu’elle débarque de Valognes à Paris avec ses deux jeunes frères pour tenter une nouvelle vie, tombe en extase devant le foisonnement du grand magasin. Elle y trouve vite un emploi, mais timide, mal dégrossie, elle a du mal à se faire une place au milieu des autres vendeuses, moqueuses, méchantes, et bientôt jalouses. A force de courage, de travail, d’abnégation, Denise va parvenir à conquérir les uns et les autres. Mieux, fine observatrice, empathique, et également visionnaire, elle sera à l’origine de mesures sociales qui permettront non seulement d’améliorer les conditions de travail de ses collègues, mais également de les protéger. Mouret, fasciné par cette douce et chétive jeune fille blonde à la chevelure indomptable, se fait ravir le coeur, et il est prêt à tout pour qu’elle cède à son amour. Mais Denise, droite, soucieuse de rester dévouée à ses frères, n’entend pas se laisser entraîner dans une histoire avec Mouret – malgré les sentiments qu’elle éprouve également pour lui.

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La mélancolie des baleines

La mélancolie des baleines
Philippe Gérin

J’ai longtemps cru que la beauté se trouvait ailleurs. Je me suis trompé. Je me suis trompé toutes ces années… C’est idiot, non? Chercher partout la beauté, alors qu’elle était juste là, devant soi.

Ce roman est une invitation onirique et mélancolique à découvrir l’Islande autrement qu’à travers les romans d’Audur Ava Olafsdottir et Arnaldur Indridason (oui, c’est possible et vous ne serez pas déçus!).

Neuf ans après le voyage en Islande qui a scellé leur histoire, Ayden et Sasha sont de retour sur l’île avec leur fils Eldfell. Eldfell a grandi bercé par les récits de volcans et de baleines, et le petit garçon se raccroche à une vie fragile grâce à la perspective de pouvoir approcher les baleines.

Arna, depuis la petite maison bleue où elle a grandi, observe les baleines s’échouer jour après jour sur la plage. Elle n’a plus foulé le sable noir de la baie depuis vingt-cinq ans, après la disparition inexpliquée de son compagnon. 

Chaque jour, Gudmundur roule avec son bus sur la route 1 – avec sa drôle de tête d’Alfe noir, ses yeux vairons bridés et son teint mat, il n’a jamais été vraiment accepté par les autres depuis son enfance. Gudmundur vit seul, avec pour uniques compagnons le stylo et les cahiers sur lesquels il écrit inlassablement. 

Ils auraient pu ne jamais se rencontrer, et pourtant, tous portent en eux des blessures qui vont les réunir le temps d’une tempête.

Philippe Gerin nous offre un roman choral profondément humain, lumineux et touchant.

Sa capacité à nous transposer de façon aussi immersive en Islande m’a par ailleurs totalement envoûtée. Son écriture nous ouvre à la beauté rude et volcanique de l’île et à la puissance organique des éléments: la mer qui se déchaîne, le brouillard dense qui étouffe les vagues, ou la lune « dévoreuse » qui éclipse le soleil. La réalité, parfois, atteint un territoire trouble et fascinant, qui interroge le rêve et le mythe.

« La mélancolie des baleines » est aussi une réflexion bouleversante sur l’échouage massif de l’espèce, auquel chacun des personnages va être confronté dans un moment d’union magnifique.

Titre: La mélancolie des baleines

Auteur: Philippe Gerin

Editeur: Gaïa

Parution: septembre 2021

Ombres portées, souvenirs et vestiges de la guerre de mon père

Ombres portée - souvenirs et vestiges de la guerre de mon père
Ariana Neumann

A Caracas, dans les années 1980, Ariana Neumann avait fondé du haut de ses huit ans un club d’espionnage, rêvant avec ses cousins de résoudre des enquêtes à la manière du Club des cinq. Un jour, en fouillant dans une boîte cachée dans le bureau de son père, elle tombe sur de vieux papiers, parmi lesquels elle trouve une pièce d’identité. Si l’homme en photo ressemble bien à une version jeune de son père, le nom sur la carte n’est pas le sien. Pourquoi Hans Neumann, riche industriel d’origine tchèque installé depuis plus de trente ans au Vénézuela, porte-t-il le nom de Jan Sebesta sur ce papier? La petite fille n’en saura pas plus, mais elle prend alors conscience des silences autour de l’histoire de son père, et des cauchemars qui le tiraient du sommeil en hurlant. Le lendemain, la boîte aura disparu du placard.

Ce n’est que des années plus tard, à la mort de son père, que la boîte réapparaîtra garnie d’un tas d’autres papiers, tel un legs. Ariana se sent enfin autorisée à enquêter sur ce passé dont son père était incapable de parler de son vivant. Aidée d’une traductrice, elle se lance alors dans des recherches, se découvre de la famille à travers le monde, et d’autres boîtes similaires lui parviennent, pleines de lettres, de photos, de papiers officiels. Qui l’emmènent jusqu’à Prague, où, enfin, elle reconstitue pièce par pièce le puzzle de la vie des Neumann, sa famille paternelle. Elle découvre ce que son père, un jour alors qu’ils s’étaient rendus ensemble à Prague, n’avait pu lui exprimer qu’à travers des larmes silencieuses, les mains accrochées au grillage de la gare de Bubny.

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Nouveau départ

Nouveau départ
Elizabeth Jane Howard

Comme tous les rendez-vous qu’on attend avec impatience, on peut parfois craindre qu’il ne soit pas à la hauteur. Je vous rassure immédiatement: ce quatrième volet de la saga des Cazalet est aussi addictif que les trois premiers, si ce n’est davantage!

Le précédent volume couvrait 3 ans. « Nouveau départ » se joue sur deux années cruciales dans la vie des personnages, et démarre dans la continuité de « Confusion », en 1945. 

Les longues années de guerre sont finies, années pendant lesquelles la famille Cazalet a vécu son lot de bouleversements. 

Malgré l’heureuse nouvelle qui accompagne la fin de la guerre, ce volume est celui de nouvelles épreuves qui assombrissent le quotidien de la famille: divorce, séparation, décès… 

Mais c’est aussi l’heure, pour les petits-enfants devenus adultes, de sceller des unions qui donnent un nouvel élan à la saga.

Les Cazalet ont regagné Londres. La fin de la guerre n’a que peu changé la vie des habitants: les plaies de la ville sont béantes, et la vie ne fonctionne encore qu’à coups de tickets de rationnement. Les cousines sont devenues des jeunes femmes actives et indépendantes. Polly et Clary sont fidèles aux passions qui les habitent depuis leur enfance: la décoration pour la première, la littérature pour la seconde.

Malgré ce début d’émancipation, les femmes sont encore à la merci d’une culture patriarcale ancestrale. On leur met la main aux fesses? Sois belle et tais-toi! 

 » – Il voulait me mettre dans son lit. Je suis désolée

– Et alors? Vous êtes une grande fille, ma chère. Comportez-vous en adulte »

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La carte postale : rencontre avec Anne Berest

La carte postale, Anne Berest, Books moods and more

En ce jeudi matin, le soleil invite à s’asseoir en terrasse pour un café.

Mais c’est à l’intérieur qu’on s’installe, aux Deux Magots, côté boulevard, où la maison d’édition Grasset a organisé la rencontre.

Il est tôt à Saint-Germain-des-Prés, c’est un peu le « before » de la journée – mais un before exceptionnel, car on a rendez-vous avec Anne Berest, la romancière et scénariste, qui a publié en août le roman d’une passionnante et bouleversante enquête familiale, « La carte postale ». 

Dès son premier roman, « La fille de son père », Anne Berest avait amorcé un goût prononcé pour l’exploration des histoires familiales, mais c’est avec « Sagan 54 » que le caractère biographique de son oeuvre prend forme Elle l’extrapolera à sa propre famille, d’abord dans « Gabriële » écrit à quatre mains avec sa soeur Claire, puis avec « La carte postale ».

Anne Berest arrive, lumineuse malgré la pâleur du visage sans fard et s’excuse de la fatigue qu’on y lit – double effet d’un virus saisonnier et  d’un retour tardif de Berlin, la veille, où elle était conviée pour le lancement Outre-Rhin de Gabriële. 

Le soleil habille d’un halo les les tables garnies de viennoiseries, de boissons chaudes et de livres, prélude chaleureux à ce petit-déjeuner littéraire.

D’emblée, on délivre le message d’émotion ressenti à la lecture du roman. Assurément, il se passe une chose incroyable avec La carte postale « dont tout le monde s’empare », reconnaît Anne Berest. Le caractère communautaire du livre est une surprise forte.

Du récit familial au roman

C’est un travail inédit que l’auteure a dû faire, avec l’impression de s’attaquer à un projet trop grand pour elle. « C’était comme devoir grimper une montagne avec les mauvaises chaussures ».

Et sans savoir quelle en serait l’issue. 

Car toute l’histoire du livre repose sur cette carte postale, reçue 20 ans plus tôt au domicile des parents de la romancière, adressée à sa grand-mère Myriam, et sur laquelle étaient inscrits de façon énigmatique quatre prénoms: Ephraïm, Emma, Jacques, Noémie. Les parents, frère et soeur de Myriam, morts à Auschwitz pendant la guerre. 

Qui l’a envoyée? Et dans quel but?

En démarrant son enquête pour découvrir l’auteur de la missive, Anne Berest était dans la même situation que le lecteur: elle ne savait pas où cela l’emmènerait, et ne pouvait en présager la fin. 

Aurait-elle choisi de continuer le roman, et de le publier, si elle n’avait pas eu les réponses qu’elle cherchait ? Elle répond sans hésitation oui. Car le sens de cette enquête, n’était-il finalement pas de pouvoir faire connaissance avec ses aïeux, et leur redonner leur histoire?

Une histoire passionnante, foisonnante, qui prend racine en Russie, d’où les Rabinovitch sont originaires, et que l’arrière arrière-grand-père d’Anne Berest, visionnaire, a entrepris de fuir après la révolution russe. Il s’installera en Palestine, ses enfants feront d’autres choix. Son fils Ephraïm, après un long périple, choisira la France, ce pays qui a défendu Dreyfus et qui ne pouvait qu’être une terre d’asile pour les juifs. 

Retourner en Russie sur leurs traces pour accompagner l’écriture du livre faisait partie du projet de l’auteure – contrarié comme tant d’autres avec le confinement de 2020.

Il y aura au cours de cette enquête tant de rebondissements, tant d’indices tombés du ciel (Anne Berest souligne que cela arrive fréquemment lors d’enquêtes généalogiques), tant à dire sur cette famille grâce à laquelle elle découvre sa judéité, qu’elle coupera au final 250 pages qu’on aurait pourtant volontiers lues (le roman en fait plus de 500). En amont déjà, elle avait condensé des épisodes pour coller au rythme narratif (la visite de la maison familiale en Normandie, qui se passe en une matinée dans le roman, est en fait le fruit de plusieurs déplacement au cours des dix dernières années).

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Feu

Feu Maria Pourchet Fayard

Quand il a commencé à se susurrer que le roman était en rupture, mon intérêt jusqu’alors un peu en réserve s’est émoustillé… Ce livre devait être trop bon, s’il s’arrachait (ou trop dingue, ou trop trash, enfin bref, il devait être « trop » tout simplement). Mon oeil dès lors a traqué l’objet dans toutes les librairies qu’il rencontrait sur son chemin. J’ai eu de la chance, je n’ai pas eu besoin d’attendre la réimpression et j’ai tenu mon exemplaire entre mes mains comme le saint-graal. Et abordé sa lecture comme celle d’un texte sacré, ou profane. Car là où brûle le feu de la passion…

Nous sommes pourtant dans ce qui pourrait être la plus banale des histoires. 

Une femme mariée, Laure, universitaire, la quarantaine, rencontre Clément, financier froid et cynique. Elle est immédiatement séduite par ce quinquagénaire. En quoi, on se demande, car le portrait qu’elle en fait dans les premières pages n’est ni très attrayant, ni très flatteur.

Mais voilà, il y a une étincelle, on sent d’emblée cette petite odeur de souffre qui se dégage quand on gratte l’allumette.

Et c’est l’enchaînement.

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La carte postale

Anne Berest La carte postale Grasset

Longtemps, Anne Berest s’est interrogée.

« Qu’est-ce qu’être juif? »

Porteuse d’un héritage familial occulté depuis la guerre, le mot « juif » n’avait pas de place visible sur son visage « tellement français », pas plus que dans son patronyme breton.

