Dark Tiger

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Clap de fin – Adieu Calhoun…

Calhoun, je te gardais bien au chaud, calé sur une étagère prête à s’écrouler.

On avait fait connaissance à Casco Bay, je t’avais connu davantage lors d’une Dérive sanglante.

J’avais un petit passage à vide, de ceux où tu regardes tous les livres autour de toi sans avoir envie d’en ouvrir un seul. C’est pour un de ces moments-là que je te gardais. Alors je t’ai délogé de l’étagère…

Calhoun, ta cabane dans les bois m’avait bien manqué. Ecouter la rivière chuchoter, assis sur la terrasse à déguster une tasse de café ou un coca. L’alcool, tu as arrêté il y a 7 ans, après avoir été foudroyé par cet éclair qui t’a rendu à moitié sourd et t’a fait perdre la mémoire. J’accepte – après tout, une petite cure de désintoxication (surtout pour moi qui suis accro, au choix, au champagne, au bourgogne, voire au Spritz) ça n’a jamais fait de mal à personne.

On est bien chez toi, dans le Maine. Le retour à la nature et aux grands espaces. 

Ces moments de grâce où tu pêches, je suis sur le bateau aussi, Ralph ton épagneul à mes pieds – je te regarde lancer la ligne, la mouche (une dark tiger parfaite pour la truite) touche l’eau et à peine avons-nous attendu que déjà des oscillations font frémir l’eau. Le poisson est là, reste plus qu’à lever la canne et ferrer. Une superbe truite du Maine, quatre livres au moins – tu la délivres et la relâche. Tu es comme ça, les poissons tu les préfères dans l’eau. 

La vie, tu la veux tranquille, avec à tes côtés Kate, ton associée et amoureuse – si possible. Elle est toujours un peu compliquée, Kate, mais c’est une chouette fille. 

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Les soeurs Livanos

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« Nous sommes grecques, le bonheur n’est pas pour nous… »

La naissance des soeurs Livanos était une occasion extraordinaire pour les dieux de la tragédie antique: à peine venues au monde, ils se sont précipités sur le berceau des riches héritières, filles du magnat des mers Stavros Livanos –  ils allaient leur en donner, de la beauté, de la folie, du drame pour animer leur vie de petites filles riches! 

Poséidon, sous les traits d’Aristote Onassis, dieu des mers, roi des océans, le torse puissant bombé, n’allait faire qu’une bouchée de Tina, la cadette, sublime naïade blonde.

Tina a seize ans, elle épouse en 1946 Onassis qui en a 23 de plus. Il est petit, trapu, mais avec son charme animal, il séduit les plus belles femmes. Tina est ambitieuse, magnifique, elle adore l’argent, et elle est follement amoureuse de celui que tout le monde appelle le Turc – celui qui parti de rien a su monter un gigantesque empire maritime.

Zeus lui aussi convoitait la jolie Tina – Stavros Niarchos est puissant et riche comme son ennemi Onassis. Coiffé au poteau, il épouse Eugénie la grande soeur de 19 ans en 1947, moins spectaculaire, plus discrète, et son nez, elle aurait préféré l’avoir moins long. Peu importe, finalement, elle a la plus belle dot, elle est intelligente, éperdument éprise, Niarchos la façonnera pour être la plus cultivée, la comblera de maisons, de toiles de maîtres et de bijoux.

Le ton de la surenchère est donné: dans une rivalité sans commune mesure, les deux hommes se dament le pion en permanence – l’un loue un château sur la Riviera, l’autre va l’acheter. Celui-ci achète un caillou désertique en Grèce dans la baie d’Argos et le transforme en jardin d’Eden, celui-là répond en achetant un îlot rocailleux qu’il transformera en paradis sur mer. Rien n’est assez cher, aucun obstacle ne leur résiste. Leur richesse n’a d’égale que leur puissance mégalomane. 

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Le crâne de mon ami

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Qu’ont en commun Goethe et Schiller, Dumas et Hugo, Sand et Flaubert, Tourgueniev et  Tchekov, Henry James et Stevenson, Virginia Woolf et Katherine Mansfield, ou encore Senghor et Césaire, pour ne citer qu’eux?

L’amitié!

Oui, les écrivains sont des humains comme les autres, capables d’entretenir de belles amitiés, faisant fi, au moins pour un temps, de leurs égos.

Anne Boquel et Etienne Kern ont regroupé dans cet ouvrage fort documenté, fort bien écrit, et tout simplement passionnant, treize histoires d’amitié aussi extraordinaires que le sont leurs protagonistes, mais également aussi humaines que celles du commun des mortels.

