Le Sans Maître

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Les romans d’aventure ont un petit goût d’enfance, telle la madeleine qui ravive un plaisir oublié.

Virginie Caillé-Bastide, dans son nouveau roman Le Sans Maître, confirme son talent pour ce genre devenu rare – et d’autant plus savoureux à lire quand on sature de drame contemporain qui nous ramène trop à nos propres existences.

Côme de Plancoët vit sur les terres de sa seigneurie du nord de la Bretagne, qu’il n’a jamais quittée – Côme est apparenté à Arzhur de Kerloguen, le noble devenu terrible pirate des mers des Caraïbes, dont nous avions fait connaissance dans Le Sans Dieu mais Le Sans Maître n’est pas une suite du premier.

Jusqu’à cette année 1720, Côme a fait le choix d’une vie solitaire, qu’il consacre à développer son savoir dans les livres d’une fabuleuse bibliothèque à nous faire pâlir d’envie, remplie de livres rares et anciens acquis par ses ancêtres, et en entretenant une correspondance érudite avec de brillants savants européens, où l’échange d’idées progressistes pourraient lui valoir de gros ennuis avec les autorités puritaines et bien-pensantes du royaume. Et Côme de Plancoët, s’il savait qu’un ennemi assoiffé de vengeance complotait contre lui, serait bien plus prudent… 

Célibataire endurci, il a confié les rênes de son château à des personnes de confiance qui lui sont particulièrement attachées, comme sa bonne vieille cuisinière Thérèse, le métayer Erwan ou encore le jeune palefrenier Nicolas, qui prend grand soin du fidèle étalon Bucéphale, qui accompagne les chevauchées quotidiennes du jeune seigneur sur son domaine. 

La vie de Côme de Plancoët s’écoulerait dans la plus merveilleuse des félicités, d’autant plus qu’il vient de rencontrer son double féminin, une jolie cavalière noble et effrontée, si par un terrible concours de circonstance il ne devait s’enfuir pour échapper à celui qui depuis des années nourrit dans l’ombre une haine tenace à son égard. 

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La redoutable veuve Mozart

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Si vous me suiviez déjà en 2017, vous vous souvenez peut-être que j’avais eu un immense coup de coeur pour L’Embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard  . 

Ce fut un double coup de coeur, en fait. Pour le roman, d’abord. 

Puis pour son auteure, Isabelle Duquesnoy. La richesse de son livre m’avait motivée à faire, toute intimidée, ma première interview sur le blog – et j’avais découvert une écrivaine aussi érudite que drôle et pétillante. Une historienne brillante qui ne la ramène pas, qui prend un plaisir malicieux à écrire l’Histoire pour la rendre passionnante, qui manie l’humour et la dérision en donnant un ton unique à ses romans, à la fois truculent et humblement érudit.

On retrouve ce style et cette plume qui n’appartiennent qu’à elle dans son nouveau roman, où elle nous brosse le portrait de la veuve de Mozart.

Constanze Mozart ne fera pas mentir le proverbe qui dit que derrière chaque grand homme, il y a une femme. Une sacrée bonne femme, même.

A la mort de son mari tendrement aimé, Constanze se retrouve seule avec ses deux jeunes fils, ruinée – Mozart lui a laissé 3000 florins de dettes – dont l’auteure, par un ingénieux comparatif avec le coût de la vie d’alors et d’aujourd’hui, nous laisse mesurer l’ampleur abyssale.

Humiliée, animée d’un désir de vengeance envers cette société bien-pensante viennoise qui a moqué et acculé son mari et lui refuse maintenant tout statut social, Constanze, bien plus futée que quiconque l’avait imaginée, va retrousser ses manches pour les sauver, elle et ses fils.

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Les heures silencieuses

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La femme sur le tableau.

Dans un rayon de lumière, assise face à son épinette, elle semble concentrée sur sa musique, indifférente au bruit du balai que passe la domestique, là où bat le pouls de la maison.

Gaëlle Josse, dans son premier roman, nous ouvre le journal intime de cette femme.

Qui est-elle?

