A rude épreuve

A rude épreuve Elizabeth Jane Howard éditions La Table Ronde

C’est comme une lettre qu’on attend depuis longtemps et qu’on a enfin entre les mains: on n’ose plus l’ouvrir, de peur de gâcher par la précipitation les longs moments d’une languide impatience dans laquelle on se plaisait bien, finalement.

Je l’ai regardé souvent avant de l’ouvrir, l’oeil s’attardant sur (une nouvelle fois) la beauté de la couverture qui plante le décor: le vert du Sussex, la mer, la présence féminine incontournable du roman. Et dans le ciel, inquiétant, un bombardier noir.

Nous avions quitté la famille Cazalet en 1938, alors qu’une nouvelle guerre semblait inéluctable.

Lorsque nous les retrouvons réunis et abasourdis autour de la TSF de Home Place en ce mois de septembre 1939, l’entrée en guerre est devenue une réalité. 

La vie se réorganise dans le Sussex, chez le Brig et la Duche, où s’installent malgré elles les belles-filles qui auraient préféré rester à Londres, leurs filles et leurs plus jeunes enfants. 

Hugh rentre à Londres gérer l’entreprise familiale, tandis qu’Edward et Ruppert s’engagent dans cette nouvelle guerre…

Le pire était arrivé, et ils faisaient presque comme si de rien n’était. Voilà comment se comportait sa famille en temps de crise 

Rien ne semble pouvoir ébranler la vie des Cazalet, qui continuent à vaquer à des occupations adaptées aux circonstances: rapatrier chez eux l’institution de charité dans laquelle ils sont investis, occulter les nombreuses fenêtres des cottages pour le black-out, acheter des vêtements assez grands et des métrages de tissus, prévoir les repas en dépit des rationnements qui s’installent – tandis que le soir, dans le crépitement des bûches, on joue des sonates de Mozart dans le cliquètement des aiguilles à tricoter.

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La collection disparue

« Un artiste laisse une oeuvre et se survit à travers elle. Mais un collectionneur? Que reste-il de Jules Strauss? »

Jules Strauss est l’arrière-grand-père de Pauline Baer de Pérignon. De son aïeul, elle sait peu de choses, sinon qu’il était un riche collectionneur de tableaux impressionnistes, décédé à plus de 80 ans en 1943. Comment la famille Strauss, juive et fortunée, a-t-elle pu traverser la guerre sans visiblement être persécutée par les nazis?

Par le biais d’un cousin, Pauline hérite d’une liste de chefs-d’oeuvre qui pourraient avoir été volés pendant la guerre…

Renoir, Sisley, Degas, Courbet, Tiepolo, Monet,… cette liste griffonnée va emmener Pauline Baer dans l’histoire inconnue de sa famille, et surtout dans les archives des musées pour essayer de comprendre comment les tableaux prétendument vendus en 1932 par Jules Strauss auraient pu être volés par les nazis dix ans plus tard.

Commence alors pour Pauline Baer une extraordinaire enquête pour tenter de reconstituer son « musée imaginaire » et retrouver la collection disparue de Jules Strauss.

Sur son chemin, elle croise une chercheuse exceptionnelle qui lui donnera les meilleurs conseils et l’accès à des archives pour avancer, mais aussi un ami de la famille, Patrick Modiano – détenteur sans le savoir d’une clé qui donnera un vrai tournant aux recherches de Pauline.

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Toute l’histoire de la peinture en moins de deux heures

Parmi mes lectures, l’art revient souvent – j’aime explorer la peinture et les courants artistiques à travers des biographies d’artistes et des romans. Une façon de compenser un peu ma frustration de ne pas avoir étudié l’histoire de l’art, en quelque sorte.

Pour les mêmes raisons, j’adore me nourrir d’expositions et de musées, et encore plus écouter des conférenciers passionnés me parler d’art.

Aussi, lorsque j’ai appris il y a quelques mois qu’Hector Obalk donnait un spectacle sur l’histoire de la peinture, j’ai immédiatement réservé des places.

Flashback: il y a des années de cela, Hector Obalk tenait une chronique d’art dans le Elle. C’était une des premières pages que je lisais, chaque semaine. Par un détail sur un tableau, il avait cette capacité à nous transporter dans l’oeuvre en nous donnant le sentiment de toucher de notre doigt inculte l’expertise de l’artiste.

