Gabriële

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Le jour où Anne et Claire Berest entreprennent de raconter à quatre mains l’histoire de leur arrière grand-mère, ont-elles conscience du rôle prépondérant de leur aïeule dans l’art du 20ème siècle, alors qu’elle n’a laissé aucune trace apparente ni dans l’histoire familiale, ni dans l’histoire de l’art?

Gabriële Buffet a 27 ans en 1908 lorsqu’elle rencontre le peintre Francis Picabia. Cette jeune femme brillante, issue d’une grande famille aristocratique, ne se destine pas à la vie rangée qu’on attend des jeunes femmes de bonne famille. Gabriële veut étudier la musique, Gabriële ne veut pas se marier, Gabriële veut être libre et indépendante. N’en déplaise à sa famille, elle s’installe à Berlin après de brillantes études à la Schola Cantorum, lieu de l’avant-garde musicale. Gabriële veut composer et entend bien dédier sa vie à cette unique passion. Sauf qu’elle va rencontrer, par l’entremise naïve de son frère, le nouvel enfant chéri de la peinture postimpressionniste , Francis Picabia. Celui-ci succombe devant l’esprit et l’intelligence de Gabriële, et pour lui elle va renoncer à tout, abandonnant la musique et la promesse d’une extraordinaire carrière musicale.

Elle a choisi Picabia, et ce choix, elle l’assénera au monde, ce sera sa création

Elle mettra son intelligence au service de l’Art, conseillant Picabia, et devenant une théoricienne de l’art visionnaire qui influencera nombreux artistes, critiques et mécènes du 20ème siècle. Francis et Gabriële sont complètement fusionnels, « leur entente n’est pas physique, mais métaphysique ».

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L’enfant-mouche

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Voici l’un des plus sensibles romans de cette rentrée littéraire…

Pour Marie, notre petite mouche, l’histoire commence sans qu’elle s’en doute un jour d’avril 1944.

Anne-Angèle est infirmière à Casablanca, et sa vie va doublement basculer en une journée : au moment où elle vient de recevoir un télégramme de Paris l’informant de l’accident de sa soeur, elle se fait mordre par un patient syphilitique. Mais il est encore trop tôt pour s’en inquiéter. Car à son arrivée auprès de sa soeur trépassée, Anne-Angèle découvre que celle-ci avait conclu un marché pour prendre en charge Marie, la fille cachée d’une actrice de cabaret.

Après avoir récupéré l’enfant et passé quelques semaines paisibles à Paris, elles sont forcées d’aller se cacher dans la campagne rémoise, où Anne-Angèle pourra reprendre un dispensaire de la Croix-Rouge. Malheureusement, les deux nouvelles venues sont mal accueillies par les villageois, et leur retraite au vert se révèle véritablement cauchemardesque: aucun patient ne visite le dispensaire et elles sont très vite à bout de vivres. Qui plus est, Anne-Angèle déclare la maladie qu’elle a préféré ignorer, et sombre peu à peu dans la folie. Rejetées par le village, sans revenus, Marie devra trouver tous les moyens pour les faire survivre, volant par-ci des épluchures de légume, trouvant par là des racines à faire cuire en soupe, alors que le village entier se ligue contre cette petite fille d’une dizaine d’années.

Rejetée de tous, elle trouve pour quelque temps refuge auprès de Toinette, autre paria du village qui vend son corps aux allemands contre des boîtes de harengs, et de son mari, le garde-forestier bègue Matesson.

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Le jour d’avant

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 Joseph, serré tout contre moi. Lui sur le porte-bagages, jambes écartées par les sacoches comme un cow-boy de rodéo. Moi penché sur le guidon, main droite agaçant la poignée d’accélération. Il était bras en l’air. Il chantait fort. Des chansons à lui, sans paroles ni musique, des mots de travers que la bière lui soufflait.

Les hurlements de notre moteur réveillaient la ville endormie.

Mon frère a crié.

–  C’est comme ça la vie!

Jamais je n’avais été aussi fier

En cette nuit du 26 décembre 1974, dans leur coron du Nord de la France Joseph et Michel se baladent à mobylette, heureux et complices, avant que Joseph, le grand frère, redescende à la mine au petit matin.

Le 27 mars 1974, un coup de grisou dans la fosse 3 de la mine fera 42 victimes. Michel perdra son frère Jojo, et ce sera le drame de sa vie. « Venge-nous de la mine » demandera son père à Michel au moment de sa mort. Alors, pendant 40 ans, Michel entretiendra le souvenir de son frère, ruminera sa vengeance – qu’il mettra à exécution à la mort de sa femme Cécile.

Consciencieusement, Michel aura consigné, pendant toutes ces années de deuil jamais terminé, les preuves désignant le coupable en même temps que les souvenirs qui lui évoquent la mine et son frère tant aimé. Et il repartira là-haut, dans le Nord qu’il avait quitté bien longtemps auparavant, pour venger son frère et tous ceux qui ont laissé leur vie dans la mine ce 27 décembre 1974.