Lorsque sa fille de six ans, au même âge qu’elle, au même âge que sa mère, au même âge que sa Agrand-mère, est confrontée à l’antisémitisme, Anne Berest reprend alors une enquête qu’elle avait abandonnée quelques années plus tôt. Qui est l’auteur de cette carte postale envoyée à sa grand-mère Myriam treize ans auparavant, sur laquelle seuls quatre prénoms étaient inscrits: Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques. Les parents, la soeur, et le frère de Myriam, disparus dans les camps de la mort pendant la guerre.

C’est par le biais de cette carte que l’écrivaine découvre l’histoire de ses aïeux, juifs russes qui ont fui leur pays lors de la révolution d’un pays qui ne tarderait pas à s’en prendre à eux: après un long voyage de 10 ans, Ephraïm et Emma s’installent à Paris, certains qu’une vie meilleure les attend. Mais le monde, bientôt, allait plonger à nouveau dans le chaos, et les Rabinovitch, « juifs étrangers », allaient faire partie des premiers à être déportés vers les camps d’extermination. Seule Myriam, leur fille aînée, échapperait aux rafles et aux arrestations. Porteuse à jamais de la culpabilité d’avoir été survécu à sa famille, Myriam ne parlera plus jamais des siens.

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Les reflets d’argent

Les reflets d'argent
Susan Fletcher

C’est une île qu’on imagine située au large de l’Ecosse, ou de l’Irlande.

Elle s’appelle Parla, c’est un caillou au milieu de la mer, ses falaises sont hautes, quelques arbres résistent au vent, elle abrite quelques maisons, une poignée d’habitants, une grappe de moutons, une église, une petite école, un phare, un port d’où va et vient son ferry, le Morning Star – et des plages.

C’est une île où les légendes sont vivaces, on y raconte que les phoques ont un coeur d’homme, que les rochers au large sont des géants transformés en pierre, et qu’un homme-poisson, dont certains ont aperçu la nageoire argentée, rejoint parfois la terre quand les hommes ont besoin de lui. 

C’est sur une de ces plages, à Sye, que Sam Lovegrove découvre un jour le corps d’un homme. Un géant nu et barbu, inconscient, échoué dans le sable. Pourtant, aucun bateau n’a fait naufrage, aucun homme n’est porté disparu – celui-ci a perdu la mémoire, et il prononce un seul mot: « mer »…

Le géant barbu bouleverse les habitants de Parla, rouvre les plaies, ravive le chagrin – car à chacun, il rappelle un ami, un fils, un frère, un oncle, ou un mari, disparu quatre ans plus tôt au large de Sye…

Et si les légendes étaient vraies?

Le géant barbu n’a pas de nom, pas d’histoire, il porte cette odeur si forte de la mer, ce sillon entre ses omoplates,  il y a ce trou entre son pouce et son index qui semble avoir été fait par un harpon… et si l’homme-poisson avait quitté sa nageoire pour venir aider ceux de Parla?

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L’éblouissement des petites filles

L'éblouissement des petites filles
Timothée Stanculescu

Je croyais que l’été de ses seize ans on vivait des choses mémorables, je croyais qu’on avait un amoureux, des amis et des bêtises à faire tous ensemble, l’été de ses seize ans. Pour moi, ce n’est vraiment pas le cas.

Océane, une fille du lycée, a disparu. Elle et Justine ont en commun d’avoir seize ans, et d’habiter ce village où il ne se passe rien. D’habitude.

Tout le monde cherche Océane, depuis des semaines. C’est l’été, la canicule, et sa mère interdit à Justine de quitter la maison – tant qu’on ne sait pas ce qui est arrivé à Océane. Tant qu’on n’a pas retrouvé Océane.

Océane remplit cet été vide, et s’invite dans ses cauchemars. 

Justine voudrait avoir un amoureux, comme sa meilleure amie Mathilde qui la néglige depuis qu’elle sort avec Quentin, elle voudrait avoir des frères et soeurs, des parents avec qui elle pourrait fumer des cigarettes et boire une bière, comme Mathilde.

Justine est seule dans la torpeur de ces journées sans fin, à peine quelques moments en ville, au cinéma, au fast food.

Elle aimerait partir, être libre. Et être aimée. 

Et puis un jour, il y a cet homme, Vedel, qui vient entretenir le jardin de sa mère.

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Les anges et tous les saints

Les anges et tous les saints de J. Courtney Sullivan, Le livre de poche

Après trois formidables romans parus entre 2009 et 2013 aux éditions rue Fromentin, J. Courtney Sullivan avait disparu de mes radars – et voici que je tombe récemment par le plus grand des hasards sur une version poche de son dernier roman, paru très discrètement en 2018… 

J. Courtney Sullivan, depuis « Les débutantes », excelle à raconter les relations féminines, les liens familiaux, et l’évolution des femmes depuis les années 1950 jusqu’à aujourd’hui.

« Les anges et tous les saints » ne déroge pas à cette sainte trinité, reprenant ses thèmes fétiches mais en ancrant cette fois-ci la genèse de son histoire en Irlande.

Nous sommes en 1957, Nora et Theresa Flynn sont soeurs. Nora, l’aînée, doit épouser Charlie Rafferty, celui à qui elle est promise depuis des années – Charlie devait hériter de la ferme familiale, voisine de celle des Flynn, mais son père en a décidé autrement. 

Parti pour un nouveau départ en Amérique, Nora quitte leur village d’Irlande pour le rejoindre, emmenant avec elle sa petite soeur Theresa – espérant lui offrir ainsi un avenir meilleur qu’en Irlande.

A Boston, Nora intègre timidement la vie américaine et retarde son mariage de raison avec Charlie. Theresa, du haut de ses dix-sept ans, embrasse avec appétit tout ce que cette nouvelle culture lui apporte. 

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Mon mari

Mon mari, Maud Ventura, Editions de l'Iconoclaste

« Mon mari » par ci, « Mon mari » par là… Il apparaît déjà comme un incontournable de la rentrée littéraire, et c’est très largement mérité.

C’est une jeune auteure de 28 ans qui décortique dans son premier roman les liens sacrés du mariage – un vrai challenge, tant on pourrait être à même de penser que seule une longue expérience maritale nous donne les compétences pour le faire! Mais Maud Ventura, avec une verve bien aiguisée, nous en démontre le contraire.

Son mariage, son mari, sa narratrice les exhibe comme elle exhibe son magnifique solitaire – « objet si bien nommé: je ne me suis jamais sentie aussi seule que depuis que je suis mariée », dit-elle. Voilà, le ton est donné!

Depuis quinze ans je vis dans le malheur permanent et paradoxal d’être aimée en retour, de connaître une passion sans obstacle apparent.

Ne lui dîtes surtout pas qu’un mariage durable, c’est une suite de compromis. Non, son mariage, comme son solitaire, doit étinceler comme au premier jour, briller de l’éclat de son faux blond que son mari croit encore naturel, et être épargné de toutes les contingences quotidiennes qui la feraient chuter de son piédestal de séductrice – après quinze ans de vie commune, notre narratrice vit toujours dans la hantise que son mari l’entende aller aux toilettes.

Névrosée, obsessionnelle, paranoïaque, elle devient vite délicieusement inquiétante dans son besoin de contrôle absolu. Jusqu’où peut-elle aller pour entretenir l’amour inconditionnel? 

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La seconde vie de Jane Austen

La seconde vie de Jane Austen de Mary Dollinger

Mauvaise pioche pour Gallimard: non contents d’avoir refusé le manuscrit de Marcel Proust (et de quelques autres illustres auteurs), voilà qu’en cette année 2010, ils envoient promener une jeune anglaise installée dans la Drôme, Jane Austen…

Mary Dollinger, elle-même britannique et installée en France, a eu la délicieuse outrecuidance de déplacer Jane Austen en plein 21ème siècle : jeune écrivaine qui aspire à être publiée, elle quitte l’Angleterre pour s’installer dans la Drôme, dont le climat lui a été vivement recommandé par son médecin!

Imaginons donc Jane Austen, émancipée de sa famille, de son pays, qui s’adapte avec un flegme tout britannique aux us et coutumes de la Drôme, tout en poursuivant assidûment son ambition littéraire. 

Bientôt publiée par Anne Tellier, une éditrice tombée sous le charme littéraire un peu désuet de son premier manuscrit, Raison et Sentiments, Jane Austen connaît un succès fulgurant et bouscule tous les codes littéraires avec son style féministe qui prône « la liberté par la contrainte et le bonheur dans l’abnégation » – entraînant des milliers de jeunes femmes, autoproclamées Virgins for Jane, à se revendiquer de ce mouvement.

Comme j’ai ri! 

Derrière cette Jane Austen aussi drôle que suffisante, Mary Dollinger nous offre une belle satire du milieu littéraire: course à l’édition de les maisons germanopratines, mise sur le grill d’une belle brochette de journalistes (entre autres, Olivia de Lamberterie qui encense la primoromancière, François Busnel qui regrette bien de l’avoir invitée, ou Nikos Aliagas le séducteur grec qui lui fait perdre la tête), fans collants, l’auteure croque avec humour ce microcosme (tout en se moquant au passage d’elle-même, donc on n’y verra aucune amertume).

 François Busnel est décontenancé car il ne s’agit pas d’une simple question, mais d’une entrée en matière raisonnée. Reprendre son laïus est impossible, le résumer également. Il parle toujours sans notes, ou presque, cette apparente désinvolture cachant un professionnalisme et un travail acharnés. Il a l’air d’improviser, alors que tout est répété, étudié, façonné, mais pour une seule représentation. Il lui est impossible de reprendre son texte. Il sourit placidement tandis que derrière cette façade paisible, il envisage froidement le meurtre: saisir ce joli laiteux, l’étrangler doucement jusqu’à ce que la peau devienne aubergine (…)

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Anatomie d’un mariage

Anatomie d'un mariage de Virginia Reeves éditions Stock

 Il s’agit d’Edmund Malinowski, trente-six ans, psychiatre comportementaliste, directeur de l’hôpital de Boulder. C’est un homme travailleur. Il sait écouter avec une grande attention. Il peut braquer la lumière de son esprit et de son coeur sur n’importe quel sujet à n’importe quel moment, alors cette personne se met à briller sous la puissance de son regard. Il ne partage pas sa vie personnelle.  N’a pas de relations intimes. Le flux est à sens unique. Il absorbe, renvoie ce qu’il a pris, mais jamais il n’offre ses pensées personnelles, ni ses réflexions. Ce qui fait de lui un médecin brillant, et sans doute un père brillant. Mais un terrible mari. »

C’est un couple a priori parfait sous tous rapports qui vient s’installer dans le Montana: fou amoureux de sa femme Laura, une artiste peintre, Edmund Malinowski est un brillant psychiatre comportementaliste qui prend la direction de l’institution psychiatrique de Boulder, plein d’espoir face à la mission qui l’attend.

Nous sommes en 1970, et Edmund va devoir se battre face à la bureaucratie qui a depuis longtemps abandonné ces malades, les condamnant à l’enfermement entre les hauts murs de l’institution. Ed veut réformer la bureaucratie et les traitements, et passe de longues journées à Boulder – à en oublier Laura qui se morfond dans leur maison. Mais Ed s’est donné une autre mission: sauver Pénélope, une adolescente épileptique à haut potentiel, internée par ses parents. Pénélope s’immisce entre Laura et Ed, qui est complètement subjugué, dépassé pas sa charismatique patiente.

Narcissique, Ed pense pouvoir tout maîtriser: son couple d’un côté, ce qui se passe entre les murs hermétiques de Boulder de l’autre, à commencer par ses séances de thérapie avec Pénélope. Et entre les deux, pour décompresser, de l’alcool et d’autres femmes.

Le jour où Laura, contre toute attente, quitte Ed, c’est une longue chute qui commence.

Le roman aurait pu s’appeler « autopsie d’un mariage », tant Virginia Reeves dissèque la relation qui les unit, même longtemps après que ce mariage n’en est plus un. Elle alterne avec une vision globale de l’histoire conduite par Ed et la vision que Laura a de cette histoire – racontée à la première personne, offrant une proximité empathique au lecteur.

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Un été à Nantucket

Un été à Nantucket, Elin Hilderbrand
Les Escales

Cet été-là, Neil Armstrong a marché sur la lune. 

L’évènement aurait pu suffire à marquer l’été des Levin, d’autant plus que Blair, la fille aînée de la famille, est mariée à un astrophysicien enrôlé dans la mission Apollon 11. Mais cet été 1969 va, à bien des égards, changer la vie de la famille et rester à jamais vivace dans leurs souvenirs.

