Anatomie d’un mariage

Anatomie d'un mariage de Virginia Reeves éditions Stock

 Il s’agit d’Edmund Malinowski, trente-six ans, psychiatre comportementaliste, directeur de l’hôpital de Boulder. C’est un homme travailleur. Il sait écouter avec une grande attention. Il peut braquer la lumière de son esprit et de son coeur sur n’importe quel sujet à n’importe quel moment, alors cette personne se met à briller sous la puissance de son regard. Il ne partage pas sa vie personnelle.  N’a pas de relations intimes. Le flux est à sens unique. Il absorbe, renvoie ce qu’il a pris, mais jamais il n’offre ses pensées personnelles, ni ses réflexions. Ce qui fait de lui un médecin brillant, et sans doute un père brillant. Mais un terrible mari. »

C’est un couple a priori parfait sous tous rapports qui vient s’installer dans le Montana: fou amoureux de sa femme Laura, une artiste peintre, Edmund Malinowski est un brillant psychiatre comportementaliste qui prend la direction de l’institution psychiatrique de Boulder, plein d’espoir face à la mission qui l’attend.

Nous sommes en 1970, et Edmund va devoir se battre face à la bureaucratie qui a depuis longtemps abandonné ces malades, les condamnant à l’enfermement entre les hauts murs de l’institution. Ed veut réformer la bureaucratie et les traitements, et passe de longues journées à Boulder – à en oublier Laura qui se morfond dans leur maison. Mais Ed s’est donné une autre mission: sauver Pénélope, une adolescente épileptique à haut potentiel, internée par ses parents. Pénélope s’immisce entre Laura et Ed, qui est complètement subjugué, dépassé pas sa charismatique patiente.

Narcissique, Ed pense pouvoir tout maîtriser: son couple d’un côté, ce qui se passe entre les murs hermétiques de Boulder de l’autre, à commencer par ses séances de thérapie avec Pénélope. Et entre les deux, pour décompresser, de l’alcool et d’autres femmes.

Le jour où Laura, contre toute attente, quitte Ed, c’est une longue chute qui commence.

Le roman aurait pu s’appeler « autopsie d’un mariage », tant Virginia Reeves dissèque la relation qui les unit, même longtemps après que ce mariage n’en est plus un. Elle alterne avec une vision globale de l’histoire conduite par Ed et la vision que Laura a de cette histoire – racontée à la première personne, offrant une proximité empathique au lecteur.

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Un été à Nantucket

Un été à Nantucket, Elin Hilderbrand
Les Escales

Cet été-là, Neil Armstrong a marché sur la lune. 

L’évènement aurait pu suffire à marquer l’été des Levin, d’autant plus que Blair, la fille aînée de la famille, est mariée à un astrophysicien enrôlé dans la mission Apollon 11. Mais cet été 1969 va, à bien des égards, changer la vie de la famille et rester à jamais vivace dans leurs souvenirs.

Comme chaque été, Kate Levin quitte le foyer de Brookline, Massachussets, pour la maison de sa mère Exalta à Nantucket. Mais cette fois-ci, seule la petite dernière, Jessie, l’accompagne: Blair, très enceinte, est restée à Boston. Kirby, la seconde, a choisi de passer l’été à travailler à Martha’s Vineyard. Quant à Tiger, le fils, il a été mobilisé pour servir son pays au Vietnam.

Tous ces changements augurent d’un été bien différent des autres, car l’insouciance s’est envolée. 

Kate, qui craint à tout moment qu’on vienne lui annoncer la mort de Tiger, est une mère au coeur déchiré qui perd pied. Et même si les étés à Nantucket ont une saveur de vacances exquise, la vie à All’s fair, sous la houlette de la très stricte Exalta, n’est pas sans tensions. Kate aimerait bien s’émanciper de cette mère si dominante. 

 La triste vérité, c’était que Kate était prisonnière de sa propre mère, d’Alls Fair et de la vie qu’elle avait connue ces quarante-huit dernières années à Nantucket ».