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Le courage qu’il faut aux rivières

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Quelque part, dans un pays qu’on ne nomme pas, le jour se lève sur une journée qui pourrait ressembler à toutes les autres, hors du temps. Encore embrumée par les vapeurs de l’alcool d’une nuit passée à boire avec les autres hommes du village, Manushe se lève pour ouvrir la porte à laquelle on vient de frapper. Un inconnu s’y tient, et en quelques secondes toutes ses certitudes sont ébranlées. Manushe vit comme un homme au sein de ce village, mais a dû renoncer à tout: elle est une vierge jurée. Ayant abandonné toute sensualité, toute féminité, elle exécute quotidiennement  le dur labeur qui appartient aux hommes, affublée elle-même comme un homme. Elle a abandonné son identité de femme.

on admirait le sacrifice qu’elle avait fait. Surtout, son statut particulier condensait les peurs et les doutes de chacun dans sa relation au droit coutumier et à l’influence qu’il avait sur la vie quotidienne; tous lui étaient reconnaissants de porter ce poids à leur place

Face à elle, Adrian, celui par qui la forteresse vaillamment construite va s’effondrer. Accueilli au sein de la communauté avec l’assentiment du chef de village, Adrian, « vieil adolescent aux joues lisses et aux yeux marqués » va gagner la confiance de chacun et surtout réveiller la féminité de Manushe.

Ailleurs, dans ce même pays, Darina, jeune fille rebelle et en colère, se bat depuis sa prime enfance contre une indicible et inexplicable colère. Quel chemin devra-t-elle parcourir pour accéder à sa vérité?

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Point Cardinal

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Fin de journée sur le parking d’un supermarché de banlieue. Mathilda gare sa voiture et un à un, enlève ses oripeaux : faux-cils, maquillage, perruque blonde, culotte, bas et robe en soie. Entièrement nue, elle revêt alors les vêtements de sport de Laurent, et réintègre, résignée mais le cœur brisé, sa vie d’homme et de père de famille. Laurent est une femme, emprisonnée dans son corps d’homme. Il a réussi à faire semblant, à aimer une autre femme, Solange, et à devenir le père de deux enfants aujourd’hui adolescents. Mais la peau d’homme de Laurent craque, le désir d’être femme est plus fort que tout, et Laurent prend toujours plus de risques, jusqu’au jour où Solange découvre l’ineffable. Le secret va faire imploser la stabilité de la cellule familiale mais libérer Laurent, qui en dépit des tentatives de Solange pour le faire soigner, et de la souffrance de ses enfants, ne va écouter que son cœur et entreprendre de devenir Lauren.

Que dire en refermant un tel livre ? Plein de pensées m’assaillent – l’ayant lu quasiment d’une traite, je n’ai pas pris le temps de me poser entre chaque chapitre pour réfléchir à tout ce qu’il m’évoquait, mais c’est un tourbillon intense, et bouleversant.

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Les complicités involontaires

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Le jour au Corinne V., psychiatre, reçoit dans son cabinet Zoé B., elle reconnaît en elle son ancienne camarade de prépa. Lorsque cette dernière évoque l’amnésie qui a effacé tous ses souvenirs de jeunesse, la psychiatre, qui dans un premier temps allait adresser Zoé B. à un confrère, est prise d’une pulsion et accepte de prendre en charge son ancienne camarade… Aucun danger d’être démasquée : mariée, la quinquagénaire a changé de patronyme, et la marque du temps a changé son physique – la jeune fille de 18 ans qu’elle était lors de leur rencontre est maintenant bien loin.

Zoé B., depuis toujours, est une femme sensible, fragile et en marge. Persuadée que son état est la conséquence du secret de son histoire familiale, elle désire entreprendre une psychanalyse pour essayer de trouver la clé de son mal être. Par petits bouts, sur la base de photos, de mémos, Zoé B. commence à dérouler le fil de son histoire, à la recherche de ses fantômes.

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Souvenirs de la marée basse

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Les histoires de Femmes sont au cœur de la rentrée littéraire.

Autant vous dire que je suis comblée devant tous ces portraits magnifiques, qui éclairent la beauté de la femme sous toutes ses formes, passion, folie, maternité, amitié, en écho à nos propres histoires. Je vous parlais déjà de deux d’entre elles dans ma dernière chronique consacrée à Et soudain, la liberté.

Souvenirs de la marée basse: lorsque j’ai eu vent de ce récit de Chantal Thomas consacré à sa mère Jackie, j’ai senti à nouveau la possibilité du frisson. Pour avoir découvert (tardivement) l’écrivaine avec L’échange des princesses, je savais déjà d’elle la finesse et la beauté de son écriture, et naturellement sa grande culture. La découvrir dans une œuvre plus personnelle, tissée autour de sa propre histoire, me donnait donc la perspective réjouissante de faire sa connaissance de façon plus intime, et certainement plus spirituelle. J’ai toujours aimé aller dans l’intimité des écrivains.

C’est lors d’une sortie de baignade sous l’orage, à Nice, que Chantal Thomas convoque le souvenir de sa mère Jackie, naïade de l’éternel .

Elle nageait partout, à des heures changeantes, avec une obstination, une opiniâtreté qu’elle ne manifestait pour aucune activité.