Nous sommes à Delft, en 1667. Magdalena Van Bayeren a trente-six ans – autant dire un âge vénérable en ce 17ème siècle. Elle a épousé, très jeune, le capitaine de bateau Pieter Van Bayeren, qui a repris du père de Magdalena la charge d’administrateur de la Compagnie néerlandaises des Indes orientales. De cette union d’amour sont nés plusieurs enfants, certains étant passés de vie à trépas trop tôt.

Fille, épouse, mère – Magdalena n’en est pas moins une femme pétrie de peurs, de secrets, de souffrances intimes. 

Le moment est venu, pour elle, au creux de ces heures, de livrer ses souvenirs heureux comme ses drames, ses questionnements et ses doutes, et ce qui fait encore battre son coeur de femme.

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Neige rouge

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Lecteurs passionnés de belles fresques historiques, je vous emmène aujourd’hui aux Pays-Bas avec le nouveau roman de Simone van der Vlugt. Souvenez-vous, je vous avais présenté il y a quelques mois Bleu de Delft.

Dans Neige Rouge, l’histoire débute à Leyde en 1552. Lideweij Feelinck est la fille d’un riche drapier. Dans cette province hollandaise, comme dans d’autres, la croyance catholique commence à être remise en question par les principes de la nouvelle doctrine luthérienne, qui fait de plus en plus d’adeptes – peu nombreux pourtant sont ceux qui osent l’afficher, craignant les répressions inquisitrices. 

Aussi, lorsque Lideweij fait part de son souhait d’épouser le jeune médecin amstellodamois Andries Griffieoen dont elle s’est éprise, son père menace de la renier. 

Menée à faire des choix familiaux mais aussi religieux, Lideweij va se retrouver dans la tourmente de l’Inquisition, portée par le roi catholique Philippe II d’Espagne qui a repris le pouvoir après l’abdication de son père Charles Quint.

Vous commencez à le savoir, je suis férue de romans historiques.

J’avais quelques craintes en débutant la lecture de celui-ci – bien que le sujet et le contexte historique me passionnent, j’avais certaines réticences en raison d’une expérience de lecture mitigée avec Bleu de Delft, dont j’avais déploré l’aspect bluette et surtout la langue trop moderne qui ne seyait pas au contenu historique.

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Le coeur converti

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Il y a des livres qu’on n’arrive pas à quitter. Des livres qui nous touchent si intimement qu’ils nous suivent des jours encore après avoir tourné à regret la dernière page.

C’est ce qui vient de m’arriver avec Le coeur converti, le nouveau roman de Stefan Hertmans. Après un récit familial et personnel captivant dans Guerre et Térébenthine, l’écrivain choisit à nouveau la veine historique pour ce nouveau livre, dans lequel il mêle avec maîtrise la genèse de son roman à travers le récit d’une enquête de longue haleine, et l’histoire de ses personnages tissée à partir des matériaux récoltés lors de ces recherches.

Le résultat est passionnant pour qui est curieux de récits historiques enfouis, du lointain et mystérieux Moyen-Age, de destins de femmes hors du commun et néanmoins tragiques, et de l’histoire du judaïsme en Europe.

Stefans Hertmans est belge, mais il séjourne régulièrement dans le petit village provençal de Monieux, qui sous ses dehors tranquilles cache le tragique épisode d’un pogrom au 11ème siècle, pogrom qui pourrait être à l’origine de la légende d’un trésor caché dans le village.

 

Hanté par cette histoire, l’écrivain va essayer de reconstituer l’histoire à partir d’un fragment de parchemin trouvé dans la vieille synagogue du Caire. Ce parchemin, comme tous les écrits qui portaient le nom de Dieu, a été déposé dans la genizah du lieu sacré, où il a reposé pendant près de huit cent ans…

Sa traduction a permis de dévoiler une lettre de recommandation en faveur d’une jeune prosélyte d’origine chrétienne, convertie par amour au judaïsme et qui va devoir fuir pour échapper aux chevaliers que son père a lancés à sa poursuite pour la ramener.

Ainsi est née Vigdis Adélaïs, la triste héroïne de ce sombre roman.

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La toile du monde

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Paris, 1900 – le monde s’ouvre sur le vingtième siècle dans le sillon de l’exposition universelle, à laquelle convois officiels débarquant des quatre coins de la planète et peuplades moins civilisées, plantées dans les décor de carton-pâte de ce monde en version réduite, participent.