Exalta terrorise Jessie, qui lui impose les codes de la haute société insulaire, à commencer par des leçons de tennis quotidiennes. Jessie vient de fêter ses 13 ans, et cet été va être un grand tournant dans son apprentissage de la vie. Kirby, étudiante et militante, la rebelle de la famille, a choisi d’être loin des siens. Elle veut panser ses blessures, et sa rencontre avec Darren pourrait bien l’y aider: mais la société serait-t-elle prête à accepter la relation d’une jeune fille blanche et d’un jeune homme noir? Blair, elle, n’en peut plus d’être enceinte – elle a dû renoncer à sa carrière en se mariant, et alors qu’elle est sur le point d’accoucher, elle a la conviction que son mari a une aventure avec une autre.

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Avant l’été

Avant l'été Claudie Gallay Actes Sud

Elles sont cinq amies, dans une petite ville de province où tout le monde se connaît et où être soi-même quand on a des rêves trop grands devient compliqué.

Jess, Juliette, Camille, Boucle et Broussaille ont la vingtaine, et elles s’ennuient – elles sont à ce moment de leur vie où tout pourrait arriver, mais rien ne semble se passer, rien ne semble les pousser à vouloir avancer, coincées entre l’adolescence et la vie d’adulte.

Jess, la narratrice, est revenue habiter chez ses parents après sa rupture avec Antoine. Elle a retrouvé ses amies, mais la fleuriste chez qui elle travaillait l’a remplacée.

A la faveur de la Fête du Printemps, elles se lancent un défi qui va leur redonner de l’enthousiasme, et un objectif: faire un défilé de mode devant les habitants de leur ville.

Jess fait également la connaissance de Madame Barnes, la fille d’un ancien industriel de la ville revenue au pays pour vendre sa maison d’enfance.

Entre Jess et Madame Barnes, une amitié inattendue va se nouer. Mais cette amitié n’est pas du goût de Juliette, la meilleure amie de Jess qui travaillait pour la vieille dame avant qu’elle ne demande à Jess de la remplacer. Tiraillée entre son affection pour chacune, son envie d’élargir son horizon, sa peur de décevoir sa famille, Jess va se retrouver à un moment crucial de sa vie.

« Avant l’été » se lit comme le journal intime d’une jeune fille: Jess, à la première personne, au présent de l’indicatif, raconte le déroulé assez ennuyeux de ses journées. Tout ce qu’une jeune fille confie à son journal lui semble important, mais il l’est souvent très peu pour celui qui, par inadvertance, tomberait dessus. 

La vie de ces jeunes filles d’une autre époque nous paraît un peu désuète, naïve, innocente. Pourtant, Jess s’interroge de la même façon que tant de générations de jeunes filles.

Mais comment je m’y retrouve? Si on range les filles par catégorie, je fais partie desquelles, hein? De celles qui trahissent, des fidèles, des sentimentales, des émotives, des lâches, des salopes? Ou des connes? Je dois faire partie des connes, c’est ça, tu ne crois pas? J’ai un problème, un sacré problème!… Je veux tout! Comment je fais? »

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Tout le bonheur du monde

Tout le bonheur du monde de Claire Lombardo

Difficile de se construire une vie quand on a pour modèle la vie parfaite de ses parents.

Pourtant, ne devient-on pas plus heureux quand on grandit entouré de parents aimants?

Le problème, c’est que les parents Sorenson s’aiment un peu trop, au goût de leurs filles.

Combien de fois ont-elle surpris leurs regards, leurs mains, leurs baisers – et même, elles préfèrent en rire, leurs ébats!

Cet amour parfait qui traverse les décennies n’en est pas moins un modèle écrasant pour les quatre soeurs. Il y a Wendy, rebelle et déjà veuve a à peine 40 ans, suivie de près par Violet la parfaite qui a toujours réussi ce qu’elle entreprend (mis à part un gros secret qui pourrait tout faire vaciller). Vient ensuite Liza, qui a hérité de l’esprit scientifique de son père, mais est pourtant loin d’être rationnelle quand il s’agit de sa vie. Et enfin la petite dernière, Grace, que personne ne veut considérer comme une adulte et se trouve embourbée dans un gros mensonge. 

Sur quarante années, dans la banlieue de Chicago, nous suivons la vie rêvée des Sorenson: on finit par connaître les pièces de la maison de Fair Oaks et le ginkgo du jardin fait soudain partie de notre paysage mental. Mais comme les marches en bois qui mènent au jardin, ça grince irrésistiblement dans cette histoire.