Ces amitiés ont poussé, pour la plupart, sur le terreau fertile d’une correspondance assidue qui aujourd’hui peut témoigner de leur intensité et de leur profondeur. Mais à double tranchant, les échanges épistolaires de ces mêmes écrivains avec des personnes extérieures à la relation permettent parfois aussi de voir cette amitié sous un angle plus critique, voire perfide…

On découvre à travers ces treize récits, qui se lisent indépendamment les uns des autres, des amitiés inattendues, de savoureuses anecdotes, des moments uniques de création littéraire, des témoignages historiques, des écrivains parfois en devenir qui doutent ou au contraire débordent de confiance en soi, des témoignages d’époques révolues.

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L’heure du bilan: octobre

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C’est fou comme un mois peut vite passer. Déjà un nouveau bilan? J’ai l’impression d’avoir à peine fini celui de septembre…

Les chiffres:

Huit livres – je suis en phase avec ma moyenne mensuelle (même si je triche un peu avec un roman graphique lu en à peine une heure!!)

Les livres:

Un thriller

ou tout comme – Piranhas est un roman glaçant mais qui tient parfaitement en haleine. Comment imaginer un baby gang qui va prendre la tête de la mafia napolitaine? Pas besoin d’imaginer, Roberto Saviano a recueilli les témoignages des survivants qui en ont fait partie, et en a conçu ce roman.

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Une déception

j’attendais beaucoup de Par les écrans du monde , mais le roman de Fanny Taillandier m’a paru froid, peu pourvu d’émotions dans un traitement proche du documentaire

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Un malaise

Roman sur la passion dévastatrice, Adoration m’a hélas tenue à distance, malgré un récit fort et une écriture exigeante.

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Einstein, le sexe et moi

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Soirée télé.

Oui, ça m’arrive rarement. Et encore plus rarement quand il s’agit d’un jeu télévisé!

Il m’a fallu à peine une petite soirée pour ce « Question pour un champion » exceptionnel, avec en special guest star un romancier qui est en train de se tailler une place de choix avec son second roman, Einstein, le sexe et moi.

En quatre manches, Olivier Liron m’a mise KO sur le ring du jeu. Un KO hébété, heureux, désarmé, révolté aussi.

A ceux qui ne le sauraient pas encore, Olivier Liron est autiste Asperger – je situe les choses comme lui, d’emblée, dans son roman, nous invite d’emblée dans son monde, fait d’habitudes immuables, de difficultés à appréhender les autres, d’émotions décuplées, et de dates, toutes les dates possibles et imaginables.

Sa mémoire est prodigieuse, ses centres d’intérêt aussi variés qu’inattendus, Olivier est le candidat idéal pour ce Question pour un super champion, la finale des meilleurs candidats!

Sauf que le jour de l’enregistrement, Olivier se réveille tard, tellement tard qu’il a à peine le temps d’enfiler une chemise, d’attraper son sac avec des vêtements de rechange pour les différentes prises et de se rendre en hâte aux studios de Saint-Denis. Et c’est une folle journée qui va commencer pour lui, entre les attentes et les parties qui vont s’enchaîner. Olivier veut gagner, il s’est préparé, entraîné, comme un sportif en vue de la compétition.

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Le coeur converti

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Il y a des livres qu’on n’arrive pas à quitter. Des livres qui nous touchent si intimement qu’ils nous suivent des jours encore après avoir tourné à regret la dernière page.

C’est ce qui vient de m’arriver avec Le coeur converti, le nouveau roman de Stefan Hertmans. Après un récit familial et personnel captivant dans Guerre et Térébenthine, l’écrivain choisit à nouveau la veine historique pour ce nouveau livre, dans lequel il mêle avec maîtrise la genèse de son roman à travers le récit d’une enquête de longue haleine, et l’histoire de ses personnages tissée à partir des matériaux récoltés lors de ces recherches.

Le résultat est passionnant pour qui est curieux de récits historiques enfouis, du lointain et mystérieux Moyen-Age, de destins de femmes hors du commun et néanmoins tragiques, et de l’histoire du judaïsme en Europe.

Stefans Hertmans est belge, mais il séjourne régulièrement dans le petit village provençal de Monieux, qui sous ses dehors tranquilles cache le tragique épisode d’un pogrom au 11ème siècle, pogrom qui pourrait être à l’origine de la légende d’un trésor caché dans le village.

 

Hanté par cette histoire, l’écrivain va essayer de reconstituer l’histoire à partir d’un fragment de parchemin trouvé dans la vieille synagogue du Caire. Ce parchemin, comme tous les écrits qui portaient le nom de Dieu, a été déposé dans la genizah du lieu sacré, où il a reposé pendant près de huit cent ans…

Sa traduction a permis de dévoiler une lettre de recommandation en faveur d’une jeune prosélyte d’origine chrétienne, convertie par amour au judaïsme et qui va devoir fuir pour échapper aux chevaliers que son père a lancés à sa poursuite pour la ramener.

