Conversations entre amis

Conversations entre amis Sally Rooney

Frances et Bobbi se sont aimées, mais elles ne sont plus ensemble.

Melissa et Nick sont mariés, mais s’aiment-ils encore?

Les deux premières ont la vingtaine, sont étudiantes à Trinity College, à Dublin – Bobbi est charismatique, a de l’assurance à revendre et son allure attire tous les regards. Frances est plus réservée, mais elle n’en est pas moins intéressante – ensemble, elles se produisent de temps en temps sur scène à travers des lectures des poèmes de Frances. 

C’est lors d’une de ces performances qu’elles rencontrent Melissa, écrivaine et photographe qui s’entiche d’elles, et les fait entrer dans la vie qu’elle partage avec Nick, un beau et ténébreux acteur.

Leur couple glamour et leur maison si chic séduisent les deux étudiantes. 

Le charme de Melissa agit sur Bobbi, mais c’est entre Nick et Frances que tout va se jouer. Ils entament en secret une liaison charnelle – Frances découvre le sexe avec un homme et y prend plaisir, mais des sentiments forts et déstabilisants naissent aussi entre eux tandis que Nick se révèle douloureusement torturé. Melissa et Bobbi, touts les deux extraverties, dominantes et manipulatrices, sauront-elles surmonter la trahison de cette relation si elles viennent à l’apprendre?

Quitte à vous décevoir, il ne s’agit pas d’une histoire d’amour mièvre où l’on va observer pendant des pages et des pages nos deux protagonistes s’asticoter dans le délice interdit de l’extra-conjugalité. Si le roman s’appelle «Conversations entre amis », ce n’est pas pour rien.

Frances est la narratrice de l’histoire. Elle observe, décortique, et promène sur les évènements qui se déroulent un regard incroyablement lucide, et place son lecteur au coeur de ce qui est en train de se jouer. La moindre anecdote qui ailleurs serait insignifiante prend une ampleur à la fois romanesque et intellectuelle.

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Milkman

Milkman Anna Burns

Il n’y a pas de noms, ni de lieux dans cette histoire.

On sait qu’elle se situe entre le pays « de l’autre côté de l’eau » et le pays « de l’autre côté de la frontière ».

Mais elle pourrait se passer n’importe où, elle pourrait être imaginaire, dystopique. 

Et c’est peut-être ce qui la rend aussi déconcertante, aussi profondément universelle et touchante.

Cette histoire, c’est la fille qui lit en marchant, qui nous la raconte.

La fille qui marche et ne s’arrête jamais de penser. Elle est toujours aux aguets, toujours sollicitée, dans ce pays où on doit à tout moment se méfier de l’autre, des espions, des mouchards. Des tirs et des bombes.

La fille qui marche n’a pas de prénom, tout juste sait-on qu’elle est la « soeur du milieu ». Personne n’a de nom, donc, elle n’en donnera aucun – a-t-elle trop peur de les prononcer? Font-ils partie de la liste des noms interdits qui évoquent trop « l’autre pays », « l’autre religion »?

Anna Burns, l’auteure, est irlandaise, et « Milkman » s’inscrit dans les années 70 du confit nord-irlandais. Tout prend sens.

Cette fille qui marche a dix-huit ans, elle travaille, court, lit beaucoup de romans du 19ème siècle, va a ses cours de français le soir, s’occupe de ses trois plus jeunes soeurs, s’interroge sur sa relation amoureuse avec peut-être-petit-ami, on la devine jolie car elle attire les regards des hommes, celui de premier-beau-frère notamment. C’est lui qui a lancé la rumeur de sa liaison avec le Laitier, et que depuis tout le monde se méfie d’elle.
Pourtant, du Laitier, elle n’en a que faire, elle aimerait l’ignorer, et mais il la harcèle et sait toujours où la trouver.

Le Laitier n’est pas vraiment laitier, c’est un de ces hommes que chacun respecte, de ce côté, un paramilitaire, un de ces renonçants à l’état « que l’on considérait comme les gentils, les héros, les hommes d’honneur, les intrépides guerriers légendaires, surpassés en nombre, risquant leurs vie, défendant nos droits, façon guérilla, envers et contre tout ».

