La révolte

IMG_4082

Oyez ayez, braves gens, damoiselles et damoiseaux!

Parce que j’aime les romans historiques, j’ai décidé de démarrer cette rentrée littéraire en vous présentant le nouveau roman de Clara Dupont-Monod, La révolte.

Il fut un temps, il y a fort longtemps, où les hommes rêvaient de terres, de châteaux, et de royaumes toujours plus grands, toujours plus vastes, toujours plus loin.

Il fut un temps où ces hommes déclaraient des guerres pour les conquérir.

Il fut un temps où ces hommes menaient des luttes fratricides pour se les arracher.

Il fut un temps, aussi, où ces hommes renversaient parfois leur père.

Et il fut un jour, même, où une mère poussa ses fils à entrer en guerre contre leur père.

Cette mère, c’est Aliénor d’Aquitaine.

Elle l’a ordonné à ses fils: Renversez votre père!

Elle les a élevés pour cela. Pour combattre, à sa place.

Et en donnant les conseils d’une guerrière avisée: « Tue ou laisse vivant, mais ne blesse jamais, car un animal blessé devient dangereux »

Aliénor, doublement reine, d’abord épouse de Louis VII le roi de France, épousé à 13 ans en 1137 et qu’elle quitta quinze en plus tard, en réussissant la prouesse outrageante de faire annuler le mariage. Puis épouse de Henri II Plantagenêt, futur roi d’Angleterre – à qui Aliénor apporte son territoire considérable et follement convoité, cette Aquitaine qui s’étend du Poitou à la frontière espagnole, cette merveilleuse Aquitaine que le Plantagenêt lui confisquera pour mieux régner. Quelle erreur, ce mariage!

Lire la suite

Dans les angles morts

IMG_1942.JPG

Ne cherchez plus, si vous vouliez trouver le roman idéal pour partir en vacances cet été, le voici! Puissant, brillant, haletant, vertigineux.

Nous sommes à la fin des années 70, dans une petite ville de l’état de New York. Sur une route de campagne isolée, dans une vieille ferme bradée quelques mois plus tôt aux enchères, vivent les Clare avec leur petite fille Franny. Professeur d’histoire de l’art à l’université locale, George Clare rentre chez lui un soir de février et découvre sa femme Catherine assassinée, tandis que sa petite fille est restée seule dans sa chambre toute la journée. Que s’est-il passé dans cette maison qui porte déjà dans ses entrailles un autre drame, celui de la mort des Hale, ses anciens propriétaires? Travis Lawton, le shérif, en vient très vite à soupçonner le mari, parti se réfugier chez ses parents dans le Connecticut.

L’histoire reprend un an plus tôt, en 1978 alors que les Hale habitent encore la maison. La famille Hale a tout perdu, l’activité laitière de la ferme n’est plus rentable. Bientôt, leur maison leur sera prise. Dans un acte de désespoir, ou d’égoïsme profond, Cal Hale, homme taciturne, violent, décide de mettre fin à ses jours et à ceux de sa femme Ella. Ils laissent orphelins leurs trois garçons, Eddy, Wade et Cole, incapables de comprendre le geste de leurs parents et profondément meurtris d’avoir été abandonnés par leur mère si aimante – et également si malheureuse. La maison saisie, ils quittent leur foyer – mais à travers les murs de la vieille bâtisse, une douleur continue de vibrer. Une errance, un souffle, un esprit, que Catherine Clare, mal à l’aise dans sa nouvelle maison, a très vite senti, sans pour autant connaître le drame qui s’y est déroulé quelques temps plus tôt. Isolée avec sa fille, délaissée par un mari accaparé par son travail et son caractère volage, la tristesse de Catherine fait écho à celle d’Ella qui hante son ancien foyer.

La maison avait quelque chose d’étrange. Une sensation de froid se dégageait de certaines pièces et une odeur montait de la cave, celle de carcasses pourrissantes de souris prises au piège. Même dans la douceur de l’été, quand le monde extérieur chantait son éclatante chanson, il régnait une obscurité oppressante; on aurait dit que la maison entière, telle une cage à oiseaux, avait été recouverte d’un tissu de velours.

