Terrible vertu

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Cette année, j’ai partagé avec vous deux ouvrages éclairants sur la légalisation de la contraception, l’avortement, et de façon plus large, sur les droits des femmes (Tristes Grossesses et Ma vie sur la route Gloria Steinem).

Aujourd’hui, je vous en présente un troisième, qui retrace aussi un parcours de lutte pour les droits de la femme: Terrible vertu.

Terrible Vertu est une biographie romancée de l’américaine Margaret Sanger, grande militante du droit à la contraception et à l’avortement du début du 20ème siècle. 

La connaissiez-vous? Moi pas.

Margaret Sanger

Margaret Sanger, 1915

Quel parcours pour cette femme issue d’une famille pauvre et trop nombreuse, dont la mère s’est usée avec treize grossesses!

Je pensai à mes propres terreurs d’enfance, que personne n’avait remarquées ni consolées. Soudain, j’étais furieuse. Furieuse contre la désinvolture de mon père; contre l’incapacité de ma mère à réagir et, bien qu’elle eût gâché sa santé et usé sa vie pour nous, contre son égoïsme; contre une société qui permettait que des enfants viennent au monde sans être désirés ni aimés.

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Il y a trente ans, à Berlin…

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Berlin, novembre 2012, East Gallery

30 ans!

Oui, 30 ans aujourd’hui que le mur de Berlin est tombé.

9 novembre 1989.

Vous vous en souvenez, vous, de cette déferlante qui a fait basculer tout le bloc de l’Est?

On ne vivait pas l’information en continu comme maintenant, mais on était suspendus au journal de 20 heures, chaque soir. 

Depuis l’ouverture du rideau de fer quelques mois plus tôt, l’Histoire s’accélérait, et les allemands de l’Est, par la Hongrie, fuyaient leur pays dans l’espoir de passer à l’ouest – mais cela paraissait inconcevable que, tout d’un coup, le bloc tombe. 

La guerre froide était la menace permanente avec laquelle on avait grandi, on craignait les russes, et les américains un peu aussi – on avait chanté Russians avec Sting, pour dénoncer la peur de cette guerre nucléaire qui nous pendait au nez, en espérant vraiment que les russes, eux aussi, aimaient leurs enfants (I hope that Russians love their children too…)

Je crois bien que c’était l’année où je vivais pour la première fois des évènements historiques en pleine conscience – 1989 nous tenait dans une exaltation particulière, lycéens rebelles dans l’âme qui cette année-là étions portés par le bicentenaire de la révolution française. On avait tremblé pendant des semaines durant les manifestations de Tian’anmen, soutenu et pleuré le peuple chinois qui voulait être libre et se faisait massacrer. La révolution se propageait, contagieuse, c’était furieusement incroyable. 

Tout s’est passé très vite en Allemagne, on a à peine eu le temps de réaliser que des garde-frontières dépassés ouvraient les frontières, et que des pans de murs, sous nos yeux, tombaient. C’était l’euphorie – dans le poste de télé, les allemands de l’ouest et de l’est se serraient dans les bras. Chacun ramassait son bout de mur en souvenir. Deux jours plus tard, Rostropovitch s’installait à Check Point Charlie avec son violoncelle devant le mur… Et nous, médusés devant l’écran, nous regardions les yeux émerveillés des allemands de l’Est qui découvraient un autre monde avec dans leur poche les 100 DM que le gouvernement ouest allemand leur offrait. Bienvenue à l’Ouest! Willkommen im Westen!

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Voyage et lecture: Copenhague

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Règle de voyage numéro 1: lire local!

Saison à Copenhague commence comme un conte. Normal, cette nouvelle est extraite des Nouveaux contes d’hiver, écrits par Karen Blixen.
Hiver 1870, la saison des mondanités et des bals a débuté, tout le gratin aristocrate danois se retrouve à Copenhague pour ces festivités.
Ib Angel y a retrouvé sa cousine Adélaïde, dont il est amoureux depuis sa plus tendre enfance. Une histoire impossible – il va bientôt s’engager pour combattre auprès de l’armée française… Le démarrage de la nouvelle m’a semblé bien compliqué et ennuyeux – laborieux. On met du temps pour arriver au cœur du sujet, découvrir nos jeunes protagonistes. À partir de ce moment, la nouvelle prend des allures de littérature russe (ou du moins, elle avait la saveur de mes anciens souvenirs), et c’est là qu’émerge sa beauté et la tristesse de cet amour impossible. J’ai aimé, brièvement, suivre les pas d’Ib dans mon quartier chouchou de Christianshavn.