A travers cette courte chronique hebdomadaire pointaient déjà le piquant et la saveur que l’on trouverait dans Grand Art, programme dans lequel Hector Obalk aimait se mettre en scène, pitre érudit au service de l’art.

Le public, Hector Obalk l’aime. Ou peut-être aime-t-il juste avoir un public.

En tous les cas ça fonctionne, ça fusionne.

Donc dimanche dernier, après des reports liés à vous savez quoi depuis le mois de mars, Hector Obalk donnait enfin une nouvelle représentation de « Toute l’histoire de la peinture en deux heures » au Théâtre de l’Atelier.

Sur scène, derrière lui, une mosaïque de 4000 tableaux. Zoom avant, zoom arrière, allers retours opérés par un technicien que le maestro téléguidait depuis la scène, tandis qu’il faisait jouer tantôt un violoncelliste, tantôt une violoniste au rythme de ses fougueuses interprétations picturales.

4000 tableaux pour couvrir allegretto deux heures de représentation. Soit huit siècles de peinture! Fastoche.

Vous êtes partants vous aussi? Alors suivez-vous moi dans ce tourbillon artistique.

Démarrage sous les ors du 14ème siècle, ces tableaux touts dorés qu’on passe vite dans les musées. Giotto et son St François d’Assise prêchant aux oiseaux – un peu de moquerie (oh les mains toutes petites de St François, l’anatomie n’était pas encore le point fort des peintres) pour cacher l’émotion que suscitent éparpillés par petits bouts façon puzzle (vous avez forcément la référence) les détails du tableau.

1420, Obalk démontre avec Fra Angelico que le savoir-faire des peintres croît – dans la prédelle du Couronnement de la vierge c’est un schéma narratif façon BD qui se met en place, et la passion d’Obalk qui accroche nos regards sur les détails.

C’est fantastique, et de l’orchestre aux balcons en passant par la corbeille, nous sommes tous extatiques, en même temps que ça rit derrière nos masques Deux tableaux, une demi-heure, reste une heure trente, 3898 tableaux – il va forcément y arriver.

La grande histoire de la peinture avance. On quitte les perspectives en boîtes à chaussures de Fra Angelico, on va vers le Nord chez les flamants, meilleurs mais pas en tout, mais en textures sûrement: démonstration par A + B avec Van Eyck et son tableau des époux Amolfini. Obalk nous ramène toujours aux proportions réelles du tableau (tout petit) pour nous exposer la perfection du détail, et ce qui fait la beauté absolue du tableau, le détail qui change tout: non pas les verroteries à gauche d’un sublime miroir qui nous montre la face cachée du tableau, mais à son sens cette paire de socques abandonnées au sol, sales de boue tranchant dans la richesse du décor.

Nous n’en sommes qu’aux alentours de 1450/60 et repartons en Italie. Les italiens ont progressé! Atmosphérisation du tableau, brillance, l’air s’est engouffré et nourrit l’espace. Bond en 1500/1520, et Raphaël avec son style plus précis, et sa petite dose d’érotisme.

Quelle heure est-il? Midi? (oui, le spectacle était en matinée) Une heure a déjà passé, mais la Renaissance, siècle des progrès techniques, se profile soudain. Jusqu’ici, l’histoire de l’art était l’histoire d’un progrès artistique, où tout était à inventer. Avec Michel-Ange, et surtout avec La Déposition de Pontormo, Obalk se prête à une démonstration burlesque sur le maniérisme et son inventivité anatomique. Comment ne pas voir dans ses contorsions une belle imitation des poses improbables des « selfistes » d’Instagram? 

Fort de l’hilarité de la salle, le critique d’art nous entraîne vers le maniérisme flamant, et nous montre comment de simples pommes toutes boursouflées représentent toute la caractéristique de Gossaert – de fruits en fleurs, c’est au tour d’Arcimboldo (était-ce vraiment nécessaire de perdre de si précieuses minutes avec lui?).

Retour au sérieux avec le Caravage et son sens de la composition, le naturel de sa géométrie qui fait abdiquer le maniérisme. Dans son sillage, de La Tour, et surtout Velasquez avec son art de la suggestion. Nous ouvrons les yeux face au génie, surtout lorsqu’il est mis à côté d’un copiste qui a photoshopé et atomisé l’essence même de son art.

