La carte postale

Anne Berest La carte postale Grasset

Longtemps, Anne Berest s’est interrogée.

« Qu’est-ce qu’être juif? »

Porteuse d’un héritage familial occulté depuis la guerre, le mot « juif » n’avait pas de place visible sur son visage « tellement français », pas plus que dans son patronyme breton.

Lorsque sa fille de six ans, au même âge qu’elle, au même âge que sa mère, au même âge que sa Agrand-mère, est confrontée à l’antisémitisme, Anne Berest reprend alors une enquête qu’elle avait abandonnée quelques années plus tôt. Qui est l’auteur de cette carte postale envoyée à sa grand-mère Myriam treize ans auparavant, sur laquelle seuls quatre prénoms étaient inscrits: Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques. Les parents, la soeur, et le frère de Myriam, disparus dans les camps de la mort pendant la guerre.

C’est par le biais de cette carte que l’écrivaine découvre l’histoire de ses aïeux, juifs russes qui ont fui leur pays lors de la révolution d’un pays qui ne tarderait pas à s’en prendre à eux: après un long voyage de 10 ans, Ephraïm et Emma s’installent à Paris, certains qu’une vie meilleure les attend. Mais le monde, bientôt, allait plonger à nouveau dans le chaos, et les Rabinovitch, « juifs étrangers », allaient faire partie des premiers à être déportés vers les camps d’extermination. Seule Myriam, leur fille aînée, échapperait aux rafles et aux arrestations. Porteuse à jamais de la culpabilité d’avoir été survécu à sa famille, Myriam ne parlera plus jamais des siens.

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Où vivaient les gens heureux

Où vivaient les gens heureux, Joyce Maynard

« Où vivaient les gens heureux », pas encore sorti, était déjà annoncé comme « le grand roman », « le chef-d’oeuvre » de Joyce Maynard.

Après ma lecture, je me suis demandé à quoi tenait cette notion de « grand roman »: à la frise temporelle sur laquelle se déploie l’histoire? Ou au nombre de pages du livre (542, sans les remerciements).

Sur plus de quarante ans, nous suivons Eleanor, fille unique de parents avocats, mondains et plutôt dysfonctionnels, qui semblent toujours s’interroger sur la présence de leur fille dans leur vie. Lorsqu’ils meurent accidentellement, Eleanor a 16 ans, et se retrouve complètement seule, et inévitablement très vulnérable, ce qui lui vaudra une expérience terrible et profondément marquante. 

Alors Eleanor n’a qu’une idée en tête: trouver l’endroit où elle sera heureuse et où « Tout ce qui lui manquait deviendrait accessible ».

Elle achète une ferme dans le New Hampshire, rencontre Cam dont elle tombe amoureuse, et dans cette ferme, loin du monde, leur bonheur se construit. Trois enfants plus tard, Eleanor est épuisée, et Cam, lui, jouit de la vie comme il sait le faire, insouciant, détaché des contingences matérielles, même quand le couple n’a plus un dollar pour payer les factures. Leur couple se délite petit à petit jusqu’à ce qu’un bouleversement majeur survienne dans leurs vies, auquel leur mariage ne survivra pas. 

Quelques années plus tard, Eleanor est une femme à qui tout a échappé: ses enfants, son mari, sa si jolie ferme. Son bonheur. 

Ce roman parle des sacrifices auxquels une femme pense devoir consentir pour protéger ses enfants. Mais serions-nous prêt(e)s nous-mêmes aux renoncements qu’Eleanor va s’imposer?

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Les reflets d’argent

Les reflets d'argent
Susan Fletcher

C’est une île qu’on imagine située au large de l’Ecosse, ou de l’Irlande.

Elle s’appelle Parla, c’est un caillou au milieu de la mer, ses falaises sont hautes, quelques arbres résistent au vent, elle abrite quelques maisons, une poignée d’habitants, une grappe de moutons, une église, une petite école, un phare, un port d’où va et vient son ferry, le Morning Star – et des plages.

C’est une île où les légendes sont vivaces, on y raconte que les phoques ont un coeur d’homme, que les rochers au large sont des géants transformés en pierre, et qu’un homme-poisson, dont certains ont aperçu la nageoire argentée, rejoint parfois la terre quand les hommes ont besoin de lui. 

C’est sur une de ces plages, à Sye, que Sam Lovegrove découvre un jour le corps d’un homme. Un géant nu et barbu, inconscient, échoué dans le sable. Pourtant, aucun bateau n’a fait naufrage, aucun homme n’est porté disparu – celui-ci a perdu la mémoire, et il prononce un seul mot: « mer »…

Le géant barbu bouleverse les habitants de Parla, rouvre les plaies, ravive le chagrin – car à chacun, il rappelle un ami, un fils, un frère, un oncle, ou un mari, disparu quatre ans plus tôt au large de Sye…

Et si les légendes étaient vraies?