Une lecture rapide mais néanmoins assez décevante pour ce démarrage avec Karen Blixen !

Titre: Saison à Copenhague

Auteur: Karen Blixen

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La maison de Karen Blixen à Rungsted

J’avais une maison au Danemark…

Imaginons un instant un roman qui serait le pendant d’ « Out of Africa » et qui pourrait s’intituler  « Back in Denmark »

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Après dix-sept années passées en Afrique, Karen Blixen pousse un jour la porte de la maison de son enfance. 

Elle revient contre sa volonté, le coeur brisé: l’amour de sa vie, Denys Finch Hatton, s’est tué dans le crash de son avion. 

Elle a dû abandonner sa ferme, ruinée, après l’échec de sa plantation de café malgré un travail acharné et le renfort financier de sa famille. Sa santé est fragile depuis des années – Bror von Blixen, son ex-mari, cousin au second degré et coureur de jupons invétéré, a eu la délicatesse de la contaminer avec sa syphilis à peine un an après leur mariage, et les effets secondaires du traitement ont dégradé sa santé.

La baronne Blixen rentre chez elle. Elle a quarante-six ans, en cette année 1931. Sa mère habite encore Rungstedlund, une vieille auberge  que son père a achetée en 1879, six ans avant sa naissance.

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C’est dans cette maison, face à la mer et face à la Suède, qu’est née Karen Christentze Dinesen en 1885. Elle a déjà une soeur aînée, une autre soeur et deux frères suivront après elle. Thomas, le plus jeune, deviendra son fidèle confident. Chez les Dinesen, seuls les garçons sont scolarisés. Les filles ont un tuteur à la maison, leur grand-mère et leur tante peaufinent avec rigueur leur éducation. Très tôt, Karen a appris à raconter des histoires à ses soeurs – elle écrit ses premières pièces à onze ans.

Dans les bagages qu’elle ramène d’Afrique, il y a sa petite machine à écrire, une Corona portative. 

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Sait-elle déjà qu’elle va se remettre à écrire? Elle avait bien tenté, dans sa jeunesse, d’embrasser une carrière littéraire. Mais les contes publiés sous le pseudonyme d’Osceola n’ont pas eu le succès escompté. Depuis toujours, elle s’interroge sur le sens qu’elle doit donner à sa vie. Il est peut-être là, dans sa valise.

Rungstedlund est accueillante, à l’image des derniers souvenirs qu’elle en a gardés avant de repartir pour le Kenya – elle affiche une élégance à la fois simple et aristocratique. Une aura, une histoire familiale, une chaleur aussi se dégagent de ses murs séculaires. 

Karen, doucement, en convalescence de son mal d’Afrique, va reprendre ses marques.

Dans cette maison, elle a toujours aimé la cuisine, lumineuse, ouverte sur le grand jardin. Elle y a passé des heures, à lire, lorsqu’elle était enfant. Un jour, cette cuisine aux éléments joliment vert pâle l’inspirera peut-être pour écrire un de ses contes les plus célèbres, Le festin de Babette.

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Les complémentaires

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Copenhague – Retrouvailles avec Jens Christian Grøndahl, après un Qu’elle n’est pas ma joie qui m’avait moyennement convaincue.

Ici, l’auteur danois interroge les identités culturelles, à travers l’histoire d’un couple sans histoires, David et Emma. 

Emma est anglaise, elle a tout quitté pour suivre son mari à Copenhague, sacrifiant une prometteuse carrière d’artiste peintre. David est danois – et juif. Jusqu’à présent, David n’a pas voulu se sentir concerné par son judaïsme, qu’il a toujours tu autour de lui.