Aileen Bowman débarque des Etats-Unis pour couvrir l’évènement pour le New York Tribune. Flamboyante rousse, indépendante, fille d’un aventurier anglais et d’une utopiste alsacienne, Aileen a la liberté de ceux qui ont grandi dans la jouissance des grands espaces.

Sous couvert de reportages journalistiques, Aileen est venue à Paris à la recherche de Joseph, celui qu’elle appelle son frère blanc, un métisse indien, embarqué dans la troupe de spectacle du Pawnee Bill’s Historic Wild West Show.

Parallèlement à son emploi au New York Tribune, Aileen écrit sous pseudonyme des chroniques pour La Fronde, un journal féministe.

Dans ce Paris au coeur palpitant, à la charnière de deux siècles mais résolument en route vers la modernité, Aileen va côtoyer les architectes de ce renouveau – artistes pas encore célèbres du Bateau-Lavoir, inventeurs du progrès comme un certain Rudolf Diesel, ou encore les ingénieurs du métro parisien qui creusent les entrailles de la capitale.

Dans un grand souffle romanesque, Antonin Varenne nous embarque dans ce roman d’aventures – au pluriel, mené par une héroïne qui s’offre toutes les libertés – celle de porter des pantalons avec l’autorisation du préfet Lépine, de conduire une bicyclette pour traverser Paris, d’aimer librement les femmes comme les hommes, d’offrir à la toile du peintre Julius Stewart son corps tatoué. On pourrait même, parfois, percevoir une pointe de machisme chez Aileen, ce qui paradoxalement ne fait qu’exacerber sa féminité, sa sexualité sensuelle et sulfureuse.

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Les voyages de sable

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Comment réagiriez-vous si une personne que vous côtoyez quotidiennement depuis quarante ans vous dévoilait soudain qu’elle a 315 ans?

C’est ce qui va arriver à Virgile Alighieri.

Ce soir de décembre, lorsqu’il débarque à la Table des Arts, Monsieur Jaume n’a pas l’air très en forme.

Depuis quarante ans que le cafetier et son client se voient quotidiennement dans le petit troquet de la rue Saint-André-des-Arts, ils ne se parlent pas beaucoup, selon leur rituel réglé comme du papier à musique: assis sur sa banquette en moleskine, après avoir porté son index et son majeur à sa tempe pour le remercier, Jaume avale le café crème déposé par monsieur Virgile.

Ce soir-là, pourtant, pour la première fois depuis quarante ans, les deux hommes vont parler.

Et Jaume va raconter à un Alighieri ahuri, tour à tour sceptique et intrigué, sa folle histoire à travers les siècles.

Car Jaume est immortel.

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J’ai un tel désir

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Après « L’indolente » Marthe Bonnard, c’est à Marie Laurencin que Françoise Cloarec s’intéresse dans sa nouvelle biographie – pas seulement à l’artiste, mais à la femme amoureuse et à l’histoire passionnée qu’elle a vécu avec Nicole Groult, couturière, femme d’esprit, soeur de créateur, épouse de designer, et mère de deux filles qui deviendront deux grandes féministes, Benoîte et Flora.

Se plonger dans l’histoire de Marie Laurencin, c’est côtoyer d’éminents artistes contributeurs de l’art moderne, cubistes, fauvistes, dadaïstes, c’est voir revivre Montmartre et le Bateau-Lavoir, c’est pénétrer l’intimité de la création aussi bien littéraire que picturale, c’est assister à une grande fête, gueule de bois comprise, où les monstres sacrés de l’art sont réunis, c’est aimer sans contrainte.

Etre artiste, c’était avant tout avoir un tempérament hors du commun.

Et il lui en fallait, à cette jeune fille née en 1883 de père inconnu , qui a grandi dans l’ombre d’une mère qui ressemblait à une nonne – mais qu’elle aimait intensément. Il lui aura fallu de la fantaisie, pour vouloir étudier la peinture sur porcelaine lorsque sa mère voulait en faire une petite institutrice toute grise, fréquenter l’académie Humbert et finalement choisir de devenir artiste dans un milieu d’hommes où les femmes, au mieux, étaient seulement des muses.