Lire la suite

Idaho

 

 

IMG_1616

Ces derniers mois, pour diverses raisons, j’ai beaucoup négligé la littérature américaine.

J’avais une sorte de manque.

Alors j’ai laissé tombé les promesses de la rentrée littéraire, et j’ai soigneusement sélectionné les ingrédients pour ce petit retour en littérature américaine: 1/ une écrivaine 2/ du nature writing 3/ de la sauce Gallmeister. Et j’ai attaqué, en salivant.

Surprise, je me suis retrouvée dès la première page en 2004 – j’ai vérifié la quatrième de couverture, je pensais commencer l’histoire en 1995, là où elle était sensée démarrer, par une chaude journée estivale et bucolique qui se termine en cauchemar. Une histoire dramatique qui porte le récit et tisse la toile du roman, une toile sur laquelle il rebondit, toujours, tout au long des 358 pages.

En cette journée aoutienne, donc, dans une contrée sauvage de l’Idaho, une famille ordinaire – le père, la mère et ses deux petites filles, s’embarque à bord de son pick up pour aller chercher du bois dans une clairière.

Comment ce moment, doux et joyeux, peut-il soudainement tourner au drame?

Comment la machette que Jenny, apparemment épouse et mère sans histoire, peut-elle s’abattre sur May, la plus jeune de ses filles et la tuer?

Qu’est devenue June, l’aînée des fillettes, qui s’est enfuie face au drame, et qu’on n’a plus jamais revue?

C’est ce qu’Ann, la nouvelle épouse de Wade, le père, cherche inlassablement à comprendre, tandis qu’en cette année 2004, neuf ans après le drame, la mémoire de Wade fiche le camp, comme elle a lâché son père et son grand-père avant lui.

Pendant ce temps, Jenny purge humblement sa peine, condamnée à perpétuité, silencieuse.

Le récit entame alors des allers retours, 2008, 1995, 2006, 1999, 1973, 1995, 2009 – je continue? Je vous propose d’aller jusqu’en 2025.

Il m’en faut peu pour être étourdie, autant vous dire que je me suis sentie ballottée comme une toupie. Mais j’ai tenu bon, cherchant toujours à garder l’équilibre, car des questions, j’en avais plein.

Enfin, j’en avais au moins deux. Je suis plutôt cartésienne (même si je l’avoue j’ai une grande tendance à la rêverie – mais c’est compatible, non?), alors j’ai besoin, souvent, de clarté, de faits, de précision. Et de réponses à mes questions.

Lire la suite

Le Grand Prix de l’Héroïne

Vous avez vu passer par ici, ces dernières semaines, plusieurs lectures réalisées dans le cadre du Grand Prix de l’Héroïne.

J’ai eu l’heureuse surprise, courant Mars, de me voir proposer de participer à ce prix littéraire qui honore la Femme, cette héroïne… Une nouvelle expérience, inattendue.

Le Grand Prix de l’Héroïne, pour vous expliquer un peu les faits, a été créé en 2006 par Bernard Babkine. Journaliste, cet amoureux des mots est également passionné de théâtre et de danse (il a co-fondé le Festival de Danse d’Uzès).

Présidé par Patrick Poivre d’Arvor, le jury s’est réuni pour débattre le 29 mai dernier. Constitué de plusieurs personnalités qui honorent la littérature (Nathalie Rykiel, Sarah Poniatowksi Lavoine, Anna Mouglalis, Pierre Lescure, Rachida Brakni, Caroline de Maigret et Alex Lutz) et de cinq lectrices, chacun avait à coeur de défendre son candidat dans les 3 différentes catégories.

IMG_1597
crédit photo @Madame Figaro et @ Jean Picon

Les lauréats ont été dévoilés lors d’une très belle soirée à l’hôtel Raphaël, le 19 juin. Anne-Florence Schmidt, directrice de la rédaction de Madame Figaro, a été aidée dans son rôle de maîtresse de cérémonie par deux nouvelles recrues, Catherine et Liliane. Un moment aussi drôle qu’inattendu.