Le matin du jour où Zoë, leur fille, veut leur présenter son nouveau petit ami, David se réveille avec une mauvaise surprise: la boîte à lettres de leur chic maison de la banlieue de Copenhague a été vandalisée, recouverte d’une croix gammée. David est sous le choc de cette provocation dont il ne comprend pas l’origine, et éprouve soudain une peur d’être démasqué.

Le même soir, lors du dîner où Zoë présente son petit ami afghan Nadeel, Emma évoque devant ce dernier le judaïsme de son mari – le malaise s’installe dans le dîner et au sein du couple, en même temps que David s’interroge sur son histoire familiale, et qu’il est poussé par sa mère à reprendre contact avec son ancienne petite amie – juive également, qui vient de tomber malade.

Tout cela ne serait peut-être rien sans le vernissage auquel Zoë convie ses parents, et dans lequel elle présente son projet artistique, une vidéo où elle se met en scène avec Nadeel, brouillant l’idée des cultures…

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La fracture

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Lorsqu’elle disparaît le 16 juillet 1994 dans la banlieue de Manchester Julie Rouane est une adolescente de dix-sept ans un peu revêche et solitaire, hostile au climat familial depuis l’écart conjugal de sa mère. 

Sa disparition soudaine, mystérieuse et irrésolue laisse sa famille désemparée.

Selena sa jeune soeur s’est remise comme elle pouvait de ce traumatisme, abrégeant ses études et refusant de s’engager auprès de son petit ami.

Elle ne s’était jamais précisément reproché le destin de Julie, mais n’était-il pas vrai, en partie du moins, qu’elle s’était à cause de lui refusé le droit à la vie qu’elle aurait pu vivre en d’autres circonstances?

Nina Allan ne nous ménage pas de surprise: dès le début, nous savons que Julie réapparaît soudain, vingt ans après être partie sans laisser de traces. Le doute effleure à peine Selena, qui reconnaît en cette femme l’adolescente que fut sa soeur. Une adolescente fascinée par les phénomènes de disparition, de trous noirs, d’alliens, de mondes parallèles, et la perte d’identité. Passés ces moments où les deux soeurs se réapprivoisent, Julie doit répondre aux questions de sa soeur: que lui est-il arrivé? Où était-elle? Qui est-elle maintenant?

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Mon année de repos et de détente

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Avouez-le… Vous aussi, vous avez déjà rêvé de vous enfermer chez vous sous votre couette et de vous faire oublier du temps qui passe – pourvu qu’il le fasse sans vous ?

C’est ce que décide de faire la narratrice du roman d’Ottessa Moshfegh. En juin 2000, alors que l’été s’annonce, elle se décide à… hiberner! 

Rester chez elle une année à dormir, oublier le job dans une galerie d’art dont elle s’est faite virer, oublier Trevor le petit ami toxique pas prêt à s’engager avec elle mais toujours partant pour une petite fellation – bref, laisser une année passer, mais sans elle. 

Entendons-nous: je ne me suicidais pas. C’était même tout le contraire d’un suicide. Mon hibernation relevait d’un instinct de conservation. Je pensais qu’elle me sauverait la vie.

Bien sûr, l’entreprise est bien plus simple lorsque vous êtes orpheline et pouvez vous assurer le maintien d’un train de vie grâce aux deniers que vous aurons laissé au préalable vos parents.

Un minimum d’organisation s’impose pour régler les loyers par virement automatique, anticiper les taxes foncières, s’assurer une fois par mois du virement de son chômage sur son compte, et faire confiance à son conseiller financier pour gérer ses intérêts à distance. Pour le reste, la bodega en face de chez elle lui assurera dans ses moments d’éveil de quoi subsister, tandis que la pharmacie Rite Aid à trois rues de chez elle lui fournira les innombrables cachets prescrits par une psy frappa dingue que même Woody Allen renierait.

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La redoutable veuve Mozart

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Si vous me suiviez déjà en 2017, vous vous souvenez peut-être que j’avais eu un immense coup de coeur pour L’Embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard  . 

Ce fut un double coup de coeur, en fait. Pour le roman, d’abord. 

