L’île haute

couverture du livre L'île haute de Valentine Goby

Un roman de Valentine Goby, c’est la promesse d’une lecture marquante, que ce soit par la richesse de langue, travaillée au cordeau, que par la puissance romanesque insufflée à ses histoires.

« L’île haute » ne fait pas exception à tout cela.

On y découvre Vadim Pavlovich, un jour de janvier 1943, au bout d’un long voyage en train vers Savoie. Là, ce petit parisien asthmatique va réapprendre à respirer dans l’air vivifiant de la montagne qui le fascine, tout en devenant Vincent Dorselles.

Il n’écoute pas, il a de la montagne plein les yeux, les tympans, les poumons, les synapses, il est envahi de montagne, elle est trop immense, trop étrange, trop nouvelle pour qu’il s’en détache. Ce sera facile d’être un autre ici

Recueilli par les Ancey dans leur ferme de montagne, le jeune garçon se glisse dans une nouvelle vie pleine de surprises.

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On était des loups

couverture du livre "On était des loups"

Il a choisi de vivre à l’écart du monde, à des jours de marche de la première ville, au milieu des montagnes et des forêts. Liam a fui les hommes, et là haut, avec Ava et leur petit Aru, ils vivent en autonomie – elle cultive leur potager, et lui part de longues journées chasser, seul avec le gros, son cheval.

Ce jour-là, de retour après avoir traqué un loup qui menaçait sa famille, Liam retrouve Ava tuée par un ours. Il retrouve Aru prostré sous sa mère, indemne.  

Sorti de sa sidération, Liam réalise que sans Ava, il n’y a pas de place dans sa vie. Ce petit, c’est elle qui l’a souhaité. Mais comment élever un enfant, ici, seul? Comment l’aimer, cet enfant?

Moi j’aimais Ava et je ne veux pas que le môme prenne sa place

Il prend sa décision très vite: cet enfant, il le confiera à d’autres, qui sauront l’élever. 

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Quand tu écouteras cette chanson

 Quand tu écouteras cette chanson
Lola Lafon

La mémoire est un lieu dans lequel se succèdent des portes à entrouvrir ou à ignorer »

C’est dans cette métaphore que Lola Lafon va errer une nuit d’août 2021, parcourant seule, de pièce en pièce, le Musée Anne Frank – à côtoyer le vide, à se confronter à l’absence, comme le voulut Otto Frank en 1960.

Trouver dans cette nuit sa vérité et affronter le déni de son histoire familiale. « Mes nuits sont celles d’un imposteur sur le point d’être démasquée »

Au coeur de l’Annexe, les réflexions de l’écrivaine convergent naturellement vers l’écriture du journal d’Anne Frank, présenté à sa sortie comme « l’oeuvre spontanée d’une adolescente » sans faire mention de tout le travail de réécriture qu’avait effectué Anne Frank, un vrai travail d’écrivain. « Anne désirait être lue, pas vénérée ». Or, Anne Frank est devenue l’objet d’un culte qui pose une question : à qui appartient Anne Frank?

Lola Lafon fait une analyse passionnante et émouvante de la portée du journal, de ce qu’on a voulu en faire, de ce qu’on a voulu en taire, des messages porteurs d’espoir qu’on en a détournés pour oublier ceux qui exprimaient la colère et le réalisme d’une guerre vue par une adolescente prisonnière « soumise à une peine sans fin ». Des mots « Shoah », « régime nazi » que l’éditeur américain a occultés, d’une histoire « trop juive, trop triste » que le théâtre a transformé en « de jolis moments de comédie faisant ressortir une situation tragique » pour que le public américain y adhère. 

De ses discussions avec Lauren Nussbaum, un des derniers témoins à avoir bien connu les Frank, elle aide à entrevoir Anne Frank sans le fantasme qu’ont créé les 30 millions d’exemplaires vendus.

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La peau des filles

Livre La peau des filles de Joanne Richoux

Elles sont trois trentenaire – tellement loin de ce que je pouvais être au même âge que soudain je me suis sentie vachement vieille, et j’ai bien cru que je ne parviendrais pas à les aimer.

Trois filles paumées qui paraissent à peine sorties de l’adolescence. 