Ont donc été récompensées, dans la catégorie Biographie / Documentaire, Anne et Claire Berest pour leur livre Gabriële.

Dans la catégorie Roman Etranger, c’est My absolute darling, de Gabriel Tallent, qui a remporté le prix.

Enfin, avec son premier roman largement autobiographique Les rêveurs, Isabelle Carré est la grande héroïne de la soirée dans la catégorie Roman Français.

 

 

 

 

IMG_1419

 

Et comme si vous y étiez… (crédits photo @Madame Figaro et @Pierre Mouton):

 

 

Sans oublier la #lectriceteam:

dsc08726.jpg

 

 

 

Bleu de Delft

IMG_1547

Dans la catégorie Roman Historique option Hollande 17ème siècle – avis à toi cher lecteur ou chère lectrice qui reste nostalgique de La jeune fille à la perle de Tracy Chevalier, je vous ai déniché un petit nouveau : Bleu de Delft.

Bleu de Delft ne coupe pas à la règle de ces romans historiques « hollandais » qui nous baignent dans le monde de l’art. Forcément, le 17ème siècle fut riche de contributions en ce siècle d’or, et l’école hollandaise a eu une influence inestimable sur la peinture.

De La jeune fille à la perle à Les mots entre les mains, en passant par Miniaturiste, ce sont les femmes qui racontent l’Histoire. C’est également le cas dans Bleu de Delft, où une jeune campagnarde, Catrijn se retrouve veuve après une année de mariage.

Des bruits courent sur les conditions mystérieuses de la mort de son mari, si soudaine.

Alors Catrijn fuit, quitte la campagne, sa famille, ses amis, vend tous ses biens et entre comme intendante au service d’un riche couple d’Amsterdam (c’est d’ailleurs un autre point commun à toutes ces histoires, à bien y réfléchir…).

Auprès de sa maîtresse, jeune femme désoeuvrée qui prend des cours de peinture auprès d’un des élèves du grand Rembrandt, Nicolaes Maes, Catrijn éveille sa sensibilité à l’art, à la couleur et à la lumière.

Lire la suite

Interview: Carole Declercq (Fille du silence)

fullsizeoutput_24d.jpeg

Carole Declercq

Certains livres, encore plus que de fortes émotions, sont de véritables rencontres.

Je vous ai parlé il y a quelques jours de Fille du silence, l’histoire de Rita Atria, cette jeune fille sicilienne issue d’une famille de la mafia et qui a choisi de témoigner contre son milieu. Véritable coup de coeur, j’ai eu envie d’en savoir plus…

Carole Declercq, son auteure, a eu l’extrême gentillesse de consacrer du temps à mes questions.

Books Moods and more: Chère Carole, vous venez de publier votre troisième roman, Fille du silence. Pour les lecteurs qui vous découvrent, pouvez-vous nous parler un peu de vous?

Carole Declercq:  En quelques mots, je suis professeur de lettres depuis 22 ans. J’enseigne aussi les langues anciennes. J’aime beaucoup mon métier car il m’apporte beaucoup de satisfactions et j’aime le contact avec les jeunes. J’ai fait mes études à l’Université Charles de Gaulle, à Lille. Declercq est le nom de mon arrière-grand-mère. Je l’ai choisi pour pseudonyme car c’est un vrai beau nom du Nord et j’ai gardé beaucoup de tendresse pour les « Hauts de France » comme on les appelle aujourd’hui. Que dire encore? J’ai un tempérament plutôt calme, réfléchi. On dit parfois que je suis trop discrète. J’aime voyager, m’occuper de mon jardin en Isère, de mes enfants et de mes chats. Tout cela est très conventionnel et fait un peu « écrivain mystérieux », non?

 

Votre roman s’inspire de la vie et du combat d’une jeune fille contre la mafia sicilienne, Rita Atria. Comment est née l’envie de raconter son histoire?