Comme chaque été, Kate Levin quitte le foyer de Brookline, Massachussets, pour la maison de sa mère Exalta à Nantucket. Mais cette fois-ci, seule la petite dernière, Jessie, l’accompagne: Blair, très enceinte, est restée à Boston. Kirby, la seconde, a choisi de passer l’été à travailler à Martha’s Vineyard. Quant à Tiger, le fils, il a été mobilisé pour servir son pays au Vietnam.

Tous ces changements augurent d’un été bien différent des autres, car l’insouciance s’est envolée. 

Kate, qui craint à tout moment qu’on vienne lui annoncer la mort de Tiger, est une mère au coeur déchiré qui perd pied. Et même si les étés à Nantucket ont une saveur de vacances exquise, la vie à All’s fair, sous la houlette de la très stricte Exalta, n’est pas sans tensions. Kate aimerait bien s’émanciper de cette mère si dominante. 

 La triste vérité, c’était que Kate était prisonnière de sa propre mère, d’Alls Fair et de la vie qu’elle avait connue ces quarante-huit dernières années à Nantucket ».

Exalta terrorise Jessie, qui lui impose les codes de la haute société insulaire, à commencer par des leçons de tennis quotidiennes. Jessie vient de fêter ses 13 ans, et cet été va être un grand tournant dans son apprentissage de la vie. Kirby, étudiante et militante, la rebelle de la famille, a choisi d’être loin des siens. Elle veut panser ses blessures, et sa rencontre avec Darren pourrait bien l’y aider: mais la société serait-t-elle prête à accepter la relation d’une jeune fille blanche et d’un jeune homme noir? Blair, elle, n’en peut plus d’être enceinte – elle a dû renoncer à sa carrière en se mariant, et alors qu’elle est sur le point d’accoucher, elle a la conviction que son mari a une aventure avec une autre.

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Avant l’été

Avant l'été Claudie Gallay Actes Sud

Elles sont cinq amies, dans une petite ville de province où tout le monde se connaît et où être soi-même quand on a des rêves trop grands devient compliqué.

Jess, Juliette, Camille, Boucle et Broussaille ont la vingtaine, et elles s’ennuient – elles sont à ce moment de leur vie où tout pourrait arriver, mais rien ne semble se passer, rien ne semble les pousser à vouloir avancer, coincées entre l’adolescence et la vie d’adulte.

Jess, la narratrice, est revenue habiter chez ses parents après sa rupture avec Antoine. Elle a retrouvé ses amies, mais la fleuriste chez qui elle travaillait l’a remplacée.

A la faveur de la Fête du Printemps, elles se lancent un défi qui va leur redonner de l’enthousiasme, et un objectif: faire un défilé de mode devant les habitants de leur ville.

Jess fait également la connaissance de Madame Barnes, la fille d’un ancien industriel de la ville revenue au pays pour vendre sa maison d’enfance.

Entre Jess et Madame Barnes, une amitié inattendue va se nouer. Mais cette amitié n’est pas du goût de Juliette, la meilleure amie de Jess qui travaillait pour la vieille dame avant qu’elle ne demande à Jess de la remplacer. Tiraillée entre son affection pour chacune, son envie d’élargir son horizon, sa peur de décevoir sa famille, Jess va se retrouver à un moment crucial de sa vie.

« Avant l’été » se lit comme le journal intime d’une jeune fille: Jess, à la première personne, au présent de l’indicatif, raconte le déroulé assez ennuyeux de ses journées. Tout ce qu’une jeune fille confie à son journal lui semble important, mais il l’est souvent très peu pour celui qui, par inadvertance, tomberait dessus. 

La vie de ces jeunes filles d’une autre époque nous paraît un peu désuète, naïve, innocente. Pourtant, Jess s’interroge de la même façon que tant de générations de jeunes filles.

Mais comment je m’y retrouve? Si on range les filles par catégorie, je fais partie desquelles, hein? De celles qui trahissent, des fidèles, des sentimentales, des émotives, des lâches, des salopes? Ou des connes? Je dois faire partie des connes, c’est ça, tu ne crois pas? J’ai un problème, un sacré problème!… Je veux tout! Comment je fais? »

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Tout le bonheur du monde

Tout le bonheur du monde de Claire Lombardo

Difficile de se construire une vie quand on a pour modèle la vie parfaite de ses parents.

Pourtant, ne devient-on pas plus heureux quand on grandit entouré de parents aimants?

Le problème, c’est que les parents Sorenson s’aiment un peu trop, au goût de leurs filles.

Combien de fois ont-elle surpris leurs regards, leurs mains, leurs baisers – et même, elles préfèrent en rire, leurs ébats!

Cet amour parfait qui traverse les décennies n’en est pas moins un modèle écrasant pour les quatre soeurs. Il y a Wendy, rebelle et déjà veuve a à peine 40 ans, suivie de près par Violet la parfaite qui a toujours réussi ce qu’elle entreprend (mis à part un gros secret qui pourrait tout faire vaciller). Vient ensuite Liza, qui a hérité de l’esprit scientifique de son père, mais est pourtant loin d’être rationnelle quand il s’agit de sa vie. Et enfin la petite dernière, Grace, que personne ne veut considérer comme une adulte et se trouve embourbée dans un gros mensonge. 

Sur quarante années, dans la banlieue de Chicago, nous suivons la vie rêvée des Sorenson: on finit par connaître les pièces de la maison de Fair Oaks et le ginkgo du jardin fait soudain partie de notre paysage mental. Mais comme les marches en bois qui mènent au jardin, ça grince irrésistiblement dans cette histoire.

« Je suis sûre que vous êtes à l’origine de mes trop grandes espérances dans la vie » dit un des personnages extérieur à la famille Sorenson. Cela nous fait prendre la mesure de ce que peuvent éprouver les quatre filles. Oui, Marilyn et David ont cette chance extraordinaire, quarante ans après leur rencontre, de s’aimer, et de se désirer, comme au premier jour!  Même quand la vie pose des obstacles sur leur chemin.

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Harvey

Harvey de Emma Cline

Qu’est-ce qui pousse Emma Cline à s’intéresser aux prédateurs sexuels?

Après avoir relaté l’affaire Charles Manson dans « The Girls », puis fait faire une mauvaise rencontre au personnage féminin de sa nouvelle « Los Angeles », elle a choisi de consacrer son (longtemps attendu) nouveau roman à Harvey Weinstein, le producteur américain condamné pour viols et agressions sexuelles l’an dernier.

Dans « Harvey », Emma Cline nous transpose aux côtés du producteur, la veille de son procès.

L’homme nous paraîtrait inoffensif: isolé, diminué, souffrant. Et minable.

A-t-il conscience que demain tout va se jouer? 

Non, Harvey se sait innocent, et demain, ses projets pourront reprendre. D’ailleurs, il vient d’en trouver un nouveau, un formidable nouveau projet: il va adapter LE roman de Dani DeLillo, qui, aussi incroyable que cela puisse paraître, est le voisin de la villa qu’on lui a prêté dans le Connecticut. Il a hâte de s’y mettre.

Demain, la justice réhabilitera le grand Harvey.

Avec l’acuité dont elle a fait preuve dans ses deux précédents livres, Emma Cline nous plonge d’une façon extrêmement convaincante dans les pensées de Weinstein, qui semble être le seul à ne pas voir qu’autour de lui, les choses sont en train de changer. 

Qui se préoccupe encore de lui, à part son avocat qui essaie désespérément de le joindre, la journaliste à qui il promet l’interview qu’il donnera à l’issue du verdict, son assistante, ou sa fille qui passe en coup de vent rendre visite à son père?

Emma Cline nous bluffe dans sa capacité à se fondre dans Weinstein, à faire entendre sa voix. On retrouve, dans ce huis clos, la précision et le tranchant de son écriture.

S’il est difficile d’apprécier un roman dont le personnage est aussi détestable que Weinstein, on ne peut toutefois qu’apprécier encore davantage l’écrivaine et la créativité de son travail. 

On n’y retrouve pas la langue particulièrement inventive qui avait donné tant d’aura à son premier roman, mais son talent est indéniablement là. Et même, il s’affirme.

Traduction: Jean Esch

Titre: Harvey

Auteur: Emma Cline

Editeur: La Table Ronde

Parution: mai 2021

I am I am I am

I am I am I am de Maggie O'Farrell

Derrière chaque écrivain il y a une vie qui imprègne, volontairement ou non, son oeuvre. 

Maggie O’Farrell est depuis son premier roman une écrivaine à laquelle je me suis extrêmement attachée, autant par son écriture que par ses histoires, mais aussi parce que cette année de naissance que nous partageons me la rend plus proche, plus intime que n’importe quel écrivain. Et paradoxalement  aussi plus mystérieuse.

C’est probablement la raison pour laquelle je ne souhaitais pas lire ce « I am, I am, I am »: peur de profaner ce mystère, peur de pénétrer une sphère trop personnelle, peur, aussi, de partager la douleur de la chair éprouvée.

« I am I am I am » n’est pas un roman, c’est un récit de vie, de dix-sept moments de vie, où la vie de Maggie O’Farrell aurait pu basculer.

Frôler la mort n’a rien d’unique, rien de particulier. Ce genre d’expérience n’est pas rare; tout le monde, je pense, l’a déjà vécu à un moment un ou à un autre, peut-être sans même le savoir. La camionnette qui passe au ras de votre vélo, le médecin fatigué qui, finalement, décide de réviser votre dosage, le conducteur ivre que ses amis réussissent laborieusement à convaincre de leur donner ses clés de voiture, le train raté parce qu’on n’a pas entendu le réveil sonner, l’avion dans lequel on n’est pas monté, le virus que l’on n’a pas attrapé, l’agresseur que l’on n’a jamais croisé, le chemin jamais emprunté. Tous autant que nous sommes, nous allons à l’aveugle, nous soutirons du temps, nous empoignons les jours, nous échappons à nos destins, nous traversons à travers les failles du temps, sans nous douter qu’à tout moment le couperet peut tomber ».

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Sous le signe des poissons

Sous le signe des poissons
Melissa Broder

S’il y a bien une chose dont on ne devrait pas avoir peur, en littérature comme dans la vie, c’est de sortir de sa zone de confort.

Lucy, elle, plaque du jour au lendemain celui avec qui elle partageait le confort d’une relation amoureuse devenue plate et ennuyeuse en même temps que le tour de taille de son Jaimie s’épaississait. Même pas peur.

Sauf qu’à peine quitté, elle sombre dans la dépression et l’obsession. Et perd le peu d’intérêt qui lui restait pour travailler sur sa thèse consacrée à Sappho, qu’elle traîne comme un boulet depuis neuf ans.

Reprise en main par sa soeur aînée, Lucy quitte Phoenix pour Los Angeles: elle gardera sa maison de Venice Beach pour l’été, s’occupera de son chien malade Dominic, et suivra une thérapie de groupe.

Evidemment, rien ne se passe comme prévu – la détox sentimentale imposée par le Dr Jude vire au cauchemar, et Lucy fait tout le contraire de ce qu’on lui a conseillé, cherchant à combler son manque affectif par tous les moyens – enfin non, un seul moyen: le sexe. Avec des très jeunes hommes tant qu’à faire, histoire d’oublier qu’elle a trente-huit ans. Mais loin de la satisfaire, ces relations la laissent plus vide que jamais.

Pourtant, un soir, lors d’une balade sur la plage de Venice, elle fait connaissance avec un jeune et beau nageur (bref, un garçon sexy). Et une nouvelle fois, elle pourrait bien sortir de sa zone de confort.

Tout comme Lucy, on sort ici de sa zone de confort (littéraire, au moins).

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Conversations entre amis

Conversations entre amis Sally Rooney

Frances et Bobbi se sont aimées, mais elles ne sont plus ensemble.

Melissa et Nick sont mariés, mais s’aiment-ils encore?

Les deux premières ont la vingtaine, sont étudiantes à Trinity College, à Dublin – Bobbi est charismatique, a de l’assurance à revendre et son allure attire tous les regards. Frances est plus réservée, mais elle n’en est pas moins intéressante – ensemble, elles se produisent de temps en temps sur scène à travers des lectures des poèmes de Frances. 

C’est lors d’une de ces performances qu’elles rencontrent Melissa, écrivaine et photographe qui s’entiche d’elles, et les fait entrer dans la vie qu’elle partage avec Nick, un beau et ténébreux acteur.

Leur couple glamour et leur maison si chic séduisent les deux étudiantes. 

Le charme de Melissa agit sur Bobbi, mais c’est entre Nick et Frances que tout va se jouer. Ils entament en secret une liaison charnelle – Frances découvre le sexe avec un homme et y prend plaisir, mais des sentiments forts et déstabilisants naissent aussi entre eux tandis que Nick se révèle douloureusement torturé. Melissa et Bobbi, touts les deux extraverties, dominantes et manipulatrices, sauront-elles surmonter la trahison de cette relation si elles viennent à l’apprendre?