Louise souffre d’un « trouble anxieux généralisé » et vient d’abandonner son poste de journaliste et carbure au Xanax. Rose, elle, vient de divorcer de Léandre et soumet son corps à des tortures obsessionnelles.

Jenna est strip-teaseuse, et, contrairement aux deux premières qu’elle a du mal à supporter, elle assume parfaitement son corps (sexy) et sa vie (libre) – jusqu’à l’appel qui lui annonce que son père est hospitalisé. 

Elle quitte Grenoble pour retourner voir sa famille en Auvergne, suivie de Louise et Rose décidées à soutenir leur copine – que Jenna voit plutôt comme deux insupportables boulets.

Mais elle se laisse convaincre de poursuivre cette échappée vers St Jean de Luz, dans la maison de vacances des parents de Rose.

Là, elles vont apprendre à se délester du poids encombrant des angoisses, faire des rencontres, laisser parler leurs corps, apprivoiser la liberté, le désir, les névroses et tenter la possibilité d’être enfin, peut-être, en accord avec elles-mêmes.

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Il est des hommes qui se perdront toujours

couverture du livre Il est des hommes qui se perdront toujours

« Je te propose un voyage dans le temps, via Planète Marseille » : sur le son de IAM, retour aux années 80 et à l’enfance de Karel, Hendricka et Mohand Clayes, trois gamins de la cité Artaud à Marseille.

Aux beaux jours, les chansons d’amour de Whitney Houston, Johnny, Cheb Hasni ou Khaled s’échappent des fenêtres de la cité Artaud. « L’amour existe, mais dans un monde qui n’est pas le nôtre, un monde où personne ne jette sa poubelle par la fenêtre ni ne met le feu aux paillassons », un monde où les pères ne brutalisent pas leurs enfants, comme derrière la porte de l’appartement 619. Des enfants beaux comme des dieux, si on exclue Mohand le petit dernier, né avec toutes les déficiences possibles, et qui lui vaudront la haine encore plus insensée du père. 

A côté du manque d’argent et de nourriture, la violence et les humiliations sont le lot quotidien des enfants Clayes. 

Alors souvent, après l’école, ils s’échappent: auprès des gitans du Chemin 50, ils découvrent ce qu’est une vie de famille, même marginale. Quelques années plus tard, l’amie d’enfance, Chayenne, devient l’amoureuse de Karel, petite gitane qui l’ensorcelle de son désir insatiable. Forts de leur amour, ils n’ont plus qu’un rêve, quitter cette vie-là. Car la seule issue possible pour Karel, c’est fuir ses origines, mais est-il pour autant possible de se dépouiller de la haine qui l’a construit et de la culpabilité d’avoir laissé là-bas ce petit-frère si vulnérable? 

Cette histoire, agrémentée d’une bande-son éclectique qui va de Julio Iglesias à NTM en passant par Elsa, IAM ou The Pasadenas, c’est Karel qui nous la raconte : dès les premières lignes, le réalisme brut du récit nous prend aux tripes grâce à ce quelque chose en plus qui nous bouscule. 

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Au café de la ville perdue

Au café de la ville perdue Anaïs Llobet

Eté 1974, l’armée turque bombarde Varosha, une station balnéaire chypriote en vogue.

La ville est abandonnée brutalement par des milliers de chypriotes, obligés de fuir en laissant tout derrière eux.

Quarante six ans plus tard, le drame est encore vivace. 

Ariana a grandi dans l’espoir de reconstruire un jour le 14, rue Ilios, la maison de ses grands-parents paternels, là où sont plantées les racines de ce figuier qu’elle a tatoué sur sa peau.

En attendant ce jour où elle espère pouvoir retourner à Varosha, transformée en zone militaire contrôlée par l’armée turque, elle travaille à Nicosie dans le café de son père Andreas, le This Khamenis Polis – le café de la ville perdue.

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Le gosse

Le gosse Véronique Olmi

Joseph est né au sortir de la grande guerre. Le père, gueule cassée, est mort depuis longtemps.

Peu importe, il ne l’a pas connu, et puis il est heureux avec sa mère Colette la joyeuse, et sa grand-mère Florentine. Elles le chérissent, ce petit garçon qui siffle déjà comme un artiste.