D’une lecture. Un essai d’Anne Véron sur les femmes dans la mafia. Je préparais alors un séjour familial en Sicile. Une fois que j’ai une idée fixe dans la tête, ça se met à turbiner et il faut que je passe à la vitesse supérieure. Donc recherches documentaires et premières pages d’écriture. Je pose toujours quelques mots sur le papier même si mes recherches ne sont pas terminées. J’affine ensuite. Il m’arrive de supprimer les pages  d’un premier jet mais tant pis! C’est le jeu.

 

Le double littéraire de Rita s’appelle Rina. Est-il facile de romancer un tel personnage? Est-ce que vous vous êtes fixé des limites?

Oui et non. Disons que j’ai eu des contraintes narratives en ce sens que je voulais respecter le fil du destin de la vraie Rita Atria. J’ai modifié quelques noms et quelques lieux mais pour le reste, tout est authentique. En revanche je me suis accordé une liberté totale pour la vie intérieure de Rina et cela a représenté un bonheur. J’ai adoré être cette petite fille pendant quelques mois. Je ressentais ses sensations, ses émotions et j’essayais de les retranscrire au plus juste car j’aime jouer avec les mots.

 

Comment avez-vous préparé ce roman? Avez-vous pu investiguer en Sicile, travailler à l’écriture en immersion?

Je me suis rendue en Sicile pour le « ressenti » général:  l’ambiance, la lumière, les odeurs sont très présentes dans le texte. C’est aussi, je pense, un roman sur la Sicile. Ensuite j’ai correspondu avec Fabrice Rizzoli qui est maître de conférences à Paris et est spécialiste des organisations criminelles. Il a écrit de nombreux livres sur la mafia italienne. Je voulais que la partie « imagination » de mon roman corresponde à quelque chose de réaliste, histoire de ne pas raconter des bêtises. Enfin la journaliste et romancière allemande Petra Reski a écrit une biographie de Rita Atria qui n’a malheureusement pas été traduite en  français. Je l’ai lue en italien. C’est une enquête très incisive et Petra a rencontré les acteurs du drame, notamment la belle-sœur de Rita. J’ai aussi correspondu avec elle. Je lui ai envoyé le livre, j’espère qu’elle l’aimera.

 

Il y a en Sicile un vrai mouvement anti-mafia, pourtant elle reste très présente malgré les nombreuses condamnations qui ont eu lieu. Comment expliquez-vous cela?

C’est vrai. De nombreux mouvements de protestation féminins sont nés après la mort de Rita. La grande photographe sicilienne, spécialiste de la mafia, Letizia Battaglia était présente aux obsèques de Rita en 1992. Mais, vous savez, la situation est très compliquée en Italie. Il y a des collusions traditionnelles entre l’état et les organisations criminelles. Il y a des « protections ». Et surtout la mafia est une entreprise qui brasse beaucoup d’argent. Des milliards. C’est une économie parallèle incontournable. Bien des choses s’écrouleraient sans elle en Italie.

 

Pensez-vous que Rina / Rita aurait pu avoir eu un autre destin, ou bien la fatalité s’était-elle penchée au-dessus de son berceau, comme dans une tragédie grecque?

J’aime cette idée d’une fatalité au-dessus d’elle. Une fatalité maléfique. Pourtant elle a été aimée, elle a eu des moments de bonheur. Elle a été une jeune fille italienne comme une autre. Elle aurait pu avoir un autre destin à Rome mais sa terre lui manquait tellement. La mer, le soleil…Sa mère aussi, paradoxalement…cette mère, gardienne des traditions, qui l’a reniée et a profané sa tombe…

 

De l’écriture à la lecture il n’y a qu’un pas… Quelle lectrice êtes-vous? Quelle a été votre plus grande émotion littéraire?