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Et soudain, la liberté

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La vie dans les colonies – tout un monde d’exotisme et de fantasme…

C’est en Indochine que commence la vie de Lucie, blonde et ravissante petite fille, où son père travaille comme haut-fonctionnaire. André et Mona, ses parents, sont jeunes, beaux et très amoureux. En Europe rugit la seconde guerre mondiale, mais de là-bas, elle paraît si lointaine, abstraite presque, surtout lorsqu’on est une toute petite fille. Ce qui inquiète surtout les autorités françaises, c’est la montée du communisme, incarné par les effrayants Viet Minh. Mais la guerre les rattrape et les Japonais envahissent l’Indochine, enfermant la population et les colons dans des camps de concentration, et c’est dans des conditions terribles que Mona et la petite Lucie survivront à la faim, à la violence, et aux conditions sanitaires déplorables. Rapatriée en France, la famille est vite renvoyée malgré elle en Indochine – André est un maurassien et pétainiste convaincu, alors que toute la France s’est rangée au gaullisme en cette année d’après-guerre. A Saigon, la vie est ouatée, Mona mène une vie douce et oisive – c’est une magnifique jeune femme qui aime s’apprêter pour sortir avec André dans cette parenthèse enchantée. Mais André, de plus en plus, devient autoritaire, raciste et violent et exige la soumission de sa femme, de sa fille, et de la nourrice vietnamienne. Avec la victoire du Viet Minh, la famille doit à nouveau partir, cette fois-ci pour la Nouvelle-Calédonie, où le couple d’André et Mona se perd dans des jeux de domination et de soumission, découvre la violence, la haine, et l’infidélité-  et à travers cette infidélité Mona entrevoit la perspective de l’émancipation. Toutefois, c’est surtout la lecture qui va lui faire envisager la possibilité de Liberté, à travers Le deuxième sexe – une révélation, un guide, le début d’une prise de conscience et de son futur militantisme, qu’elle va transmettre à Lucie, devenue une jeune fille brillante. Et qui commence par le biais de la réflexion à remettre en cause les idées paternelles, jusqu’à bientôt renier sa foi chrétienne pour se ranger du côté de sa mère lorsque celle-ci ose demander le divorce…

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L’embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard

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Paris, fin du 18ème siècle – les lendemains de la révolution chantent les têtes royales tombées.

Le roman débute avec la première journée d’audition de Victor Renard, face à ses juges. Lui aussi risque la guillotine qui a tranché la tête des aristocrates, alors qu’il n’est qu’un jeune homme de pauvre condition. Quel est son crime? Dans une longue confession, qui durera les onze jours de son audition, Victor Renard déroule le fil de sa vie jusqu’au jour fatidique de son crime…

Notre pauvre héros n’est pas né sous les meilleurs auspices: arrivé au monde laid et le cou tordu, il a malencontreusement étranglé son frère jumeau avec son cordon ombilical à la naissance. Maltraité par sa mère, une femme odieuse qui trouve tous les prétextes pour le détester, et par son père, musicien de paroisse qui mourra l’année de ses 15 ans mais continuera à révéler les petits secrets consignés dans son carnet, Victor va réussir malgré ses handicaps et les persécutions de sa mère à s’élever socialement en devenant embaumeur…

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Mademoiselle, à la folie!

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Catherine Delcour est une grande comédienne, au répertoire aussi large que son talent.

Catherine Delcour est passionnée, fantasque, impétueuse, belle, capricieuse – Catherine Delcour est une diva, qui boit la vie comme elle boit le champagne: avidement, à toute heure, pourvu que cela pétille!

Comme beaucoup de divas, Catherine Delcour cache ses failles: l’amour dans l’ombre d’un amant ministre de la culture, la mort du père aimant qui l’a mise à terre, la perte de l’enfant qui aurait pu assouvir son besoin de maternité et la sortir de l’ombre de sa place de maîtresse.

Catherine Delcour serait inexorablement seule, dans son grand appartement de l’île Saint-Louis, si son chemin n’avait pas un jour croisé celui de Mina – d’assistante de production à la télévision, elle est devenue l’assistante personnelle de la célèbre comédienne, celle qui organise sa vie, la materne, la protège, la dispute ou la console allant jusqu’à emménager avec elle.

Mais un jour, la fantaisie de Catherine Delcour n’est plus si drôle. Tout s’embrouille dans sa tête, ses rendez-vous, ses amis, ses projets, son histoire, et sa mémoire fiche le camp. Le diagnostic est implacable, elle est atteinte d’une forme précoce de la maladie. La maladie, on ne la nomme pas, comme pour l’empêcher d’être réelle, comme pour la rendre abstraite et ne pas lui donner le premier rôle qu’elle voudrait ravir à Catherine. Mais les mois s’égrainent, octobre, novembre, décembre, et si Catherine cache son état, il est de plus en plus évident qu’elle ne pourra plus jouer ce prochain grand rôle à l’étranger qui l’attend. Comment affronter le public, sa raison d’être.

Le public est mon partenaire, je suis devenue comédienne pour qu’il m’aime

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