Colette a un amoureux, et tout dérape: l’avortement, et la mort qui la cueille. 

Joseph n’est pas seulement orphelin, il est la honte de la nation, et sa mère une traitre qui se retrouve punie d’avoir voulu refuser de repeupler la France.

Double peine, car bientôt le petit garçon de sept ans va se retrouver pupille de l’état. 

L’assistance publique, pourquoi la craindre? Elle prend soin des enfants, non?

Il est en sécurité, maintenant il est assisté par l’état, comme la grand-mère, chacun à sa place, dommage qu’on ne puisse pas les partager

L’engrenage est en marche: le placement en famille nourricière à la campagne pour prêter ses bras de petit garçon aux durs travaux de la ferme, la faute qui fait de lui un hors-la-loi de neuf ans, la prison de la Petite Roquette aux méthodes glaçantes pour remettre les enfants sur le droit chemin, et puis le surclassement en colonie pénitentiaire à Mettray à dix ans – la primeur des mauvais traitements, des humiliations, du travail surhumain. « A dix ans il est temps d’être un homme » et Joseph va puiser au fond d’une volonté immense la force de survivre au quotidien inhumain infligé à ces enfants. 

Ainsi il est arrivé parmi les vicieux de la République, le vivier de la racaille, et il y a pris sa place

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Au café de la ville perdue

Eté 1974, l’armée turque bombarde Varosha, une station balnéaire chypriote en vogue.

La ville est abandonnée brutalement par des milliers de chypriotes, obligés de fuir en laissant tout derrière eux.

Quarante six ans plus tard, le drame est encore vivace. 

Ariana a grandi dans l’espoir de reconstruire un jour le 14, rue Ilios, la maison de ses grands-parents paternels, là où sont plantées les racines de ce figuier qu’elle a tatoué sur sa peau.

En attendant ce jour où elle espère pouvoir retourner à Varosha, transformée en zone militaire contrôlée par l’armée turque, elle travaille à Nicosie dans le café de son père Andreas, le This Khamenis Polis – le café de la ville perdue.

Andreas avait 7 ans lorsqu’ils ont dû quitter Varosha. Sa mère Adriné, chypriote turque, a fui avec un soldat turc. Son père Ioannis, chypriote grec, a pris la mer. Abandonnant Andreas aux bons soins de sa soeur Eleni, qui va élever Andreas comme son fils.

Désormais, Andreas veut vendre la maison, et Ariana ne peut s’y résoudre.

Avec elle disparaîtrait le devoir épuisant de se remémorer une ville qu’elle n’avait jamais connue, où avaient vécu des grands-parents dont on ne lui avait parlé que par détours et omission

Au café, une journaliste française en poste à Chypre s’installe un jour par hasard pour écrire, essayant de trouver l’inspiration : comment écrire son roman sur Varoshna,  une ville «artificiellement plongée dans (un) coma de rouille et de tristesse » si elle ne peut pas la visiter

Ariana lui propose un marché: elle l’aidera à comprendre Varosha, si elle promet de faire revivre le 14, rue Ilios dans son roman. 

Giorgios, un vieil habitué du café et meilleur ami d’Ioannis, remonte le fil des souvenirs pour faire revivre Varosha, mêlant l’histoire de la ville à cette époque heureuse où il était le nouveau prince de Varosha et avait le monde à ses pieds.

Peu à peu, d’une époque à l’autre, l’histoire prend vie – ou plutôt, tels les murs de la maison du 14, rue Ilios qui s’effondrent, elle se déconstruit dans la chronique d’un drame annoncé: l’amour impossible entre un chypriote grec et une chypriote turque.

Coup de coeur total pour l’amplitude romanesque de ce livre – d’une génération à l’autre, d’une partie de l’île à l’autre, l’histoire se transmet, immuable. Des personnages fascinants, tant dans leur ferveur que dans leurs trahisons.

Qu’est-ce qui unit des zones disparates en une seule et même ville? Un passé commun ou le vide qui les délimite? 

Avec son talent de journaliste et ses mots de romancière, Anaïs Llodet nous emporte dans  l’histoire de Varoshna, ville fantôme prisonnière des barbelés du territoire turc.

