Cassandra Darke

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La première fois que j’ai ouvert un livre de Posy Simmonds, j’ai eu ce sentiment très grisant de déflorer un univers qui m’était totalement inconnu.

 En ce début des années 2000, je crois que le roman graphique ne s’appelait pas encore roman graphique, ou alors c’était quelque chose encore de confidentiel. 

Avec Gemma Bovery (dont les droits n’avaient pas encore étaient rachetés pour être transformé en un film pathétique), cet univers de la BD, au sens large, qui me semblait très masculin, tout d’un coup s’affichait ouvertement féminin avec sa couverture, son format qui sortait des normes et surtout sa maquette qui mélangeait les genres, à la fois la rigueur éditorialiste et la fantaisie d’un affranchissement des codes du journal illustré. 

Bref, Gemma Bovery fut une révélation, et moi qui rêvais depuis toujours d’illustration, j’ai su que j’avais raté ma vocation: j’aurais voulu être Posy Simmonds!

Au compte-goutte (car ses livres sont au préalables publiés sous forme de feuilleton dans The Guardian), d’autres livres sont arrivés: Tamara Drewe (devenu également un film) et entre deux Literary Life, qui vise un public moins large.

Onze ans après Tamara Drew, Posy Simmonds revient enfin avec une nouvelle pépite, Cassandra Darke.

Nous sommes loin des sexy et vénéneuses Gemma et Tamara. Lire la suite

Edmonde

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C’est son image un brin austère, cheveux tirés en un gros chignon, clips aux oreilles, tailleur Chanel et lavallière, que les plus de trente ans ont probablement encore en mémoire, un physique entre celui de Simone Veil et celui de Simone de Beauvoir. 

Mais un prénom bien à elle, et une personnalité qui lui fait appartenir à ce clan des plus grandes dames françaises du vingtième siècle: Edmonde Charles-Roux.

Que sait-on encore sur elle sans sonder internet? Ecrivaine et journaliste, épouse de Gaston Defferre, oui.

 Pour le reste, on pâlit devant l’immensité de cette carrière que Wikipédia fait défiler sous nos yeux, auréolée de prix (Goncourt 1966 pour Oublier Palerme) et de décorations (Croix de Guerre, Commandeur de la Légion d’honneur,…).

La première partie de sa biographie laisse une large part à celle qui fut une femme engagée dans la seconde guerre mondiale.

Et c’est justement à celle-ci que Dominique de Saint-Pern consacre son dernier roman, Edmonde

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Rencontres: Alexandra Lapierre

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Depuis toujours, j’aime les biographies.

Si un personnage mérite une biographie, c’est que sa vie a suffisamment de matière romanesque pour être racontée. Mais si le personnage a suffisamment d’étoffe, encore faut-il que le biographe, lui, ai suffisamment de matériel pour en parler, en plus des outils de son imagination qui l’aideront à combler les trous et remplir les pointillés.

En amont du travail de l’écrivain, il y a toujours un important travail de recherche. Des milliers de pages de documents, de livres à éplucher, d’interviews à mener. Et parfois, à la manière d’un journaliste d’investigation, le biographe travaille sur le terrain – c’est de cette manière qu’Alexandra Lapierre entre en contact avec l’histoire de ses personnages.

Si elle a d’abord étudié la littérature, Alexandra Lapierre est partie à Los Angeles pendant cinq ans pour étudier le cinéma et l’écriture de scénario. Depuis toujours passionnée de littérature et de cinéma, elle a appris à Los Angeles à convertir les mots en image. De retour en France, l’industrie cinématographique n’offrant pas de perspectives professionnelles intéressantes, Alexandra Lapierre reprend sa thèse consacrée à la femme fatale dans la première partie du dix-neuvième siècle.

Au cours de ses recherches, une femme capte son attention, courtisane et muse de Théophile Gautier, devenue comtesse prussienne. Elle bifurque alors de sa thèse pour se consacrer à son histoire et signera avec son premier roman: La lionne du boulevard.

Alexandra Lapierre est faite de cette étoffe qui habille les personnages auxquels elle consacre sa vie. Pas sa vie d’écrivain uniquement non, sa vie complète. Elle consacre à chacun plusieurs années de sa vie, en immersion totale, voyageant pour suivre leurs traces, apprenant une langue pour avoir accès aux archives (l’espagnol, par exemple, pour écrire Je te vois reine des quatre parties du monde, l’histoire d’Isabel Barreto), et même, aussi en quittant la France pour s’installer plusieurs années ailleurs – à Rome notamment, pour écrire son roman sur Artemisia Gentileschi.

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Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla

IMG_9402Certains auteurs écrivent pour écrire.

D’autres écrivent pour être lus. Jean-Christophe Rufin fait partie de ceux-là. 

