Ce genre de petites choses

Claire Keegan Ce genre de petites choses Sabine Wespieser Editeur

Il y a une dizaine d’années, à sa sortie, un tout petit livre m’avait littéralement bousculée.

J’y découvrais comment, avec peu de mots et une apparente simplicité narrative, un écrivain pouvait faire passer l’essentiel sans sacrifier à la délicatesse et à la poésie. Le merveilleux titre, « Les trois lumières » (« Foster » en anglais) contenait déjà tout de l’univers de l’irlandaise Claire Keegan, fait de suggestion et d’humilité lumineuse.

Claire Keegan est rare, tant dans son art que dans le rythme de ses publications. Depuis la parution en 2012 de son second recueil de nouvelles « A travers les champs bleus », elle s’était faite silencieuse et pourtant, je repensais souvent à la magie de son écriture. 

C’est donc, en cette fin d’année 2020, une très heureuse nouvelle de la voir revenir sur la scène littéraire, renouant avec le court roman (ou la longue nouvelle, car c’est ce genre, qui capte des petits moments charnière dans les vies, que Claire Keegan semble aimer par-dessus tout). 

Bill Furlong vit à New Ross, une petite ville d’Irlande, auprès de sa femme Eileen et de leur cinq filles. De ses origines, Bill a gardé une modestie exemplaire et une attention généreuse envers les autres. S’il dirige aujourd’hui sa petite société de combustibles, il n’a jamais perdu de vue sa chance d’avoir pu être élevé dans la maison où sa mère, alors jeune domestique de 15 ans, n’a pas été rejetée malgré sa grossesse. 

Les fêtes de fin d’année approchent, et Bill assure les livraisons dans son vieux camion qui mériterait bien d’être remplacé s’il en avait les moyens. 

Quelques jours avant Noël, alors qu’il livre le couvent tenu par des soeurs autoritaires, il découvre une jeune fille terrorisée et frigorifiée qui a passé la nuit enfermée dans la remise à charbon. S’agit-il d’une des ces pensionnaires en uniforme gris qu’il avait surprises à cirer le parquet de la chapelle quelque temps auparavant?

Dans cette Irlande des années 1980, l’église toute puissante gouverne le pays et impose le silence par la terreur qu’elle inspire. Chacun préfère fermer les yeux – certes, il y a bien des rumeurs sur la blanchisserie, et sur ces filles ordinaires qui y accoucheraient, disent certains, de bébés qu’on revendrait en Amérique… mais « de telles choses ne les concernaient pas », comme le dira Eileen à Bill lorsqu’il lui racontera sa rencontre.

film Magdalene Sisters

Bill, sa bonté d’âme chevillée au corps, saura-t-il garder ses yeux plus longtemps fermés?

C’est l’histoire d’un homme qui se retrouve face à un choix, celui de continuer de ne pas voir ou celui d’avoir du courage.

Etait-ce possible de continuer durant toutes les années, les décennies, durant une vie entière, sans avoir une seule fois le courage de s’opposer aux usages établis et pourtant se qualifier de chrétien, et se regarder en face dans le miroir?

Dans son style ciselé où chaque mot est pesé et chaque phrase dégraissée, Claire Keegan excelle une nouvelle fois à raconter avec une acuité extrême ces petites choses qui nourrissent les vies ordinaires. Des vies simples où il se passe en apparence si peu, mais où un point de rupture, une chute, finalement s’impose. 

C’est tout l’art de cette époustouflante écrivaine. Livre après livre, elle explore la ruralité, les milieux modestes et la conservatrice société irlandaise qui trop souvent opprime ces femmes auxquelles elle offre une histoire. La temporalité a souvent des contours un peu flous, et elle en est d’autant plus saisissante.

Est-ce que « Ce genre de petites choses » est un conte de Noël comme je le lis ici ou là? 

C’est ce que peut suggérer sa sortie concomitante de ces fêtes de fin d’année, et le contexte temporel de l’histoire bien sûr, mais pour ma part ce n’est pas ainsi que je l’envisage. Je ne crois pas que Claire Keegan ait cherché à donner une moralité à son histoire, ou à raconter tout simplement un petit miracle de Noël. A mon sens, un conte ne s’inscrit pas dans le caractère humble de son oeuvre. Elle nous emmène plutôt à ce point de rupture auquel elle aime confronter ses personnages, ce moment tranchant de leurs vies ordinaires. 

Dans la foulée de cette lecture, j’ai relu une nouvelle fois « Les trois lumières », dont la magie a encore opéré. Et j’ai aussi enfin lu son tout premier recueil de nouvelles, « L’Antarctique », qui résume si bien son talent d’écrivaine. J’essaierai de revenir vous en parler bientôt.

Titre: Ce genre de petites choses (Small Things Like These)

Auteur: Claire Keegan

Editeur: Sabine Wespieser Editeur

Parution: novembre 2020

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