J’ai lu beaucoup de classiques par le passé, formation oblige. J’aime les écrivains naturalistes. J’aime aussi découvrir des littératures étrangères. J’ai eu ma période anglaise, indienne, russe, italienne, américaine…Et je n’ai pas honte de dire que je suis bon public pour le polar, le roman historique. Un de mes grands bonheurs d’auteur a été d’embrasser Anne Golon (dont les excellents romans historiques ont longtemps été déconsidérés à cause des adaptations cinématographiques) avant qu’elle ne meure. J’ai été conviée à ses obsèques mais je n’ai pas pu m’y rendre.

Avez-vous de nouveaux projets d’écriture?

Oui mais je resterai discrète à ce sujet. Deux indices: c’est une histoire qui sera tendre et lumineuse, j’en ai bien besoin après Fille du silence! Et je lis en ce moment une grosse thèse de 700 pages sur l’histoire des Balkans…Pour Noël, je vais sortir le premier tome d’une série jeunesse historique chez Dreamland et mon premier roman Ce qui ne nous tue pas, qui a connu un beau succès, a été traduit en espagnol et va sortir en Espagne pour novembre.

Merci infiniment, chère Carole.

A vous de découvrir maintenant l’histoire de Rita à travers son double littéraire Rina dans le bouleversant roman de Carole Declercq, paru le 16 mai 2018 aux éditions Terra Nova

Unknown

 

Rencontres: Amy Liptrot

fullsizeoutput_248

La rentrée littéraire de septembre se prépare avec effervescence, et les éditeurs présentent actuellement les romans à paraître, l’occasion de rencontrer des auteurs – comme c’était le cas hier chez Globe.

Le 29 Août sortira L’écart d’Amy Liptrot.

Ariel Wizman, qui animait la rencontre avec la jeune auteure écossaise, qualifie ce premier livre d’Amy Liptrot de « Mémoires », livrées dans un style d’une grande sincérité.

A la voir avec ses cheveux blonds d’ange, son teint diaphane et ses yeux clairs, grande, fine et svelte, qui pourrait deviner le parcours de cette jeune maman qui semble avoir passé toute sa vie au grand air de la ferme familiale de l’archipel des Orcades, là où elle est née?

Dans L’Ecart, Amy Liptrot raconte sa lutte contre son addiction à l’alcool, son chemin vers l’abstinence qui depuis Londres la ramènera vers ses îles du nord de l’Ecosse. C’est l’histoire d’un retour aux sources, d’un retour à soi, accompli dans la magie sacrée d’une nature sauvage et indomptable.

Amy Liptrot s’est nourrie de ses expériences de diariste et de journaliste pour écrire. Mais son style, très fragmenté, a également été influencé par le hiphop et par twitter!

La traductrice du livre, Karine Reigner-Guerre, a évoqué son travail, et la difficulté que lui a donné le titre orginal, The Outrun, titre à double sens qui évoque le pâturage le plus loin du corps de ferme, et la fuite. L’Ecart, terme d’agriculture peu connu, lui permettait également de retrouver ce double sens. A noter que la traduction française est la seule à avoir réinterprété le titre original.

Amy Liptrot nous a parlé de ce qui inspirait son écriture, de sa vie sur ces terres isolées d’Ecosse, de la nature – en imitant les oiseaux qu’elle était chargée de surveiller en travaillant pour la Royal Society for the Protection of Birds, de la résonance que son récit a trouvé auprès des lecteurs. Une seule hâte: me plonger dans cette lecture.

Ce livre, ode à la nature, a reçu en 2016 le prix Wainwright qui récompense une oeuvre littéraire de Nature Writing, et, en 2017, l’English Pen Ackerley Prize.

Fille du silence

fullsizeoutput_243

C’est une histoire tragique, inspirée d’un fait réel, que la romancière Carole Declercq a choisi de raconter dans son nouveau livre, Fille du silence.

Une histoire qui parle de la Sicile d’aujourd’hui à travers ce qui, malgré elle, est en partie constitutif de son histoire, de son économie, de sa culture: la mafia. Cosa Nostra.