Et depuis que cet homme marié et bien plus âgé qu’elle essaie d’entrer dans sa vie, tout devient plus compliqué. Car évidemment, tout le monde est persuadé que la rumeur est vraie. La fille qui lit en marchant dérange la communauté. Mais que faire contre la rumeur à laquelle même votre mère croit, et contre un homme qui a le pouvoir de vie sur les autres et sur ceux qu’on aime?

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Il n’est pire aveugle

John Boyne Il n'est pire aveugle Lattès

« Si je ne peux voir le bien chez chacun et espérer que la souffrance que nous partageons tous cessera un jour, alors quel genre de prêtre suis-je? Quel genre d’homme? » s’interroge le père Odran Yates lorsque son monde s’effondre.

L’Irlande est un pays meurtri, les plaies qu’y a creusées l’Eglise catholique sont béantes. Les irlandais affichent une haine féroce envers les prêtres qui étaient naguère si respectés.

Les scandales d’abus sexuels sur les enfants ont éclaté dans tout le pays, après avoir été couverts pendant des décennies. 

Odran Yates n’a rien vu. Ou peut-être n’a-t-il rien voulu voir?

Il fait partie de ces nombreux fils envoyés au séminaire, parce qu’ils étaient les derniers de la fratrie ou parce que leurs mères avaient décrété qu’ils avaient la vocation.

C’était un temps où les femmes étaient entièrement dévouées à l’Eglise, qui n’affichait pourtant que mépris et sexisme à leur égard.

C’était un temps où les prêtres jouaient tous les rôles dans la communauté, et dans la famille: conseiller conjugal, conseiller éducatif… au moindre problème, c’est le tout-puissant prêtre de la paroisse qu’on appelait pour résoudre les conflits, débarrasser les esprits des pensées impures et pour remettre les enfants sur le droit chemin.

La mère d’Odran Yates en était donc certaine, de la vocation de son fils. Lui-même si convaincu qu’il n’a pas eu le sentiment de renoncer à sa vie d’homme lorsqu’il a tracé son parcours jusqu’à son ordination.

J’étais indubitablement croyant. Je croyais en Dieu, en l’Eglise, au pouvoir du christianisme de promouvoir un monde meilleur. Je croyais que la prêtrise était une vocation noble, pratiquée par des hommes qui voulaient répandre la bienveillance et la charité. Je croyais que le Seigneur m’avait choisi pour une raison précise. Je n’avais pas besoin de chercher cette foi, elle faisait tout simplement partie de moi. Et je pensais que ça ne changerait jamais 
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Hamnet

Maggie O’Farrell n’a cessé de me toucher depuis son premier roman – sa façon d’écrire, qui dit si bien l’intime, si intense et délicate, est une des plus belles que je connaisse.

Hamnet amorce un nouveau virage pour l’écrivaine irlandaise: le roman historique. Ne partez pas!! Je sais qu’il y en a parmi vous que ce genre littéraire fait fuir. Mais n’ayez pas peur, laissez-vous porter par la beauté universelle de son récit: elle nous emmène, nous tient la main, tandis qu’avec elle nous entrons chez le dramaturge le plus célèbre de tous les temps… que jamais Maggie O’Farrell ne nommera dans ce roman, comme pour le reléguer au rôle des figurants de son théâtre. 

Hamnet, c’est avant tout l’histoire déchirante d’une femme et d’un enfant, d’une mère et de son fils. 

Enceinte de trois mois, Agnes épouse le futur dramaturge alors qu’il n’est qu’un petit précepteur de latin, contre l’avis des familles respectives, Que le futur papa n’ai que dix-huit ans n’est pas le seul problème: Agnes, plus âgée, effraie les gens de la petite ville de Stratford par les pouvoirs sorciers qu’on lui prête: Agnes connaît le mystère de la forêt où elle fait voler sa crécerelle, elle sait guider les abeilles vers la ruche, possède le secret des plantes, elle a le don pour guérir. Agnes guérit tous ceux qui se présentent chez elle, broie les pétales, les racines, la rhubarbe séchée, la cannelle dans le mortier, prépare les décoctions. 

