Lydia Cassatt lisant le journal du matin

C1F24332-AEA2-4982-8E47-21A34CF95FE8

Voici un petit roman acheté il y a deux ans au musée Jacquemart André, lors de l’exposition sur la peintre impressionniste américaine Mary Cassatt, tombée dans l’oubli en France où elle a pourtant vécu et travaillé à son oeuvre la plus grande partie de sa vie.

Formée en partie à Paris, elle s’y installe avec ses parents et sa soeur dans les années 1870 et se rapproche particulièrement de Degas, Berthe Morisot et Pissaro. 

A une époque où les femmes artistes n’ont pas accès aux ateliers fréquentés par les hommes peintres, ou aux lieux de vie tels que les cafés ou les coulisses de l’opéra utilisés dans leur travail par ses confrères, sa famille lui sert souvent de modèle: ses parents, ses neveux et nièces, ses frères, et surtout sa soeur aînée Lydia.

C’est le récit intime et délicat de Lydia, affaiblie par la maladie qui bientôt l’emportera, qui nous donne un éclairage particulier sur le travail de sa cadette et sur la force de leur complicité, avec pour fil rouge cinq tableaux de Mary, auxquels elle a servi de modèle. 

A travers les séances de pose, les rêveries et les souvenirs se succèdent, les fantômes habitent ses pensées – celui du petit frère mort trop tôt, ou celui de Thomas, le fiancé de Lydia tué lors de la guerre de Sécession.

Dans la lumière de l’après-midi, je vois Thomas, assis calmement au pied de mon lit, le regard fixé sur moi. Abasourdie, je lui demande: Tu n’es pas mort, alors? et il sourit. Tu me vois devant toi, non? rétorque-t-il. Oui, je te vois. Il se met à rire et hausse les épaules, banal et beau comme la journée. Se rapprochant de moi, il demande: C’est quoi la mort, dans ce cas?

Lire la suite

Etés anglais

IMG_6208

Voici LE livre que j’aimerais pouvoir vous voir tous lire en ce moment. 

« Etés anglais » est un de ces romans pour lesquels on rêve d’avoir une plage de temps infini devant soi pour s’immerger dedans jusqu’à la dernière page – roman fleuve, il nous entraîne dans les eaux romanesques de la saga familiale des Cazalet, une échappée infiniment jubilatoire. 

En cet été 1937, les trois fils des Cazalet se préparent à rejoindre depuis Londres, avec femmes et enfants, le fief familial du Sussex: Home Place. 

De part et d’autre, c’est l’effervescence des derniers préparatifs. Le Brig et la Duche, comme sont surnommés les patriarches de la famille, mènent comme à l’accoutumée d’une main de maître l’organisation de la maison, aidés dans leur tâche par leur fille célibataire, Rachel.

A Londres, les fils gèrent les affaires courantes, les femmes s’occupent de leur dernière soirée en société, les cousines assistent aux derniers cours de leur préceptrice, les cousins reviendront bientôt de pension, et les plus petits trainent dans les jupes des nannies. 

Ainsi débute dans la grâce le ballet de ces trois générations de Cazalet, aimants et loyaux, avec un sens de la famille aussi aiguisé que leur éducation bourgeoise et leur exquis savoir-vivre britannique. D’une page à l’autre, Elizabeth Jane Howard nous emporte dans l’épopée de deux étés qui vont vers un virage inévitable: la guerre, que l’on croyait loin derrière, bien qu’elle ait marqué de façon indélébile la vie des deux aînés Edward et surtout Hugh.

Dans cette parenthèse au vert, le temps semble comme suspendu dans les journées qui se succèdent entre l’équitation, le tennis, la plage et les innombrables repas. Mais le petit miracle, ce sont ces tranches de vie qui se succèdent, tous ces détails qui fourmillent d’une vitalité romanesque qui jamais ne s’essouffle. Chaque personnage creuse son sillon dans l’histoire – et des personnages, il y en a! 

Lire la suite

Berta Isla

IMG_6218

Qu’est-ce qui distingue un roman d’une oeuvre littéraire?

La réponse est dans ces 587 pages époustouflantes écrites par Javier Marías, figure majeure de la littérature espagnole.