Puis pour son auteure, Isabelle Duquesnoy. La richesse de son livre m’avait motivée à faire, toute intimidée, ma première interview sur le blog – et j’avais découvert une écrivaine aussi érudite que drôle et pétillante. Une historienne brillante qui ne la ramène pas, qui prend un plaisir malicieux à écrire l’Histoire pour la rendre passionnante, qui manie l’humour et la dérision en donnant un ton unique à ses romans, à la fois truculent et humblement érudit.

On retrouve ce style et cette plume qui n’appartiennent qu’à elle dans son nouveau roman, où elle nous brosse le portrait de la veuve de Mozart.

Constanze Mozart ne fera pas mentir le proverbe qui dit que derrière chaque grand homme, il y a une femme. Une sacrée bonne femme, même.

A la mort de son mari tendrement aimé, Constanze se retrouve seule avec ses deux jeunes fils, ruinée – Mozart lui a laissé 3000 florins de dettes – dont l’auteure, par un ingénieux comparatif avec le coût de la vie d’alors et d’aujourd’hui, nous laisse mesurer l’ampleur abyssale.

Humiliée, animée d’un désir de vengeance envers cette société bien-pensante viennoise qui a moqué et acculé son mari et lui refuse maintenant tout statut social, Constanze, bien plus futée que quiconque l’avait imaginée, va retrousser ses manches pour les sauver, elle et ses fils.

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Ordinary People

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L’amour commence avec des rêves. 

S’aimer. Construire à deux pour être trois, quatre, plus peut-être. Installer un nid douillet pour sa famille.

Il leur fallait un rez-de-chaussée et un étage pour déployer leur vie de famille, les rêves en haut, les petits-déjeuners et l’aube des jours nouveaux en bas.

Et puis le disque se raye. 

Ce disque, ça pourrait être celui de John Legend que Michael écoute en boucle, et qui résume l’histoire de sa vie de couple. Surtout quand il s’arrête sur le titre Ordinary People, que Diana Evans a choisi pour le titre de son roman: « en l’écoutant, on comprenait que son amour était indéniable, mais sans cesse confronté à des difficultés qui les amenaient à se disputer en permanence sans que ni lui ni elle n’entrevoient des solutions »

Ils sont deux couples noirs ou métisses Melissa et Michael, les personnages principaux, et leurs amis Damian et Stéphanie.

Ils se sont rencontrés alors qu’ils travaillaient et vivaient à Londres – devenus parents, en quête d’une maison pour élever leurs enfants, ils ont tous traversé la Tamise: les premiers pour une petite maison bancale du sud londoniens, les seconds pour vivre dans le verdoyant Surrey. 

Passées les premières années d’extase conjugale, dépassés par leur rôle de parents, éloignés à regret de la turpitude londonienne, l’amour qui unissait les couples se dilue dans le bouillon quotidien, où la nécessité parentale efface les personnalités de chacun.

Dans la langue de leur couple, le « je » était le pronom perdu. Ils parlaient d’eux-mêmes avec un nous de majesté, y associant leur partenaire et sous-estimant leur moi, de sorte que chacun se trouvait dilué dans un binôme indéfini.

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Jolis jolis monstres

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« Monstre », ça revient toujours. C’est drôle quand on y pense. Certains répètent inlassablement qu’on est des monstres. Des fous à électrocuter. Alors que d’autres pensent que l’on est les plus belles choses de ce monde.

Une nuit, dans une boîte de NYC, James rencontre Victor. James a la soixantaine, il revient après trente ans d’absence. Victor, jeune latino, a déjà connu les gangs et la prison, et il a quitté LA pour New-York avec un seul but en tête.

Dans la nuit, James entreprend le récit de son histoire dans le New York underground des années 80, où il était alors Lady Prudence, sublime drag queen afro-américaine. 

Entourée des plus belles créatures de son espèce, elles faisaient leur show dans les cabarets new-yorkais et traînaient avec ce que New York comptait en artistes qui bientôt seraient mondialement célébrés: Madonna, Keith Haring, Jean-Michel Basquiat, Nan Golding.

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