Munkey Diaries

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Je t’aime – moi non plus

Six petits mots.

Six petits mots pour une litanie qu’on ressasse en tournant la dernière page de ce journal, six petits mots sulfureux et troublants, susurrés par les voix mêlées de Jane et Serge.

Je t’aime, parce que l’amour est au centre de tout dans ce journal intime.

Moi non plus, parce que l’amour n’a de cesse d’être un va et vient permanent entre Jane B et ses hommes.

Jane Birkin n’a que onze ans quand elle démarre l’écriture de son journal, mais déjà, l’amour, le besoin d’aimer et d’être aimée sont omniprésents.

Une sacrée personnalité, déjà, cette petite Jane longue comme une liane et dégingandée, qui porte en elle la classe de ses origines bourgeoises mêlée à l’excentricité de ses ascendants artistes. 

Dans cette famille peu conventionnelle mais so british, les enfants Birkin sont pourvus de la meilleure éducation et entourés d’amour – Jane, complexée, élève passable à l’école, manque cruellement de confiance en elle.

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Ma vie sur la route – mémoires d’une icône féministe

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Pourquoi le nom de Gloria Steinem m’était-il inconnu jusqu’alors?

Parce que je ne suis pas une militante féministe?

Ou tout simplement parce qu’elle n’a pas été particulièrement médiatisée en France jusqu’à présent?

Je découvre avec ce livre impressionnant une icône américaine, une femme libre, qui a passé sa vie à sillonner les routes.

La route, elle la porte dans le sang avec un gène du voyage hérité de son père – nomade face à l’éternel, il a promené sa famille sur les routes américaines, où Gloria Steinem a passé la plus grande partie de son enfance. 

Quel est l’équilibre entre la maison et la route? Le foyer et l’horizon? Entre ce qui est et ce qui pourrait être?

Après des études de journalisme, c’est à la faveur d’un voyage de deux ans en Inde où elle sillonne les routes que le pouvoir de la communauté féminine et des cercles de parole se révèlent à elle. Quel meilleur moyen pour rassurer la population face aux émeutes des années 1950 – liées au système de castes –  que d’aller informer, rassurer, dissiper les rumeurs et juguler la violence? Gloria Steinem suit les membres d’un ashram de village en village et en ressort transformée.

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Aya

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Difficile parfois de sortir de sa zone de confort quand on a du mal à dépasser certains a priori.

Le cliché de la femme blanche qui écrit un livre sur le pays dont elle s’est éprise, en l’occurence ici l’Afrique, en se glissant dans la peau de la petite fille noire avait tout pour me déranger, alors j’ai démarré cette lecture avec une réticence palpable.

Sans m’en apercevoir, pourtant, je me suis laissée porter dès les premières pages par l’histoire de cette petite Aya, à laquelle on s’attache vite. 

Aya a perdu son perd lors d’un naufrage, sa mère n’est plus que l’ombre d’elle-même, son frère a quitté l’île de Karabane en quête d’espoir pour sa famille – elle est seule face à l’oncle Boubacar qui abuse d’elle.

Mais dans l’innocence de ses douze ans, Aya reste une petite fille presque comme les autres, joyeuse, solaire, ravissante, et amoureuse depuis toujours d’Ousmane. Et les jours où elle veut oublier son terrible secret, elle trouve abri dans le tronc creux de son arbre.

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Nina Simone love me or leave me

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Virtuosité, combat et folie. 

Les trois mots se tressent comme trois brins, serrés, pour raconter la vie de Nina Simone.

Elle n’a que trois ans et elle s’appelle encore Eunice Waymon lorsqu’elle découvre dans l’église où prêche sa mère le pouvoir qu’elle a sur l’assistance avec sa musique. Ses pieds ne touchent pas terre lorsqu’elle est assise devant l’orgue, mais elle atteint l’âme des fidèles. Son talent est un don de Dieu et elle va le travailler avec la plus grande des disciplines: Bach, une révélation divine, ancre son rythme à jamais dans son jeu.

Mais à dix ans, elle découvre aussi le pouvoir de la couleur de la peau lorsqu’au cours d’un concert, ses parents sont remisés depuis le premier rang jusqu’au fond de la salle pour céder leur place à des blancs. Ce sera le premier engagement d’Eunice contre la ségrégation, qu’elle combattra toute sa vie.

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Sauvage

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Sauvage, définition: se dit d’une espèce animale non domestique, vivant en liberté dans la nature

Tracy vit au milieu de la nature avec son père et son frère, dans une région reculée de l’Alaska.