Berta Isla et Tomás Nevinson se rencontrent au lycée alors qu’ils sont encore adolescents, et tombent amoureux avec ce sérieux qui très vite les rend conscients que leur destin ensemble est tracé: après ses quatre années d’études brillantes à Oxford, le jeune hispano-britannique particulièrement doué pour les langues étrangères reviendra à Madrid épouser Berta. Effectivement, une fois leurs études achevées, en ce début des années 1970, les deux jeunes gens convolent, même si Berta a perçu chez Tomás des changements d’attitude surprenants. Tomàs travaille pour l’ambassade du Royaume-Uni à Madrid, et se rend fréquemment à Londres pour des séjours plus ou moins longs, tandis que Berta met bientôt au monde leur premier enfant et se retrouve de plus en plus souvent seule. 

Lorsqu’il est avec les siens, Tomás est ombrageux – Berta saisit d’emblée que quelque chose tourmente son mari, mais elle est encore loin de réaliser les répercussions que les changements trahis par son humeur vont avoir sur leur vie. 

Un jour où la situation lui échappe, Tomás se voit contraint de révéler à Berta qu’il travaille pour les services secrets britanniques. Désormais, Berta sait, mais elle sait aussi qu’il y aura tout un pan de vie de son mari qui lui restera à jamais inconnue.

Lire la suite

Tant qu’il y aura des cèdres

IMG_5577

Comment se construire sur le traumatisme de l’abandon? 

Chaque jour, depuis que son père est parti, Samir s’interroge, et espère le retour de celui qui les a laissés, lui, sa mère et sa jeune soeur.

Il a suffi d’une diapositive, projetée par erreur sur l’écran du salon, pour qu’un soir Brahim disparaisse. 

Samir a huit ans, son père est son héros, un homme charismatique qui s’attire les sympathies du quartier. Un père aimant et attentif qui, le soir venu, lui raconte les aventures extraordinaires du fabuleux Abou Youssef au pays des cèdres. 

Ses parents ont fui le Liban pour l’Allemagne, dix ans plus tôt, alors que la guerre entretuait les communautés installées dans un équilibre fragile. 

Dans leur fuite, ils ont emmené Hakim, le meilleur ami de Brahim, et sa petite fille Yasmin – Hakim le musulman et Brahim le chrétien sont la preuve tangible que les différences religieuses ne sont pas un obstacle à l’amitié, qui de la même façon liera Yasmin à Samir.

Lire la suite

La crevette et l’anémone

IMG_5184

Vous aussi, vous gardez une certaine nostalgie de ces histoires d’enfants bien élevés de la Comtesse de Ségur?

Alors, pour les adultes que vous êtes devenus, voici une réédition qui devrait faire votre bonheur: Eustache et Hilda est le premier tome de la trilogie La crevette et l’anémone écrite par L.P. Hartley, auteur britannique  né en 1885 et décédé en 1972. 

Plantons le décor: nous sommes en Angleterre, dans une station balnéaire au début du vingtième siècle. Imaginez maintenant deux enfants qui jouent sur la plage, à construire des digues pour retenir la mer, habillés de jupe longue et pantalon comme l’exige la bienséance de l’époque. Ce sont Hilda et son jeune frère, Eustache. Hilda est l’aînée. A treize ans, quatre ans la séparent de son jeune frère.

Issus de la petite bourgeoisie puritaine et désargentée, ils sont éduqués par leur tante paternelle, venue s’installer après la mort de leur mère.

Ils mènent une vie d’une grande simplicité, égayée par des jeux de plage, des pique-nique en famille avec glissades de toboggan (qu’il faut plutôt imaginer comme une luge avec laquelle ils dévalent les collines), des cours de danse et des balades à bord de la calèche de ce bon vieux Monsieur Craddock.

Hilda, jeune fille particulièrement mature, entretient aves son frère une relation aussi autoritaire que fusionnelle. Usant de son ascendant sur lui, elle le contraint un jour à aborder mademoiselle Fothergill, une terrifiante vieille fille invalide que les enfants de la petite ville soupçonnent d’être une sorcière… contre toute attente (ou peut-être que nous l’avions quand même vu venir) le jeune Eustache se lie d’amitié avec la vieille femme, qui va s’attacher à Eustache…

Lire la suite

Vanda

IMG_5169

Tous les matins, elle se lève face à la mer.