Rembrandt arrive, l’heure tourne. 12h30 et nous quittons le siècle d’or pour le 18ème et les mièvreries de Fragonard – Obalk nous parle de boue touillée avec le pinceau qui n’empêche pas la lumière de passer. Et c’est exactement ça, lorsque « Renaud entre dans la forêt enchantée ».

Violon et violoncelle poursuivent leurs intermèdes.

Combien de temps nous reste-il pour aller jusqu’au 20ème siècle? Si peu. 

Nous courons vers la deuxième moitié du 19ème, et ce grand chamboulement artistique qui ouvre une fenêtre sur l’art moderne avec une expression artistique plus directe. Ils sont deux, en presque fin de course. Monet, et Cézanne au bord de l’abstraction, avec cette texture particulière sur laquelle Obalk met ces mots picturalement parfaits qui soudain m’éclairent: une texture « sèche et calcaire ».

Encore combien de minutes? Cinq peut-être?

Klein tombe comme un couperet. La rupture, la fin de la transmission.

Quel est l’intérêt de l’art contemporain? Obalk provoque en n’accordant que dédain à Basquiat, mais clôture avec une tendresse admirative pour François Boisrond, qui à ses yeux semble avoir retenu les leçons de la grande histoire de l’art.

Bonne nouvelle pour ceux que cela intéresserait, Hector Obalk donne une autre version de ce spectacle à l’Olympia

Toute l’histoire de la peinture en moins de deux heures

Spectacle de Hector Obalk

De sang et d’encre

De sang et d'encre Rachel Kadish Cherche Midi

Rachel Kadish. Son nom évoque une prière juive, comme un préambule liturgique à ce roman remarquable qui questionne la place de la femme au sein de sa communauté religieuse, mais aussi par-delà le vaste monde de la connaissance.

A Londres, en novembre 2000, l’éminente professeure d’université Helen Watt, sur le point de partir à la retraite, est contactée par l’un de ses anciens élèves. D’étranges lettres viennent d’être découvertes dans sa maison de Richmond, au hasard de travaux de rénovation. Rédigés en portugais, en hébreu, en latin, ils sont aussi vieux que la demeure du 17ème siècle qui les abritait.

Aidée  d’Aaron Levy, un doctorant américain un peu arrogant et totalement enlisé dans une thèse qu’il consacre à Shakespeare et aux juifs qui auraient inspiré son oeuvre, Helen Watt tente de percer à jour ces documents inestimables. La cache dans laquelle ils ont été retrouvé est-elle une genizah, où étaient déposés dans les synagogues des écrits portant le nom de Dieu? Mais c’est bientôt l’identité du scribe, et sa troublante signature, qui les interroge. S’attelant à l’étude des documents, ils remontent le temps à travers une étrange correspondance.

Dans une alternance du récit entre présent et passé, on découvre en 1657 Ester Velasquez, une jeune juive séfarade qui vient d’arriver à Londres avec son frère et le rabbin HaCoen Mendes, qui les a pris en charge à la mort de leurs parents à Amsterdam. Aveugle, rescapé de l’Incquisition espagnole, le vieux rabbin portugais espère apporter sa sagesse à la communauté juive londonienne qui s’éloigne des traditions, et pire, se rapproche de la mouvance sabbatéenne qui guette l’arrivée d’un nouveau Messie. Ester, qui est plus cultivée que toute autre jeune fille de son âge, devient la plume du rabbin, rédigeant son abondante correspondance avec les grands de la communauté. Au contact du rabbin et de ses livres, la curiosité d’Ester s’aiguise, l’éveille aux Idées comme celles de l’hérétique Spinoza chassé de la communauté. 

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Retour à Martha’s Vineyard

Retour à Martha's Vineyard de Richard Russo
Editions de la Table Ronde

Est-il toujours bon de convoquer les vieux souvenirs?

2015: plus de quarante ans après avoir quitté l’université, Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard, dans la maison que le premier des trois compères sexagénaires a l’intention de mettre en vente.

Aussi différents soient-ils les uns des autres, les trois hommes se sont liés à l’université de Minerva, sur la côte Est. Au sein de la résidence de la sororité Theta, où ils officiaient aux cuisines et au service, ils se sont rapprochés, à s’en surnommer les Trois mousquetaires – liés à vie par le ciment de ces années de jeunesse, mais aussi par cette épreuve vécue par tous les jeunes hommes américains de leur génération : le tirage au sort de la conscription de 1969, qui désignerait ceux d’entre eux qui partiraient combattre au Vietnam.

