Je ne ferai une bonne épouse pour personne

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La couverture de ce roman m’avait interpellée. 

J’ai naïvement demandé à Alice Déon, directrice des éditions de La Table Ronde, si ce livre inaugurait une nouvelle charte graphique pour la collection de littérature étrangère aux célèbres couvertures bleues qui se déclinent en camaïeu au gré des parutions, agrémentées d’une jolie photo en bandeau… Non, m’a-t-elle rassurée, mais pour ce roman précisément, tout est parti de cette photo – la réduire à un format de bandeau lui aurait fait perdre tout son sens.

Je vous explique.

Le 1er mai 1947, à 10H30, une jeune femme achète son billet d’entrée pour la terrasse panoramique au 86ème étage de l’Empire State Building. 

Peu de temps après, elle enjambe le muret et précipite son corps dans le vide.

Robert Wiles, un jeune photographe qui se trouve par hasard dans la rue prend ce cliché quatre minutes exactement après que le corps s’est écrasé sur le toit de la limousine d’un diplomate des Nations Unies. Immortalisée dans la pause à la fois gracieuse et grotesque que la mort lui a donnée, le magazine Life va publier cette photo d’Evelyn Mc Hale.

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Une famille comme il faut

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Nostalgiques de L’amie prodigieuse et du sud italien d’Elena Ferrante, j’ai une excellente nouvelle pour vous: la saga familiale de Rosa Ventrella, parue aux éditions Les Escales début janvier!

C’est à Bari, dans les Pouilles, que l’éditrice et journaliste pose le décor de son roman.

Les Pouilles, l’authenticité suprême de l’Italie (ceux qui me connaissent savent que je suis amoureuse de cette région), parent pauvre longtemps délaissé et ignoré, loin des élites culturelles italiennes, mais riche de son identité sauvage et rebelle.

Maria grandit dans une famille pauvre du vieux quartier populaire de Bari, derrière la muraille qui fait face à la mer.

La famille n’a plus de rêves, si ce n’est celui, chaque mois, de joindre les deux bouts avec la pêche que le père ramène des filets de son petit bateau. 

La vie l’a rendu âpre, souvent violent avec sa femme et ses trois enfants. 

Du haut de ses neuf ans, Maria la cadette admire ce père autant qu’elle craint son imprévisibilité. Chétive, dégingandée, sauvageonne et déterminée, sa grand-mère l’a surnommée la « Malacarne » – la mauvaise chair.

Ici, les surnoms remplacent souvent les noms, et se transmettent de génération en génération. Et si par malheur celui que l’on porte est connoté de malheur ou d’une histoire sordide, il marquera ses descendants au fer rouge. Les traditions ont la vie dure ici, et Michele, le meilleur ami de Maria subit cela depuis toujours.

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Piranhas

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Maharaja, Briato, Tucano, Dentino, Drago, Lollipop, Oiseau Mou, Jveuxdire, Drone, Biscottino, Cerino – ils sont onze gamins, dont le dernier a à peine dix ans. Il ne faut pas se fier à leur jeune âge ni à leurs surnoms ridicules, car bientôt, en sillonnant la ville sur leurs scooters, ils vont prendre la tête de la mafia napolitaine.

C’est un roman, mais ce n’est pas une fiction. Ce baby-gang a vraiment existé, il a dominé le milieu napolitain pendant quatre ans –  et c’est son histoire qui a inspiré Roberto Saviano, journaliste reconnu pour ses enquêtes sur la mafia napolitaine. Depuis la sortie de Gomorra, son premier livre, sa tête a été mise à prix et il vit sous protection policière permanente.

Pour Piranhas, Saviano a choisi la forme romancée, qui lui a permis d’aller dans la psychologie et l’intimité des personnages. Et ce qui en résulte est un récit à couper le souffle, une chute vertigineuse dans l’univers criminel de la Camorra napolitaine.

Le chef du vrai gang s’appelait Emanuele Sibilo – Saviano s’en est inspiré pour créer son personnage principal, celui qui va prendre la tête de la paranza: Nicola Fiorillo. Nicola porte le même prénom que Machiavel, dont les écrits l’inspirent dans sa quête du pouvoir:

– J’aime bien Machiavel.

– Pourquoi?

– Parce qu’il m’apprend à commander

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L’amie des jours en feu

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L’amie des jours en feu est mon avant-dernière lecture dans le cadre du Grand Prix de L’Héroïne 2018 – promis je vous reparle très bientôt des romans sélectionnés! Ce roman italien a été sélectionné dans la catégorie Roman Etranger.

En ce printemps 1917, le Nord de l’Italie est à feu et à sang. Sur le front, dans un hôpital militaire de fortune, les infirmières volontaires de la Croix-Rouge s’activent à sauver ceux qu’elles peuvent, le plus souvent impuissantes face aux blessures qui transforment les hommes en charpie.

Maria Rosa, jeune fille issue de la haute bourgeoise napolitaine, sans expérience de soignante, a fui sa famille qui ne rêvait que de la marier au premier jeune homme de bonne famille venu. Eugenia, originaire du Nord de l’Italie, est arrivée pour exercer avec détermination sa vocation médicale. Entre elle deux, un fossé profond qui les oppose – les origines sociales et géographiques, le physique de la première grande, mince et blonde et celui de la seconde petite et brune, leur caractère et leurs ambitions. Maria Rosa est aussi maladroite et sensible à l’atrocité des blessures qu’Eugenia est habile et remplie de sang-froid.

