Une famille comme il faut

IMG_8321.jpg

Nostalgiques de L’amie prodigieuse et du sud italien d’Elena Ferrante, j’ai une excellente nouvelle pour vous: la saga familiale de Rosa Ventrella, parue aux éditions Les Escales début janvier!

C’est à Bari, dans les Pouilles, que l’éditrice et journaliste pose le décor de son roman.

Les Pouilles, l’authenticité suprême de l’Italie (ceux qui me connaissent savent que je suis amoureuse de cette région), parent pauvre longtemps délaissé et ignoré, loin des élites culturelles italiennes, mais riche de son identité sauvage et rebelle.

Maria grandit dans une famille pauvre du vieux quartier populaire de Bari, derrière la muraille qui fait face à la mer.

La famille n’a plus de rêves, si ce n’est celui, chaque mois, de joindre les deux bouts avec la pêche que le père ramène des filets de son petit bateau. 

La vie l’a rendu âpre, souvent violent avec sa femme et ses trois enfants. 

Du haut de ses neuf ans, Maria la cadette admire ce père autant qu’elle craint son imprévisibilité. Chétive, dégingandée, sauvageonne et déterminée, sa grand-mère l’a surnommée la « Malacarne » – la mauvaise chair.

Ici, les surnoms remplacent souvent les noms, et se transmettent de génération en génération. Et si par malheur celui que l’on porte est connoté de malheur ou d’une histoire sordide, il marquera ses descendants au fer rouge. Les traditions ont la vie dure ici, et Michele, le meilleur ami de Maria subit cela depuis toujours.

Lire la suite

La vraie vie

IMG_8274.jpg

Envie de rugir.

Rugir du plaisir donné par cette lecture, mais aussi rugir sans rougir de ma honte d’avoir banni ce livre de mes envies de lectures parce qu’à trop le voir apparaître sur les réseaux, j’avais senti un piège.

Mais il n’y a pas de piège pour le lecteur, si ce n’est celui d’être incapable de lâcher ce livre une fois commencé. 

S’il y a un piège, en réalité, il est dans l’histoire.

Dans ce lotissement pavillonnaire qui ressemble à un décor en carton pâte du film The Truman Show, où la vie s’étire étrangement. 

Ils ont le plus beau pavillon du « Démo », le plus grand, avec quatre chambre. Celle des parents, celle de la jeune narratrice, celle du petit frère – et « celle des cadavres », emplie des trophées empaillés abattus par le père. Le prédateur, toujours à l’affût.

Les proies ne sont pas tant celles mortes sous les balles de son fusil que celles qui habitent sous son toit: une épouse et mère insignifiante qui ressemble à un amibe et deux enfants, complices dans le silence qui doit être le leur. 

Quatre ans séparent la grande soeur du petit Gilles, mais ils partagent les mêmes jeux et les mêmes rires. 

Jusqu’au jour terrible où survient l’accident qui va faire perdre à Gilles son sourire et sa joyeuse innocence – peut-être qu’en remontant le temps, sa grande soeur pourrait effacer ce qui s’est passé et retrouver son petit frère d’avant?

Lire la suite

Salina, les trois exils

IMG_8206.jpg

Assis dans une barque, au large d’une baie qui mène à l’île cimetière, un fils raconte la vie de sa mère:  c’est là l’unique moyen de lui offrir le repos éternel. 

Le cimetière, entouré d’une muraille, est sacré. Au terme du récit qui sera fait pendant la traversée vers l’île, c’est le cimetière qui décidera s’il ouvrira ses portes pour accueillir la défunte…

Ainsi Malaka commence-t-il le récit de sa mère Salina, qu’il a accompagnée vers la mort une fois qu’elle l’a su assez endurci pour l’emmener vers ce dernier exil.