Désespérément, ce sont ces gestes qu’elle répète pour sauver, un jour d’été de 1596, sa petite Judith;  c’est avec ce même désespoir qu’Hamnet, le jumeau de Judith, est parti à la recherche de sa mère quelques heures plus tôt, alors que sa soeur, la moitié de son être, s’est écroulée sous le poids de la fièvre bubonique. Contre toute attente, c’est Hamnet qui va mourir, alors qu’il n’est qu’un jeune garçon de onze ans.

Une tâche reste donc à accomplir, et Agnes s’en chargera seule.
Elle attend le soir, que tout le monde ait quitté les lieux que le plus gros de son entourage soit couché.
L’eau sera pour sa main droite, avec quelques gouttes d’huile versée dedans au préalable. L’huile résistera, refusera de se mêler à l’eau, formera à sa surface de petits ronds dorés. Elle trempera et essorera le linge dedans.
Elle commence par le visage, par la partie supérieure du corps. Hamnet a un grand front, et ses cheveux sont implantés bas. Depuis quelque temps, il s’était mis à les mouiller, le matin, afin de les aplatir, en vain. Agnes les mouille, mais même dans la mort, ses cheveux n’obéissent pas. Tu vois, lui dit-elle, tu ne peux pas changer ce qui t’a été donné, tu ne peux pas altérer ce que la vie t’a attribué.
Il ne répond pas. 
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Normal People

Normal People Sally Rooney

Pourquoi, une fois adulte, trouve-t-on que l’adolescence est un des plus merveilleux moments de la vie – alors que la seule chose à laquelle on aspirait, adolescent, c’était de s’émanciper de cette prison et de toutes ses contingences?

Je cherche encore la réponse, et c’est probablement pour cette raison que je me délecte toujours des romans  d’apprentissage, qui sont autant d’indices pour retrouver le chemin de ces années disparues.

Connell et Marianne vivent cette période de leur vie avec les incertitudes qui lui sont propres. Aussi mignon que brillant, Connell est le garçon le plus populaire du lycée de leur petite ville irlandaise – il n’en est pas moins pétri de doutes sur la vie. Marianne, elle, est la fille la moins populaire, mais dotée d’une profonde intelligence, et tout semble glisser sur elle. Elle sait déjà que sa vie est ailleurs, loin de sa famille toxique et de cette province où elle n’a pas sa place.

Issus de deux milieux parfaitement opposés, Connell et Marianne vont pourtant s’aimer, dans le secret – que penseraient ceux du lycée, s’ils savaient qu’ils couchent ensemble? 

Et le malentendu s’installe. Car si on ne doute pas un seul instant de la sincérité de l’amour qui les lie, les non-dits n’en finissent pas de s’immiscer entre eux. Peur, gêne, timidité, malaise, tout est prétexte à les séparer alors que tout pourrait être si simple justement. 

Il avait mal aux yeux, il les a fermés. Il n’arrivait pas à comprendre comment ils avaient pu en arriver là, comment ils avaient laissé la discussion prendre cette tournure. Il était trop tard pour dire qu’il voulait rester chez elle, c’était clair, mais à quel moment de la conversation était-ce devenir trop tard? Il avait l’impression que c’était arrivé subitement. Il aurait voulu poser la tête sur la table et se mettre à pleurer comme un enfant. Mais il a rouvert les yeux.

Normal People, la série

Car ces deux-là sont naturellement faits pour être ensemble, tant dans leur corps que dans leur âme. Il est beaucoup question de sexe dans cette histoire, leur relation est aussi charnelle qu’intellectuelle. Durant les quatre années que décrit le roman, depuis la fin du lycée jusqu’aux années universitaires à Dublin, la relation entre Connell et Marianne n’est qu’allers et retours, où ils se cherchent entre amour et amitié, au coeur d’émotions débordantes conditionnées par leurs démons.

Il y avait chez Marianne une sauvagerie qu’il s’est appropriée un temps et lui a donné l’impression d’être comme elle, d’avoir la même blessure spirituelle innommable, et qu’aucun d’eux ne trouverait jamais sa place en ce monde. Mais il n’a jamais été aussi abîmé qu’elle. C’est seulement ce qu’il éprouvait à son contact.

