Tout peut s’oublier

Tout peut s'oublier 
Olivier Adam
Flammarion

Tout peut s’oublier – je ne peux qu’abonder dans votre sens, cher Olivier Adam.

Oui, tout peut s’oublier, comme vos derniers romans qui m’avaient déçue.

« Tout peut s’oublier » m’a réconciliée avec vous, m’a redonné le plaisir de vous lire. 

Je vous ai retrouvé, entre St Malo et Kyoto, points d’ancrage de mes voyages littéraires à vos côtés, emportée dans Des vents contraires à bord du Kyoto Limited Express.

Toujours armé de colère, et de mélancolie, fidèle à vous-même, ou plutôt à votre ancien moi, avant que je vous perde de vue dans les rues de Lisbonne la ville silencieuse, puis vous abandonne lors d’Une partie de badminton.

Jun, sans prévenir, est repartie vivre au Japon. Emmenant avec elle Léo, le fils qu’elle a eu avec Nathan. Bien qu’ils vivaient séparés, Nathan n’était pas préparé à cette disparition brutale – qu’est-ce qui a motivé cette décision? Pourquoi n’a-t-il rien vu venir? 

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2020: le bilan

2020, nous t’avons quittée depuis quelques jours, mais nul doute que nous continuerons à parler de toi encore longtemps.

Tu nous auras offert une chose précieuse, le temps. Le temps de se recentrer sur les siens et sur soi, le temps de revoir ses priorités et paradoxalement, dans une période où tout semblait bloqué, de faire des projets.

Tu auras aussi donné à nombre de personnes une envie furieuse de lire, à un moment où acheter spontanément un livre devenait une entreprise compliquée, voire impossible.

Tu auras donné raison aux bibliophiles acheteurs compulsifs, qui auront pu vivre le premier confinement avec des provisions de livres salutaires – on comprenait enfin la finalité d’avoir cumulé autant de bouquins. 

Pendant cette drôle de période, je me suis évadée en lecture vers l’Italie – une échappée formidable aux accents de dolce vita. Et je me suis aussi recentrée sur mon plaisir, qui avait souvent été concurrencé par mon avidité à me précipiter sur les successions de sorties littéraires.

Des chiffres?

Pas de tableau Excel cette année pour répertorier, classer, filtrer mes lectures par genre, par pays, par sexe (nul besoin d’être matheux pour voir que la majorité de mes lectures a été écrite par des femmes!).

Si j’ai bien compté (mais je vous avoue, j’ai la flemme de vérifier) j’ai lu 87 livres en 2020, hors romans graphiques ou BD, soit un peu plus de 7 livres par mois – une moyenne qui se confirme depuis deux ans.

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Les graciées

Depuis qu’une tempête aussi soudaine que puissante a décimé la flotte de Vardø, et que la mer commence à recracher les corps des quarante pêcheurs disparus, quarante maris, pères, et fils, les femmes du petit port de pêche ont à peine eu le temps de faire leur deuil: elles ne peuvent plus désormais compter que sur elles-mêmes pour survivre.

Sur cette petite île du nord-est de la Norvège, dans le Finnmark, les conditions de vie en ce début de 17ème siècle sont particulièrement rudimentaires pour résister aux hivers longs et aux étés brefs, et toujours glacés. C’est à travers le regard de Maren, qui a perdu son père, son frère et son promis, que l’on observe la communauté s’organiser, en même temps que les premières hostilités s’installent entre les femmes.

Le jour où l’une d’elle, meneuse et rude à la tâche, décide de recruter une équipe parmi elles toutes pour aller pêcher, un fossé se creuse. D’un côté il y a désormais celles qui pêchent et s’épuisent à faire le travail des hommes, devenant moins assidues aux prières. Et de l’autre, les dévotes, qui se pressent autour du nouveau pasteur.

Dans ce pays lapon, les rituels chamaniques sont courants – Dinna, la belle-sœur sami de Maren, en pratique et a souvent aidé les autres femmes grâce à eux. Mais depuis qu’un décret sur la sorcellerie a été promulgué en cet an 1617 par le roi Christian IV afin d’asseoir l’autorité de l’Eglise, on condamne toute personne qui aura renoncé Dieu et  pactisé avec le diable. Et les doigts dévots commencent à pointer certaines femmes de la communauté, à commencer par Dinna.

