Faire mouche

 

IMG_9836.JPGAprès les pavés qui se succèdent, quelle joie d’ouvrir un livre au texte court, un livre petit format, 126 pages, de la rigolade! Sauf que lorsqu’on le referme, elles pèsent bien lourd, les 126 pages de ce texte qui laisse exsangue.

Laurent revient au village de son enfance, après une longue absence. A Saint-Fourneau, près des montagnes, vivent encore dans le hameau sa mère, son oncle Roland et sa cousine Lucile. C’est d’ailleurs pour le mariage de cette dernière qu’il a fait ce déplacement qui lui coûte, accompagné de sa compagne enceinte, Constance – qu’il appelle Claire lorsqu’ils sont seuls. Dans une atmosphère qui très vite apparaît opprimante, renforcée par la chaleur écrasante de l’été, le narrateur nous fait parvenir un malaise diffus, en suspens, une histoire familiale compliquée qu’il a fuie, comme il a l’air de fuir le reste.

J’avais été, jusque là, un homme sans histoire. Peut-être parce que j’étais né dans un village isolé, au milieu de rien. Car c’était ça, Saint-Fourneau, un trou perdu. Y revenir m’a toujours paru compliqué. Il faut dire que ma mère, elle, y vivait encore

Une mère, qui, lorsqu’il était enfant, lui a fait boire (intentionnellement ou non, qui sait) de l’eau de Javel. Une mère, qui, à la mort suspecte de son mari, est allée vivre auprès de Roland, le frère de son défunt mari, veuf également. Une mère dont les premiers mots adressés au fils après sa longue absence contiennent toute la distance entre eux: « Tiens, un revenant, dit-elle »

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Madame de X

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J’attendais, sans savoir précisément quoi. J’attendais parce que je n’avais pas d’idées, parce que je n’avais pas la force nécessaire au changement. Je me réfugiais à l’ombre de la fatalité mais rêvais d’un destin

Je mets au défi quiconque de ne jamais avoir éprouvé ce que l’écrivain traduit avec ses mots, de façon à la fois si percutante, si simple et si juste.

Il est des livres lumineux, et qui peut-être, un jour, peuvent guider.

C’est en tous les cas ce que je crois de ce beau  roman de David von Grafenberg…

Anne a la jolie et douloureuse quarantaine – celle où elle devrait s’épanouir, aimer, et profiter de la vie. Mais après un divorce difficile, incomprise de son entourage, Anne survit dans l’isolement d’ un quotidien déprimant avec ses deux enfants, un petit boulot inintéressant et une maigre pension alimentaire. Et avec le constat amer, fermement ancré, que les choix qu’elle a faits ne tiennent pas tant du sacrifice que de la lâcheté. Avec son couple, Anne a tout perdu: sa famille, sa vie sociale, l’estime des autres, et surtout cette estime de soi qui met tous les obstacles sur son chemin pour se ré-approprier une vie de plénitude.

Mais parfois, quand on n’y croit plus vraiment, la vie vous fait des cadeaux, et Anne quitte bientôt la France pour L., une petite ville de Toscane, pour seconder le propriétaire d’une petite librairie française.

Accueillie à bras ouverts par tous, Anne ne tarde pas à se lier d’amitié avec Ale, une jeune fille italienne, étudiante et artiste, qui va se rendre rapidement indispensable, aussi bien en tant que « baby sitter » pour les enfants qui ont suivi, qu’en tant que confidente pour Anne.

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Les rêveurs

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Notre vie ressemblait à un rêve étrange et flou, parfois joyeux, ludique, toujours bordélique, qui ne tarderait pas à s’assombrir, mais bien un rêve, tant  la vérité et la réalité en était absente

D’Isabelle Carré, nous connaissons la carrière d’actrice, la blondeur presque candide associée à une certaine lumière qui cache une personnalité extrêmement discrète. Avec Les Rêveurs, elle se révèle par le biais de l’écriture.

