Le rouge n’est plus une couleur

 

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Le roman débute comme un campus novel.

Kate et Max se rencontrent à l’université, et ces années d’étude, partagées entre l’université et leurs retrouvailles hors du campus, vont jalonner ce moment d’apprentissage de la vie où une amitié très forte va se tisser entre eux.

Issu d’une famille bourgeoise, père médecin et mère réalisatrice de cinéma, Max vient des beaux quartiers de Londres.

Kate est issue d’un milieu plus modeste, élevée par sa mère dans une petite ville ouvrière du Gloucestershire. C’est à quelques kilomètres de là justement que les Rippon, la famille paternelle de Max, ont leur maison depuis plus d’un siècle. La vieille maison anglaise, dont l’intérieur évoque à la mère de Max le décor d’un film anglais d’après-guerre (et à moi la maison des Cazalet, si vous avez lu Etés anglais) est le lieu sacré des retrouvailles lors des fêtes de famille.

Cette maison, que Kate admire, rend la conscience de classe plus prégnante, et pourtant Kate se coule dans la vie familiale de Max sans ambivalence – malgré sa fascination pour le travail de Zara, la mère de son ami.

Lors d’une fête chez ces derniers, Kate est violée par le cousin de Max.

Choisissant dans un premier temps de se taire, le traumatisme subit devient de plus en plus lourd à supporter pour Kate, qui va mettre en place des mécanismes de survie pour supporter sa douleur.

Elle se déshabilla, se regarda dans le miroir. Son corps était pâle après tant de mois d’hiver, son ventre et le haut de ses cuisses un peu mous, avec des rondeurs, quoique moins qu’à une époque. Comme elle semblait crue – pas cuite. Le bain était trop chaud, son mollet rougit, la sueur perla sous ses bras, sur son front. Elle lutta contre elle-même un instant, jusqu’à ce ce que son envie de masochisme soit supplantée par les instincts protecteurs de son corps, qui refusait de la laisser plonger dans l’eau plus d’une seconde ou deux, et elle opta à la place pour le bord glacé de la baignoire, pieds en équilibre de l’autre côté, laissant couler l’eau froide.

Comment désormais affronter la famille de Max, qu’elle avait faite sienne? Parler? Se taire? Et comment lutter chaque jour pour ne pas perdre pied?

Rosie Price a 28 ans, c’est son premier roman, et elle observe avec justesse les liens amicaux et familiaux qui se font puis se défont lorsqu’ils sont soumis à l’épreuve – celle de Kate, mais aussi celles plus intrinsèques à la famille.

J’ai trouvé sa façon de travailler sur le traumatisme de Kate très forte, en le tenant à la fois à distance puis en nous conduisant dans la douleur intime et puissante d’un corps, qui essaie de lutter contre la violence qu’on lui a faite en répondant par plus de violence, encore.

Sa façon de confronter les différents points de vue est aussi réussie: le déni du violeur, persuadé que Kate a eu du plaisir comme jamais. Le malaise de Max, qui ne sait pas comment soutenir son amie. L’empathie de Zara, bouleversée par l’histoire de Kate. Et le retrait de ceux qui hésitent à se prononcer.

Kate s’aperçut très vite qu’il n’y avait guère de façon subtile d’expliquer qu’elle avait été violée. Pas de façon détournée de le dire et, comme il n’existait pas de juste milieu entre avoir été violée et ne pas l’avoir été, il n’y avait aucun moyen de tâter le terrain, de faire allusion à ce qui lui était arrivé pour évaluer la réaction d’une confidente potentielle. Tout ce qu’il y avait, c’était celles qui avaient été violées et celles qui ne l’avaient pas été.

La narration tendue m’a complètement happée, et j’ai eu un mal fou à poser ce roman avant de le finir. 

Et pourtant, il n’est pas sans quelques défauts qui m’ont dérangée (mais visiblement pas au point de me décourager dans ma lecture). D’abord, il y a assez d’ellipses dans le récit pour m’avoir régulièrement donné le sentiment d’avoir loupé quelque chose. D’autre part, est-ce dû à la traduction ou à une volonté de coller clairement au ton de l’auteure, j’ai trouvé certains écarts de langage, sans vouloir paraître prude, assez déconcertants: je pense qu’il y avait d’autres métaphores que « couler un bronze », surtout deux fois à quelques pages d’intervalle, et encore plus s’agissant de deux jeunes femmes (plus loin, Kate va « pisser », mais je n’étais finalement plus à ça près).

Enfin, et surtout, j’ai été vraiment frustrée du survol de la personnalité de Max, que l’auteure n’a fait que peu d’efforts pour cerner. Il n’est pas antipathique, au contraire, mais sa personnalité demeure un mystère. Puisque chacun semble s’interroger sur l’amitié platonique entre Kate et Max, pourquoi ce point n’a-t-il pas été exploré? Max ne semble pas avoir de vie sentimentale tout au long de ces années d’amitié, il est plus ou moins alcoolique, plus ou moins toxicomane, et il est affublé d’un acolyte superficiel – mais Rose Price ne va pas au bout de cette étude, le reléguant un peu en arrière-plan de l’histoire alors qu’il en est constitutif. Son personnage aurait mérité d’être davantage creusé.

Même si à ma toute petite échelle de lectrice je ne le considère pas comme « un premier roman magistral » (The Guardian, en 4ème de couverture), j’y ai trouvé les ingrédients qui en font un roman efficace.

Titre: Le rouge n’est plus une couleur (What red was)

Auteur: Rose Price

Editeur: Grasset

Parution: 2020

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