Nommé délégué de Vardø par le seigneur de Finnmark, Absalom Cornet va prendre ses fonctions sur la petite île afin d’éradiquer les rites impies. Avant de quitter Bergen, il prend pour femme la jeune et innocente Ursa, élevée dans un confort qu’elle ne soupçonnait pas jusqu’à son arrivée à Vardø. A des semaines de mer de chez elle, auprès d’un homme qu’elle connaît à peine, livrée à elle-même dans l’insalubrité d’un foyer qu’elle n’a pas été préparée à devoir tenir, Ursa va réussir à surmonter son désarroi grâce à l’amitié de Maren. Mais cette amitié déplaît aux autres femmes de la communauté – car Ursa est l’épouse de celui venu à Vardø faire une chasse aux sorcières – et il a bien l’intention de ne pas faillir à sa réputation. 

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Ce genre de petites choses

Claire Keegan Ce genre de petites choses Sabine Wespieser Editeur

Il y a une dizaine d’années, à sa sortie, un tout petit livre m’avait littéralement bousculée.

J’y découvrais comment, avec peu de mots et une apparente simplicité narrative, un écrivain pouvait faire passer l’essentiel sans sacrifier à la délicatesse et à la poésie. Le merveilleux titre, « Les trois lumières » (« Foster » en anglais) contenait déjà tout de l’univers de l’irlandaise Claire Keegan, fait de suggestion et d’humilité lumineuse.

Claire Keegan est rare, tant dans son art que dans le rythme de ses publications. Depuis la parution en 2012 de son second recueil de nouvelles « A travers les champs bleus », elle s’était faite silencieuse et pourtant, je repensais souvent à la magie de son écriture. 

C’est donc, en cette fin d’année 2020, une très heureuse nouvelle de la voir revenir sur la scène littéraire, renouant avec le court roman (ou la longue nouvelle, car c’est ce genre, qui capte des petits moments charnière dans les vies, que Claire Keegan semble aimer par-dessus tout). 

Bill Furlong vit à New Ross, une petite ville d’Irlande, auprès de sa femme Eileen et de leur cinq filles. De ses origines, Bill a gardé une modestie exemplaire et une attention généreuse envers les autres. S’il dirige aujourd’hui sa petite société de combustibles, il n’a jamais perdu de vue sa chance d’avoir pu être élevé dans la maison où sa mère, alors jeune domestique de 15 ans, n’a pas été rejetée malgré sa grossesse. 

Les fêtes de fin d’année approchent, et Bill assure les livraisons dans son vieux camion qui mériterait bien d’être remplacé s’il en avait les moyens. 

Quelques jours avant Noël, alors qu’il livre le couvent tenu par des soeurs autoritaires, il découvre une jeune fille terrorisée et frigorifiée qui a passé la nuit enfermée dans la remise à charbon. S’agit-il d’une des ces pensionnaires en uniforme gris qu’il avait surprises à cirer le parquet de la chapelle quelque temps auparavant?

Dans cette Irlande des années 1980, l’église toute puissante gouverne le pays et impose le silence par la terreur qu’elle inspire. Chacun préfère fermer les yeux – certes, il y a bien des rumeurs sur la blanchisserie, et sur ces filles ordinaires qui y accoucheraient, disent certains, de bébés qu’on revendrait en Amérique… mais « de telles choses ne les concernaient pas », comme le dira Eileen à Bill lorsqu’il lui racontera sa rencontre.

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Eureka Street

Eureka Street Robert McLiam Wilson 10/18

Quand on a grandi dans les années 1980, on reste marqué par les images dévastatrices du conflit nord-irlandais qui faisaient régulièrement la une des journaux télévisés. Côté bande son, c’était le « Sunday Bloody Sunday » de U2 qui en incarnait l’horreur glaçante  – mais c’est leur chanson « Where the streets have no name » qui reste la plus évocatrice de Belfast.

Des noms, pourtant, les rues de Belfast en ont. 

Robert McLiam Wilson, dans ce roman de 1996 sur sa ville natale, s’attache à les mettre en lumière, jusque dans le titre.

Eureka Street, c’est l’histoire de deux copains losers sur fond de conflit nord-irlandais. Et c’est ni plus ni moins qu’un chef-d’oeuvre. 

Jake et Chuckie sont amis, l’un est catholique l’autre protestant, mais ils ont en commun d’être de formidables glandeurs dont les divertissements les plus excitants sont leurs soirées de beuverie au pub du coin de la rue. 

Malgré ses gros bras, entretenus par des années de bagarre, Jake est un dur au coeur tendre: depuis que Sarah l’a quitté, il cumule les petits boulots peu gratifiants et traîne une déprime qu’il soigne chaque jour en tombant amoureux de la mauvaise fille.

Chuckie, qui à trente ans vit encore chez sa mère et n’a jamais rien fait de sa vie sauf s’engraisser, décide qu’il doit faire fortune et met en route les plus improbables combines – et plus celles-ci sont invraisemblables, plus elles fonctionnent.