Dans ce récit fragmenté, éminemment personnel, Isabelle Carré raconte sa famille « accidentelle », fruit d’une rencontre entre sa mère, jeune fille convenable d’une lignée aristocratique enceinte d’une rencontre éphémère, et son père, jeune artiste issu d’un milieu populaire. Entre la famille « fin de race » d’un côté et prolétaire de l’autre, les trois enfants de la famille Carré font souvent le grand écart, d’un côté le château et de l’autre la petite maison d’ouvriers. Mais dans l’appartement parisien rouge comme un cabaret, c’est une famille hors norme qui vit dans un univers décalé, au rythme des fantaisies d’un père designer et d’une mère vidée par sa tristesse. Car la famille « accidentelle » vole en éclat le jour où le père annonce à ses enfants son homosexualité et la vit librement, à une époque où il était de bon ton de taire « ces choses-là ». Dans l’insécurité affective qu’instaure cette situation familiale bancale mais assumée, les failles s’ouvrent et l’actrice porte son regard et ses souvenirs sur cette petite fille du milieu et sa difficulté d’être, ses envies de mourir, ses envies de réussir, une petite fille déjà lumineuse et superbement pugnace.

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L’aile des vierges

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Kent, 1946. Maggie Fuller entre au service des Lyon-Thorpe, dans le manoir ancestral de Shepherd House.

Maggie a 26 ans, et a perdu son mari Will au lendemain de la guerre. Petite fille d’une suffragette, fille d’une sage-femme féministe, Maggie avait d’autres ambitions que finir femme de chambre, mais les aléas de la vie ont stoppé son élan et ses rêves. Cultivée, émancipée, Maggie doit se couler dans le moule de la brigade des domestiques, travailler chaque jour au service de Pippa Lyon-Thorpe, subir ses sautes d’humeur et le soir, regagner au quatrième étage sa petite chambre de bonne dans la bien nommée Aile des vierges, qui abrite les domestiques du manoir. Mais Maggie ne saurait renier longtemps ses origines féministes, et se fait bientôt remarquer au sein du manoir en affirmant ses idées et en revendiquant des droits pour l’équipe des domestiques. Si Pippa Lyon-Thorpe surveille d’un oeil méfiant la jeune femme trop affirmée qui pourrait mettre à mal l’équilibre du manoir, son époux, John Lyon-Thorpe, la considère d’une manière beaucoup plus intéressée.

L’adultère semblait être un péché très relatif dans le cosmos des Lyon-Thorpe et consorts, la jalousie une bassesse terrestre et la notion même de couple impraticable

Brooklyn, 1950. Maggie a rejoint, l’Amérique, comme elle en rêvait et démarré une nouvelle vie dans un dispensaire où elle peut enfin mettre en pratique ses engagements. Mais si elle a laissé l’Angleterre derrière elle, les renoncements l’ont terriblement éprouvée et ont fait d’elle une autre femme. Habillée de sa nouvelle carapace et de son engagement atavique, Maggie va suivre un chemin inespéré vers la réussite… mais à quel prix?

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Les Déraisons

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Le jour où Adrien, missionné par son employeur Aquaplus, débarque chez Louise pour annoncer une coupure d’eau, sa petite vie monotone est emportée dans un joyeux tourbillon où la fantasque jeune femme mène la danse.

Artiste, elle redessine du bout des doigts une vie idéale, joyeuse, poétique et farfelue. Sert une compote en persuadant son invitée que c’est un marbré coco, colore ses dents de jaune, de rouge, de vert ou de bleu lorsqu’elle les brosse le matin, appelle son chien Le-Chat… Mais Louise se fatigue, Louise tousse, de plus en plus, et le jour où on lui diagnostique un cancer des poumons, comme un malheur n’arrive jamais seul, Adrien se fait rétrograder dans un placard au fond d’un couloir sans fin d’Aquaplus.

 

Les protocoles se succèdent, et les tumeurs de Louise, rebaptisées ses Honey Pops, continuent de grossir.

Malgré la peur et les questionnements infinis, Louise puisait force et résistance dans cette drôle d’expression, qui lui rappelait les petits déjeuners de son enfance, à la campagne, chez ses grands-parents. A la réflexion, elle aurait aussi bien pu les appeler Choco Pops, mais les médecins parlaient de tumeur au large diamètre, alors par souci de précision médicale, elle avait préféré Honey Pops.