« Je suis sûre que vous êtes à l’origine de mes trop grandes espérances dans la vie » dit un des personnages extérieur à la famille Sorenson. Cela nous fait prendre la mesure de ce que peuvent éprouver les quatre filles. Oui, Marilyn et David ont cette chance extraordinaire, quarante ans après leur rencontre, de s’aimer, et de se désirer, comme au premier jour!  Même quand la vie pose des obstacles sur leur chemin.

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Harvey

Harvey de Emma Cline

Qu’est-ce qui pousse Emma Cline à s’intéresser aux prédateurs sexuels?

Après avoir relaté l’affaire Charles Manson dans « The Girls », puis fait faire une mauvaise rencontre au personnage féminin de sa nouvelle « Los Angeles », elle a choisi de consacrer son (longtemps attendu) nouveau roman à Harvey Weinstein, le producteur américain condamné pour viols et agressions sexuelles l’an dernier.

Dans « Harvey », Emma Cline nous transpose aux côtés du producteur, la veille de son procès.

L’homme nous paraîtrait inoffensif: isolé, diminué, souffrant. Et minable.

A-t-il conscience que demain tout va se jouer? 

Non, Harvey se sait innocent, et demain, ses projets pourront reprendre. D’ailleurs, il vient d’en trouver un nouveau, un formidable nouveau projet: il va adapter LE roman de Dani DeLillo, qui, aussi incroyable que cela puisse paraître, est le voisin de la villa qu’on lui a prêté dans le Connecticut. Il a hâte de s’y mettre.

Demain, la justice réhabilitera le grand Harvey.

Avec l’acuité dont elle a fait preuve dans ses deux précédents livres, Emma Cline nous plonge d’une façon extrêmement convaincante dans les pensées de Weinstein, qui semble être le seul à ne pas voir qu’autour de lui, les choses sont en train de changer. 

Qui se préoccupe encore de lui, à part son avocat qui essaie désespérément de le joindre, la journaliste à qui il promet l’interview qu’il donnera à l’issue du verdict, son assistante, ou sa fille qui passe en coup de vent rendre visite à son père?

Emma Cline nous bluffe dans sa capacité à se fondre dans Weinstein, à faire entendre sa voix. On retrouve, dans ce huis clos, la précision et le tranchant de son écriture.

S’il est difficile d’apprécier un roman dont le personnage est aussi détestable que Weinstein, on ne peut toutefois qu’apprécier encore davantage l’écrivaine et la créativité de son travail. 

On n’y retrouve pas la langue particulièrement inventive qui avait donné tant d’aura à son premier roman, mais son talent est indéniablement là. Et même, il s’affirme.

Traduction: Jean Esch

Titre: Harvey

Auteur: Emma Cline

Editeur: La Table Ronde

Parution: mai 2021

I am I am I am

I am I am I am de Maggie O'Farrell

Derrière chaque écrivain il y a une vie qui imprègne, volontairement ou non, son oeuvre. 

Maggie O’Farrell est depuis son premier roman une écrivaine à laquelle je me suis extrêmement attachée, autant par son écriture que par ses histoires, mais aussi parce que cette année de naissance que nous partageons me la rend plus proche, plus intime que n’importe quel écrivain. Et paradoxalement  aussi plus mystérieuse.

C’est probablement la raison pour laquelle je ne souhaitais pas lire ce « I am, I am, I am »: peur de profaner ce mystère, peur de pénétrer une sphère trop personnelle, peur, aussi, de partager la douleur de la chair éprouvée.

« I am I am I am » n’est pas un roman, c’est un récit de vie, de dix-sept moments de vie, où la vie de Maggie O’Farrell aurait pu basculer.

Frôler la mort n’a rien d’unique, rien de particulier. Ce genre d’expérience n’est pas rare; tout le monde, je pense, l’a déjà vécu à un moment un ou à un autre, peut-être sans même le savoir. La camionnette qui passe au ras de votre vélo, le médecin fatigué qui, finalement, décide de réviser votre dosage, le conducteur ivre que ses amis réussissent laborieusement à convaincre de leur donner ses clés de voiture, le train raté parce qu’on n’a pas entendu le réveil sonner, l’avion dans lequel on n’est pas monté, le virus que l’on n’a pas attrapé, l’agresseur que l’on n’a jamais croisé, le chemin jamais emprunté. Tous autant que nous sommes, nous allons à l’aveugle, nous soutirons du temps, nous empoignons les jours, nous échappons à nos destins, nous traversons à travers les failles du temps, sans nous douter qu’à tout moment le couperet peut tomber ».