Quitte à vous décevoir, il ne s’agit pas d’une histoire d’amour mièvre où l’on va observer pendant des pages et des pages nos deux protagonistes s’asticoter dans le délice interdit de l’extra-conjugalité. Si le roman s’appelle «Conversations entre amis », ce n’est pas pour rien.

Frances est la narratrice de l’histoire. Elle observe, décortique, et promène sur les évènements qui se déroulent un regard incroyablement lucide, et place son lecteur au coeur de ce qui est en train de se jouer. La moindre anecdote qui ailleurs serait insignifiante prend une ampleur à la fois romanesque et intellectuelle.

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Milkman

Milkman Anna Burns

Il n’y a pas de noms, ni de lieux dans cette histoire.

On sait qu’elle se situe entre le pays « de l’autre côté de l’eau » et le pays « de l’autre côté de la frontière ».

Mais elle pourrait se passer n’importe où, elle pourrait être imaginaire, dystopique. 

Et c’est peut-être ce qui la rend aussi déconcertante, aussi profondément universelle et touchante.

Cette histoire, c’est la fille qui lit en marchant, qui nous la raconte.

La fille qui marche et ne s’arrête jamais de penser. Elle est toujours aux aguets, toujours sollicitée, dans ce pays où on doit à tout moment se méfier de l’autre, des espions, des mouchards. Des tirs et des bombes.

La fille qui marche n’a pas de prénom, tout juste sait-on qu’elle est la « soeur du milieu ». Personne n’a de nom, donc, elle n’en donnera aucun – a-t-elle trop peur de les prononcer? Font-ils partie de la liste des noms interdits qui évoquent trop « l’autre pays », « l’autre religion »?

Anna Burns, l’auteure, est irlandaise, et « Milkman » s’inscrit dans les années 70 du confit nord-irlandais. Tout prend sens.

Cette fille qui marche a dix-huit ans, elle travaille, court, lit beaucoup de romans du 19ème siècle, va a ses cours de français le soir, s’occupe de ses trois plus jeunes soeurs, s’interroge sur sa relation amoureuse avec peut-être-petit-ami, on la devine jolie car elle attire les regards des hommes, celui de premier-beau-frère notamment. C’est lui qui a lancé la rumeur de sa liaison avec le Laitier, et que depuis tout le monde se méfie d’elle.
Pourtant, du Laitier, elle n’en a que faire, elle aimerait l’ignorer, et mais il la harcèle et sait toujours où la trouver.

Le Laitier n’est pas vraiment laitier, c’est un de ces hommes que chacun respecte, de ce côté, un paramilitaire, un de ces renonçants à l’état « que l’on considérait comme les gentils, les héros, les hommes d’honneur, les intrépides guerriers légendaires, surpassés en nombre, risquant leurs vie, défendant nos droits, façon guérilla, envers et contre tout ».

Et depuis que cet homme marié et bien plus âgé qu’elle essaie d’entrer dans sa vie, tout devient plus compliqué. Car évidemment, tout le monde est persuadé que la rumeur est vraie. La fille qui lit en marchant dérange la communauté. Mais que faire contre la rumeur à laquelle même votre mère croit, et contre un homme qui a le pouvoir de vie sur les autres et sur ceux qu’on aime?

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Il n’est pire aveugle

John Boyne Il n'est pire aveugle Lattès

« Si je ne peux voir le bien chez chacun et espérer que la souffrance que nous partageons tous cessera un jour, alors quel genre de prêtre suis-je? Quel genre d’homme? » s’interroge le père Odran Yates lorsque son monde s’effondre.

L’Irlande est un pays meurtri, les plaies qu’y a creusées l’Eglise catholique sont béantes. Les irlandais affichent une haine féroce envers les prêtres qui étaient naguère si respectés.

Les scandales d’abus sexuels sur les enfants ont éclaté dans tout le pays, après avoir été couverts pendant des décennies. 

Odran Yates n’a rien vu. Ou peut-être n’a-t-il rien voulu voir?

Il fait partie de ces nombreux fils envoyés au séminaire, parce qu’ils étaient les derniers de la fratrie ou parce que leurs mères avaient décrété qu’ils avaient la vocation.

C’était un temps où les femmes étaient entièrement dévouées à l’Eglise, qui n’affichait pourtant que mépris et sexisme à leur égard.

C’était un temps où les prêtres jouaient tous les rôles dans la communauté, et dans la famille: conseiller conjugal, conseiller éducatif… au moindre problème, c’est le tout-puissant prêtre de la paroisse qu’on appelait pour résoudre les conflits, débarrasser les esprits des pensées impures et pour remettre les enfants sur le droit chemin.

La mère d’Odran Yates en était donc certaine, de la vocation de son fils. Lui-même si convaincu qu’il n’a pas eu le sentiment de renoncer à sa vie d’homme lorsqu’il a tracé son parcours jusqu’à son ordination.

J’étais indubitablement croyant. Je croyais en Dieu, en l’Eglise, au pouvoir du christianisme de promouvoir un monde meilleur. Je croyais que la prêtrise était une vocation noble, pratiquée par des hommes qui voulaient répandre la bienveillance et la charité. Je croyais que le Seigneur m’avait choisi pour une raison précise. Je n’avais pas besoin de chercher cette foi, elle faisait tout simplement partie de moi. Et je pensais que ça ne changerait jamais 
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Hamnet

Maggie O’Farrell n’a cessé de me toucher depuis son premier roman – sa façon d’écrire, qui dit si bien l’intime, si intense et délicate, est une des plus belles que je connaisse.

Hamnet amorce un nouveau virage pour l’écrivaine irlandaise: le roman historique. Ne partez pas!! Je sais qu’il y en a parmi vous que ce genre littéraire fait fuir. Mais n’ayez pas peur, laissez-vous porter par la beauté universelle de son récit: elle nous emmène, nous tient la main, tandis qu’avec elle nous entrons chez le dramaturge le plus célèbre de tous les temps… que jamais Maggie O’Farrell ne nommera dans ce roman, comme pour le reléguer au rôle des figurants de son théâtre. 

Hamnet, c’est avant tout l’histoire déchirante d’une femme et d’un enfant, d’une mère et de son fils. 

Enceinte de trois mois, Agnes épouse le futur dramaturge alors qu’il n’est qu’un petit précepteur de latin, contre l’avis des familles respectives, Que le futur papa n’ai que dix-huit ans n’est pas le seul problème: Agnes, plus âgée, effraie les gens de la petite ville de Stratford par les pouvoirs sorciers qu’on lui prête: Agnes connaît le mystère de la forêt où elle fait voler sa crécerelle, elle sait guider les abeilles vers la ruche, possède le secret des plantes, elle a le don pour guérir. Agnes guérit tous ceux qui se présentent chez elle, broie les pétales, les racines, la rhubarbe séchée, la cannelle dans le mortier, prépare les décoctions. 

Désespérément, ce sont ces gestes qu’elle répète pour sauver, un jour d’été de 1596, sa petite Judith;  c’est avec ce même désespoir qu’Hamnet, le jumeau de Judith, est parti à la recherche de sa mère quelques heures plus tôt, alors que sa soeur, la moitié de son être, s’est écroulée sous le poids de la fièvre bubonique. Contre toute attente, c’est Hamnet qui va mourir, alors qu’il n’est qu’un jeune garçon de onze ans.

Une tâche reste donc à accomplir, et Agnes s’en chargera seule.
Elle attend le soir, que tout le monde ait quitté les lieux que le plus gros de son entourage soit couché.
L’eau sera pour sa main droite, avec quelques gouttes d’huile versée dedans au préalable. L’huile résistera, refusera de se mêler à l’eau, formera à sa surface de petits ronds dorés. Elle trempera et essorera le linge dedans.
Elle commence par le visage, par la partie supérieure du corps. Hamnet a un grand front, et ses cheveux sont implantés bas. Depuis quelque temps, il s’était mis à les mouiller, le matin, afin de les aplatir, en vain. Agnes les mouille, mais même dans la mort, ses cheveux n’obéissent pas. Tu vois, lui dit-elle, tu ne peux pas changer ce qui t’a été donné, tu ne peux pas altérer ce que la vie t’a attribué.
Il ne répond pas. 
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Le sixième ciel

LP Hartley Le sixième ciel La table ronde

Décidément, entre la saga des Cazalet et la trilogie d’Eustache et Hilda, les éditions de la Table Ronde nous gâtent énormément avec ces délicieuses ré-éditions vintage.

Après avoir quitté Eustache et Hilda enfants, dans La crevette et l’anémone, nous les retrouvons grâce à une fabuleuse ellipse temporelle une quinzaine d’années plus tard.

Hilda n’a pas failli à ce qu’on avait pu imaginer: devenue une jeune femme émancipée et sûre d’elle, elle dirige à 27 ans une clinique pour enfants handicapés.

Eustache est étudiant à Oxford – mobilisé pendant les quatre années de guerre, il a échappé aux combats grâce à l’intervention de Hilda qui continue de le protéger comme lorsqu’il était enfant.

Leur père est mort, ils sont maintenant orphelins – et Barbara leur petite soeur vit encore avec leur tante Sarah. Mais bien plus délurée que ses aînés, elle ne va pas tarder à prendre son envol… en se mariant.

Hilda, séduisante et sûre d’elle, ne semble pas entrevoir la nécessité de nouer une relation amoureuse. Pourtant, elle n’est pas sans susciter l’intérêt des hommes, à l’instar de celui de Stephen Hilliard, un ami d’Eustache.

Eustache, toujours aussi gentil naïf et d’une « nature scrupuleusement obéissante », s’épanouit dans ses amitiés masculines et sa vie estudiantine, et se complaît dans sa fragile santé. Il reste un jeune homme qui manque de confiance en lui – l’héritage de la vieille Miss Forthergill, reçu alors qu’il n’était qu’un enfant, ne l’a pas engagé à être un jeune homme combattif et ambitieux.

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Zoomania

Zoomania Abby Gens Actes Sud

Une tornade apocalyptique, quatre orphelins: voici le point de départ de cette histoire menée tambour battant par une auteure prodigieuse dont Zoomania est le deuxième roman (je n’ai pas lu le premier, Farallon Islands, mais je vous avoue que maintenant j’ai vraiment envie de m’y frotter).

Les enfants McCloud ont tout perdu dans la tornade qui a dévasté Mercy, Oklahoma, emportant leur maison, les vaches, les chevaux, et leur père. Réfugiés dans l’abri de la cave, ils ont survécu – mais leur vie dorénavant se résume au mobilhome d’un terrain de camping, dans un extrême dénuement. Darlene et Tucker, les aînés, ont pris en charge les deux benjamines Jane et Cora. Le choc de l’ouragan a été si violent que Cora, âgée de 6 ans à ce moment, a tout oublié de sa vie avant la tornade. Plus de souvenirs de son père, envolés avec lui. Quant à sa mère, cela ne fait aucune différence, elle n’en avait aucun: elle est morte en couches, à la naissance de Cora.

 Seuls, les quatre frères et soeurs se serrent les coudes, jusqu’au jour où Tucker se fâche avec Darlene et disparaît.

Trois ans après la tornade, l’usine de cosmétiques, le principal employeur du coin qui avait miraculeusement résisté, malgré un flot de déchets toxiques déversés dans l’environnement, explose sous l’effet d’une bombe. 

A travers les dégâts causés par la déflagration, les animaux de laboratoire s’échappent, comme libérés par une main vengeresse. 

Peu de temps après, Cora disparaît sans laisser de traces – et malgré les recherches de la police, nulle trace d’elle. Désemparée, Darlene ne veut cesser d’espérer – loin d’imaginer le périple que sa petite soeur est en train de vivre.

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Trésor national

Trésor national Sedef Ecer

Une fois n’est pas coutume, c’est d’abord en vous parlant de son auteure que je vais aborder ce roman.

Je ne connaissais pas Sedef Ecer, et à dire vrai je ne m’étais pas vraiment intéressée à elle en entamant cette lecture. Mais au fil des pages, j’ai eu besoin de savoir qui elle était – le personnage de son roman, une star de l’âge d’or du cinéma turc, avait-elle vraiment existé?

Je suis tombée sur un ancien podcast de France Culture, où j’ai pu l’écouter parler  – et cette voix, ce ton, ce phrasé parfait et élégant, cette presque imperceptible pointe d’accent dans le français lettré, se sont soudain superposés à la voix de la narratrice de Trésor National en même temps que l’histoire personnelle de l’auteure m’offrait un éclairage subtil sur son roman.