A dix-sept ans, elle est mue par deux passions: ses chiens de traineau, et la chasse dans la forêt, où depuis son plus jeune âge elle disparaît de longues heures.

Sa mère Hannah, décédée depuis peu, avait bien compris la nature sauvage de sa fille: contrairement à son cadet Scott, Tracy a un besoin viscéral de s’échapper, courir nus pieds dans les sentiers, et de ne faire plus qu’une avec la nature. 

A force d’observation, elle a saisi le fonctionnement précis du monde animal. 

Armée du couteau qui ne la quitte pas, elle a investi la forêt où elle pose des pièges pour capturer les proies que lui offre la nature.

Sa seule contrainte, les trois règles qu’Hannah lui demande de respecter:

– Règle numéro 1: Toujours rester en vue de la maison

– Règle numéro 2: Rentrer à la maison pour le dîner

– Règle numéro 3: ne jamais faire saigner quelqu’un

Le jour où elle se fait exclure du lycée après avoir agressé une camarade, Tracy est doublement punie par son père: non seulement elle ne peut plus entraîner ses chiens de traineau, mais en plus elle n’a plus le droit de disparaître à sa guise dans la forêt.

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Grace

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Depuis bien longtemps je n’avais ressenti un ennui aussi profond au cours d’une lecture.

J’ai bien conscience du côté presque blasphématoire de mon propos:  comment être insensible à ce roman de Paul Lynch, encensé par la critique à sa sortie, et qui narre l’histoire de Grace, une jeune fille de quatorze ans que sa mère envoie gagner de quoi survivre à la terrible famine qui sévit en Irlande en cette année 1845? 

Du jour au lendemain, le cheveu coupé court à la lame émoussée du couteau, affublée de vêtements de garçon, Grace doit partir et parcourir les routes sombres, dangereuses et froides, avec cette horrible faim qui tiraille le ventre. 

C’est le chemin vers l’enfer qui commence dans la tourbe et sous le ciel bas, pour essayer de gagner de quoi survivre à cette apocalypse, où partout errent les ombres fantomatiques de ceux qui n’ont plus rien, corps décharnés en haillons.

Comment survivre à cet enfer, tout comme les millions d’habitants du pays, alors que récolte après récolte, le fléau divin continue de s’abattre sur les champs?

On suit jour après jour Grace, de petits boulots en rencontres qui pendant quatre ans vont jalonner son parcours, de situations dramatiques en toutes petites lueurs d’espoir.

Il paraît tellement dérisoire, l’espoir, quand un pays est dans la totale incapacité de nourrir son peuple, qu’un million de personnes mourront de faim et de misère, et qu’un autre million et demi quittera le pays pour essayer de survivre ailleurs.

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Le sport des rois

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Quelle dose d’audace, ou d’insouciance, faut-il à une jeune auteure pour débuter l’écriture d’un tel roman?

Comment a-t-on pu acquérir autant d’expérience de vie, à peine passé trente ans, pour avoir la maturité de mener à terme, et de façon aussi maîtrisée, un roman d’une telle envergure?

Ces questions me taraudent depuis que j’ai refermé Le sport des rois sur sa six-cent-quarante-septième page…

Il faut s’armer de temps pour s’accaparer ce roman dense et fouillé. Trouver le moment où son poids entre vos mains ne se sentira plus, où ses six-cent-quarante-sept pages de (presque) papier bible ne vous paraîtront pas insurmontables. Le sport des rois est un roman qui se mérite, ni plus ni moins. Car il vous fait voyager à travers trois générations de Forge enracinés à cette terre du Kentucky où Samuel, l’ancêtre de la famille, a établi le domaine familial quelques deux-cents ans plus tôt. 

Jusqu’où peut-on courir pour échapper à son père ?

Interroge le roman dès sa première page. 

Et c’est toute l’histoire de ces Forge, qui se trouve ainsi résumée: ainsi, Henry va-t-il courir pour échapper à John Henry toujours prompt à punir et à humilier le jeune fils fougueux bien décidé à transformer l’exploitation agricole en écurie de renom pour mettre au monde le pure-sang le plus parfaitement abouti, celui qui se distinguera entre toutes dans les courses hippiques, le sport des rois. 

Puis Henrietta, celle qui vient enrayer cette lignée d’hommes Forge, va elle aussi s’affranchir pour échapper à son père Henry. Pas pour fuir le domaine ni les chevaux, non, leur cause lui est acquise – mais fuir l’imposante et odieuse présente du père, l’histoire familiale qui se répète sans fin, le racisme et la haine qui sont l’ADN de la famille, et sont autant de chaînes qui l’entravent comme celles qui ont assujetti les esclaves de sa famille.