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Sous le signe des poissons

Sous le signe des poissons
Melissa Broder

S’il y a bien une chose dont on ne devrait pas avoir peur, en littérature comme dans la vie, c’est de sortir de sa zone de confort.

Lucy, elle, plaque du jour au lendemain celui avec qui elle partageait le confort d’une relation amoureuse devenue plate et ennuyeuse en même temps que le tour de taille de son Jaimie s’épaississait. Même pas peur.

Sauf qu’à peine quitté, elle sombre dans la dépression et l’obsession. Et perd le peu d’intérêt qui lui restait pour travailler sur sa thèse consacrée à Sappho, qu’elle traîne comme un boulet depuis neuf ans.

Reprise en main par sa soeur aînée, Lucy quitte Phoenix pour Los Angeles: elle gardera sa maison de Venice Beach pour l’été, s’occupera de son chien malade Dominic, et suivra une thérapie de groupe.

Evidemment, rien ne se passe comme prévu – la détox sentimentale imposée par le Dr Jude vire au cauchemar, et Lucy fait tout le contraire de ce qu’on lui a conseillé, cherchant à combler son manque affectif par tous les moyens – enfin non, un seul moyen: le sexe. Avec des très jeunes hommes tant qu’à faire, histoire d’oublier qu’elle a trente-huit ans. Mais loin de la satisfaire, ces relations la laissent plus vide que jamais.

Pourtant, un soir, lors d’une balade sur la plage de Venice, elle fait connaissance avec un jeune et beau nageur (bref, un garçon sexy). Et une nouvelle fois, elle pourrait bien sortir de sa zone de confort.

Tout comme Lucy, on sort ici de sa zone de confort (littéraire, au moins).

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Conversations entre amis

Conversations entre amis Sally Rooney

Frances et Bobbi se sont aimées, mais elles ne sont plus ensemble.

Melissa et Nick sont mariés, mais s’aiment-ils encore?

Les deux premières ont la vingtaine, sont étudiantes à Trinity College, à Dublin – Bobbi est charismatique, a de l’assurance à revendre et son allure attire tous les regards. Frances est plus réservée, mais elle n’en est pas moins intéressante – ensemble, elles se produisent de temps en temps sur scène à travers des lectures des poèmes de Frances. 

C’est lors d’une de ces performances qu’elles rencontrent Melissa, écrivaine et photographe qui s’entiche d’elles, et les fait entrer dans la vie qu’elle partage avec Nick, un beau et ténébreux acteur.

Leur couple glamour et leur maison si chic séduisent les deux étudiantes. 

Le charme de Melissa agit sur Bobbi, mais c’est entre Nick et Frances que tout va se jouer. Ils entament en secret une liaison charnelle – Frances découvre le sexe avec un homme et y prend plaisir, mais des sentiments forts et déstabilisants naissent aussi entre eux tandis que Nick se révèle douloureusement torturé. Melissa et Bobbi, touts les deux extraverties, dominantes et manipulatrices, sauront-elles surmonter la trahison de cette relation si elles viennent à l’apprendre?

Quitte à vous décevoir, il ne s’agit pas d’une histoire d’amour mièvre où l’on va observer pendant des pages et des pages nos deux protagonistes s’asticoter dans le délice interdit de l’extra-conjugalité. Si le roman s’appelle «Conversations entre amis », ce n’est pas pour rien.

Frances est la narratrice de l’histoire. Elle observe, décortique, et promène sur les évènements qui se déroulent un regard incroyablement lucide, et place son lecteur au coeur de ce qui est en train de se jouer. La moindre anecdote qui ailleurs serait insignifiante prend une ampleur à la fois romanesque et intellectuelle.

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Milkman

Milkman Anna Burns

Il n’y a pas de noms, ni de lieux dans cette histoire.

On sait qu’elle se situe entre le pays « de l’autre côté de l’eau » et le pays « de l’autre côté de la frontière ».

Mais elle pourrait se passer n’importe où, elle pourrait être imaginaire, dystopique. 

Et c’est peut-être ce qui la rend aussi déconcertante, aussi profondément universelle et touchante.