Sally Rooney explore les affres de cette relation et de ces deux personnalités borderline, dans un style qui prend au dépourvu: à première vue, nous sommes dans la narration pure, directe, au présent, dialogues inclus dans le corps de texte sans donner le temps de repos qu’offriraient un tiret  et des guillemets. A première vue, donc, ce style semble afficher un désintérêt littéraire manifeste, mais ce n’est qu’un leurre, une posture intellectuelle dans laquelle Sally Rooney a réussi à retourner comme une crêpe mon scepticisme de départ. Elle nous place au coeur de l’histoire qui est en train de se vivre, par ces menus gestes anodins qui tout au long des pages accompagnent la narration: Marianne verse de l’eau chaude. Elle essuie la vitre avec la manche. Il demande l’heure qu’il est. Il se lève et retourne dans la salle. 

Parfois, il m’a semblé que l’auteure prêtait à ses personnages une maturité excessive par rapport à leur âge, mais peut-être est-ce aussi une différence générationnelle qui m’induit dans une erreur de jugement.

Et pourtant, donc, j’ai tourné les pages en apnée. Fascinée, aimantée, empathique, émue par la gravité des personnages, et par ce que l’histoire a à la fois d’universel et de si particulier. De brut et de pur. De sombre et de lumineux. De beau et de fatal.

Découvrir Sally Rooney à travers Normal People a été une expérience particulièrement forte que je suis incapable de vous expliquer aujourd’hui, si ce n’est qu’elle est forcément en lien avec la force implacable des émotions si vives de notre propre apprentissage de la vie.

La série, très fidèle au roman et que je vous conseille de regarder, participe à cette expérience immersive dans l’univers de Sally Rooney. 

Traduction: Stéphane Roques

Titre: Normal people

Auteur: Sally Rooney

Editeur: Editions de l’Olivier

Parution: mars 2021

Ce genre de petites choses

Claire Keegan Ce genre de petites choses Sabine Wespieser Editeur

Il y a une dizaine d’années, à sa sortie, un tout petit livre m’avait littéralement bousculée.

J’y découvrais comment, avec peu de mots et une apparente simplicité narrative, un écrivain pouvait faire passer l’essentiel sans sacrifier à la délicatesse et à la poésie. Le merveilleux titre, « Les trois lumières » (« Foster » en anglais) contenait déjà tout de l’univers de l’irlandaise Claire Keegan, fait de suggestion et d’humilité lumineuse.

Claire Keegan est rare, tant dans son art que dans le rythme de ses publications. Depuis la parution en 2012 de son second recueil de nouvelles « A travers les champs bleus », elle s’était faite silencieuse et pourtant, je repensais souvent à la magie de son écriture. 

C’est donc, en cette fin d’année 2020, une très heureuse nouvelle de la voir revenir sur la scène littéraire, renouant avec le court roman (ou la longue nouvelle, car c’est ce genre, qui capte des petits moments charnière dans les vies, que Claire Keegan semble aimer par-dessus tout). 

Bill Furlong vit à New Ross, une petite ville d’Irlande, auprès de sa femme Eileen et de leur cinq filles. De ses origines, Bill a gardé une modestie exemplaire et une attention généreuse envers les autres. S’il dirige aujourd’hui sa petite société de combustibles, il n’a jamais perdu de vue sa chance d’avoir pu être élevé dans la maison où sa mère, alors jeune domestique de 15 ans, n’a pas été rejetée malgré sa grossesse. 

Les fêtes de fin d’année approchent, et Bill assure les livraisons dans son vieux camion qui mériterait bien d’être remplacé s’il en avait les moyens. 

Quelques jours avant Noël, alors qu’il livre le couvent tenu par des soeurs autoritaires, il découvre une jeune fille terrorisée et frigorifiée qui a passé la nuit enfermée dans la remise à charbon. S’agit-il d’une des ces pensionnaires en uniforme gris qu’il avait surprises à cirer le parquet de la chapelle quelque temps auparavant?