Car si aujourd’hui Sefer Ecer est dramaturge, scénariste, metteuse en scène et vit en France (plusieurs points communs avec la narratrice), elle a été une enfant-star du cinéma turc des années 60-70, petite fille idolâtrée par un public à travers une bonne vingtaine de films. 

Qui mieux qu’elle pouvait raconter l’histoire d’une diva du cinéma et les coulisses de l’âge d’or d’Istanbullywood ?

Cette diva, c’est Esra Zaman – avant de mourir, la grande actrice demande à sa fille Hülya de lui écrire une oraison funèbre: gravement malade, elle n’en reste pas moins la star qu’elle a toujours été et prépare le grand show pour son enterrement. La dernière provocation de celle qui fut hissée par l’état au statut de « Trésor National ». 

Hülya, fâchée avec sa mère, entame alors dans l’amertume l’écriture de ce discours et replonge dans ses souvenirs pour croquer le portrait de cette femme qu’elle déteste. Il y a tant de non-dits entre elles deux, qu’elle a préféré la fuir quarante ans plus tôt en venant habiter Paris.

Leur histoire se mêle à l’histoire politique de la Turquie, marquée par quatre coups d’état qui rythmeront la vie d’Esra.

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Journal d’un jeune naturaliste

Journal d'un jeune naturaliste
Dara McAnulty

 Si je n’écrivais pas, si je n’avais pas ce moyen pour trier et filtrer tout ce duveteux, tout ce brouillard, tout ce bruit envahissant qui me submerge en permanence, je crois que j’exploserais. Toutes ces pressions finiraient par m’écraser

Ces mots sont ceux de Dara McAnulty, un jeune irlandais de 14 ans au moment où il rédige ce « Journal d’un jeune naturaliste».

Dara n’est pas un adolescent comme un autre: alors que les collégiens de son âge sont aujourd’hui majoritairement préoccupés par les réseaux sociaux ou les jeux en ligne, Dara consacre tout son temps à la nature. Sensibilisés par ses parents dès leur plus jeune âge à l’environnement, Dara et ses deux frère et soeur ont grandi en osmose avec la nature, leur jardin et la forêt étant leur terrain de jeu favori. 

Observer les abeilles, le cycle de vie des végétaux, récolter feuilles, pierres, coquillages ou plumes les ravit plus que n’importe quelle activité.

Le rythme des saisons et la nature sous toutes ses formes de vie offrent un réconfort profond à Dara.

 Tout dans ce printemps me poussait avec une force tranquille, tout me supplier d’écouter et de comprendre. Le monde devenait mutidimensionnel et, pour la première fois, je le comprenais. J’ai commencé à sentir chaque particule et j’aurais pu en devenir une jusqu’à ce que s’abolisse toute distinction entre moi et l’espace alentour. 

La sensibilité particulière de Dara n’est pas étrangère à ce besoin. Dara, comme ses frère et soeur, est autiste. Chacun a développé des talents extraordinaires, et Dara, lui, a choisi de devenir naturaliste, en s’engageant dans la défense de l’environnement et des espèces animales, et plus particulièrement celle des oiseaux.

A travers ce journal, Dara exprime avec une profonde intelligence ses observations naturalistes, tout en analysant les sentiments qu’il éprouve à l’égard de ce qui l’entoure, et ses difficultés à gérer sa différence, particulièrement en milieu scolaire où Dara subit le harcèlement des autres collégiens. Ce point est particulièrement sensible.

Sa capacité introspective est bouleversante, jamais condescendante.

Les pissenlits me rappellent la façon dont je me ferme à une bonne partie du monde, soit parce voir ou ressentir, ça me fait trop souffrir soit parce que, si je suis disponible, le ridicule s’impose. Le harcèlement. Les insultes grossières visant ma joie intense, visant mon enthousiasme, ma passion. Pendant des années, j’ai gardé tout ça par-devers moi mais maintenant, mes mots s’infiltrent par le monde .

Dara nous rappelle les joies que l’on peut éprouver à l’égard de la nature lorsqu’on laisse sa sensibilité à son écoute. Son bonheur à écouter le chant des oiseaux, le merle du jardin, le premier martinet de la saison, je suis certaine que vous aussi, comme moi, vous avez vécu ce sentiment de privilège.

Aujourd’hui j’avais tellement envie d’entendre le coucou – le besoin des « premières fois » saisonnières est très fort chez moi. La première fois de toutes choses est très particulière .

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Baiser ou faire des films

Baiser ou faire des films
Chris Kraus
Belfnd

Complètement déjanté et addictif, voilà les deux qualificatifs qui me viennent immédiatement à l’esprit pour vous parler de ce roman de Chris Kraus.

L’auteur allemand, dont c’est le second roman publié en France, est une découverte totale pour moi (« La fabrique des salauds » me tentait bien, mais je n’ai pas eu le courage de me frotter à ses presque 900 pages), et quel plaisir jouissif! 

Dans une interview que je suis allée écouter après lecture, Chris Kraus parle de son livre avant tout comme d’une histoire d’amour, et du choix que le narrateur n’arrive pas à faire pour une femme qui pourtant l’attire beaucoup. Le titre original « Sommerfrauen Winterfrauen » (Femmes d’été, Femmes d’hiver) traduit effectivement cette centralisation de l’histoire autour de deux femmes entre lesquelles il doit choisir. 

L’éditeur français a fait le choix de mettre l’accent sur le côté décalé du roman, en choisissant ce merveilleux titre : « Baiser ou faire des films » – quel programme! Et ce choix s’avère totalement judicieux.

De programme, Jonas Rosen n’en a pas vraiment, lorsqu’il s’envole pour New-York en ce mois de septembre 1996. Tout juste sait-il qu’il doit tourner un film qui tourne autour du sexe, mais il n’a aucune idée de la façon dont il va devoir s’y prendre. 

En attendant de commencer le tournage, l’étudiant en cinéma berlinois doit trouver un endroit pour héberger 5 autres étudiants et leur professeur obsédé par le sexe, qui doivent le rejoindre un peu plus tard. Jonas est un grand garçon maladroit, attachant, et fragile depuis qu’il a eu le crâne rafistolé après un accident. Et il n’a absolument aucune idée de la façon dont il va devoir s’y prendre pour gérer toutes ses tâches, et encore moins quel sujet de film il va bien pouvoir trouver, lui qui est un garçon plutôt prude. Tout juste sait-il qu’il ne veut pas tourner un film sur les nazis, alors que justement, à NYC, sa vieille tante Paula (qui n’est pas vraiment sa tante) veut absolument le confronter au passé nazi de sa famille en lui racontant son histoire. 

Comme s’il n’était pas assez préoccupé, Jonas doit en plus supporter Jeremiah Fulton, un professeur de cinéma obèse, fou et terriblement sale qui l’héberge dans un appartement rempli d’immondices et d’animaux de toutes sortes, dans le quartier mal famé d’Alphabet City – qui pourrait croire à le voir aujourd’hui que Fulton a frayé avec la Beat Generation, dont les photos d’époque traînent encore dans son appartement.

C’est peut-être mon destin de tomber sur des héros moribonds des années 1970 en plein New York. Peut-être qu’au lieu de faire un film sur le sexe, je devrais en faire un sur la mort des hippies, tout le contraire des histoires de nazis à la con

Mais l’autre gros problème de Jonas, c’est Nele, une stagiaire compatriote du Goethe Institute qui lui fait très vite tourner la tête – et tandis qu’il fait tout pour lui résister, Mah, sa petite amie restée à Berlin, le persécute sûre et certaine de son infidélité.

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Devenir quelqu’un

Devenir quelqu'un de Willy Vlautin éditions Albin Michel

Willy Vlautin, je l’aime pour son style sans prétention et pour ses personnages sombres qui naissent toujours du mauvais côté: des existences à peine entamées et déjà promises à une vie en marge.

Je les aime, ses héros cabossés, même si l’effroi me saisit toujours à un moment de ma lecture, quand ça bascule pour eux et que ça devient vraiment compliqué – alors qu’on pensait qu’ils avaient déjà atteint le degré ultime d’emmerdements que la vie pouvait leur donner.

Horace Hopper ne faillit pas à la tradition des amochés de la vie de Willy Vlautin: indien par son père, blanc par sa mère, il a été élevé un temps par une grand-mère maternelle un peu portée sur la boisson. Avec son physique, qui dans son Nevada natal le fait souvent passer pour un mexicain, Horace n’a pas eu une adolescence facile, et il a dû apprendre à se battre pour rendre les coups qu’il encaissait. 

Pourtant, Horace a une bonne étoile qui brille au-dessus de sa tête: la famille Reed. Le vieux couple le recueille dans son ranch alors qu’il est encore adolescent. Consciencieux, sérieux, attentif, travailleur, il gagne très vite le coeur des Reed ainsi qu’une place au sein de leur famille. Mais Horace a des rêves plus grands que le ranch et ses 200 moutons: il veut quitter Tonopah, au nord de Las Vegas, pour devenir champion de boxe. Alors il rejoint Tucson, dans l’Arizona, pas loin de la frontière mexicaine – parce que c’est là-bas qu’il veut combattre, en se faisant passer pour le mexicain qu’on croit qu’il est depuis toujours. Il s’appellera Hector Hidalgo – un nom brodé en lettres d’or sur son short de combat en satin rouge.

Horace est courageux, Horace en veut, Horace est un battant – alors la solitude de la grande ville, l’indifférence des gens, il est prêt à les encaisser. Comme il sait encaisser les coups sur un ring. Et si Ruiz, son entraîneur, est un type véreux, il s’en accommodera, il n’a pas le choix, il veut devenir un champion.

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La maison des hollandais

La maison des Hollandais de Anne Patchett, éditions Actes Sud

Il y a presque deux ans, alors que je venais parler ici d’Orange amère, c’est en premier lieu la couverture du roman qui avait inspiré le démarrage de mon billet, tant je la trouvais en symbiose parfaite avec le roman.

Quitte à manquer d’originalité, je vais recommencer exactement de la même façon. Car franchement, comment passer à côté de cette couverture, repérée dans son édition originale à la librairie Galignani quelques mois plus tard, quand elle est une nouvelle fois si représentative du roman?

La jeune fille au charme magnétique sur ce tableau, long cheveux noir, yeux bleus et manteau rouge sur un fond de tapisserie qui évoque un peu un tableau chamarré de Vuillard, s’appelle Maeve Conroy.

Maeve et son petit frère Danny grandissent près de Philadelphie, dans la magnificence d’une immense maison de maître, la maison des Hollandais. Les Hollandais, ce sont les Van Hoebeek, de riches marchands de tabac qui jadis ont fait construire cette demeure. 

Leur portrait, telle une présence spectrale, veille sur les enfants, en même temps que la cuisinière et la gouvernante. Leur mère les a abandonnés, et le père n’est plus qu’une présence froide, un homme qu’ils connaissent à peine. Dans ce refuge suprême, Maeve veille sur son frère comme une louve, et un amour indéfectible lie le frère et la soeur, dont la complicité se trouve plus que jamais renforcée lorsque leur père épouse Andrea, une femme prédatrice qui semble convoiter la maison plus que l’homme. 

Avec grâce et sensibilité, Ann Patchett raconte la famille et les liens subtils qui l’unissent, comme elle avait su si bien le faire dans « Orange amère ». 

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Ce matin-là

Ce matin-là de Gaëlle Josse
Editions Notabilia

Une enquête Cadremploi publiée en 2019 affirmait qu’un cadre sur deux avait été victime d’un burnout. Aux 50% de personnes touchées, il fallait ajouter 36% de sondés qui disaient avoir été partiellement touchés.

Le burnout, ça pourrait être vous, moi. Et c’est Clara. 

Un matin qui succède à des centaines d’autres dans la routine du métro-boulot-dodo, la voiture de Clara la lâche – et son corps suit, Clara se retrouve à terre par KO.

« Au bout du jour, une certitude, une seule, gagne du terrain et s’accroche: aujourd’hui, elle n’ira pas travailler ».

Avec une écriture grave, épurée, à fleur de ligne, dans un rythme modelé sur les émotions, Gaëlle Josse met des mots sur le vide qui saisit Clara après la chute, « ces palpitations, ces insomnies, cette pince qui broie l’estomac, cette gorgée nouée, et tout ce qu’elle n’a pas voulu voir, pas voulu entendre depuis des semaines, depuis des mois ».

Il y a tant de justesse, à décrire ce processus qui détruit, à petit feu. 