C’est son seul luxe, à Vanda.

Dans ce petit cabanon de plage marseillais, elle a construit un nid pour elle et son petit Bulot. En fait de nid, c’est plutôt une tanière dans laquelle elle se retranche avec Noé. 

Vanda est une mère louve, pleine d’amour et de colère, elle aime comme elle crie, elle ne vit pas elle survit. Dépose Noé à l’école, file à l’hôpital psychiatrique où elle récure toute la sainte journée les chambres des fous,  et le soir, elle arrive bien trop souvent en retard à l’école.

Vanda vit en marge de tout, sa vie n’est que précarité – comme son contrat de travail. 

Les autres l’approchent sans dépasser le périmètre de sécurité qu’elle instaure. Les soirs d’apéro, au cabanon, personne ne s’aventure à l’intérieur. Au travail, elle ne s’épanche pas sur sa vie. En amour, il n’y a pas de place pour un homme.

Vanda aime la nuit, l’alcool, les coups d’un soir.

C’est une de ces nuits de vertige qu’elle tombe nez à nez avec Simon. 

Simon qu’elle n’a pas revu depuis sept ans.

Simon parti à Paris, où il s’est affranchi de Marseille, jusqu’à effacer son accent.

Descendu pour quelques jours, prêt à repartir. Sauf que Simon est le père de Noé. Et Simon décide de rester.

Pourquoi Vanda a-t-elle ce don pour prendre les mauvaises décisions qui à chaque fois mettent en danger son équilibre précaire?

On sent, dans une tension qui monte au fil des pages, l’imminence du point de bascule. De non retour.

Peut-il en être autrement pour Vanda, tellement entière, sauvage, et prête à défendre son petit comme une tigresse? 

Lorsque tout vacille, Vanda nous laisse exsangues sur le bord de sa plage, débordés par la puissance de son histoire, envahis de colère, de tristesse. 

Lire la suite

Nuits d’été à Brooklyn

IMG_5355

Brooklyn, août 1991. Le quartier de Crown Heights s’embrase: la mort accidentelle d’un enfant noir, fauché par un chauffard juif met l’équilibre précaire des deux communautés à feu et à sang, terrassant le quartier d’émeutes antisémites. 

Esther a 24 ans. Jeune journaliste fraîchement diplômée, elle est arrivée quelques semaines plus tôt pour un stage à New York.

Esther est juive, et elle va tomber amoureuse de Frederick, un professeur de littérature spécialiste de Gustave Flaubert. Frederick est noir, il a 41 ans, et il est marié.

Leur histoire sera brève, mais elle portera à jamais la trace de ces évènements dramatiques, qui seront nourris, à une échelle qui les dépasse, de leurs racines juives et noires.

C’est ce qui nous lie, Juifs et Noirs, honey. La même peur. Celle de mourir en raison de ce que nous sommes (…)

Ce n’est pourtant pas dans une histoire d’amour, comme on pourrait le croire, que Colombe Schneck nous emmène avec son nouveau roman. 

Lire la suite

Marie Laurencin, la féerie

8CF8354B-50A6-44DC-8AF9-749CCA36259D

Le style de Marie Laurencin a souvent été qualifié de mièvre, même de son vivant.

Il faut dire qu’elle avait adopté un style plutôt naïf pour peindre inlassablement l’univers de son enfance « des contes de fées, des filles aux yeux de biche et des biches au regard humain » dans une palette de gris, blancs, bleus et roses.

Et puis, paix à son âme, Joe Dassin n’a pas arrangé son cas en l’évoquant dans L’été indien ( « Avec ta robe longue tu ressemblais à une aquarelle de Marie Laurencin » – pendant que derrière la voix grave de Jo, les choeurs langoureux susurrent: la la la la la la …).

De là à croire que Marie Laurencin était une gentille fille, il n’y aurait qu’un pas. Et c’est bien là que ça devient intéressant – tout comme sa peinture (que j’adore) quand on la regarde de plus près. Car s’il y a bien un personnage aussi ambigu que complexe, c’est celui de Marie Laurencin.