Ainsi est née Vigdis Adélaïs, la triste héroïne de ce sombre roman.

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Frère d’âme

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Pour tous, soldats noirs et blancs, je suis devenu la mort. Je le sais, je l’ai compris. Qu’ils soient soldats toubabs ou soldats chocolats comme moi, ils pensent que je suis un sorcier, un dévoreur du dedans des gens, un dëmm. Que je le suis depuis toujours mais que la guerre l’a révélé

Comme une centaine de milliers de tirailleurs sénégalais, armés de leur fusil et de leur coupe-coupe, Alfa Ndiaye et Mademba Diop sont venus se battre sous le drapeau de la France. En Europe rugit la première guerre mondiale. Mademba Diop, tout chétif, mais avec l’âme d’un vrai combattant qui veut sauver la mère patrie, a su convaincre Alfa Ndiaye, son ami d’enfance, son frère adoptif, son plus que frère.

Ensemble ils ont quitté Gandiol, leur village. Avant de partir, Fary Thiam, la fille du chef du village, a offert au beau et fort Alfa le chaud, le doux et le moelleux du dedans de son corps, le début de la route vers la perte de l’innocence.

Au coup de sifflet du capitaine pour seule langue qu’ils comprennent sur le champ de bataille, les tirailleurs sénégalais courent au combat, fusil dans une main, coupe-coupe dans l’autre, lâchés sous les balles et les obus de l’ennemi comme de la chair à canon. La chair du dedans au dehors, comme celle de Mademba blessé par l’ennemi, qui dans l’atrocité de sa souffrance implore son ami Alfa de l’achever.

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Victor Hugo et les Femmes

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J’ai envie de vous parler de ces premières Rencontres littéraires granvillaises, auxquelles j’ai eu le plaisir d’assister hier.

Partout dans la ville, les affiches placardées invitaient le public à participer à ces premières rencontres consacrées à Victor Hugo et aux femmes: impossible de les louper! En province, ce genre d’occasions est plutôt rare – alors en province ET en vacances, évidemment je n’allais pas passer à côté, même si le temps froid mais lumineux invitait à la promenade en bord de mer, avec pour horizon Jersey et Guernesey, les îles de l’exil de l’écrivain.

Pour être totalement transparente, je suis loin d’avoir ne serait-ce qu’une petite connaissance de Victor Hugo – mis à part quelques poèmes, les extraits scolaires des Misérables, et Les travailleurs de la mer lu il y a très longtemps, je ne connais de l’écrivain que ses maisons (merveilleuse Hauteville House à Guernesey, et sa maison de la place des Vosges à Paris), quelques détails sur ses histoires sulfureuses avec ses maîtresses, son engagement politique qui lui valut de s’exiler pendant vingt ans, et bien évidemment l’histoire tragique de ses filles Léopoldine et Adèle. Mais j’ai toujours eu, historiquement parlant, le dix-neuvième siècle en horreur. Rien à faire, ce siècle ne me parle pas.

Ici, à Granville, il y a toujours eu une grande fierté à avoir accueilli deux fois (ou trois, il y a débat) Victor Hugo. Sa présence, anecdotique mais néanmoins historique, fait un peu partie de l’histoire de la ville, et j’ai le souvenir que très tôt, ici, on l’apprend sur les bancs de l’école.

Alors, ces premières rencontres autour de l’écrivain, axées sur son engagement envers les droits des femmes, mais aussi sur la complexité de son rapport aux femmes, étaient certainement une évidence.

Autour du journaliste Edouard Launet, animateur de cette table ronde, trois femmes érudites, passionnantes et pleines d’humour, spécialistes de Victor Hugo:

Mona Ozouf, philosophe et historienne

Florence Naugrette, professeur de littérature à la Sorbonne, éditrice de la correspondance de Juliette Drouet et auteure d’ouvrages sur le théâtre

Nicole Savy, ancienne directrice des affaires culturelles du Musée d’Orsay.

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Piranhas

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Maharaja, Briato, Tucano, Dentino, Drago, Lollipop, Oiseau Mou, Jveuxdire, Drone, Biscottino, Cerino – ils sont onze gamins, dont le dernier a à peine dix ans. Il ne faut pas se fier à leur jeune âge ni à leurs surnoms ridicules, car bientôt, en sillonnant la ville sur leurs scooters, ils vont prendre la tête de la mafia napolitaine.