Le géant barbu n’a pas de nom, pas d’histoire, il porte cette odeur si forte de la mer, ce sillon entre ses omoplates,  il y a ce trou entre son pouce et son index qui semble avoir été fait par un harpon… et si l’homme-poisson avait quitté sa nageoire pour venir aider ceux de Parla?

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Les envolés

Les envolés, Etienne Kern
Gallimard

Au matin du 4 février 1912, équipé d’un improbable costume-parachute, il se jette du premier étage de la Tour Eiffel pour faire la démonstration de son invention.

Je tiens à l’existence , et je ne tenterais pas l’aventure si j’avais le plus petit doute de succès

Quelques secondes plus tard, il s’écrase sur le Champ de Mars. Les journalistes, les photographes, et même les caméras de cinéma étaient là pour immortaliser ce moment où Franz Reichelt, originaire de Bohème, était certain de triompher et faire fortune en inventant le premier parachute.

De lui, la postérité ne retiendra que cette chute grotesque, et la mort fixée pour la première fois sur une pellicule.

Pourquoi l’histoire de Franz Reichelt fascine-t-elle autant Etienne Kern?

C’était un siècle encore neuf, vierge des guerres qui bientôt allaient le traverser, un siècle jeune enthousiasmé par ces machines volantes qui s’élevaient tant bien que mal vers le ciel, ces faucheurs de marguerites (il vous reviendra peut-être en mémoire cette série diffusée à une époque où notre télévision ne comptait que trois chaînes) qui avaient encore tout à inventer. Jusqu’au parachute qui auraient pu sauver nombre d’entre eux qui périrent au nom du progrès – ou de l’inconscience.

Entre deux chapitres qui nous racontent le projet fou de cet homme attachant, dévoué, prévenant, formé à la couture à Vienne et qui s’installa à Paris comme tailleur du côté de l’Opéra, Etienne Kern s’interroge sur son attachement à l’histoire de Franz Reichelt, et sur ce qu’elle raconte de sa propre histoire.

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L’éblouissement des petites filles

L'éblouissement des petites filles
Timothée Stanculescu

Je croyais que l’été de ses seize ans on vivait des choses mémorables, je croyais qu’on avait un amoureux, des amis et des bêtises à faire tous ensemble, l’été de ses seize ans. Pour moi, ce n’est vraiment pas le cas.

Océane, une fille du lycée, a disparu. Elle et Justine ont en commun d’avoir seize ans, et d’habiter ce village où il ne se passe rien. D’habitude.

Tout le monde cherche Océane, depuis des semaines. C’est l’été, la canicule, et sa mère interdit à Justine de quitter la maison – tant qu’on ne sait pas ce qui est arrivé à Océane. Tant qu’on n’a pas retrouvé Océane.

Océane remplit cet été vide, et s’invite dans ses cauchemars. 

Justine voudrait avoir un amoureux, comme sa meilleure amie Mathilde qui la néglige depuis qu’elle sort avec Quentin, elle voudrait avoir des frères et soeurs, des parents avec qui elle pourrait fumer des cigarettes et boire une bière, comme Mathilde.

Justine est seule dans la torpeur de ces journées sans fin, à peine quelques moments en ville, au cinéma, au fast food.

Elle aimerait partir, être libre. Et être aimée. 

Et puis un jour, il y a cet homme, Vedel, qui vient entretenir le jardin de sa mère.

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Les anges et tous les saints

Les anges et tous les saints de J. Courtney Sullivan, Le livre de poche

Après trois formidables romans parus entre 2009 et 2013 aux éditions rue Fromentin, J. Courtney Sullivan avait disparu de mes radars – et voici que je tombe récemment par le plus grand des hasards sur une version poche de son dernier roman, paru très discrètement en 2018… 

J. Courtney Sullivan, depuis « Les débutantes », excelle à raconter les relations féminines, les liens familiaux, et l’évolution des femmes depuis les années 1950 jusqu’à aujourd’hui.

« Les anges et tous les saints » ne déroge pas à cette sainte trinité, reprenant ses thèmes fétiches mais en ancrant cette fois-ci la genèse de son histoire en Irlande.

Nous sommes en 1957, Nora et Theresa Flynn sont soeurs. Nora, l’aînée, doit épouser Charlie Rafferty, celui à qui elle est promise depuis des années – Charlie devait hériter de la ferme familiale, voisine de celle des Flynn, mais son père en a décidé autrement. 