Oublié de tous dans son no man’s land, Adrien va peu à peu déserter le bureau, pour se consacrer entièrement à guérir son épouse adorée. Faire rire Louise, prolonger la magie de leur folie. Peu importe, car personne ne remarque son absence pendant ces longs moins.

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Les échoués

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Ils sont trois, trois hommes qui n’auraient jamais dû se rencontrer si la misère ou la guerre ne leur avaient pas fait fuir leur pays.

Trois hommes, Virgil le Moldave, Assan le Somalien et Chanchal le Bangladais, échoués à Villeneuve-le-Roi, après des semaines à braver l’impensable pour rejoindre leur nouvelle terre promise. La vie les a réunis dans leur clandestinité – alors que chacun veille à sauver sa peau avant tout, Virgil a secouru Chanchal laissé pour mort au fond d’un trou, puis il a accueilli Assam et sa fille Iman, dans sa cachette en forêt. Chacun porte son histoire douloureuse, mais chacun porte aussi l’espoir d’un nouveau départ: préparer l’arrivée du reste de la famille en France, envoyer de l’argent au pays pour survivre, libérer une jeune fille de 17 ans de la couture ancestrale de son sexe.

Mais pour ces clandestins, qui pensaient pourtant avoir vécu le pire lors de la longue route de l’exil, survivre au jour le jour est une nouvelle épreuve hors norme. Protéger le maigre bien dont on dispose, se nourrir, dormir, et surtout trouver du travail sont des épreuves quotidiennes sans répit, où une violence sans nom règne, où toute dignité se perd, où l’homme souvent se voit réduit à une condition en-deçà même de la condition animale.

Réunis malgré eux, Virgil, Assan, Chanchal et Iman vont se soutenir pour survivre à l’enfer du quotidien, maltraités par leurs semblables, exploités par des hommes sans scrupule, sans humanité, pour qui aucun profit n’est trop petit – mais quelle est l’issue pour eux et leurs semblables, peut-il y avoir au bout de cet enfer une ouverture sur un espoir de liberté?

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Pays provisoire

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Un titre qui évoque l’exil, la précarité de la vie, la douleur des guerres.

Nous sommes en 1917, Amélie Servoz est une jeune française qui vit à Saint-Petersbourg, capitale de l’Empire russe, ville du Tsar, de la culture, du raffinement, où elle est arrivée en 1910 pour reprendre la boutique de mode d’une cousine expatriée.

Jeune femme résolument moderne, indépendante et émancipée, ces années en Russie lui permettent de développer ses talents de modiste. Eloignée de la guerre qui sévit depuis plusieurs années en France, sa vie comme celle de centaines de milliers de petersbourgeois bascule en février 1917, lorsqu’éclate la Révolution russe. Face à la terreur de plus en plus intense que font régner les Bolcheviks, Amélie décide de quitter son pays d’adoption pour regagner Paris. Accompagnée d’une autre expatriée française, Amélie est loin d’imaginer le parcours que sera son retour en France, alors que toutes les voies de communication dans cette Europe en guerre sont coupées. De son départ en train pour la Finlande puis vers la Suède, pour pouvoir enfin prendre un premier bateau à destination de l’Angleterre, nous suivrons le parcours d’Amélie, qui fut celui de nombreux candidats à l’exil, pour regagner Paris.

Ce premier roman de Fanny Tonnelier évoque la première guerre mondiale sous un prisme méconnu, celui de la Russie des Tsars et de la magnificence de Saint-Petersbourg. C’est en fouillant dans les archives de l’ancienne capitale russe que Fanny Tonnelier a découvert l’existence de toutes ces jeunes françaises qui vivaient à Saint-Petersbourg, pour la plupart employée en tant qu’institutrices par de riches familles de la grande bourgeoisie ou de l’aristocratie. On saisit à travers ce récit toute la beauté de la ville, son importance politique et intellectuelle et la fascination qu’elle pouvait exercer sur l’Europe toute entière. Ceci est accentué par le métier de modiste d’Amélie, dont l’auteure fait une description fouillée, technique et passionnante. On se prend à rêver à ces sublimes silhouettes aux têtes chapeautées de capelines drapées, qui n’ont pas été sans m’évoquer la série de Nina Campanez, Les dames de la côte.