Si chacun peut appréhender le mécanisme de la chute, celui que décrit Gaëlle Josse, pourtant, nous saisit par son acuité. 

Le chaud puis le froid que la cheffe (ici surnommée La Carabosse) souffle, le doute qu’elle distille, les injonctions qu’elle multiplie, la pression qu’elle entretient, à toute heure, soirées, week-end et vacances compris…

A la chute succède l’isolement, celui que Clara subit, et provoque, tandis que son monde vole en éclats. 

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La Pâqueline ou les mémoires d’une mère monstrueuse

roman d'Isabelle Duquesnoy, La Pâqueline ou les mémoires d'une mère monstrueuse

A la sortie de L’embaumeur en 2017, sous les lumières tamisées d’un début de soirée au café Zimmer (ah! se rencontrer dans un café était si naturel en ce temps-là), Isabelle Duquesnoy avait confessé que son Embaumeur aurait probablement une suite… chaque personnage du roman vivait déjà indépendamment des autres à travers un vade-mecum que l’auteure avait écrit pour chacun, en amont de son travail. Bref, elle avait déjà là toute la matière à sa future suite.

Mais plutôt que de nous offrir une suite en bonne et due forme des aventures de Victor Renard, Isabelle Duquesnoy a choisi de nous donner des nouvelles de son héros à travers la Pâqueline, son odieuse mère que nous avions détestée pendant 520 pages. Il faut dire que notre pauvre Victor, qui a échappé par on ne sait quel miracle à la guillotine, croupit dans les geôles parisiennes et sa vie y est bien moins foisonnante qu’au fond de son cabinet d’embaumement!

De personnage secondaire, la Pâqueline devient donc figure principale, remontée contre son fils Victor qui, avec sa condamnation, a ruiné sa réputation (qui n’était déjà pas fameuse). 

Toujours aussi sûre d’elle, et persuadée que Victor lui doit sa réussite et donc sa fortune, elle va récupérer son dû en s’installant chez son fils emprisonné, son paon adoré au croupion déplumé sous le bras, bien décidée à se venger de son infâme rejeton. 

Et comme dilapider sa fortune en dépouillant son appartement et en revendant les objets et meubles un par un ne suffit pas, elle décide de re-décorer le logis de Victor en écrivant son histoire sur les murs de chaque pièce…

En partant du postulat que derrière chaque bourreau se cache une victime, on peut imaginer que la vie qui a fait de Pâqueline cette mère toxique et maltraitante, n’a pas été bienveillante avec elle… et c’est en nous emmenant sur les chemins de son enfance sous Louis XV que son histoire va prendre toute sa dimension. Jusqu’à nous faire éprouver de l’affection pour cette marâtre… mais la Pâqueline reste la Pâqueline, et sa nature sans pitié reprend toujours le dessus. Et là, je peux vous garantir que Victor va passer pour un enfant de choeur à côté de sa mère, qui n’est pas seulement sans scrupules mais surtout sans sentiment et (presque) dénuée d’humanité.

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Tout peut s’oublier

Tout peut s'oublier 
Olivier Adam
Flammarion

Tout peut s’oublier – je ne peux qu’abonder dans votre sens, cher Olivier Adam.

Oui, tout peut s’oublier, comme vos derniers romans qui m’avaient déçue.

« Tout peut s’oublier » m’a réconciliée avec vous, m’a redonné le plaisir de vous lire. 

Je vous ai retrouvé, entre St Malo et Kyoto, points d’ancrage de mes voyages littéraires à vos côtés, emportée dans Des vents contraires à bord du Kyoto Limited Express.

Toujours armé de colère, et de mélancolie, fidèle à vous-même, ou plutôt à votre ancien moi, avant que je vous perde de vue dans les rues de Lisbonne la ville silencieuse, puis vous abandonne lors d’Une partie de badminton.

Jun, sans prévenir, est repartie vivre au Japon. Emmenant avec elle Léo, le fils qu’elle a eu avec Nathan. Bien qu’ils vivaient séparés, Nathan n’était pas préparé à cette disparition brutale – qu’est-ce qui a motivé cette décision? Pourquoi n’a-t-il rien vu venir? 

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2020: le bilan

2020, nous t’avons quittée depuis quelques jours, mais nul doute que nous continuerons à parler de toi encore longtemps.

Tu nous auras offert une chose précieuse, le temps. Le temps de se recentrer sur les siens et sur soi, le temps de revoir ses priorités et paradoxalement, dans une période où tout semblait bloqué, de faire des projets.

Tu auras aussi donné à nombre de personnes une envie furieuse de lire, à un moment où acheter spontanément un livre devenait une entreprise compliquée, voire impossible.

Tu auras donné raison aux bibliophiles acheteurs compulsifs, qui auront pu vivre le premier confinement avec des provisions de livres salutaires – on comprenait enfin la finalité d’avoir cumulé autant de bouquins. 

Pendant cette drôle de période, je me suis évadée en lecture vers l’Italie – une échappée formidable aux accents de dolce vita. Et je me suis aussi recentrée sur mon plaisir, qui avait souvent été concurrencé par mon avidité à me précipiter sur les successions de sorties littéraires.

Des chiffres?

Pas de tableau Excel cette année pour répertorier, classer, filtrer mes lectures par genre, par pays, par sexe (nul besoin d’être matheux pour voir que la majorité de mes lectures a été écrite par des femmes!).

Si j’ai bien compté (mais je vous avoue, j’ai la flemme de vérifier) j’ai lu 87 livres en 2020, hors romans graphiques ou BD, soit un peu plus de 7 livres par mois – une moyenne qui se confirme depuis deux ans.

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Ce genre de petites choses

Claire Keegan Ce genre de petites choses Sabine Wespieser Editeur

Il y a une dizaine d’années, à sa sortie, un tout petit livre m’avait littéralement bousculée.

J’y découvrais comment, avec peu de mots et une apparente simplicité narrative, un écrivain pouvait faire passer l’essentiel sans sacrifier à la délicatesse et à la poésie. Le merveilleux titre, « Les trois lumières » (« Foster » en anglais) contenait déjà tout de l’univers de l’irlandaise Claire Keegan, fait de suggestion et d’humilité lumineuse.

Claire Keegan est rare, tant dans son art que dans le rythme de ses publications. Depuis la parution en 2012 de son second recueil de nouvelles « A travers les champs bleus », elle s’était faite silencieuse et pourtant, je repensais souvent à la magie de son écriture. 

C’est donc, en cette fin d’année 2020, une très heureuse nouvelle de la voir revenir sur la scène littéraire, renouant avec le court roman (ou la longue nouvelle, car c’est ce genre, qui capte des petits moments charnière dans les vies, que Claire Keegan semble aimer par-dessus tout). 

Bill Furlong vit à New Ross, une petite ville d’Irlande, auprès de sa femme Eileen et de leur cinq filles. De ses origines, Bill a gardé une modestie exemplaire et une attention généreuse envers les autres. S’il dirige aujourd’hui sa petite société de combustibles, il n’a jamais perdu de vue sa chance d’avoir pu être élevé dans la maison où sa mère, alors jeune domestique de 15 ans, n’a pas été rejetée malgré sa grossesse. 

Les fêtes de fin d’année approchent, et Bill assure les livraisons dans son vieux camion qui mériterait bien d’être remplacé s’il en avait les moyens. 

Quelques jours avant Noël, alors qu’il livre le couvent tenu par des soeurs autoritaires, il découvre une jeune fille terrorisée et frigorifiée qui a passé la nuit enfermée dans la remise à charbon. S’agit-il d’une des ces pensionnaires en uniforme gris qu’il avait surprises à cirer le parquet de la chapelle quelque temps auparavant?

Dans cette Irlande des années 1980, l’église toute puissante gouverne le pays et impose le silence par la terreur qu’elle inspire. Chacun préfère fermer les yeux – certes, il y a bien des rumeurs sur la blanchisserie, et sur ces filles ordinaires qui y accoucheraient, disent certains, de bébés qu’on revendrait en Amérique… mais « de telles choses ne les concernaient pas », comme le dira Eileen à Bill lorsqu’il lui racontera sa rencontre.

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Eureka Street

Eureka Street Robert McLiam Wilson 10/18

Quand on a grandi dans les années 1980, on reste marqué par les images dévastatrices du conflit nord-irlandais qui faisaient régulièrement la une des journaux télévisés. Côté bande son, c’était le « Sunday Bloody Sunday » de U2 qui en incarnait l’horreur glaçante  – mais c’est leur chanson « Where the streets have no name » qui reste la plus évocatrice de Belfast.

Des noms, pourtant, les rues de Belfast en ont. 

Robert McLiam Wilson, dans ce roman de 1996 sur sa ville natale, s’attache à les mettre en lumière, jusque dans le titre.

Eureka Street, c’est l’histoire de deux copains losers sur fond de conflit nord-irlandais. Et c’est ni plus ni moins qu’un chef-d’oeuvre. 

Jake et Chuckie sont amis, l’un est catholique l’autre protestant, mais ils ont en commun d’être de formidables glandeurs dont les divertissements les plus excitants sont leurs soirées de beuverie au pub du coin de la rue. 

Malgré ses gros bras, entretenus par des années de bagarre, Jake est un dur au coeur tendre: depuis que Sarah l’a quitté, il cumule les petits boulots peu gratifiants et traîne une déprime qu’il soigne chaque jour en tombant amoureux de la mauvaise fille.

Chuckie, qui à trente ans vit encore chez sa mère et n’a jamais rien fait de sa vie sauf s’engraisser, décide qu’il doit faire fortune et met en route les plus improbables combines – et plus celles-ci sont invraisemblables, plus elles fonctionnent.

Son propre accent était aussi épais que celui des autres, mais pour Chuckie les habitants de Belfast parlaient comme s’ils avaient la bouche pleine d’allumettes enflammées ou de cigarettes allumées. Il aspirait à l’élégance dans l’élocution.

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Ohio

Ohio Stephen Markley Albin Michel

L’Ohio a été ces derniers jours un des gros enjeux des élections américaines : comprendre cette Amérique moyenne, où tout peut soudain basculer (l’Ohio n’est pas un swing State pour rien) a été une grande motivation pour commencer mon road trip littéraire américain avec ce roman de Stephen Markley, qui a déjà été bien remarqué depuis sa sortie.

C’est dans une petite ville de ce Midwest à la fois industriel et rural, New Canaan, que se concentre l’histoire sombre et effroyable d’une jeunesse écrasée par l’alcool, la drogue, la violence du sexe, anéantie par September 11 et ses conséquences dévastatrices. 

Des années après avoir quitté le lycée, quatre anciens amis de promo se croisent un soir de 2013, Bill Ashcraft et Stacey Moore sont partis depuis longtemps mais reviennent chacun pour des raisons personnelles – un mystérieux paquet à livrer pour l’un, la trace de son ex-petite amie Lisa Han à retrouver pour l’autre. Dan Eaton, vétéran d’Afghanistan, est revenu avec un oeil en moins il y a plusieurs années et ce soir il va recroiser son amour de jeunesse Stacey. Tina Ross, ancienne petite amie du capitaine de l’équipe de football, ne s’est jamais remise de sa rupture avec celui qui lui a pourtant ruiné la vie. Et cette nuit, elle va enfin le retrouver.

C’est un roman très ambitieux, construit en cinq partie – les quatre premières consacrées à chacun des personnages, et la cinquième partie, comme un coup de massue, vers laquelle converge cette drôle de soirée et ces rencontres improbables. 

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Un été de neige et de cendres

livre Un été de neige et de cendres

Avril 1815 – le mont Tambora, situé sur l’île de Sumbawa en Indonésie, entre en éruption. 

Plus puissante que l’explosion réunie des bombes A  lâchées sur Hiroshima et Nagasaki, ses répercussions sont inouïes : l’île est dévastée, quasiment toute sa population est décimée, et le monde entier va subir sans le savoir les conséquences climatiques de l’éruption des mois plus tard.

Pouvons-nous imaginer un été sans été, un froid glaçant qui se jette sur l’Europe, tandis que la neige et la glace prennent en étau la côte Est des Etats-Unis?

En cet été 1816, le monde entier vient à peine d’apprendre cette éruption dans les journaux – comment imaginer alors le lien de l’un à l’autre? 

On observe bien de drôles de taches sur le soleil, mais on est bien plus prompt à penser qu’il s’agit de l’oeuvre du diable.

Les ravages sur les récoltes sont terribles et la famine abat son fléau sur une population déjà fort malmenée par les injustices sociales et les récentes guerres napoléoniennes.