Son propre accent était aussi épais que celui des autres, mais pour Chuckie les habitants de Belfast parlaient comme s’ils avaient la bouche pleine d’allumettes enflammées ou de cigarettes allumées. Il aspirait à l’élégance dans l’élocution.

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Ohio

Ohio Stephen Markley Albin Michel

L’Ohio a été ces derniers jours un des gros enjeux des élections américaines : comprendre cette Amérique moyenne, où tout peut soudain basculer (l’Ohio n’est pas un swing State pour rien) a été une grande motivation pour commencer mon road trip littéraire américain avec ce roman de Stephen Markley, qui a déjà été bien remarqué depuis sa sortie.

C’est dans une petite ville de ce Midwest à la fois industriel et rural, New Canaan, que se concentre l’histoire sombre et effroyable d’une jeunesse écrasée par l’alcool, la drogue, la violence du sexe, anéantie par September 11 et ses conséquences dévastatrices. 

Des années après avoir quitté le lycée, quatre anciens amis de promo se croisent un soir de 2013, Bill Ashcraft et Stacey Moore sont partis depuis longtemps mais reviennent chacun pour des raisons personnelles – un mystérieux paquet à livrer pour l’un, la trace de son ex-petite amie Lisa Han à retrouver pour l’autre. Dan Eaton, vétéran d’Afghanistan, est revenu avec un oeil en moins il y a plusieurs années et ce soir il va recroiser son amour de jeunesse Stacey. Tina Ross, ancienne petite amie du capitaine de l’équipe de football, ne s’est jamais remise de sa rupture avec celui qui lui a pourtant ruiné la vie. Et cette nuit, elle va enfin le retrouver.

C’est un roman très ambitieux, construit en cinq partie – les quatre premières consacrées à chacun des personnages, et la cinquième partie, comme un coup de massue, vers laquelle converge cette drôle de soirée et ces rencontres improbables. 

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L’autre moitié de soi

Brit Bennett L'autre moitié de soi

Il y a dans la littérature américaine un truc en plus, inimitable.

Une capacité spécifique à savoir capter l’essentiel de façon simple et pourtant brillante, avec un sens de la narration implacable, une discipline de l’écriture souvent acquise au gré d’ateliers d’écriture prodigués dans les universités américaines par les maîtres de la littérature.

C’est avec son second roman « L’autre moitié de soi » que je découvre Brit Bennett, une prodigieuse écrivaine américaine qui, selon le National Book Award, fait partie des cinq meilleurs jeunes auteurs américains.

Son roman démarre en Louisiane, dans une petite bourgade qui ne figure même pas sur les cartes. 

Dans cet état acheté à la France en 1803, on ne distingue plus ceux qui portent des noms français, tellement ils sont nombreux – mais à Mallard, on distingue ceux qui sont trop noirs, comme s’ils risquaient de salir la peau blanche de ses habitants, acquise à coups de métissages.

A Mallard, il ne se passe pas grand-chose, ce qui explique pourquoi la disparition des jumelles Vignes en 1954, a tant marqué les esprits. Et pourquoi le retour de Desiree Vignes, quatorze ans après cet évènement, accompagnée d’une petite fille à la peau Noir-bleue, va à nouveau mettre Mallard en émoi. Qu’est-il advenu de Stella, la plus sensible des deux jumelles, depuis qu’elle a disparu à la Nouvelle-Orléans pour oser devenir Blanche?

 Etre un blanc pendant quelques heures, c’était amusant. Héroïque, même. Qui n’avait pas envie de rouler les Blancs pour changer? Mais le passe-blanc était un mystère. On ne rencontrait jamais quelqu’un qui avait franchi la ligne de couleur de manière définitive, pas plus qu’on ne rencontrait quelqu’un qui s’était fait passer pour mort avec succès (…) 

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Un été de neige et de cendres

livre Un été de neige et de cendres

Avril 1815 – le mont Tambora, situé sur l’île de Sumbawa en Indonésie, entre en éruption. 

Plus puissante que l’explosion réunie des bombes A  lâchées sur Hiroshima et Nagasaki, ses répercussions sont inouïes : l’île est dévastée, quasiment toute sa population est décimée, et le monde entier va subir sans le savoir les conséquences climatiques de l’éruption des mois plus tard.

Pouvons-nous imaginer un été sans été, un froid glaçant qui se jette sur l’Europe, tandis que la neige et la glace prennent en étau la côte Est des Etats-Unis?

En cet été 1816, le monde entier vient à peine d’apprendre cette éruption dans les journaux – comment imaginer alors le lien de l’un à l’autre? 