Et il essaie de se souvenir de sa voix à elle, Salina, sa voix cassée, qui lui a si souvent raconté les histoires de l’origine, qui a si souvent charrié dans ses récits les combats, les guerres, sa voix qui l’enveloppait dans les nuits d’étoiles, lorsqu’ils n’étaient que deux, sa voix qui s’est maintenant retirée du monde, comme une mer lassée du sable

Lire la suite

Le berceau

fullsizeoutput_5be.jpeg

Connaissez-vous le Nord du Cotentin, cette langue de terre qui plonge dans la mer et qui ressemble à l’Irlande? C’est là, sur cette terre sauvage, que Joseph vit seul dans sa ferme, depuis que la maladie a vaincu son épouse. 

Mais Joseph, en ce jour, se réjouit des nouvelles promesses de la vie: il peaufine avec fierté le berceau de bois qu’il a fabriqué pour sa petite fille à naître. Jusqu’au moment où le téléphone sonne pour lui annoncer une terrible nouvelle: l’avion dans lequel se trouvaient son fils, le futur papa, avec son compagnon, s’est crashé en mer. Emmanuel et Béranger avaient dans l’élan de cette nouvelle vie tout prévu, tout contractualisé : la mère porteuse soigneusement choisie au Canada alors qu’ils résidaient aux Etats-Unis, la location de l’appartement en attendant l’adoption du bébé, les séances d’haptonomie,… Tout, sauf leur disparition soudaine et tragique.

Joseph ne réfléchit pas: s’il ne peut pas faire le deuil de son fils faute de dépouille, Emmanuel continue à vivre à travers cette petite fille qui bientôt viendra au monde. Alors, muni de ses petites économies, de ses quelques mots d’anglais et de sa débrouillardise, Joseph s’envole pour le Canada pour retrouver coûte que coûte la mère porteuse avec une seule idée en tête: ramener la petite avec lui, faisant fi de toute contrainte. 

Lire la suite

Antonia / Journal 1965-1966

IMG_8060.jpg

J’aime quand un livre a la capacité de me surprendre alors que je ne l’ai pas encore lu.

Antonia, ou plutôt une pile d’une vingtaine d’Antonia, officiait tranquillement à la caisse de ma librairie. 

Ca sent toujours le coup de coeur du libraire, ces piles bien placées. Alerte.

C’est un petit livre tout fin, d’à peine une centaine de pages que j’ai feuilletées, mon regard s’est posé sur des vieilles photos en noir et blanc, j’ai survolé les dates d’un journal intime 21 février 1965, 3 août 1965, 6 octobre 1965, déjà j’en voyais trop alors j’ai refermé très vite pour juguler cette envie irrépressible qui me prenait de le lire et là, sur la quatrième de couverture, mes yeux tombent en arrêt devant ce nom sacré, Palerme – Palerme se met à clignoter comme un néon. 

J’ajoute le livre à celui que j’étais en train de payer.

Antonia est un journal intime, et on l’ouvre animé d’un plaisir de transgression coupable. Le frisson délicieux de l’interdit qui s’approprie l’intime de l’autre. L’intime de la langueur, du chagrin, des regrets, de la souffrance qui nous sautent immédiatement dessus. 

Lire la suite

Orange amère

IMG_7936.jpg

Rarement une couverture de livre incarne avec autant d’exactitude et de classe l’esprit d’un roman, la grâce et la fatalité. 

Le jour du baptême de sa fille Franny, Beverly Keating tombe éperdument amoureuse d’Albert Cousins.

Ils n’y peuvent rien, ça leur tombe dessus comme ça, comme la chaleur qui assoiffe ce jour de 1964 les nombreux invités et pour lesquels ils improvisent un cocktail en pressant des dizaines d’oranges de l’arbre du jardin.

Rien de tout cela n’aurait dû arriver, Albert Cousin n’était pas invité,  ils ne s’étaient jamais rencontrés, mais il a débarqué sans prévenir, avec sa bouteille de gin. 

Et lorsque Cousins aperçoit la divine Beverly, il comprend que sa vie vient seulement de commencer – en faisant totalement abstraction de son mariage, de ses trois enfants et du quatrième qui est en route. Beverly, elle, quitte son mari Fix, et part de Los Angeles avec ses deux filles pour suivre Albert en Virginie.