Je suis née Cosa Nostra. J’ai grandi Cosa Nostra. Je respire Cosa Nostra. Je pleure mon père sans ressentir la révolte légitime que je devrais ressentir contre Cosa Nostra. Parce que c’est inscrit dans notre sang. Nous sommes marqués du seau de Cosa Nostra à la naissance. Comme des bêtes à l’abattoir. En plein front

Nous sommes près de Trapani, à l’Ouest de la Sicile, à une petite heure de Palerme.

Dans la petite ville de San Vito, Rina Abadia passe une enfance insouciante – même si sa mère est revêche et ne lui témoigne aucune affection, son père Giuseppe l’entoure de beaucoup d’amour. Avec ses yeux de petite fille, Rina idolâtre Giuseppe, sorte de chef charismatique qu’on appelle le Dottore, même s’il n’a aucun diplôme.

Le Dottore aide souvent les autres, négocie, trouve des solutions aux problèmes des visiteurs du soir, et on le remercie de ses services par de petits cadeaux. Souvent, Nino, l’aîné de 10 ans de Rina, l’accompagne là où on l’appelle.

Rina a bien conscience qu’il se passe beaucoup de choses autour d’elle, qu’il y a beaucoup de morts, de morts jeunes, des morts « bus par le soleil » qu’on ne retrouve pas. Mais c’est ainsi qu’elle a grandi, au milieu de la mafia. Le jour où Giuseppe décide de ne pas suivre dans de nouvelles affaires le boss du village, il devient parjure. Quand on quitte Cosa Nostra, on est soudain contre Cosa Nostra. Donc un homme à abattre.

Fatalement, Giuseppe meurt sous les balles, certainement celles d’un ami de la famille. Rina a une dizaine d’années et elle commence alors à écrire son journal intime. Un par an. Nino, qui bientôt va rejoindre le clan qui vraisemblablement a tué son père, va commencer à se confier à Rina. Les noms, les actions, ce qu’on lui demande, qui lui demande, où, pourquoi. Elle va tout consigner. Peut-elle imaginer ce qu’elle risque? Ici, chaque faux pas est puni. On ne rigole pas dans le Milieu, peu importe qui vous êtes. La vie n’a pas de valeur, Cosa Nostra a tous les droits, Cosa Nostra dirige tout. Là où est Cosa Nostra, l’Etat n’a aucun droit, l’Etat n’oserait intervenir. Et pourtant, quelques juges osent la combattre, mais le Milieu reste tout puissant.

Lire la suite

Les jours de Vita Gallitelli

IMG_1030

Connaissez-vous l’Italie du Sud?

Oubliez Naples, quittez la Campanie et roulez. Laissez la Calabre, abandonnez les Pouilles aux touristes, et arrêtez-vous un peu en Basilicate. Avec ses montagnes, ses plaines arides et calcaires, son climat chaud et sec, la Basilicate avait toute les prédispositions à la pauvreté qui la caractérise, tout comme ses voisines apulienne et calabraise.

Pas étonnant que neuf millions d’habitants de ce sud italien aient fui leur pays de 1871 et 1951.

Parmi eux, il y avait Vita Gallitelli.

Et c’est son histoire que raconte Helene Stapinski, son arrière-arrière-petite-fille.

S’il est totalement concevable que chaque américain s’interroge sur l’histoire qui a amené un jour sa famille en Amérique, certainement peu d’entre eux mènent une enquête aussi fiévreuse que celle d’Helene. Helene avait une raison bien précise de vouloir découvrir l’histoire de Vita: conjurer le sort qui pèse sur la légende familiale, avant qu’il n’atteigne ses deux enfants…

Journaliste, Helene Stapinski a grandi avec l’histoire racontée maintes fois par sa mère, l’histoire folle de son aïeule Vita arrivée en Amérique en 1892  avec ses deux fils – Vita aurait fui son sud italien natal après avoir tué un homme lors d’une partie de carte…

L’histoire aurait pu en rester là, comme une légende qu’on raconte aux enfants pour leur faire peur, sauf que les descendants de Vita, de petits larcins en crime, semblent avoir véhiculé la trace manifeste d’un gène du crime transmis par Vita, qui inquiète Helene eu égard à ses enfants. Et si eux aussi étaient porteurs de cette tare, évoquée dans des enquêtes journalistiques dont elle a eu connaissance ?