C’est à travers le destin de plusieurs personnages que Guinevere Glasfurd, auteure du remarquable « Les mots entre mes mains » paru  en 2016, relate cet incroyable fait historique qui ferait passer l’éruption de l’Eyjafjallajökull en 2010 pour un pétard mouillé.

Aux destinées parallèles de ces inconnus que sont la jeune Sarah Hobbs qui se bat au quotidien pour essayer de gagner un penny pour survivre, le soldat Hope Peter de retour en Angleterre où il espère retrouver un foyer après dix ans de guerre, mais aussi Charles Whitlock un petit prédicateur du Vermont qui essaie de convaincre les paysans de la bonne parole de Dieu, ce sont aussi les histoires de deux personnalités artistiques et littéraires qui éclairent le récit par l’impulsion que va donner à leur travail ce sombre été: le peintre paysagiste John Constable qui essaie d’émerger parmi les peintres plus connus de la Royal Academy, et Mary Shelley, qui commencera cet été-là la rédaction du roman qui la rendra célèbre: Frankenstein.

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A rude épreuve

A rude épreuve Elizabeth Jane Howard éditions La Table Ronde

C’est comme une lettre qu’on attend depuis longtemps et qu’on a enfin entre les mains: on n’ose plus l’ouvrir, de peur de gâcher par la précipitation les longs moments d’une languide impatience dans laquelle on se plaisait bien, finalement.

Je l’ai regardé souvent avant de l’ouvrir, l’oeil s’attardant sur (une nouvelle fois) la beauté de la couverture qui plante le décor: le vert du Sussex, la mer, la présence féminine incontournable du roman. Et dans le ciel, inquiétant, un bombardier noir.

Nous avions quitté la famille Cazalet en 1938, alors qu’une nouvelle guerre semblait inéluctable.

Lorsque nous les retrouvons réunis et abasourdis autour de la TSF de Home Place en ce mois de septembre 1939, l’entrée en guerre est devenue une réalité. 

La vie se réorganise dans le Sussex, chez le Brig et la Duche, où s’installent malgré elles les belles-filles qui auraient préféré rester à Londres, leurs filles et leurs plus jeunes enfants. 

Hugh rentre à Londres gérer l’entreprise familiale, tandis qu’Edward et Ruppert s’engagent dans cette nouvelle guerre…

Le pire était arrivé, et ils faisaient presque comme si de rien n’était. Voilà comment se comportait sa famille en temps de crise 

Rien ne semble pouvoir ébranler la vie des Cazalet, qui continuent à vaquer à des occupations adaptées aux circonstances: rapatrier chez eux l’institution de charité dans laquelle ils sont investis, occulter les nombreuses fenêtres des cottages pour le black-out, acheter des vêtements assez grands et des métrages de tissus, prévoir les repas en dépit des rationnements qui s’installent – tandis que le soir, dans le crépitement des bûches, on joue des sonates de Mozart dans le cliquètement des aiguilles à tricoter.

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La collection disparue

« Un artiste laisse une oeuvre et se survit à travers elle. Mais un collectionneur? Que reste-il de Jules Strauss? »

Jules Strauss est l’arrière-grand-père de Pauline Baer de Pérignon. De son aïeul, elle sait peu de choses, sinon qu’il était un riche collectionneur de tableaux impressionnistes, décédé à plus de 80 ans en 1943. Comment la famille Strauss, juive et fortunée, a-t-elle pu traverser la guerre sans visiblement être persécutée par les nazis?

Par le biais d’un cousin, Pauline hérite d’une liste de chefs-d’oeuvre qui pourraient avoir été volés pendant la guerre…

Renoir, Sisley, Degas, Courbet, Tiepolo, Monet,… cette liste griffonnée va emmener Pauline Baer dans l’histoire inconnue de sa famille, et surtout dans les archives des musées pour essayer de comprendre comment les tableaux prétendument vendus en 1932 par Jules Strauss auraient pu être volés par les nazis dix ans plus tard.

Commence alors pour Pauline Baer une extraordinaire enquête pour tenter de reconstituer son « musée imaginaire » et retrouver la collection disparue de Jules Strauss.

Sur son chemin, elle croise une chercheuse exceptionnelle qui lui donnera les meilleurs conseils et l’accès à des archives pour avancer, mais aussi un ami de la famille, Patrick Modiano – détenteur sans le savoir d’une clé qui donnera un vrai tournant aux recherches de Pauline.

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Toute l’histoire de la peinture en moins de deux heures

Parmi mes lectures, l’art revient souvent – j’aime explorer la peinture et les courants artistiques à travers des biographies d’artistes et des romans. Une façon de compenser un peu ma frustration de ne pas avoir étudié l’histoire de l’art, en quelque sorte.

Pour les mêmes raisons, j’adore me nourrir d’expositions et de musées, et encore plus écouter des conférenciers passionnés me parler d’art.

Aussi, lorsque j’ai appris il y a quelques mois qu’Hector Obalk donnait un spectacle sur l’histoire de la peinture, j’ai immédiatement réservé des places.

Flashback: il y a des années de cela, Hector Obalk tenait une chronique d’art dans le Elle. C’était une des premières pages que je lisais, chaque semaine. Par un détail sur un tableau, il avait cette capacité à nous transporter dans l’oeuvre en nous donnant le sentiment de toucher de notre doigt inculte l’expertise de l’artiste.

A travers cette courte chronique hebdomadaire pointaient déjà le piquant et la saveur que l’on trouverait dans Grand Art, programme dans lequel Hector Obalk aimait se mettre en scène, pitre érudit au service de l’art.

Le public, Hector Obalk l’aime. Ou peut-être aime-t-il juste avoir un public.

En tous les cas ça fonctionne, ça fusionne.

Donc dimanche dernier, après des reports liés à vous savez quoi depuis le mois de mars, Hector Obalk donnait enfin une nouvelle représentation de « Toute l’histoire de la peinture en deux heures » au Théâtre de l’Atelier.

Sur scène, derrière lui, une mosaïque de 4000 tableaux. Zoom avant, zoom arrière, allers retours opérés par un technicien que le maestro téléguidait depuis la scène, tandis qu’il faisait jouer tantôt un violoncelliste, tantôt une violoniste au rythme de ses fougueuses interprétations picturales.

4000 tableaux pour couvrir allegretto deux heures de représentation. Soit huit siècles de peinture! Fastoche.

Vous êtes partants vous aussi? Alors suivez-vous moi dans ce tourbillon artistique.

Démarrage sous les ors du 14ème siècle, ces tableaux touts dorés qu’on passe vite dans les musées. Giotto et son St François d’Assise prêchant aux oiseaux – un peu de moquerie (oh les mains toutes petites de St François, l’anatomie n’était pas encore le point fort des peintres) pour cacher l’émotion que suscitent éparpillés par petits bouts façon puzzle (vous avez forcément la référence) les détails du tableau.

1420, Obalk démontre avec Fra Angelico que le savoir-faire des peintres croît – dans la prédelle du Couronnement de la vierge c’est un schéma narratif façon BD qui se met en place, et la passion d’Obalk qui accroche nos regards sur les détails.

C’est fantastique, et de l’orchestre aux balcons en passant par la corbeille, nous sommes tous extatiques, en même temps que ça rit derrière nos masques Deux tableaux, une demi-heure, reste une heure trente, 3898 tableaux – il va forcément y arriver.

La grande histoire de la peinture avance. On quitte les perspectives en boîtes à chaussures de Fra Angelico, on va vers le Nord chez les flamants, meilleurs mais pas en tout, mais en textures sûrement: démonstration par A + B avec Van Eyck et son tableau des époux Amolfini. Obalk nous ramène toujours aux proportions réelles du tableau (tout petit) pour nous exposer la perfection du détail, et ce qui fait la beauté absolue du tableau, le détail qui change tout: non pas les verroteries à gauche d’un sublime miroir qui nous montre la face cachée du tableau, mais à son sens cette paire de socques abandonnées au sol, sales de boue tranchant dans la richesse du décor.

Nous n’en sommes qu’aux alentours de 1450/60 et repartons en Italie. Les italiens ont progressé! Atmosphérisation du tableau, brillance, l’air s’est engouffré et nourrit l’espace. Bond en 1500/1520, et Raphaël avec son style plus précis, et sa petite dose d’érotisme.

Quelle heure est-il? Midi? (oui, le spectacle était en matinée) Une heure a déjà passé, mais la Renaissance, siècle des progrès techniques, se profile soudain. Jusqu’ici, l’histoire de l’art était l’histoire d’un progrès artistique, où tout était à inventer. Avec Michel-Ange, et surtout avec La Déposition de Pontormo, Obalk se prête à une démonstration burlesque sur le maniérisme et son inventivité anatomique. Comment ne pas voir dans ses contorsions une belle imitation des poses improbables des « selfistes » d’Instagram? 

Fort de l’hilarité de la salle, le critique d’art nous entraîne vers le maniérisme flamant, et nous montre comment de simples pommes toutes boursouflées représentent toute la caractéristique de Gossaert – de fruits en fleurs, c’est au tour d’Arcimboldo (était-ce vraiment nécessaire de perdre de si précieuses minutes avec lui?).

Retour au sérieux avec le Caravage et son sens de la composition, le naturel de sa géométrie qui fait abdiquer le maniérisme. Dans son sillage, de La Tour, et surtout Velasquez avec son art de la suggestion. Nous ouvrons les yeux face au génie, surtout lorsqu’il est mis à côté d’un copiste qui a photoshopé et atomisé l’essence même de son art.

Rembrandt arrive, l’heure tourne. 12h30 et nous quittons le siècle d’or pour le 18ème et les mièvreries de Fragonard – Obalk nous parle de boue touillée avec le pinceau qui n’empêche pas la lumière de passer. Et c’est exactement ça, lorsque « Renaud entre dans la forêt enchantée ».

Violon et violoncelle poursuivent leurs intermèdes.

Combien de temps nous reste-il pour aller jusqu’au 20ème siècle? Si peu. 

Nous courons vers la deuxième moitié du 19ème, et ce grand chamboulement artistique qui ouvre une fenêtre sur l’art moderne avec une expression artistique plus directe. Ils sont deux, en presque fin de course. Monet, et Cézanne au bord de l’abstraction, avec cette texture particulière sur laquelle Obalk met ces mots picturalement parfaits qui soudain m’éclairent: une texture « sèche et calcaire ».

Encore combien de minutes? Cinq peut-être?

Klein tombe comme un couperet. La rupture, la fin de la transmission.

Quel est l’intérêt de l’art contemporain? Obalk provoque en n’accordant que dédain à Basquiat, mais clôture avec une tendresse admirative pour François Boisrond, qui à ses yeux semble avoir retenu les leçons de la grande histoire de l’art.

Bonne nouvelle pour ceux que cela intéresserait, Hector Obalk donne une autre version de ce spectacle à l’Olympia

Toute l’histoire de la peinture en moins de deux heures

Spectacle de Hector Obalk

De sang et d’encre

De sang et d'encre Rachel Kadish Cherche Midi

Rachel Kadish. Son nom évoque une prière juive, comme un préambule liturgique à ce roman remarquable qui questionne la place de la femme au sein de sa communauté religieuse, mais aussi par-delà le vaste monde de la connaissance.

A Londres, en novembre 2000, l’éminente professeure d’université Helen Watt, sur le point de partir à la retraite, est contactée par l’un de ses anciens élèves. D’étranges lettres viennent d’être découvertes dans sa maison de Richmond, au hasard de travaux de rénovation. Rédigés en portugais, en hébreu, en latin, ils sont aussi vieux que la demeure du 17ème siècle qui les abritait.

Aidée  d’Aaron Levy, un doctorant américain un peu arrogant et totalement enlisé dans une thèse qu’il consacre à Shakespeare et aux juifs qui auraient inspiré son oeuvre, Helen Watt tente de percer à jour ces documents inestimables. La cache dans laquelle ils ont été retrouvé est-elle une genizah, où étaient déposés dans les synagogues des écrits portant le nom de Dieu? Mais c’est bientôt l’identité du scribe, et sa troublante signature, qui les interroge. S’attelant à l’étude des documents, ils remontent le temps à travers une étrange correspondance.

Dans une alternance du récit entre présent et passé, on découvre en 1657 Ester Velasquez, une jeune juive séfarade qui vient d’arriver à Londres avec son frère et le rabbin HaCoen Mendes, qui les a pris en charge à la mort de leurs parents à Amsterdam. Aveugle, rescapé de l’Incquisition espagnole, le vieux rabbin portugais espère apporter sa sagesse à la communauté juive londonienne qui s’éloigne des traditions, et pire, se rapproche de la mouvance sabbatéenne qui guette l’arrivée d’un nouveau Messie. Ester, qui est plus cultivée que toute autre jeune fille de son âge, devient la plume du rabbin, rédigeant son abondante correspondance avec les grands de la communauté. Au contact du rabbin et de ses livres, la curiosité d’Ester s’aiguise, l’éveille aux Idées comme celles de l’hérétique Spinoza chassé de la communauté. 