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Play boy

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A quatre ans j’étais homosexuelle. Je le savais très bien et mes parents aussi. Après c’est un peu passé. Aujourd’hui ça revient. C’est aussi simple que ça.

C’est un roman. On hésite. Roman? Autobiographie? L’auteure s’en défend un peu. Constance Debré, avocate, quadragénaire, a plaqué son mari, se détache de son métier, de sa vie qui l’ennuie, et décide de vivre en plein jour son homosexualité.

Le lecteur la suit dans sa nouvelle vie de lesbienne en devenir qui s’assume, cherchant à découvrir dans les bras d’autres femmes comment ça fonctionne, ces amours-là. Comment on s’y prend pour embrasser, pour prendre une femme dans ses bras, pour faire naître le désir, pour baiser. Baiser, oui. C’est choc, c’est trash, c’est délibérément provoc. Constance Debré parle comme un mec. Pas comme un homme, non, comme un mec qui a gommé la femme qu’il a été, qui a jeté les robes, les sacs, les chaussures.

Pour le cul j’essayais de me projeter. J’essayer de me branler en pensant à elle

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Les Indifférents

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Mon premier été avec les Indifférents, j’y repenserai toujours. Indélébile sur ma peau. Gravé sur les lèvres et le bout des doigts. Un été de glaux à boutons jaunes, de couleurs qui pètent les yeux et de souvenirs tous les jours. Un été de genoux écorchés, de cloques et de coups de soleil, de chairs de poule et de frissons qui disent la terre, la mer et le vent.

Ils sont quatre, aux airs des quatre fantastiques, quatre adolescents à la vie privilégiée qui écument le Bassin d’Arcachon. Ils sont quatre, deux garçons, deux filles, dans la jeunesse dorée de la région,Théo, Léonard, Daisy – et Justine, la nouvelle. Justine, débarquée d’Alsace avec sa mère qui rejoint l’équipe de Paul Castillon, entrepreneur riche et véreux du bassin, père du charismatique Théo. Justine, elle, ne connaît rien des codes de la bourgeoisie et du Bassin, mais sous la protection de Théo, elle va intégrer la bande des Indifférents. Qu’il est doux d’être insouciant dans l’exaltation adolescente qui partage son temps entre les plages et les bancs du lycée, les fêtes, l’alcool facile et les substances illicites. Qu’il est fascinant d’être un Indifférent, respecté de tous en les tenant à distance, qu’il est facile de faire partie de cette jeunesse à qui tout réussit, cette jeunesse séduisante aux mèches blondies par le soleil et par le sel. Une jeunesse sur le fil du rasoir, si vulnérable et si cruelle quand se profile la mise en danger du groupe qui les mènera un matin vers le drame. Qui sont-ils, ces Indifférents? Quels secrets cachent-ils, quels secrets abrite l’indifférence de leurs parents?

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L’homme de Grand Soleil

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C’est parti pour les 68 premières fois. Découvrir un livre qu’on n’a pas choisi, sortir de sa zone de confort, laisser tomber d’éventuels préjugés…

J’étais heureuse de recevoir ce roman, dont je n’avais pourtant absolument pas entendu parler – que je ne vous mente pas! Mais à me balader sur le site de ma copine québécoise Marie-Claude, l’envie de lire québécois me titillait…

J’avais un peu vite lu la quatrième de couverture: le roman se passe bien au Québec, mais son protagoniste est français (je l’avoue, j’ai eu une légère déception lorsque j’ai compris cela… mon « vrai » roman québécois serait partie remise).

Jacques Leboucher est médecin – il le concède, son nom peut faire fuir les patients! La cinquantaine, il s’est expatrié au Québec il y a de nombreuses années, et après un parcours du combattant pour faire valoir son diplôme, il a enfin eu l’autorisation d’exercer son métier. En contrepartie, il a dû s’engager comme médecin itinérant, qui une fois par mois rejoint après un long périple le Québec arctique pour soigner les habitants de Grand Soleil. Quel joli nom pour cette bourgade isolée de quelques dizaines âmes, où les températures descendent bien en-dessous des moins cinquante degrés et où l’on sort au péril de sa vie.

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