Mais elles partagent la même chambre, et les réticences de d’Eugenia à l’égard de sa comparse  finissent par tomber. Réunies par le dur labeur quotidien des soins auxquels le plus souvent la mort vient mettre un terme, partageant la nuit les bombardements qui rendent leur vie aussi fragile que celle des soldats agonisant, l’amitié fait tomber les réticences d’Eugenia.

Dans l’intimité de la chambre, l’amitié se transforme en éveil à la sensualité, et bientôt en histoire d’amour. Une histoire d’amour impossible à vivre au grand jour, pourtant les jeunes femmes se promettent de s’aimer librement après la guerre, emplies de projets qui les portent: Maria Rose a découvert la photographie, tandis qu’Eugenia a décidé de devenir médecin.

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L’enfant perdue

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Un an! Un an que j’attendais ce moment, que je traquais la date de sortie!

Le 18 janvier, L’enfant Perdue a donc rejoint ma PAL… pour en être délogée aussitôt! Je l’avais suffisamment attendue.

Si vous n’avez pas lu le troisième épisode de la tétralogie, alors vous lirez les prochaines lignes à vos risques et périls!

Souvenez-vous: dans Celle qui fuit et celle qui reste, nous sommes dans les années 70, Lila fait partie des précurseurs de l’informatique en Italie et elle crée avec son compagnon Enzo une société dédiée aux ordinateurs. Lenu est mariée à Pietro et a emménagé avec son professeur de mari à Florence, jusqu’au jour où sa relative félicité familiale est chamboulée par la réapparition du ténébreux Nino, son amour de toujours.

Lenu, souvent prudente, parfois énervante dans le précédent épisode, va se révéler ici à elle-même, assumant sa passion dévorante pour Nino en quittant avec pertes et fracas son mari, et en laissant derrière elle ses deux filles – elle y pensera plus tard, toute entière à sa relation passionnée et à sa carrière, et va voir sa notoriété d’écrivaine s’établir rapidement. Revenue vivre à Naples, Lenu évite Lila. Elle a réussi à se détacher de son emprise. Pour un temps seulement, car bientôt les deux amies se retrouvent dans leur fusion originelle – comme si elles avaient pressenti le besoin de se rapprocher pour affronter ensemble les épreuves et les deuils de cette nouvelle période.

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Celle qui fuit et celle qui reste

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Ah, elle s’est bien faite attendre, cette suite… alors qu’en est-il de nos deux amies napolitaines? Cette suite vaut-elle au moins les deux premiers épisodes?

Selon une mécanique maintenant rodée, nous nous retrouvons dans ce troisième volet là où Elena Ferrante nous a laissé languir à la fin de la deuxième partie : en cette année 1968, voici à nouveau Lenu, invitée dans une librairie milanaise pour parler du premier roman qu’elle vient de sortir. Elle a la surprise de revoir Nino Sarratore, dont elle a été passionnément amoureuse lors son adolescence…

Grâce à ses études et aux rencontres de son milieu universitaire, Lenu  a pris l’ascenseur social pour s’élever au-dessus de la condition prolétaire qu’elle a toujours cherché à fuir,  et va bientôt s’installer à Florence. Tandis que Lila, restée à Naples, vit dans des conditions misérables avec Enzo et son fils Gennaro. L’une évolue dans les « milieux cultivés et absorbés par la passion politique », inspirés par les émeutes parisiennes de mai 68, alors que l’autre, qui subit la vie, va s’engager dans la lutte ouvrière, encouragée par le communisme activiste de ses amis, pendant  qu’une poussée fasciste se met en branle dans son ancien quartier. Qu’ont-elles donc encore en commun, nos amies prodigieuses ?

Le contexte politique et social de cette troisième partie est passionnant, ouvrant des perspectives qui vont bouleverser la société. Elena Ferrante ne traite pas seulement la lutte des classes et l’engagement politique des différents protagonistes à travers ces années de plomb, elle intronise aussi les deux héroïnes dans l’ère féministe  à travers leurs actes de libération. Lenu intellectualisera la pensée féministe dans son travail d’écrivain, bien qu’elle subisse le poids de la vie conjugale et de la maternité. Lila continuera à affirmer son indépendance comme elle l’a toujours fait.

Cette période permet également d’entrevoir les bouleversements technologiques avec l’arrivée de l’informatique, dont seule une poignée de précurseurs (parmi lesquels Enzo encouragé par Lila) va anticiper les infinies possibilités et perspectives.

Sur cette toile de fond, les chassés croisés entre Lenu et Lila vont se poursuivre. Il faut croire que l’une tire sa force de celle de l’autre, laissant exsangue celle qui l’a soutenue dans son moment de faiblesse. Lorsque Lila retrouve son ambition, n’est-ce pas le moment où Lenu se perd dans les affres de la vie conjugale et domestique ? Quelle est celle qui a le plus besoin de l’autre ? Lenu vit toujours dans le fantasme d’une fusion intellectuelle avec son amie d’enfance, souvent soumise à une Lila qui la rudoie, la maltraite, la manipule. On est en droit de se demander réellement, dans cette troisième partie, si Lila aime  Lenu, l’utilise ou la méprise. Les hommes qui entourent Lenu sont-ils plus clairvoyants qu’elle ? Ainsi, Pietro son mari lui dit « qu’elle n’était pas du tout (s)on amie et (la) détestait » tandis que Nino lui confie « Quand on était plus jeunes, Lina nous a aveuglés tous les deux »

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