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Retour à Martha’s Vineyard

Retour à Martha's Vineyard de Richard Russo
Editions de la Table Ronde

Est-il toujours bon de convoquer les vieux souvenirs?

2015: plus de quarante ans après avoir quitté l’université, Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard, dans la maison que le premier des trois compères sexagénaires a l’intention de mettre en vente.

Aussi différents soient-ils les uns des autres, les trois hommes se sont liés à l’université de Minerva, sur la côte Est. Au sein de la résidence de la sororité Theta, où ils officiaient aux cuisines et au service, ils se sont rapprochés, à s’en surnommer les Trois mousquetaires – liés à vie par le ciment de ces années de jeunesse, mais aussi par cette épreuve vécue par tous les jeunes hommes américains de leur génération : le tirage au sort de la conscription de 1969, qui désignerait ceux d’entre eux qui partiraient combattre au Vietnam.

Avant que l’un d’eux, tiré au sort ce fameux jour de 1969, parte servir sa patrie une fois ses études finies, les Trois Mousquetaires passent ensemble ce week-end de 1971 à Martha’s Vineyard, qui clôturera leurs années à Minerva. 

Mais ils sont en fait quatre, ce fameux week-end: les garçons ont emmené avec eux leur quatrième mousquetaire, la belle Jacy, une des résidentes de Theta dont ils sont tous les trois amoureux et qui semble prendre un malin plaisir à ne pas les départager. Ce qui n’arrivera jamais vraiment: à l’issue de ce week-end, Jacy disparaît, on ne la retrouvera jamais.

Son souvenir hante inévitablement les trois amis lorsqu’ils se retrouvent en 2015.

Ont-ils changé? Sont-ils restés fidèles à leurs idéaux, à leurs promesses?

Cachent-ils une autre part d’eux-mêmes, inconnue aux autres, derrière la façade de leurs surnoms d’antan?

Pourquoi Teddy a-t-il toujours été ce grand angoissé, qui vit ce week-end sous la menace d’une nouvelle crise de panique à peine débarqué sur l’île?

Et Mickey, abrite-t-il toujours derrière sa carcasse de gentil colosse rocker cet être bagarreur, dont ils n’ont jamais compris les coups de sang capables de laisser quelqu’un au sol?

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L’étrange disparition d’Esme Lennox

O’Farrellement Vôtre

Depuis son premier roman sorti en 2000, « Quand tu es parti », je suis inconditionnellement attachée à l’écrivaine irlandaise Maggie O’Farrell.

Tous ses romans ne sont pas égaux, mais elle réussit à chaque fois à se renouveler, tout en restant attachée aux mêmes thèmes, qu’elle explore inlassablement, comme pour comprendre, réparer quelque chose : des histoires familiales qui se jouent sur plusieurs générations, des secrets qui brisent des destinées, des histoires d’amour qui basculent dans le drame, des disparitions inexpliquées, voilà l’univers de Maggie O’Farrell, qui oscille incessamment entre présent et passé, toujours servi par des personnages complexes et sensibles, souvent dans la fuite. Grâce à une psychologie aiguë, elle pénètre les failles des histoires.

Lorsque j’ai lu, il y a quelques semaines, « La salle de bal » d’Anna Hope, j’ai repensé à ce roman de 2008: « L’étrange disparition d’Esme Lennox ». L’envie m’est venue de le relire, de retrouver ces impressions qui m’avaient tant marquée.

Esme rejoint la longue liste de ces femmes internées, à tort, parce qu’elles étaient différentes. 

Différente, Esme l’a toujours été. Une petite fille libre, curieuse, sensible. A la suite d’un drame, la famille quitte l’Inde où Esme et sa soeur sont nées et ont grandi. De retour à Edimbourg, Esme doit s’acclimater: au froid écossais, et surtout aux règles strictes qu’imposent la bienséance et l’éducation sans concession de sa grand-mère et de ses parents pour faire d’elle et sa soeur des jeunes filles épousables. Mais le comportement d’Esme dérange, trop sensible, trop inadaptée, trop désinhibée… elle est internée à l’asile de Cauldstone, alors qu’elle n’a que seize ans.

Soixante ans plus tard, alors que l’asile doit définitivement fermer ses portes, Iris reçoit un appel: elle est la seule parente à pouvoir prendre en charge Euphemia Lennox. Qui est cette grand-tante dont elle n’a jamais entendu parler? Elle ne connaît pourtant aucun frère et soeur à sa grand-mère Kathleen… Pourquoi a-t-elle été effacée de la mémoire familiale? Est-elle vraiment folle?

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Les évasions particulières

Dans les années 80, alors que j’étais évidemment encore une touuuute petite fille, j’adorais les feuilletons français (maintenant on appelle ça des s.é.r.i.e.s) dont le charme aux couleurs passées me remplit de nostalgie. Il y avait notamment l’Esprit de famille, et ces quatre soeurs que je trouvais formidables. En tapant le nom du feuilleton dans ma barre de recherche, je tombe sur elles, les trois aînées à mobylette sur une route de campagne, tandis que la benjamine à vélo s’essouffle derrière elles en pestant (on la surnommait la poison).

Voilà un peu comme je les imagine, les soeurs Malavieri, des soeurs unies, des jeunes femmes affirmées, héroïnes d’une saga familiale au coeur d’une société en route pour les grands bouleversements des années à venir. 

Elles sont trois, Sabine l’aînée, Hélène la cadette et Mariette la benjamine. Contrairement aux soeurs Moreau, elle ne vivent pas dans l’aisance d’une famille bourgeoise de la campagne pontoisienne, mais au sein d’une famille catholique et modeste dans un appartement exigu d’Aix-en-Provence.

Sabine rêve de partir à Paris pour devenir comédienne, et envie Hélène qui, par le biais d’un accord familial étrange, passe ses vacances chez son oncle et sa tante à Neuilly-sur-Seine.

En ce début des années 1970, le vent de l’émancipation souffle, les femmes commencent à prendre la pilule (en cachette) et les soeurs aînées développent leur conscience sociale et politique, tandis que Mariette, depuis la sphère de l’enfance, observe ses soeurs, prête à faire éclore le moment venu la jeune fille libre qu’elle aspire à être. Pour Agnès aussi, leur mère, il est temps de penser à son propre épanouissement, après ses années de jeunesse sacrifiée aux devoirs maritaux et à la maternité.

Agnès et Bruno, rassurés par l’accession à la présidence de Giscard sont loin d’imaginer le bouleversement du 10 mai 1981 vers lesquels ces années les conduisent.

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Mon père, ma mère, mes tremblements de terre

Mon père ma mère mes tremblements de terre Julien Dufresnes-Lamy Belfond

Il y a ces écrivains auxquels on s’attache, avec cette impression de construire avec eux, de livre en livre, une histoire. 

Julien Dufresnes Lamy est de ceux-là. Un passeur d’histoires humaines, prolifique, hyperactif, pour qui l’écriture semble être une urgence – que ce soit dans la littérature jeunesse ou la blanche, où il alterne ses publications avec succès. Finalement, ces deux genres littéraires dans lesquels il s’exprime ne font peut-être qu’un, où JDL s’affranchit des cases de façon audacieuse.

Au fil des ses romans, on peut relier les points entre chaque, car s’il se renouvelle, il y a sa voix, toujours, à la fois douce, sensible et revendicative, et une fascination constante pour l’adolescence et les blessures de la vie.

« Mon père, ma mère, mes tremblements de terre » pourrait être un hybride de ses derniers romans. Un peu des « Indifférents », un peu de « Boom », un peu de « Jolis jolis Monstres ». Pour en faire toutefois un roman singulier, porteur de bienveillance et d’amour dans les grands séismes qui bouleversent la vie.

Dans ce nouveau roman, JDL interroge l’identité et les relations familiales, à travers la voix de Charlie, un garçon de quinze ans – cet âge fragile où la norme définit les rapports entre adolescents, et où la différence crée le rejet.

« J’avais le droit d’avoir des humeurs et d’être ingrat, c’est mon âge qui le disait. Sauf que non. Mon père me volait ma crise d’adolescence sans trembler »

Depuis que son père a avoué à sa famille son désir d’être femme, deux ans plus tôt, Charlie tient le journal de la transition de son père, au fil des jours qui se succèdent: la transformation physique, les rapports père-fils, le regard des autres sur lui, et sur eux.

Alors qu’il attend avec sa mère, à l’hôpital, la sortie du bloc de son père qui dans quelques heures sera irrévocablement devenuE Alice, le récit présent alterne avec le décompte des jours de cette transition identitaire et familiale.

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Daddy

Daddy
Emma Cline

Emma Cline fut un véritable coup de foudre littéraire lorsque son premier roman, « The Girls » (La Table Ronde, 2016), est sorti.

Dernièrement, nous l’avions retrouvée après cinq longues années de silence littéraire, avec le roman « Harvey » – si le roman était particulièrement incisif et déroutant, on n’y retrouvait pourtant pas l’écriture si particulière qui avait donné cette voix à « The Girls ».

C’est cette voix que j’ai recherchée dans Daddy, une série de dix nouvelles, comme des Polaroïds saisis sur le vif.

A travers ses nouvelles, Emma Cline nous fait entrer subrepticement par des brèches dans les vies de ses personnages, dont on saisit de brefs moments avant de devoir ressortir, les laissant à leur histoire – un peu frustrés parfois de la chute.

Dans la plupart des nouvelles, le ton à la fois mordant et désabusé des personnages m’a plus évoqué « Harvey » que « The Girls », et ce particulièrement lorsque les personnages de la nouvelle sont des hommes, souvent rendus (volontairement?) assez antipathiques.

Est-ce pour cette raison que j’ai plus apprécié les nouvelles où les personnages féminins sont au premier plan, et préféré Marion et A/S/L, où l’on approche davantage l’atmosphère de « The Girls »?

Ces nouvelles, si elles confirment une nouvelle fois le talent indéniable et la maturité littéraire d’Emma Cline, me laissent un léger goût de déception. On ressent derrière ces instantanés une vulnérabilité particulière, qui provoque un cynisme constant et répétitif. J’aimerais voir Emma Cline s’épanouir vers une littérature moins glacée et moins torturée.

Traduction : Jean Esch

Titre: Daddy (Daddy)

Auteur: Emma Cline

Editeur: La Table Ronde

Parution: septembre 2021

Confusion

Confusion
Elizabeth Jane Howard

Avec la sortie de ce troisième volume de la saga des Cazalet en un an, on peut légitimement se poser la question: est-ce qu’on ne finit pas par s’en lasser? 

Alors je tiens immédiatement à vous rassurer: non, bien au contraire!!

Il y a un an, j’avais la chance infinie de découvrir cette saga en début de confinement – je suis persuadée que les Cazalet auront rendu cette période plus douce.

Est-ce une coïncidence si, un an plus tard, j’ai débuté ce troisième confinement avec le troisième volume de la saga?

Confusion démarre en mars 1942, juste après l’évènement qui nous a brisé le coeur à la fin d’A rude épreuve (je marche sur des oeufs pour ne pas trop en dévoiler…). 

Le rythme de cette suite, comme la précédente, s’articule autour des trois cousines Louise, Polly et Clary, ainsi que de la famille. Louise, à peine mariée et jeune maman, perd ses illusions sur le bonheur conjugal et la félicité maternelle – d’autant plus que son mari, engagé dans la marine, préfère largement passer ses permissions auprès de sa mère Zee, dont l’emprise est de plus en plus troublante. 

« Louise savait, à présent, que le véritable problème était que Zee n’aimait pas les femmes en général, ce qui, d’une certaine façon, était plus embêtant que si elle n’avait pas aimé sa bru en particulier ».

Polly et Clary s’émancipent, et quittent enfin Home Place pour avoir une vie de jeunes londoniennes – malgré la guerre, qui rend la vie « atrocement déprimante » selon Clary. Mais finalement, sont-elles encore capables, après plus de trois ans, de se souvenir de ce qu’était la vie avant la guerre? 

Les Cazalet, égaux à eux-mêmes, continuent à avancer dans l’adversité, armés de leur bonne éducation, courageux, mais entretenant toujours leurs petits secrets et de grands silences.

A quoi tient le talent d’Elizabeth Jane Howard, qui réussit encore à nous tenir en haleine?

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