Cette histoire, c’est la fille qui lit en marchant, qui nous la raconte.

La fille qui marche et ne s’arrête jamais de penser. Elle est toujours aux aguets, toujours sollicitée, dans ce pays où on doit à tout moment se méfier de l’autre, des espions, des mouchards. Des tirs et des bombes.

La fille qui marche n’a pas de prénom, tout juste sait-on qu’elle est la « soeur du milieu ». Personne n’a de nom, donc, elle n’en donnera aucun – a-t-elle trop peur de les prononcer? Font-ils partie de la liste des noms interdits qui évoquent trop « l’autre pays », « l’autre religion »?

Anna Burns, l’auteure, est irlandaise, et « Milkman » s’inscrit dans les années 70 du confit nord-irlandais. Tout prend sens.

Cette fille qui marche a dix-huit ans, elle travaille, court, lit beaucoup de romans du 19ème siècle, va a ses cours de français le soir, s’occupe de ses trois plus jeunes soeurs, s’interroge sur sa relation amoureuse avec peut-être-petit-ami, on la devine jolie car elle attire les regards des hommes, celui de premier-beau-frère notamment. C’est lui qui a lancé la rumeur de sa liaison avec le Laitier, et que depuis tout le monde se méfie d’elle.
Pourtant, du Laitier, elle n’en a que faire, elle aimerait l’ignorer, et mais il la harcèle et sait toujours où la trouver.

Le Laitier n’est pas vraiment laitier, c’est un de ces hommes que chacun respecte, de ce côté, un paramilitaire, un de ces renonçants à l’état « que l’on considérait comme les gentils, les héros, les hommes d’honneur, les intrépides guerriers légendaires, surpassés en nombre, risquant leurs vie, défendant nos droits, façon guérilla, envers et contre tout ».

Et depuis que cet homme marié et bien plus âgé qu’elle essaie d’entrer dans sa vie, tout devient plus compliqué. Car évidemment, tout le monde est persuadé que la rumeur est vraie. La fille qui lit en marchant dérange la communauté. Mais que faire contre la rumeur à laquelle même votre mère croit, et contre un homme qui a le pouvoir de vie sur les autres et sur ceux qu’on aime?

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Il n’est pire aveugle

John Boyne Il n'est pire aveugle Lattès

« Si je ne peux voir le bien chez chacun et espérer que la souffrance que nous partageons tous cessera un jour, alors quel genre de prêtre suis-je? Quel genre d’homme? » s’interroge le père Odran Yates lorsque son monde s’effondre.

L’Irlande est un pays meurtri, les plaies qu’y a creusées l’Eglise catholique sont béantes. Les irlandais affichent une haine féroce envers les prêtres qui étaient naguère si respectés.

Les scandales d’abus sexuels sur les enfants ont éclaté dans tout le pays, après avoir été couverts pendant des décennies. 

Odran Yates n’a rien vu. Ou peut-être n’a-t-il rien voulu voir?

Il fait partie de ces nombreux fils envoyés au séminaire, parce qu’ils étaient les derniers de la fratrie ou parce que leurs mères avaient décrété qu’ils avaient la vocation.

C’était un temps où les femmes étaient entièrement dévouées à l’Eglise, qui n’affichait pourtant que mépris et sexisme à leur égard.

C’était un temps où les prêtres jouaient tous les rôles dans la communauté, et dans la famille: conseiller conjugal, conseiller éducatif… au moindre problème, c’est le tout-puissant prêtre de la paroisse qu’on appelait pour résoudre les conflits, débarrasser les esprits des pensées impures et pour remettre les enfants sur le droit chemin.

La mère d’Odran Yates en était donc certaine, de la vocation de son fils. Lui-même si convaincu qu’il n’a pas eu le sentiment de renoncer à sa vie d’homme lorsqu’il a tracé son parcours jusqu’à son ordination.

J’étais indubitablement croyant. Je croyais en Dieu, en l’Eglise, au pouvoir du christianisme de promouvoir un monde meilleur. Je croyais que la prêtrise était une vocation noble, pratiquée par des hommes qui voulaient répandre la bienveillance et la charité. Je croyais que le Seigneur m’avait choisi pour une raison précise. Je n’avais pas besoin de chercher cette foi, elle faisait tout simplement partie de moi. Et je pensais que ça ne changerait jamais 
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