Ann Patchett ne choisit pas la simplicité de la linéarité romanesque. La suite du roman, après cette ouverture, ne sera pas l’histoire de Beverly et Albert, qu’elle nous laissera le soin d’imaginer si on le souhaite. Car le propos n’est déjà plus là. Ann Platchett, divine narratrice, va préférer s’attacher à raconter les dommages collatéraux de l’histoire.

Celle d’une tribu de six enfants qui se retrouvent malgré eux tous les étés en Virginie, une sorte de club des cinq, sauf qu’ils sont six, et qu’ils font contre mauvaise fortune bon coeur jusqu’au drame qui va marquer leurs vies et dont les répercussions, comme le tonnerre qui gronde bien après l’éclair, les rattraperont de longues années plus tard.

Lire la suite

Edith & Oliver

img_7282

Les désillusions d’un illusionniste.

C’est un drôle de réveil en ce jour de 1906 dans la cuisine de l’Empire Theater à Belfast.

Après une soirée d’excès alcoolisés, Oliver Fleck l’illusionniste reprend ses esprits au petit matin, quasiment nu, tenant dans sa main ensanglantée une molaire. Celle de la femme qui gît plus loin, endormie sur ses vêtements, la jupe retroussée dévoilant attachée autour de sa cuisse la lavallière bleue d’Oliver! 

Cette femme, c’est Edith, une pianiste – et malgré ce démarrage aussi burlesque que gênant, ils vont vite devenir inséparables à la vie comme à la scène, où l’illusionniste de génie et la pianiste de talent vont exceller ensemble. 

La vie leur sourit, le succès leur donne l’audace de croire en eux, et les deux jumeaux conçus lors de leur première nuit vont définitivement sceller leur destin.

Pourtant, les jours de faste où un pécule « suffisant pour payer le toit et la pitance de sa nouvelle famille pendant deux ou trois semaines, voire un mois » vont se faire de plus en plus rares. 

Les salles de spectacles, délaissées par la naissance du cinéma et aussi bientôt par la guerre, ne font plus recette – et les perspectives de contrats, elles, se tarissent. Mais Oliver, artiste dans l’âme, passionné par l’art de l’illusionnisme qui a fait sa renommée, veut continuer à croire aveuglément au succès d’un spectacle en solo qui lui apporterait la gloire. 

Alors, de tournée en tournée pour gagner un maigre salaire, loin de sa famille pendant des mois, il s’enlise dans l’alcool et dans ses illusions pour mieux tomber dans la disgrâce, tandis que sa famille tente de survivre. 

Lire la suite

Tristes grossesses

img_7770

Nous vivons une période déstabilisante et fragile, où soudain les avancées acquises au cours des six dernières décennies semblent propres à être remises en question.

Est-ce que nous, Femmes, dans la banalité de nos usages contraceptifs (avaler une pilule quotidienne, se faire poser un stérilet pour plusieurs années, utiliser un diaphragme ou des préservatifs) avons conscience des combats qui sont derrière notre droit fondamental et bienheureux à contrôler notre fécondité? A avoir un enfant quand nous le voulons?

Est-ce que nous, Femmes, qui avons cette liberté de mettre fin à une grossesse, mesurons aujourd’hui l’interdit censuré par la condamnation (quand ce n’était pas la mort due aux conditions dans lesquelles s’exerçait l’avortement clandestin) que devaient braver nos mères et nos grand-mères, sous le joug d’une loi de 1920 qui voulait assurer le renouvellement de la population française ?

1967, l’adoption de la loi Neuwirth autorise la contraception.

1975, l’adoption de la loi Veil dépénalise l’avortement

Ces lois sont l’aboutissement d’un long combat, mené par la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, fondatrice de la Maternité Heureuse – qui devint ensuite le Planning familial.