Dans cette Irlande des années 1980, l’église toute puissante gouverne le pays et impose le silence par la terreur qu’elle inspire. Chacun préfère fermer les yeux – certes, il y a bien des rumeurs sur la blanchisserie, et sur ces filles ordinaires qui y accoucheraient, disent certains, de bébés qu’on revendrait en Amérique… mais « de telles choses ne les concernaient pas », comme le dira Eileen à Bill lorsqu’il lui racontera sa rencontre.

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Eureka Street

Eureka Street Robert McLiam Wilson 10/18

Quand on a grandi dans les années 1980, on reste marqué par les images dévastatrices du conflit nord-irlandais qui faisaient régulièrement la une des journaux télévisés. Côté bande son, c’était le « Sunday Bloody Sunday » de U2 qui en incarnait l’horreur glaçante  – mais c’est leur chanson « Where the streets have no name » qui reste la plus évocatrice de Belfast.

Des noms, pourtant, les rues de Belfast en ont. 

Robert McLiam Wilson, dans ce roman de 1996 sur sa ville natale, s’attache à les mettre en lumière, jusque dans le titre.

Eureka Street, c’est l’histoire de deux copains losers sur fond de conflit nord-irlandais. Et c’est ni plus ni moins qu’un chef-d’oeuvre. 

Jake et Chuckie sont amis, l’un est catholique l’autre protestant, mais ils ont en commun d’être de formidables glandeurs dont les divertissements les plus excitants sont leurs soirées de beuverie au pub du coin de la rue. 

Malgré ses gros bras, entretenus par des années de bagarre, Jake est un dur au coeur tendre: depuis que Sarah l’a quitté, il cumule les petits boulots peu gratifiants et traîne une déprime qu’il soigne chaque jour en tombant amoureux de la mauvaise fille.

Chuckie, qui à trente ans vit encore chez sa mère et n’a jamais rien fait de sa vie sauf s’engraisser, décide qu’il doit faire fortune et met en route les plus improbables combines – et plus celles-ci sont invraisemblables, plus elles fonctionnent.

Son propre accent était aussi épais que celui des autres, mais pour Chuckie les habitants de Belfast parlaient comme s’ils avaient la bouche pleine d’allumettes enflammées ou de cigarettes allumées. Il aspirait à l’élégance dans l’élocution.

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Miracles du sang

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Récemment, j’avais partagé ici mon immense coup de coeur pour le premier roman de l’écrivaine irlandaise Lisa McInerney, Hérésies glorieuses.

On retrouve, dans Miracles du sang, son héros écorché vif qui m’avait tant chavirée, le jeune Ryan Cusack. Dealer malgré lui, la faute à ce milieu social auquel il est difficile d’échapper quand on a quinze ans, plus de mère pour veiller sur vous et un père alcoolique, truand et sans emploi…

Quoi de neuf pour Ryan? Rien, si ce n’est qu’il est plus que jamais en prise avec ses démons et que la vie est bien fragile –  et ça englobe bien sûr son histoire d’amour avec Karine qui s’efforce de rester son rempart. 

Il y a bien la musique, mais pourra-t-il être dans cette vie le DJ qu’il aimerait tant devenir, lui l’enfant aux rêves de pianiste anéantis par son père?

Mais il y a l’ecstasy, et il y a Dan Kane, son boss. Qui veut toujours plus – contrôler le trafic de Cork et faire la nique à Jimmy Phelan, le caïd de la ville.

Et si la chance venait de Naples? Dan y déniche une filière de qualité exceptionnelle et son petit protégé Ryan, d’origine napolitaine par sa défunte mère et donc bilingue, va pouvoir gérer les transactions avec la Camorra. 

A force de se frotter à la pègre, à la drogue, à l’alcool, au sexe et à la nuit, Ryan se brûle, crame son histoire avec Karine, sans même voir venir le reste.

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Hérésies glorieuses

Les chances de s’élever de sa condition sociale sont bien minces, quand on grandit dans les quartiers pourris de Cork auprès d’un père alcoolique ou malfrat. 