On observe bien de drôles de taches sur le soleil, mais on est bien plus prompt à penser qu’il s’agit de l’oeuvre du diable.

Les ravages sur les récoltes sont terribles et la famine abat son fléau sur une population déjà fort malmenée par les injustices sociales et les récentes guerres napoléoniennes.

C’est à travers le destin de plusieurs personnages que Guinevere Glasfurd, auteure du remarquable « Les mots entre mes mains » paru  en 2016, relate cet incroyable fait historique qui ferait passer l’éruption de l’Eyjafjallajökull en 2010 pour un pétard mouillé.

Aux destinées parallèles de ces inconnus que sont la jeune Sarah Hobbs qui se bat au quotidien pour essayer de gagner un penny pour survivre, le soldat Hope Peter de retour en Angleterre où il espère retrouver un foyer après dix ans de guerre, mais aussi Charles Whitlock un petit prédicateur du Vermont qui essaie de convaincre les paysans de la bonne parole de Dieu, ce sont aussi les histoires de deux personnalités artistiques et littéraires qui éclairent le récit par l’impulsion que va donner à leur travail ce sombre été: le peintre paysagiste John Constable qui essaie d’émerger parmi les peintres plus connus de la Royal Academy, et Mary Shelley, qui commencera cet été-là la rédaction du roman qui la rendra célèbre: Frankenstein.

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A rude épreuve

A rude épreuve Elizabeth Jane Howard éditions La Table Ronde

C’est comme une lettre qu’on attend depuis longtemps et qu’on a enfin entre les mains: on n’ose plus l’ouvrir, de peur de gâcher par la précipitation les longs moments d’une languide impatience dans laquelle on se plaisait bien, finalement.

Je l’ai regardé souvent avant de l’ouvrir, l’oeil s’attardant sur (une nouvelle fois) la beauté de la couverture qui plante le décor: le vert du Sussex, la mer, la présence féminine incontournable du roman. Et dans le ciel, inquiétant, un bombardier noir.

Nous avions quitté la famille Cazalet en 1938, alors qu’une nouvelle guerre semblait inéluctable.

Lorsque nous les retrouvons réunis et abasourdis autour de la TSF de Home Place en ce mois de septembre 1939, l’entrée en guerre est devenue une réalité. 

La vie se réorganise dans le Sussex, chez le Brig et la Duche, où s’installent malgré elles les belles-filles qui auraient préféré rester à Londres, leurs filles et leurs plus jeunes enfants. 

Hugh rentre à Londres gérer l’entreprise familiale, tandis qu’Edward et Ruppert s’engagent dans cette nouvelle guerre…

Le pire était arrivé, et ils faisaient presque comme si de rien n’était. Voilà comment se comportait sa famille en temps de crise 

Rien ne semble pouvoir ébranler la vie des Cazalet, qui continuent à vaquer à des occupations adaptées aux circonstances: rapatrier chez eux l’institution de charité dans laquelle ils sont investis, occulter les nombreuses fenêtres des cottages pour le black-out, acheter des vêtements assez grands et des métrages de tissus, prévoir les repas en dépit des rationnements qui s’installent – tandis que le soir, dans le crépitement des bûches, on joue des sonates de Mozart dans le cliquètement des aiguilles à tricoter.

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La collection disparue

« Un artiste laisse une oeuvre et se survit à travers elle. Mais un collectionneur? Que reste-il de Jules Strauss? »

Jules Strauss est l’arrière-grand-père de Pauline Baer de Pérignon. De son aïeul, elle sait peu de choses, sinon qu’il était un riche collectionneur de tableaux impressionnistes, décédé à plus de 80 ans en 1943. Comment la famille Strauss, juive et fortunée, a-t-elle pu traverser la guerre sans visiblement être persécutée par les nazis?

Par le biais d’un cousin, Pauline hérite d’une liste de chefs-d’oeuvre qui pourraient avoir été volés pendant la guerre…

Renoir, Sisley, Degas, Courbet, Tiepolo, Monet,… cette liste griffonnée va emmener Pauline Baer dans l’histoire inconnue de sa famille, et surtout dans les archives des musées pour essayer de comprendre comment les tableaux prétendument vendus en 1932 par Jules Strauss auraient pu être volés par les nazis dix ans plus tard.

Commence alors pour Pauline Baer une extraordinaire enquête pour tenter de reconstituer son « musée imaginaire » et retrouver la collection disparue de Jules Strauss.

Sur son chemin, elle croise une chercheuse exceptionnelle qui lui donnera les meilleurs conseils et l’accès à des archives pour avancer, mais aussi un ami de la famille, Patrick Modiano – détenteur sans le savoir d’une clé qui donnera un vrai tournant aux recherches de Pauline.

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