C’est un roman, mais ce n’est pas une fiction. Ce baby-gang a vraiment existé, il a dominé le milieu napolitain pendant quatre ans –  et c’est son histoire qui a inspiré Roberto Saviano, journaliste reconnu pour ses enquêtes sur la mafia napolitaine. Depuis la sortie de Gomorra, son premier livre, sa tête a été mise à prix et il vit sous protection policière permanente.

Pour Piranhas, Saviano a choisi la forme romancée, qui lui a permis d’aller dans la psychologie et l’intimité des personnages. Et ce qui en résulte est un récit à couper le souffle, une chute vertigineuse dans l’univers criminel de la Camorra napolitaine.

Le chef du vrai gang s’appelait Emanuele Sibilo – Saviano s’en est inspiré pour créer son personnage principal, celui qui va prendre la tête de la paranza: Nicola Fiorillo. Nicola porte le même prénom que Machiavel, dont les écrits l’inspirent dans sa quête du pouvoir:

– J’aime bien Machiavel.

– Pourquoi?

– Parce qu’il m’apprend à commander

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La Métallo

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La Métallo:  je vous le concède, le titre surprend! Et pourquoi pas « la mécano » ou « la gaucho », pendant qu’on y est? Mais Antonin Varenne, lors de notre rencontre blogueurs au Festival America, avait évoqué, bluffé, la beauté de ce roman et de son écriture. Et vous pouvez me croire, quand un écrivain comme Antonin Varenne vous conseille une lecture, vous avez juste envie de récupérer immédiatement le-dit livre et de vous plonger dedans.

L’histoire d’Yvonnick a elle aussi de quoi surprendre! Oui, la métallo s’est elle. Une ouvrière métallurgiste en jupons, pourrait-on tout de suite ironiser!

Et alors? Pourrait-elle vous rétorquer fièrement en éclatant de rire, la Mézioù.

Oui, en blouse et en jupons – vous en seriez capables, vous, d’aller travailler avec les hommes au laminoir – pas à faire le ménage à côté ou à trier des bouts d’acier à la chaîne, mais de faire le même travail qu’eux, porter les charges, suer au labeur, encaisser sans rien dire les pires corvées de lavage, tout ça en robe et en blouse, oui, parce qu’à cette époque, vous ne le savez peut-être pas, mais les femmes n’avaient pas le droit de porter de pantalons!

Ne cherchez pas mes larmes dans mon histoire, car ici j’ai été heureuse. Je suis rare dans mon espèce, peut-être, oui

C’est lors d’une visite de l’usine J.J. Carnaud et Forges, devenue depuis propriété d’Arcelor Mittal qu’Yvonnick Le Bihan, ancienne ouvrière aux aciéries, se replonge dans ses souvenirs.

Je suis une métallo. La prolo de l’atelier des plaques, le titre pour une vie d’une femme d’acier.

Dans le marais où elle a grandi, aux Moutiers, Yvonnick a musclé ses bras en portant le sel, en coupant les salicornes, pliant son corps aux travaux maraîchers et domestiques – sa mère lui a appris que les bras d’une femme doivent être de fer, musclés pour porter du lourd, musclés pour se défendre.

Elle a vingt ans, et un vacancier lui ravit son coeur et éveille son corps au désir des hommes. Julien Péric est métallo, il l’épouse et elle quitte le marais pour sa minuscule maison en planche de bois à Couëron, près de Nantes. Dans leur cocon, les tourtereaux élaborent les plans de leur avenir. Yvonnick veut travailler, elle deviendra dactylographe. Le travail, il n’en manque pas dans la région, et sitôt sa formation bouclée, elle est recrutée comme assistante secrétaire. Yvonnick ne pourra jamais prendre son poste, car elle accouche subitement alors qu’elle ne se savait même pas enceinte – son corps avait à peine esquissé quelques nouvelles rondeurs. Le petit être qui soudain apparaît dans sa vie n’est hélas pas un enfant comme les autres, mais ce petit Mairobin si fragile, peu importe, est un cadeau du ciel et elle et Julien vont le chérir tendrement. Ils aiment la vie, et Mairobin s’y accroche à cette vie. Cette chienne de vie qui, un matin, peu après, va tuer Julien à vélo sur la route de l’usine. Cette chienne de vie qui, sans aucune forme de compassion, va faire débarquer le patron de Julien chez Yvonnick en lui demandant de quitter la petite cabane en bois… ou alors, peut-être y aurait-il une autre solution. Comme reprendre le poste laissé vacant par son mari bêtement tué par un chauffard sur la route, mais évidemment, pas au même salaire – elle est une femme tout de même, pas un homme!!

Pas un homme? Non, mieux, une femme. Déterminée, galvanisée, qui va tout faire pour gagner sa place et sa légitimité au milieu des rires graveleux de ses collègues masculins.

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