Celui de Ryan, Tony Cusack, est les deux à la fois: un gros alcoolique et un petit malfrat pas très courageux, mais il est impossible de refuser quelque chose à Jimmy Phelan, le caïd de Cork, quand on est veuf et qu’on a six gosses à charge – même quand vous savez que ça vous collera  à la peau comme la merde poisseuse dans laquelle le-dit Jimmy fait sombrer ses proies.

Ryan a quinze ans, s’ennuie au lycée malgré une intelligence très au-dessus de la moyenne, il est fou amoureux de Karine d’Arcy avec laquelle il découvre ses premiers émois charnels. Et il deale. Après tout, il est un Cusack.

Mais justement, être un Cusack comme son père, ça lui répugne, et Ryan n’a qu’une envie: reprendre la main sur ce destin qu’on a tracé pour lui.

Sauf que Jimmy Phelan, allez savoir pourquoi, a ramené à Cork Maureen, sa pécheresse de mère qui l’a abandonné à sa naissance quarante ans plus tôt, contrainte par la fervente Irlande catholique. Il l’a installée dans un ancien bordel qu’il gérait parmi tant d’affaires crapuleuses, et veille à distance sur elle, partagé entre des sentiments qu’il tient aussi loin de lui que possible. Quand on s’appelle Jimmy Phelan, on n’a pas de sentiments. 

On avait expliqué à James Phelan, avec une raide et froide dignité, que Maureen-de-Londres était sa vraie mère, qu’il ne devait plus y penser, mais il était quand même revenu à la charge une fois qu’Una eut desserré son emprise sur le monde en expirant dans le lit conjugal en présence d’une assemblée de gravures représentant des jésus efféminés. Bien d’autres garçons et filles grandirent avec, dans la poitrine, un trou aussi béant que la chrétienne fente qui les avait expulsés dans le vaste monde

Mais voilà, le jour où Maureen tue par inadvertance un grand gaillard qui s’est introduit pour voler dieu sait quoi dans l’ancien bordel, lui défonçant le crâne à coups de la Sainte-Caillasse, une de ses bondieuseries, tout bascule dans la petite vie bien rodée à la bière et aux coups de Tony Cusack – et par ricochet, dans celle de Ryan.

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La fuite en héritage

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Vous aussi, vous avez certainement déjà commencé un livre sans savoir où il vous emmenait, mais vous avez continué à tourner les pages, attendant le moment où l’histoire allait bien pouvoir s’installer. Et quand vient ce moment, vous ne pouvez plus lâcher le livre.

C’est ce qui m’est arrivé avec le nouveau roman de Paula Mc Grath. Trois personnages, deux époques.

Quel est le lien entre ces trois femmes? 

Quel est le lien entre ces deux pays, l’Irlande du Nord d’un côté, les Etats-Unis de l’autre? 

Il y a trois femmes, donc.

La première est gynécologue et s’interroge sur son avenir professionnel et sentimental, l’un est l’autre allant de pair. Quitter Dublin pour Londres et abandonner sa mère, malade d’Alzheimer? 

La seconde a 16 ans, sa mère vient de mourir et elle se retrouve seule au monde – pas tant que ça, puisque des grands-parents inconnus lui tombent dessus sans crier gare. Elle prend la fuite avec un gang de bikers, mais est-elle à l’abri à leurs côtés?

La troisième a 17 ans, elle a fui l’Irlande pour Londres en rêvant à une carrière de danseuse, mais des mauvaises rencontres et la peur de basculer du mauvais côté la font revenir à Dublin – elle a abandonné l’école, trouvé un petit boulot qui lui permet de vivre dans une chambre sordide mais elle est libre. Et surtout, elle découvre la boxe aux côtés de Georges, un étudiant médecine. De lui, elle apprendra la discipline, l’endurance, et l’idée qu’il faut oser rêver – même si la boxe n’est pas un sport de filles.

Evidemment, le lien va se dessiner doucement, mais on n’y pensera plus, car on plonge intégralement dans le récit de ces femmes, dans les problématiques sociétales propres à l’Irlande auxquelles, chacune à sa façon, va être confrontée. Parmi ces problématiques, il y a évidemment l’interdiction de l’avortement, que l’une va combattre et une autre subir – chacune portant le même poids, le même héritage: la nécessité de fuir.

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