C’est d’un de ces esclaves que descend Allmon Shaughnessy, de l’autre côté du miroir que C.E. Morgan va explorer dans son roman. Jeune garçon métis de Cincinnati, abandonné par son père blanc, la mort de son grand-père et la maladie de sa mère vont le précipiter dans la délinquance et l’emmener plusieurs années en prison. A sa sortie, engagé par Henrietta comme groom il entre au domaine des Forge. 

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Edmonde

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C’est son image un brin austère, cheveux tirés en un gros chignon, clips aux oreilles, tailleur Chanel et lavallière, que les plus de trente ans ont probablement encore en mémoire, un physique entre celui de Simone Veil et celui de Simone de Beauvoir. 

Mais un prénom bien à elle, et une personnalité qui lui fait appartenir à ce clan des plus grandes dames françaises du vingtième siècle: Edmonde Charles-Roux.

Que sait-on encore sur elle sans sonder internet? Ecrivaine et journaliste, épouse de Gaston Defferre, oui.

 Pour le reste, on pâlit devant l’immensité de cette carrière que Wikipédia fait défiler sous nos yeux, auréolée de prix (Goncourt 1966 pour Oublier Palerme) et de décorations (Croix de Guerre, Commandeur de la Légion d’honneur,…).

La première partie de sa biographie laisse une large part à celle qui fut une femme engagée dans la seconde guerre mondiale.

Et c’est justement à celle-ci que Dominique de Saint-Pern consacre son dernier roman, Edmonde

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Elsa mon amour

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Le monde se divise en deux: ceux qui idolâtrent Elsa Morante, et ceux qui ne la connaissent pas

Je fais partie des seconds – en dehors de son roman La Storia, connu pour la série télévisée éponyme, Elsa Morante restait pour moi un nom dans le paysage littéraire italien, une femme écrivain à découvrir. Ecrivain, car j’ai appris dans ce brillant roman de Simonetta Greggio qu’elle n’aurait pas encouragé les velléités de féminisation du langage: elle ne voulait pas être une écrivaine, mais un écrivain.

Ce que l’on appelle la nature féminine est assez suspect. C’est la raison pour laquelle je me revendique écrivain, et non écrivaine. Je ne joue pas dans les listes roses.

Dans Elsa mon amour, Simonetta Greggio donne voix donc à une Elsa Morante, au soir d’une vie qu’elle raconte par tranches, entourée de ses fantômes. 

Dans la solitude de sa maison, la pluie tombe inlassablement – son chien Neve s’en moque, et les chats passent leur temps à dormir. 

Elle, elle se souvient. 

Elle égrène les noms, Moravia, Visconti, Pasolini, Saba, Penna, Bill, Fellini. Malaparte. Magnani. Et les autres. 

Elle morcelle les souvenirs, de prime abord de façon déconcertante, un peu décousue pour le lecteur profane. Il manque les indices pour comprendre ce que nous raconte cette Elsa, beauté féline, libre et sensuelle, aux yeux émeraude et violets. Petit à petit heureusement, le jour se fait sur l’enfance et le secret des origines, le corps qui se transforme pour la sensualité, le mauvais caractère, l’amour avec Moravia, Rome la ville d’une vie, les rencontres, les autres hommes.

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Une femme en contre-jour

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Ses photos ont surgi un jour de nulle part, et leur construction, leur perfection, l’oeil si particulier qu’elles démontraient ont médusé le monde. 

Elle était alors une inconnue, morte et enterrée depuis 2009. Par le biais d’un achat de cartons de négatifs lors d’une vente aux enchères en 2007, deux hommes, chacun de leur côté, ont découvert Vivian Maier.

Dans la postface du livre qu’elle lui consacre, Gaëlle Josse explique ce qui l’a fascinée chez celle que l’on reconnaît maintenant comme photographe: « La sensation, presque physique, d’entrer dans chacune de ses photos, tout entière, et non comme spectatrice passive, appréciant le sujet, le cadrage, la composition ».

Elle va reconstruire l’histoire de Vivian Maier, décédée en 2009 dans le plus grand dénuement et dans l’ombre, comme elle aura toujours vécu: héritant du lourd passé dissimulateur et schizophrène de sa famille émigrée de France côté maternel et d’Autriche côté paternel, Vivian Maier en gagnant son indépendance, gardera toujours secrète ses origines, travaillera comme gouvernante pour enfants dans de nombreuses familles à Chicago, et passera sa vie à faire de tout ce qui l’entoure un sujet d’étude pour ses photographies.

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