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Autoportrait, Marie Laurencin

Déjà, en ce début de siècle, elle fait des premières rencontres essentielles: Georges Braque, Francis Picabia, Henri-Pierre Roché, Yvonne Chastel. Au Bateau-Lavoir, elle rencontre Picasso, qui la présentera au poète Guillaume Apollinaire et avec qui elle vivra une relation amoureuse et tumultueuse pendant cinq ans.

C’est l’année de cette rencontre, alors qu’elles ne se connaissent pas encore, que Nicole Poiret, soeur du célèbre couturier Paul Poiret connu non seulement pour avoir allégé la tenue des femmes mais également pour avoir donné à Paris des fêtes mémorables, épouse André Groult. De cet intellectuel, elle fera un designer reconnu. Nicole est avant tout une femme de tête, une élégante au goût sûr, une féministe avant l’heure, une personnalité brillante et joyeuse, qui à l’instar de son frère ouvrira sa maison de couture. Si les deux femmes semblent parfaitement épanouies dans leurs vies sociales et amoureuses, la question de leur plénitude sexuelle se pose. Marie Laurencin a déjà eu des amours féminines dans lesquelles elle semble plus s’épanouir, tandis que Nicole Groult est rebutée par l’idée de la sexualité avec son mari.

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La révolte

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Oyez ayez, braves gens, damoiselles et damoiseaux!

Parce que j’aime les romans historiques, j’ai décidé de démarrer cette rentrée littéraire en vous présentant le nouveau roman de Clara Dupont-Monod, La révolte.

Il fut un temps, il y a fort longtemps, où les hommes rêvaient de terres, de châteaux, et de royaumes toujours plus grands, toujours plus vastes, toujours plus loin.

Il fut un temps où ces hommes déclaraient des guerres pour les conquérir.

Il fut un temps où ces hommes menaient des luttes fratricides pour se les arracher.

Il fut un temps, aussi, où ces hommes renversaient parfois leur père.

Et il fut un jour, même, où une mère poussa ses fils à entrer en guerre contre leur père.

Cette mère, c’est Aliénor d’Aquitaine.

Elle l’a ordonné à ses fils: Renversez votre père!

Elle les a élevés pour cela. Pour combattre, à sa place.

Et en donnant les conseils d’une guerrière avisée: « Tue ou laisse vivant, mais ne blesse jamais, car un animal blessé devient dangereux »

Aliénor, doublement reine, d’abord épouse de Louis VII le roi de France, épousé à 13 ans en 1137 et qu’elle quitta quinze en plus tard, en réussissant la prouesse outrageante de faire annuler le mariage. Puis épouse de Henri II Plantagenêt, futur roi d’Angleterre – à qui Aliénor apporte son territoire considérable et follement convoité, cette Aquitaine qui s’étend du Poitou à la frontière espagnole, cette merveilleuse Aquitaine que le Plantagenêt lui confisquera pour mieux régner. Quelle erreur, ce mariage!

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Bleu de Delft

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Dans la catégorie Roman Historique option Hollande 17ème siècle – avis à toi cher lecteur ou chère lectrice qui reste nostalgique de La jeune fille à la perle de Tracy Chevalier, je vous ai déniché un petit nouveau : Bleu de Delft.

Bleu de Delft ne coupe pas à la règle de ces romans historiques « hollandais » qui nous baignent dans le monde de l’art. Forcément, le 17ème siècle fut riche de contributions en ce siècle d’or, et l’école hollandaise a eu une influence inestimable sur la peinture.

De La jeune fille à la perle à Les mots entre les mains, en passant par Miniaturiste, ce sont les femmes qui racontent l’Histoire. C’est également le cas dans Bleu de Delft, où une jeune campagnarde, Catrijn se retrouve veuve après une année de mariage.

Des bruits courent sur les conditions mystérieuses de la mort de son mari, si soudaine.

Alors Catrijn fuit, quitte la campagne, sa famille, ses amis, vend tous ses biens et entre comme intendante au service d’un riche couple d’Amsterdam (c’est d’ailleurs un autre point commun à toutes ces histoires, à bien y réfléchir…).

Auprès de sa maîtresse, jeune femme désoeuvrée qui prend des cours de peinture auprès d’un des élèves du grand Rembrandt, Nicolaes Maes, Catrijn éveille sa sensibilité à l’art, à la couleur et à la lumière.

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