Parti pour un nouveau départ en Amérique, Nora quitte leur village d’Irlande pour le rejoindre, emmenant avec elle sa petite soeur Theresa – espérant lui offrir ainsi un avenir meilleur qu’en Irlande.

A Boston, Nora intègre timidement la vie américaine et retarde son mariage de raison avec Charlie. Theresa, du haut de ses dix-sept ans, embrasse avec appétit tout ce que cette nouvelle culture lui apporte. 

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Mon mari

Mon mari, Maud Ventura, Editions de l'Iconoclaste

« Mon mari » par ci, « Mon mari » par là… Il apparaît déjà comme un incontournable de la rentrée littéraire, et c’est très largement mérité.

C’est une jeune auteure de 28 ans qui décortique dans son premier roman les liens sacrés du mariage – un vrai challenge, tant on pourrait être à même de penser que seule une longue expérience maritale nous donne les compétences pour le faire! Mais Maud Ventura, avec une verve bien aiguisée, nous en démontre le contraire.

Son mariage, son mari, sa narratrice les exhibe comme elle exhibe son magnifique solitaire – « objet si bien nommé: je ne me suis jamais sentie aussi seule que depuis que je suis mariée », dit-elle. Voilà, le ton est donné!

Depuis quinze ans je vis dans le malheur permanent et paradoxal d’être aimée en retour, de connaître une passion sans obstacle apparent.

Ne lui dîtes surtout pas qu’un mariage durable, c’est une suite de compromis. Non, son mariage, comme son solitaire, doit étinceler comme au premier jour, briller de l’éclat de son faux blond que son mari croit encore naturel, et être épargné de toutes les contingences quotidiennes qui la feraient chuter de son piédestal de séductrice – après quinze ans de vie commune, notre narratrice vit toujours dans la hantise que son mari l’entende aller aux toilettes.

Névrosée, obsessionnelle, paranoïaque, elle devient vite délicieusement inquiétante dans son besoin de contrôle absolu. Jusqu’où peut-elle aller pour entretenir l’amour inconditionnel? 

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La seconde vie de Jane Austen

La seconde vie de Jane Austen de Mary Dollinger

Mauvaise pioche pour Gallimard: non contents d’avoir refusé le manuscrit de Marcel Proust (et de quelques autres illustres auteurs), voilà qu’en cette année 2010, ils envoient promener une jeune anglaise installée dans la Drôme, Jane Austen…

Mary Dollinger, elle-même britannique et installée en France, a eu la délicieuse outrecuidance de déplacer Jane Austen en plein 21ème siècle : jeune écrivaine qui aspire à être publiée, elle quitte l’Angleterre pour s’installer dans la Drôme, dont le climat lui a été vivement recommandé par son médecin!

Imaginons donc Jane Austen, émancipée de sa famille, de son pays, qui s’adapte avec un flegme tout britannique aux us et coutumes de la Drôme, tout en poursuivant assidûment son ambition littéraire. 

Bientôt publiée par Anne Tellier, une éditrice tombée sous le charme littéraire un peu désuet de son premier manuscrit, Raison et Sentiments, Jane Austen connaît un succès fulgurant et bouscule tous les codes littéraires avec son style féministe qui prône « la liberté par la contrainte et le bonheur dans l’abnégation » – entraînant des milliers de jeunes femmes, autoproclamées Virgins for Jane, à se revendiquer de ce mouvement.

Comme j’ai ri! 

Derrière cette Jane Austen aussi drôle que suffisante, Mary Dollinger nous offre une belle satire du milieu littéraire: course à l’édition de les maisons germanopratines, mise sur le grill d’une belle brochette de journalistes (entre autres, Olivia de Lamberterie qui encense la primoromancière, François Busnel qui regrette bien de l’avoir invitée, ou Nikos Aliagas le séducteur grec qui lui fait perdre la tête), fans collants, l’auteure croque avec humour ce microcosme (tout en se moquant au passage d’elle-même, donc on n’y verra aucune amertume).

 François Busnel est décontenancé car il ne s’agit pas d’une simple question, mais d’une entrée en matière raisonnée. Reprendre son laïus est impossible, le résumer également. Il parle toujours sans notes, ou presque, cette apparente désinvolture cachant un professionnalisme et un travail acharnés. Il a l’air d’improviser, alors que tout est répété, étudié, façonné, mais pour une seule représentation. Il lui est impossible de reprendre son texte. Il sourit placidement tandis que derrière cette façade paisible, il envisage froidement le meurtre: saisir ce joli laiteux, l’étrangler doucement jusqu’à ce que la peau devienne aubergine (…)