Avant que l’un d’eux, tiré au sort ce fameux jour de 1969, parte servir sa patrie une fois ses études finies, les Trois Mousquetaires passent ensemble ce week-end de 1971 à Martha’s Vineyard, qui clôturera leurs années à Minerva. 

Mais ils sont en fait quatre, ce fameux week-end: les garçons ont emmené avec eux leur quatrième mousquetaire, la belle Jacy, une des résidentes de Theta dont ils sont tous les trois amoureux et qui semble prendre un malin plaisir à ne pas les départager. Ce qui n’arrivera jamais vraiment: à l’issue de ce week-end, Jacy disparaît, on ne la retrouvera jamais.

Son souvenir hante inévitablement les trois amis lorsqu’ils se retrouvent en 2015.

Ont-ils changé? Sont-ils restés fidèles à leurs idéaux, à leurs promesses?

Cachent-ils une autre part d’eux-mêmes, inconnue aux autres, derrière la façade de leurs surnoms d’antan?

Pourquoi Teddy a-t-il toujours été ce grand angoissé, qui vit ce week-end sous la menace d’une nouvelle crise de panique à peine débarqué sur l’île?

Et Mickey, abrite-t-il toujours derrière sa carcasse de gentil colosse rocker cet être bagarreur, dont ils n’ont jamais compris les coups de sang capables de laisser quelqu’un au sol?

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L’étrange disparition d’Esme Lennox

O’Farrellement Vôtre

Depuis son premier roman sorti en 2000, « Quand tu es parti », je suis inconditionnellement attachée à l’écrivaine irlandaise Maggie O’Farrell.

Tous ses romans ne sont pas égaux, mais elle réussit à chaque fois à se renouveler, tout en restant attachée aux mêmes thèmes, qu’elle explore inlassablement, comme pour comprendre, réparer quelque chose : des histoires familiales qui se jouent sur plusieurs générations, des secrets qui brisent des destinées, des histoires d’amour qui basculent dans le drame, des disparitions inexpliquées, voilà l’univers de Maggie O’Farrell, qui oscille incessamment entre présent et passé, toujours servi par des personnages complexes et sensibles, souvent dans la fuite. Grâce à une psychologie aiguë, elle pénètre les failles des histoires.

Lorsque j’ai lu, il y a quelques semaines, « La salle de bal » d’Anna Hope, j’ai repensé à ce roman de 2008: « L’étrange disparition d’Esme Lennox ». L’envie m’est venue de le relire, de retrouver ces impressions qui m’avaient tant marquée.

Esme rejoint la longue liste de ces femmes internées, à tort, parce qu’elles étaient différentes. 

Différente, Esme l’a toujours été. Une petite fille libre, curieuse, sensible. A la suite d’un drame, la famille quitte l’Inde où Esme et sa soeur sont nées et ont grandi. De retour à Edimbourg, Esme doit s’acclimater: au froid écossais, et surtout aux règles strictes qu’imposent la bienséance et l’éducation sans concession de sa grand-mère et de ses parents pour faire d’elle et sa soeur des jeunes filles épousables. Mais le comportement d’Esme dérange, trop sensible, trop inadaptée, trop désinhibée… elle est internée à l’asile de Cauldstone, alors qu’elle n’a que seize ans.

Soixante ans plus tard, alors que l’asile doit définitivement fermer ses portes, Iris reçoit un appel: elle est la seule parente à pouvoir prendre en charge Euphemia Lennox. Qui est cette grand-tante dont elle n’a jamais entendu parler? Elle ne connaît pourtant aucun frère et soeur à sa grand-mère Kathleen… Pourquoi a-t-elle été effacée de la mémoire familiale? Est-elle vraiment folle?

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Les évasions particulières

Dans les années 80, alors que j’étais évidemment encore une touuuute petite fille, j’adorais les feuilletons français (maintenant on appelle ça des s.é.r.i.e.s) dont le charme aux couleurs passées me remplit de nostalgie. Il y avait notamment l’Esprit de famille, et ces quatre soeurs que je trouvais formidables. En tapant le nom du feuilleton dans ma barre de recherche, je tombe sur elles, les trois aînées à mobylette sur une route de campagne, tandis que la benjamine à vélo s’essouffle derrière elles en pestant (on la surnommait la poison).