Elle nous sensibilise aussi à la terrifiante de Chypre, « Une île disloquée, percluse d’interdits et de paradoxes » – depuis toujours enjeu militaire et politique par sa situation stratégique aux portes du Moyen-Orient. Mais avant tout un enjeu humain, dans lequel les chypriotes grecs et turcs, séparés par une frontière rendue encore plus étanche par les haines et les différences culturelles, ne réussissent pas à trouver la paix.

Titre: Au café de la ville perdue

Auteur: Anaïs Llobet

Editeur: éditions de l’Observatoire

Parution: janvier 2022

Connemara

Connemara de Nicolas Mathieu

Ce qu’on dit du naturel est valable pour les origines: on a beau les fuir, elles nous reviennent toujours en pleine figure.

Adolescente, Hélène n’avait qu’un rêve: vivre loin de Cornécourt et de la vie étriquée qui s’offrait à elle.

On a si peu de raisons de se réjouir de ces endroits qui n’ont ni la mer ni la tour Eiffel, où Dieu est mort comme partout, et où les soirées s’achèvent à vingt heures en semaine et dans les talus le week-end.

La prépa, l’école de commerce à Lyon, les jobs dans des cabinets de consultants à Paris, ça en valait bien la peine si c’était pour faire un burn out et revenir à la case départ.

A Nancy, Hélène devrait être heureuse: elle est en lice pour devenir associée d’un cabinet lucratif qui compte bien profiter de la réforme des régions et des réorganisations salariales conséquentes à la naissance du Grand-Est. Elle vit dans une maison d’architecte, et forme avec son mari et ses deux filles une belle famille. Voilà pour les apparences, car Hélène n’est pas heureuse, s’égare sur Tinder pour tromper son ennui, et finit par retrouver Christophe, dont elle était amoureuse autrefois au lycée.

Christophe n’a jamais quitté Cornécourt – ancienne gloire locale du hockey qui étourdissait les filles, il vend de l’alimentation pour animaux et vit désormais une de ces « existences rotatives » dans la maison de son enfance auprès de son père, avec son fils, et fréquente toujours ses vieux copains du lycée.

Il regardait les minettes et se disait merde, plus jamais, et ce deuil attisait en lui des sentiments mauvais. Il pensait à leurs jeunes culs, aux garçons qui avaient le droit, aux étreintes sans froissures, à la beauté de leurs corps intacts qui n’étaient plus pour lui. Se levaient alors dans sa poitrine de mornes passions, un frémissement incommodé à l’encolure.

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Presque le silence

Presque le silence Julie Estève

La première page est à peine entamée, et déjà le grand chaos a surgi, comme un mythe antique que l’on raconte.

Cassandre a onze ans, c’est un été qui a la saveur du monde sauvage de l’enfance dans le sud chez son grand-père Jean, des vacances au goût éternel de mûres, de confiture. Et Papy Jean meurt, l’enfance de Cassandre se referme.

Au collège, Cassandre est amoureuse de Camille Leygues, et elle n’a qu’un rêve, l’embrasser. Cassandre est rousse, frisée comme un caniche, on dit qu’elle est laide, elle n’a pas d’amis – la seule attention qu’on lui prête, ce sont les brimades. Pourtant, un jour, elle l’embrassera, Camille: le voyant qu’elle consulte un jour en cachette lui affirme. Mais il lui a aussi soufflé, effrayé, cinq prophéties qui vont hanter sa vie. La première annonce le chaos: « le monde s’effondrera en 2023, l’été de tes quarante-deux ans ».

Dans la tragédie moderne, Cassandre n’est plus celle qui annonce les prophéties, elle est celle qui les reçoit.

Dès lors, les années s’égrènent, Cassandre a treize, quinze, dix-sept, dix-huit ans, elle est devenue une fille rousse, sexy, attirante, et sera vétérinaire, comme elle l’avait promis à papy Jean. Et Camille Leygues finit par l’aimer, mais son destin est en marche, et derrière le rideau, la puissance animale grignote peu à peu le monde, insidieuse apocalypse, papillons, chiens, rats, crapauds, cafards, le règne animal s’emballe et assoit sa toute puissance – jusqu’où?

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