Lire la suite

Sans compter la neige

img_7718

La neige s’en mêle, ce jour-là, en plus du reste, lorsque Russel Fontenot doit quitter dans la hâte une réunion à Washington pour rejoindre sa compagne Jennie, sur le point d’accoucher. 

Après une scène des plus gênantes si elle n’était pas si drôle dans les toilettes où son téléphone portable tombe dans la cuvette, le voici devenu injoignable et dans l’incapacité de contacter Jennie.

A peine sur la route, la colère le gagne soudain alors qu’il devrait être tout à la joie de la naissance imminente de leur enfant, une colère qui remonte du fond de son corps, de son histoire et qu’il dirige contre celle qu’il aime. Et la neige continue à tomber dans des bulletins météo alarmistes, augurant d’un voyage long et difficile pour arriver jusqu’à Charlottesville.

Au cours des heures de cette odyssée qui s’égrainent, les souvenirs refont surface, et Russel revient sur le parcours de sa vie en même temps qu’il prend conscience qu’il n’est décidément pas prêt à être père. Peut-être peut-il encore échapper à ce bouleversement? Et s’il quittait la route, là, maintenant, pour partir ailleurs?

De flashbacks en souvenirs, Russel nous livre son histoire, celle d’un gamin élevé seul par son père, «le vieux », un cajun, ni américain ni français malgré son nom, Fontenot. Un taiseux, un vieux bourru, sans affection ostensible. 

Lire la suite

L’appel

IMG_7519.JPG

JO de Mexico, 1968 – un grand gars dégingandé de 21 ans efface la barre au saut en hauteur à 2,24 mètres. Record mondial et médaille d’or olympique, mais surtout consécration d’un saut dorsal qu’il a inventé : le Fosbury Flop.

L’appel n’est pas une biographie de Dick Fosbury. 

C’est le roman d’un garçon qui s’appelle Richard, un gamin entraperçu sur une photo par l’auteure dans les yeux de celui qui se cachait derrière ses mains pour se concentrer avant de sauter. 

Après l’échauffement, lorsqu’il se met en place devant le sautoir, ses réflexes reviennent tout seuls. Le balancement d’avant en arrière, le franchissement des paliers de concentration, tout se déroule dans l’ordre et il repousse l’émotion qu’il sent poindre en s’emmurant dans le silence. Il respire profondément et visualise sa course d’appel, son impulsion, puis convoque cette énergie étrange qui l’a propulsé par-dessus la barre, le corps à cent quatre-vingts degrés, bras et jambes tendus.

 

Comment nait une vocation, comment elle se déploie: c’est cet appel intime que Fanny Wallendorf s’attache à raconter dans ce beau et sensible premier roman.

A travers l’itinéraire de Richard, depuis les bancs de l’école à Portland, Oregon, jusqu’aux Jeux Olympiques de Mexico, Fanny Wallendorf raconte avec brio le dépassement de soi d’un gamin même pas plus sportif qu’un autre, mais entêté à réussir dans ce sport où les entraîneurs les uns après les autres, renoncent à l’entraîner. 

Avec son drôle de corps, ses bras trop long, Richard découvre le plaisir physique du sport et bientôt une capacité particulière à entrer en soi pour se concentrer. Richard travaille à l’instinct. D’abord, il perfectionne sa course d’appel « jusqu’à ce que son corps acquière une connaissance inconsciente des mouvements à accomplir ». Puis, par accident, après des milliers de tentatives de sauts aux ciseaux puis ventraux, il découvre qu’il peut enfin améliorer son saut en franchissant la barre en dorsal – une technique non répertoriée mais contre laquelle aucun règlement ne peut s’opposer. 

Peu lui importent les railleries, les menaces de disqualification, les humiliations des coach qui veulent le faire renoncer: celui qu’on surnomme l’Hurluberlu va finir par fasciner les journaux et à force de foi en sa technique, parvenir aux sélections des JO, alors que pèse sur lui la menace d’une convocation de l’armée pour partir au Vietnam.

Lire la suite