Et c’est très certainement son secret pour savoir insuffler le romanesque à ses histoires. Ou l’un de ses secrets. Car lui-même, homme aux vies multiples (médecin, diplomate, académicien – et montagnard reconverti) n’a rien à envier aux héros de la littérature qui ont nourri son appétit de lecteur.

Dans Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla, son nouveau roman qui se déroule sur un demi-siècle, l’écrivain se sert de la trame historique pour revisiter les souvenirs. 

Le narrateur (est-ce l’auteur lui-même ou un personnage fictif – vous serez probablement tentés de vous pencher sur les sources d’internet pour savoir ce qui est vrai ou ne l’est pas) donc, se penche sur ses souvenirs, attachés à un homme et à une femme qu’il a connus, Edgar et Ludmilla. 

Deux êtres exceptionnels dans la grande aventure de la vie et de l’amour.

Edgar, parti de rien, débrouillard, intelligent, autodidacte qui va créer un empire financier – et Ludmilla, jeune fille sauvage et déterminée, qu’Edgar va revenir chercher après en être tombé éperdument amoureux lors d’un voyage rocambolesque en Russie à la fin des années 50 et qui deviendra une immense cantatrice.

Le retour d’Edgar et Ludmilla en France marque le début d’une nouvelle vie pour les deux jeunes gens qui ne se connaissent pas mais doivent apprendre à s’aimer malgré les obstacles: la langue (Ludmilla ne parlant pas français), l’argent qui manque et l’extrême pauvreté qui en découle. Ainsi commence le premier mariage, et bientôt le premier divorce des deux personnages – qui ne sauront jamais vraiment fonctionner selon les schémas maritaux classiques.

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La citadelle

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Je le savais bien qu’un sombre romantique sommeillait en lui.

Déjà, dans les Orphée, son anti-héros désabusé cherchait son Eurydice, idéal féminin absolu.

Avec La Citadelle, Emile, son personnage, est un sombre et orgueilleux héros stendhalien qui refuse l’amour parce qu’il est terrorisé par la perspective de l’échec.

Après de nombreuses années, Emile revient à Calvi.

Il était encore étudiant lorsqu’il a découvert la Corse quelques années plus tôt, à l’occasion d’un festival de musique avec ses amis. 

Une semaine d’été folle, rythmée par l’alcool, la danse, les nuits blanches et la rencontre avec Andrea, jeune liane corse belle et fière. 

Parce qu’il a peur d’échouer, hanté par ses peurs et ses complexes, Emile refuse de tomber amoureux de la jeune femme, alternant moments de profonde gentillesse et de haine à son égard dans un jeu de cache-cache sentimental.

Emile travaille à sa thèse sur « L’amour comme objet de gloire du héros stendhalien Julien Sorel », qui devient le double gémellaire d’Emile et lui fait entrevoir par le prisme de la littérature les affres de ses aspirations amoureuses. Comme Julien Sorel, Emile se laisse aveugler par sa fierté

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Elsa mon amour

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Le monde se divise en deux: ceux qui idolâtrent Elsa Morante, et ceux qui ne la connaissent pas

Je fais partie des seconds – en dehors de son roman La Storia, connu pour la série télévisée éponyme, Elsa Morante restait pour moi un nom dans le paysage littéraire italien, une femme écrivain à découvrir. Ecrivain, car j’ai appris dans ce brillant roman de Simonetta Greggio qu’elle n’aurait pas encouragé les velléités de féminisation du langage: elle ne voulait pas être une écrivaine, mais un écrivain.

Ce que l’on appelle la nature féminine est assez suspect. C’est la raison pour laquelle je me revendique écrivain, et non écrivaine. Je ne joue pas dans les listes roses.

Dans Elsa mon amour, Simonetta Greggio donne voix donc à une Elsa Morante, au soir d’une vie qu’elle raconte par tranches, entourée de ses fantômes. 

Dans la solitude de sa maison, la pluie tombe inlassablement – son chien Neve s’en moque, et les chats passent leur temps à dormir. 

Elle, elle se souvient. 

Elle égrène les noms, Moravia, Visconti, Pasolini, Saba, Penna, Bill, Fellini. Malaparte. Magnani. Et les autres. 

Elle morcelle les souvenirs, de prime abord de façon déconcertante, un peu décousue pour le lecteur profane. Il manque les indices pour comprendre ce que nous raconte cette Elsa, beauté féline, libre et sensuelle, aux yeux émeraude et violets. Petit à petit heureusement, le jour se fait sur l’enfance et le secret des origines, le corps qui se transforme pour la sensualité, le mauvais caractère, l’amour avec Moravia, Rome la ville d’une vie, les rencontres, les autres hommes.

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Le voyage de Ludwig

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Voici une façon bien singulière de raconter la seconde guerre mondiale, sujet sur lequel vous êtes nombreux je sais à apprécier les romans.