A 39 ans, à l’âge qu’avait Vita lorsqu’elle est arrivée à Ellis Island, Helene fait le voyage en sens inverse pour rejoindre la Basilicate et enquêter sur la fondatrice de ce mythe familial.

Qui était Vita, quel est ce crime qui l’a obligée à fuir son pays, qui était son mari, pourquoi disait-on d’elle que c’était une puttana, qu’en est-il de ce troisième fils que l’on dit avoir été perdu lors du voyage vers l’Amérique?

Pays du silence, la Basilicate ne livre pas aisément les secrets qu’elle garde bien trop jalousement dans l’omerta des familles taiseuses, à l’abri sur les étagères des casiers obscurs des archives, ou au fond des grottes qui autrefois servaient de culte ou d’abri… Il faudra beaucoup de persévérance, de coups de pouce du destin, de rencontres envoyées par le ciel pour assembler tous les morceaux qui ont construit la légende, rétablir des vérités, et pouvoir ré-écrire cette incroyable histoire familiale.

Lire la suite

Trois filles d’Eve

IMG_0870.JPG

Voici ma dernière lecture dans le cadre du Grand Prix de l’Héroïne 2018, le dernier roman de l’écrivaine et journaliste turque Elif Shafak, qui concourt dans la catégorie Roman Etranger.

Istanbul, carrefour de cultures millénaires et de mythes orientaux – c’est là, dans le bouillon de la mégapole bruyante et effervescente, que l’histoire s’ouvre avec Peri, l’épouse d’un homme d’affaires qui a fait fortune dans l’immobilier.

En route pour un important dîner sur les rives du Bosphore, Peri se fait voler son sac Hermès de contrefaçon en vraie peau d’autruche parme, et se retrouve bientôt aux prises avec le voleur, qui exhume de son portefeuille un vieux polaroïd…

Ce vieux cliché, enfoui comme un secret précieux depuis bien trop longtemps, replonge alors Peri dans ses années estudiantines à Oxford, au début des années 2000. Et tandis qu’elle a rejoint ses hôtes pour une soirée à laquelle elle n’a plus aucune envie de prendre part, dans le luxe de l’élite stambouliote, le passé de Peri refait surface, ponctuant sa soirée des souvenirs liés à cette photo sur laquelle sont réunis à ses côtés trois personnes qui ont profondément marqué sa vie intime: Shirim, plantureuse Iranienne déracinée et profondément athée, Mona l’egypto-américaine musulmane pratiquante, et le sceptique professeur Azur qui leur apprendra à réfléchir à Dieu dans un séminaire très polémique intitulé « Pénétrer l’esprit de Dieu / Dieu de l’esprit ».

Pour quelles raisons Peri a-t-elle caché à tous, ses enfants y compris, qu’elle a étudié à Oxford? Et pourquoi tant de douleur en convoquant ces souvenirs lointains? Ces réminiscences seront le fil conducteur du roman, naviguant entre Oxford et Istanbul.

Qui est Peri, finalement?

Bonne épouse, bonne mère, bonne maîtresse de maison, bonne citoyenne, bonne musulmane moderne, voilà ce qu’elle était 

En alternance dans le récit au présent (en 2016) et au passé (l’enfance de Peri dans les années 80, l’adolescence dans les années 90, les années à Oxford dans les années 2000), c’est pourtant un personnage d’une bien plus insondable profondeur qui va se profiler au gré des souvenirs, depuis l’enfance.

Tiraillée au sein d’une improbable famille, entre un père laïque et une mère excessivement pratiquante, qui écartelés par leurs convictions on ne peut plus opposées ont fini par se mépriser, Peri est sans cesse partagée par les paradoxes de sa famille et par le souhait de ne trahir personne. Où peut-elle situer sa foi?

Lire la suite