Voilà un peu comme je les imagine, les soeurs Malavieri, des soeurs unies, des jeunes femmes affirmées, héroïnes d’une saga familiale au coeur d’une société en route pour les grands bouleversements des années à venir. 

Elles sont trois, Sabine l’aînée, Hélène la cadette et Mariette la benjamine. Contrairement aux soeurs Moreau, elle ne vivent pas dans l’aisance d’une famille bourgeoise de la campagne pontoisienne, mais au sein d’une famille catholique et modeste dans un appartement exigu d’Aix-en-Provence.

Sabine rêve de partir à Paris pour devenir comédienne, et envie Hélène qui, par le biais d’un accord familial étrange, passe ses vacances chez son oncle et sa tante à Neuilly-sur-Seine.

En ce début des années 1970, le vent de l’émancipation souffle, les femmes commencent à prendre la pilule (en cachette) et les soeurs aînées développent leur conscience sociale et politique, tandis que Mariette, depuis la sphère de l’enfance, observe ses soeurs, prête à faire éclore le moment venu la jeune fille libre qu’elle aspire à être. Pour Agnès aussi, leur mère, il est temps de penser à son propre épanouissement, après ses années de jeunesse sacrifiée aux devoirs maritaux et à la maternité.

Agnès et Bruno, rassurés par l’accession à la présidence de Giscard sont loin d’imaginer le bouleversement du 10 mai 1981 vers lesquels ces années les conduisent.

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Mon père, ma mère, mes tremblements de terre

Mon père ma mère mes tremblements de terre Julien Dufresnes-Lamy Belfond

Il y a ces écrivains auxquels on s’attache, avec cette impression de construire avec eux, de livre en livre, une histoire. 

Julien Dufresnes Lamy est de ceux-là. Un passeur d’histoires humaines, prolifique, hyperactif, pour qui l’écriture semble être une urgence – que ce soit dans la littérature jeunesse ou la blanche, où il alterne ses publications avec succès. Finalement, ces deux genres littéraires dans lesquels il s’exprime ne font peut-être qu’un, où JDL s’affranchit des cases de façon audacieuse.

Au fil des ses romans, on peut relier les points entre chaque, car s’il se renouvelle, il y a sa voix, toujours, à la fois douce, sensible et revendicative, et une fascination constante pour l’adolescence et les blessures de la vie.

« Mon père, ma mère, mes tremblements de terre » pourrait être un hybride de ses derniers romans. Un peu des « Indifférents », un peu de « Boom », un peu de « Jolis jolis Monstres ». Pour en faire toutefois un roman singulier, porteur de bienveillance et d’amour dans les grands séismes qui bouleversent la vie.

Dans ce nouveau roman, JDL interroge l’identité et les relations familiales, à travers la voix de Charlie, un garçon de quinze ans – cet âge fragile où la norme définit les rapports entre adolescents, et où la différence crée le rejet.

« J’avais le droit d’avoir des humeurs et d’être ingrat, c’est mon âge qui le disait. Sauf que non. Mon père me volait ma crise d’adolescence sans trembler »

Depuis que son père a avoué à sa famille son désir d’être femme, deux ans plus tôt, Charlie tient le journal de la transition de son père, au fil des jours qui se succèdent: la transformation physique, les rapports père-fils, le regard des autres sur lui, et sur eux.

Alors qu’il attend avec sa mère, à l’hôpital, la sortie du bloc de son père qui dans quelques heures sera irrévocablement devenuE Alice, le récit présent alterne avec le décompte des jours de cette transition identitaire et familiale.

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Betty

Betty Tiffany Mc Daniel Gallmeister

C’est un sacré pari, pour un éditeur: publier un roman de 716 pages en septembre – un bon gros pavé bien lourd alors qu’on sait que les lecteurs auront plutôt envie de papillonner d’une nouvelle sortie littéraire à une autre.

C’est le pari de la foi en ses lecteurs, et surtout de la foi en un livre.

Au premier abord, 716 pages, c’est un peu long. L’éditeur n’aurait-il pas eu intérêt à réduire le texte, me suis-je demandé à plusieurs reprises? Mais au final, tout y est si intense, si magique, si poétique, qu’il eût été impossible d’enlever quoi que ce soit.