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Anatomie d’un mariage

Anatomie d'un mariage de Virginia Reeves éditions Stock

 Il s’agit d’Edmund Malinowski, trente-six ans, psychiatre comportementaliste, directeur de l’hôpital de Boulder. C’est un homme travailleur. Il sait écouter avec une grande attention. Il peut braquer la lumière de son esprit et de son coeur sur n’importe quel sujet à n’importe quel moment, alors cette personne se met à briller sous la puissance de son regard. Il ne partage pas sa vie personnelle.  N’a pas de relations intimes. Le flux est à sens unique. Il absorbe, renvoie ce qu’il a pris, mais jamais il n’offre ses pensées personnelles, ni ses réflexions. Ce qui fait de lui un médecin brillant, et sans doute un père brillant. Mais un terrible mari. »

C’est un couple a priori parfait sous tous rapports qui vient s’installer dans le Montana: fou amoureux de sa femme Laura, une artiste peintre, Edmund Malinowski est un brillant psychiatre comportementaliste qui prend la direction de l’institution psychiatrique de Boulder, plein d’espoir face à la mission qui l’attend.

Nous sommes en 1970, et Edmund va devoir se battre face à la bureaucratie qui a depuis longtemps abandonné ces malades, les condamnant à l’enfermement entre les hauts murs de l’institution. Ed veut réformer la bureaucratie et les traitements, et passe de longues journées à Boulder – à en oublier Laura qui se morfond dans leur maison. Mais Ed s’est donné une autre mission: sauver Pénélope, une adolescente épileptique à haut potentiel, internée par ses parents. Pénélope s’immisce entre Laura et Ed, qui est complètement subjugué, dépassé pas sa charismatique patiente.

Narcissique, Ed pense pouvoir tout maîtriser: son couple d’un côté, ce qui se passe entre les murs hermétiques de Boulder de l’autre, à commencer par ses séances de thérapie avec Pénélope. Et entre les deux, pour décompresser, de l’alcool et d’autres femmes.

Le jour où Laura, contre toute attente, quitte Ed, c’est une longue chute qui commence.

Le roman aurait pu s’appeler « autopsie d’un mariage », tant Virginia Reeves dissèque la relation qui les unit, même longtemps après que ce mariage n’en est plus un. Elle alterne avec une vision globale de l’histoire conduite par Ed et la vision que Laura a de cette histoire – racontée à la première personne, offrant une proximité empathique au lecteur.

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Un été à Nantucket

Un été à Nantucket, Elin Hilderbrand
Les Escales

Cet été-là, Neil Armstrong a marché sur la lune. 

L’évènement aurait pu suffire à marquer l’été des Levin, d’autant plus que Blair, la fille aînée de la famille, est mariée à un astrophysicien enrôlé dans la mission Apollon 11. Mais cet été 1969 va, à bien des égards, changer la vie de la famille et rester à jamais vivace dans leurs souvenirs.

Comme chaque été, Kate Levin quitte le foyer de Brookline, Massachussets, pour la maison de sa mère Exalta à Nantucket. Mais cette fois-ci, seule la petite dernière, Jessie, l’accompagne: Blair, très enceinte, est restée à Boston. Kirby, la seconde, a choisi de passer l’été à travailler à Martha’s Vineyard. Quant à Tiger, le fils, il a été mobilisé pour servir son pays au Vietnam.

Tous ces changements augurent d’un été bien différent des autres, car l’insouciance s’est envolée. 

Kate, qui craint à tout moment qu’on vienne lui annoncer la mort de Tiger, est une mère au coeur déchiré qui perd pied. Et même si les étés à Nantucket ont une saveur de vacances exquise, la vie à All’s fair, sous la houlette de la très stricte Exalta, n’est pas sans tensions. Kate aimerait bien s’émanciper de cette mère si dominante. 

 La triste vérité, c’était que Kate était prisonnière de sa propre mère, d’Alls Fair et de la vie qu’elle avait connue ces quarante-huit dernières années à Nantucket ».

Exalta terrorise Jessie, qui lui impose les codes de la haute société insulaire, à commencer par des leçons de tennis quotidiennes. Jessie vient de fêter ses 13 ans, et cet été va être un grand tournant dans son apprentissage de la vie. Kirby, étudiante et militante, la rebelle de la famille, a choisi d’être loin des siens. Elle veut panser ses blessures, et sa rencontre avec Darren pourrait bien l’y aider: mais la société serait-t-elle prête à accepter la relation d’une jeune fille blanche et d’un jeune homme noir? Blair, elle, n’en peut plus d’être enceinte – elle a dû renoncer à sa carrière en se mariant, et alors qu’elle est sur le point d’accoucher, elle a la conviction que son mari a une aventure avec une autre.

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