Par sa naissance, déjà (fille naturelle d’un député et d’une couturière normande, elle côtoiera son père en apprenant seulement à sa mort qu’il est son géniteur), mais aussi par son parcours: très tôt, Marie sait qu’elle veut peindre. Elle ne sera pas une petite institutrice rangée comme sa mère l’aurait souhaité. Elle entre à l’Académie Humbert – discrète, solitaire, sauvage, où elle va faire des rencontres déterminantes. 

Claude Lepape et Georges Braque la prennent sous leur aile. Braque lui présentera Picasso, qui lui présentera Guillaume Apollinaire – la suite, nous la connaissons. Il sera un de ses grands amours, jusqu’à ce qu’ils se déchirent l’un l’autre – mais il restera de leur histoire de magnifiques poèmes dont ces vers mélancoliques de rupture : « Passent les jours et passent les semaines Ni le temps passé Ni les amours reviennent Sous le pont Mirabeau coule la Seine Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure ».

Marie découvre le Bateau-Lavoir et la bohème de Montmartre. Et elle peint. Après le fauvisme découvert à ses tout débuts, c’est le cubisme qui influence sa création.

Lire la suite

Jackie et Lee

IMG_5299

« Les chuchoteuses »… c’est ainsi que les surnommait Randolph Churchill.

Deux soeurs complices « toujours collées l’une contre l’autre avec un sourire de connivence ».

Elles pouffaient de rire entre une bouffée de cigarette et une gorgée d’eau glacée – leur recette pour ne pas grossir.

Complices, les soeurs Bouvier. Et terriblement rivales.

C’est avec tout le piquant et la vivacité qu’on lui connaît que Stéphanie des Horts nous offre une biographie sulfureuse des iconiques Jackie et Lee.

Deux filles de bonne famille élevées dans un but unique : « Marry Money! ». 

En bonne éclaireuse, leur mère avait exploré le sujet, et il était hors de question que ses filles épousent un type comme leur loser de père, ce Black Jack coureur de jupons ruiné dont elle a dû se débarrasser avant d’épouser ce soporifique mais si riche Auchincloss.

Jackie, l’aînée, est une abominable compétitrice: première partout dès son plus jeune âge, y compris dans le coeur de Black Jack, elle va décrocher le graal en devenant Première dame – Lee, toujours dans l’ombre, toujours seconde, sera princesse… et dame de compagnie de Jackie.

L’aînée est grande, charpentée, ses mains sont immenses tout comme ses pieds. La seconde est une liane, longue et fine, elle a des yeux de biche bien plus jolis que les deux billes écartées de sa soeur – mais c’est Jackie, toujours, qui attire les regards et la lumière.

Et pourtant… « elles sont identiques et contraires, complémentaires et indissociables »

Lire la suite

Le silence d’Isra

IMG_5074

Isra, Derya, Farida: trois femmes privées de parole dans une société où elles doivent rester confinées aux quatre murs de leur maison, à cuisiner et laver sans relâche, à attendre que les hommes (père et fils) regagnent le foyer après leur journée.

Des hommes tout puissants, mis sur un piédestal depuis leur plus jeune âge. Des hommes qui ont tous les droits sur leur femme, même celui de les brutaliser.

A dix-sept ans, Isra quitte la Palestine: ses parents ont choisi pour elle un époux qui l’emmènera vivre aux Etats-Unis, où sa famille a émigré depuis de nombreuses années. Isra, c’est pour eux la promesse d’une jeune fille qui perpétuera la tradition culturelle.

Tout le monde savait que les filles élevées en Amérique méprisaient ouvertement leur culture et leur éducation arabes

Arrivée à Brooklyn, la réalité rattrape Isra. Elle qui croyait à une autre vie, à une histoire d’amour comme celles qu’elle lisait dans les livres, déchante très vite. Elle passe ses journées avec sa belle-mère pour entretenir le foyer, son époux s’occupe à peine d’elle – et lorsqu’il s’intéresse trop à elle, c’est pour la battre.

 Une femme restait une femme, où qu’elle soit

De Brooklyn, elle ne connaît que la maison de ses beaux-parents, et quelques rues de son quartier quand son mari consent à la sortir.

Isra a été choisie pour perpétuer la lignée. Mais le fils, cet enfant roi qui assurera la pérennité de la lignée et la subsistance de la famille, tarde à venir. Pire. Elle met au monde quatre filles. Quatre fardeaux.

Lire la suite