Car Betty est une ode à la force vitale de la nature qui nous nourrit, et nous façonne. Une ode sublime à l’amour qui nous construit et nous arme pour la vie.

C’est le vibrant hommage que Tiffany Mc Daniel a écrit pour sa mère, cette petite Betty Carpenter  Cherokee par son père, blanche par sa mère. 

Comment se construire dans une communauté rétrograde de l’Ohio quand on ne voit en vous qu’une petite indienne à la peau noire et qu’on vit dans une famille aussi pauvre que marginale, sur laquelle plane la malédiction d’une maison hantée? Avec l’amour d’un père qui invente pour vous des légendes qui font grandir en vous nourrissant de la force magique et ancestrale de la nature.

 Quand je lisais les livres que j’empruntais à la bibliothèque, je pensais que mon père – comme les histoires que ces livres racontaient – était né de l’esprit de ces écrivains. Je croyais que le Grand Créateur avait expédié ces écrivains sur la lune, portés par les ailes d’oiseaux-tonnerre, et leur avait dit de m’écrire un père. Des écrivains tels que Mary Shelley, qui avaient donné à mon père une compréhension gothique pour la tendresse de tous les monstres.

Agatha Christie avait créé le mystère qui habitait mon père et Edgar Allan Poe avait conçu pour lui l’obscurité de manière à ce qu’il puisse s’élever jusqu’au vol du corbeau. William Shakespeare avait écrit pour lui un coeur de Roméo en même temps que Susan Fenimore Cooper lui avait imaginé une proximité avec la nature et le désir d’un paradis à retrouver (…) 

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Le fil rompu

Le fil rompu Céline Spierer

Dans son immeuble du Lower East Side à New-York, le jeune Ethan est intrigué par sa voisine, dont la seule distraction semble consister à nourrir les oiseaux.

En perte de repères familiaux, Ethan se rapproche de la vieille dame solitaire à la mise élégante, qui peu à peu va dérouler le fil de sa mémoire fragile.

Chez elle, Madame Janick cache six tableaux convoités lors d’enchères fiévreuses chez Sotheby’s quarante ans plus tôt, et achetés par un acquéreur aussi mystérieux que le peintre de ces toiles, Mirko Danowski.

Quelle histoire abritent ces toiles et la très belle jeune fille blonde qui figure sur chacune d’entre elle?

Avec une parfaite maîtrise du suspense, Céline Spierer nous tient en haleine jusqu’aux dernières pages de son roman, en remontant la grande histoire du vingtième siècle. Depuis la Pologne de l’Empire russe jusqu’à Ellis Island et Manhattan,  de la montée du nazisme en Allemagne jusqu’à Lódz en Pologne, les destins des personnages se croisent dans des allers-retours temporels. Parmi eux, trois femmes : Katarzyna, Edith et Magda, dont les vies s’enchevêtrent entre la vieille Europe et New-York. Quel est ce fil qui court tout au long de l’histoire et semble les relier d’un continent à l’autre?

C’est une formidable immersion historique qui traverse la tragédie de deux guerres et les grands courants de l’Histoire.

« Le fil rompu » évoque à certains égards « Le chardonneret » de Donna Tart, par le mystère qui auréole ces toiles cachées qui traversent les années, et ce jeune garçon new-yorkais forcé à grandir trop vite, Ethan, qui m’a rappelé le Théo du roman de Donna Tart. 

Vous le savez, j’aime les romans historiques, et particulièrement cette période, j’ai donc été largement séduite par cet aspect mais aussi par l’audace des allers-retours temporels qui permettent d’entretenir l’intrigue. 

J’ai regretté toutefois que quelques personnages, essentiels à l’intrigue, ne soient pas davantage fouillés et passent d’un rôle de premier plan à un rôle figuratif, alors qu’ils auraient largement mérité qu’on les découvre davantage.

Céline Spierer a étudié l’écriture scénaristique, et on ressent effectivement une inspiration très cinématographique dans la construction de ce roman, tant par la vivacité du rythme que par la force d’évocation des situations et des personnages. 

Un premier roman fort réussi, tant par la maîtrise de l’écriture que par les rebondissements qui nous surprennent jusqu’à la fin de l’histoire.

Titre: Le fil rompu

Auteur: Céline Spierer

Editeur: Editions Héloïse d’Ormesson

Parution: septembre 2020