Julien Jouanneau a choisi de nous surprendre en faisant de Ludwig, un chien, le narrateur de cette histoire dans la grande histoire de la guerre.

Hannah, sa jeune maîtresse, l’a baptisé du prénom de celui dont elle aime tant la musique, qui apaise le vacarme de la guerre mais n’aura pas raison des Crieurs le jour où ils débarquent pour l’arrêter.

Ludwig, c’est l’idée qu’il faut toujours garder l’espoir, s’accrocher avec ténacité.

Lorsqu’il voit Hannah monter dans un des wagons du serpent de fer et de bois, à son image de chien fidèle il ne se résigne pas à l’abandonner – courant entre les rails, toujours tout droit, il entreprend une de ces odyssées que seuls les espoirs démesurés motivent. Ne pas abandonner Hannah.

Si le monde de Ludwig tourne autour de sa maîtresse, qui a toujours oeuvré à développer l’intelligence de son chien, il s’est fait de tout ce qui l’entoure une idée précise. 

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Une femme en contre-jour

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Ses photos ont surgi un jour de nulle part, et leur construction, leur perfection, l’oeil si particulier qu’elles démontraient ont médusé le monde. 

Elle était alors une inconnue, morte et enterrée depuis 2009. Par le biais d’un achat de cartons de négatifs lors d’une vente aux enchères en 2007, deux hommes, chacun de leur côté, ont découvert Vivian Maier.

Dans la postface du livre qu’elle lui consacre, Gaëlle Josse explique ce qui l’a fascinée chez celle que l’on reconnaît maintenant comme photographe: « La sensation, presque physique, d’entrer dans chacune de ses photos, tout entière, et non comme spectatrice passive, appréciant le sujet, le cadrage, la composition ».

Elle va reconstruire l’histoire de Vivian Maier, décédée en 2009 dans le plus grand dénuement et dans l’ombre, comme elle aura toujours vécu: héritant du lourd passé dissimulateur et schizophrène de sa famille émigrée de France côté maternel et d’Autriche côté paternel, Vivian Maier en gagnant son indépendance, gardera toujours secrète ses origines, travaillera comme gouvernante pour enfants dans de nombreuses familles à Chicago, et passera sa vie à faire de tout ce qui l’entoure un sujet d’étude pour ses photographies.

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Remington

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J’aurais pu commencer ce billet sur un mauvais jeu de mots. 

Vous dire que Remington est une fille à vif, prête à dégainer son arme. Ce qui ne serait pas tout à fait faux. Parce qu’elle se promène sur les routes, un revolver caché au fond de son sac, avec trois balles.

Je préfère raconter que Remington, c’est un appel au secours. Une fille dégingandée qui fuit de village en village, la faim au ventre et le brouillard dans la tête, plus un sou en poche, emmitouflée dans son bomber et son écharpe à paillettes. Un double appel au secours. Parce qu’il y a Fédor, vieillard barbu dont elle croise le chemin, et qui l’invite pour quelques gâteaux et un coin chaud à l’hôtel Terminus à réveiller sa virilité.

De la rencontre de ces deux solitudes égarées va naître un road trip vers le sud, vers l’Italie à l’abri derrière la frontière. Que fuient-ils à deux, un passé encombrant dans leurs bagages, Fédor qui traîne la jambe – faire la route à pied, il faut être fou, à son âge, et Remington qui veut tout gommer, son corps, sa féminité, tout raser, jusqu’à sa tête – sans rien dire l’un et l’autre, ou si peu, de ce qui les fait avancer chaque jour davantage? Fuir la mort? Aller à sa rencontre?

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L’autre chambre

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Il y a l’objet, d’abord.

La couverture délicatement nervurée sous les doigts, la finition du blanc nacré qui scintille de façon subtile à la lumière, et le graphisme qui serpente sur toute la surface, des entrelacs noirs comme une carte de niveau dont la mise en couleur, ça et là, révèle la géographie sensuelle d’un corps de femme, le galbe des seins troublé d’une pointe de rose, la ligne du cou qui remonte vers la mâchoire saillante et la bouche aux lèvres ourlées, offertes – ou figées dans l’éternité des eaux, comme une Ophélie, flottante, dans un linceul de fleurs accrochées autour d’elle.

Il y a la forme, ensuite.

Cette mise en page qui alterne un sommaire comme un menu littéraire et trois courtes parties, circonscrites par l’alternance du graphisme, à nouveau, et des pages noires où seuls émergent des prénoms. Marine. Ondine. Marine Ondine.

Il y a, enfin, le texte.

Poème en prose.

Des lignes courtes. Qui claquent. Qui sonnent. Qui frottent.

Un minimalisme qui dit tout du désoeuvrement, de l’amertume, de la violence.

Un texte désinhibé pour deux histoires qui se rejoignent comme les entrelacs noirs de la couverture.

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