Interview: Carole Declercq (Fille du silence)

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Carole Declercq

Certains livres, encore plus que de fortes émotions, sont de véritables rencontres.

Je vous ai parlé il y a quelques jours de Fille du silence, l’histoire de Rita Atria, cette jeune fille sicilienne issue d’une famille de la mafia et qui a choisi de témoigner contre son milieu. Véritable coup de coeur, j’ai eu envie d’en savoir plus…

Carole Declercq, son auteure, a eu l’extrême gentillesse de consacrer du temps à mes questions.

Books Moods and more: Chère Carole, vous venez de publier votre troisième roman, Fille du silence. Pour les lecteurs qui vous découvrent, pouvez-vous nous parler un peu de vous?

Carole Declercq:  En quelques mots, je suis professeur de lettres depuis 22 ans. J’enseigne aussi les langues anciennes. J’aime beaucoup mon métier car il m’apporte beaucoup de satisfactions et j’aime le contact avec les jeunes. J’ai fait mes études à l’Université Charles de Gaulle, à Lille. Declercq est le nom de mon arrière-grand-mère. Je l’ai choisi pour pseudonyme car c’est un vrai beau nom du Nord et j’ai gardé beaucoup de tendresse pour les « Hauts de France » comme on les appelle aujourd’hui. Que dire encore? J’ai un tempérament plutôt calme, réfléchi. On dit parfois que je suis trop discrète. J’aime voyager, m’occuper de mon jardin en Isère, de mes enfants et de mes chats. Tout cela est très conventionnel et fait un peu « écrivain mystérieux », non?

 

Votre roman s’inspire de la vie et du combat d’une jeune fille contre la mafia sicilienne, Rita Atria. Comment est née l’envie de raconter son histoire?

D’une lecture. Un essai d’Anne Véron sur les femmes dans la mafia. Je préparais alors un séjour familial en Sicile. Une fois que j’ai une idée fixe dans la tête, ça se met à turbiner et il faut que je passe à la vitesse supérieure. Donc recherches documentaires et premières pages d’écriture. Je pose toujours quelques mots sur le papier même si mes recherches ne sont pas terminées. J’affine ensuite. Il m’arrive de supprimer les pages  d’un premier jet mais tant pis! C’est le jeu.

 

Le double littéraire de Rita s’appelle Rina. Est-il facile de romancer un tel personnage? Est-ce que vous vous êtes fixé des limites?

Oui et non. Disons que j’ai eu des contraintes narratives en ce sens que je voulais respecter le fil du destin de la vraie Rita Atria. J’ai modifié quelques noms et quelques lieux mais pour le reste, tout est authentique. En revanche je me suis accordé une liberté totale pour la vie intérieure de Rina et cela a représenté un bonheur. J’ai adoré être cette petite fille pendant quelques mois. Je ressentais ses sensations, ses émotions et j’essayais de les retranscrire au plus juste car j’aime jouer avec les mots.

 

Comment avez-vous préparé ce roman? Avez-vous pu investiguer en Sicile, travailler à l’écriture en immersion?

Je me suis rendue en Sicile pour le « ressenti » général:  l’ambiance, la lumière, les odeurs sont très présentes dans le texte. C’est aussi, je pense, un roman sur la Sicile. Ensuite j’ai correspondu avec Fabrice Rizzoli qui est maître de conférences à Paris et est spécialiste des organisations criminelles. Il a écrit de nombreux livres sur la mafia italienne. Je voulais que la partie « imagination » de mon roman corresponde à quelque chose de réaliste, histoire de ne pas raconter des bêtises. Enfin la journaliste et romancière allemande Petra Reski a écrit une biographie de Rita Atria qui n’a malheureusement pas été traduite en  français. Je l’ai lue en italien. C’est une enquête très incisive et Petra a rencontré les acteurs du drame, notamment la belle-sœur de Rita. J’ai aussi correspondu avec elle. Je lui ai envoyé le livre, j’espère qu’elle l’aimera.

 

Il y a en Sicile un vrai mouvement anti-mafia, pourtant elle reste très présente malgré les nombreuses condamnations qui ont eu lieu. Comment expliquez-vous cela?

C’est vrai. De nombreux mouvements de protestation féminins sont nés après la mort de Rita. La grande photographe sicilienne, spécialiste de la mafia, Letizia Battaglia était présente aux obsèques de Rita en 1992. Mais, vous savez, la situation est très compliquée en Italie. Il y a des collusions traditionnelles entre l’état et les organisations criminelles. Il y a des « protections ». Et surtout la mafia est une entreprise qui brasse beaucoup d’argent. Des milliards. C’est une économie parallèle incontournable. Bien des choses s’écrouleraient sans elle en Italie.

 

Pensez-vous que Rina / Rita aurait pu avoir eu un autre destin, ou bien la fatalité s’était-elle penchée au-dessus de son berceau, comme dans une tragédie grecque?

J’aime cette idée d’une fatalité au-dessus d’elle. Une fatalité maléfique. Pourtant elle a été aimée, elle a eu des moments de bonheur. Elle a été une jeune fille italienne comme une autre. Elle aurait pu avoir un autre destin à Rome mais sa terre lui manquait tellement. La mer, le soleil…Sa mère aussi, paradoxalement…cette mère, gardienne des traditions, qui l’a reniée et a profané sa tombe…

 

De l’écriture à la lecture il n’y a qu’un pas… Quelle lectrice êtes-vous? Quelle a été votre plus grande émotion littéraire?

J’ai lu beaucoup de classiques par le passé, formation oblige. J’aime les écrivains naturalistes. J’aime aussi découvrir des littératures étrangères. J’ai eu ma période anglaise, indienne, russe, italienne, américaine…Et je n’ai pas honte de dire que je suis bon public pour le polar, le roman historique. Un de mes grands bonheurs d’auteur a été d’embrasser Anne Golon (dont les excellents romans historiques ont longtemps été déconsidérés à cause des adaptations cinématographiques) avant qu’elle ne meure. J’ai été conviée à ses obsèques mais je n’ai pas pu m’y rendre.

Avez-vous de nouveaux projets d’écriture?

Oui mais je resterai discrète à ce sujet. Deux indices: c’est une histoire qui sera tendre et lumineuse, j’en ai bien besoin après Fille du silence! Et je lis en ce moment une grosse thèse de 700 pages sur l’histoire des Balkans…Pour Noël, je vais sortir le premier tome d’une série jeunesse historique chez Dreamland et mon premier roman Ce qui ne nous tue pas, qui a connu un beau succès, a été traduit en espagnol et va sortir en Espagne pour novembre.

Merci infiniment, chère Carole.

A vous de découvrir maintenant l’histoire de Rita à travers son double littéraire Rina dans le bouleversant roman de Carole Declercq, paru le 16 mai 2018 aux éditions Terra Nova

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Rencontres: Amy Liptrot

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La rentrée littéraire de septembre se prépare avec effervescence, et les éditeurs présentent actuellement les romans à paraître, l’occasion de rencontrer des auteurs – comme c’était le cas hier chez Globe.

Le 29 Août sortira L’écart d’Amy Liptrot.

Ariel Wizman, qui animait la rencontre avec la jeune auteure écossaise, qualifie ce premier livre d’Amy Liptrot de « Mémoires », livrées dans un style d’une grande sincérité.

A la voir avec ses cheveux blonds d’ange, son teint diaphane et ses yeux clairs, grande, fine et svelte, qui pourrait deviner le parcours de cette jeune maman qui semble avoir passé toute sa vie au grand air de la ferme familiale de l’archipel des Orcades, là où elle est née?

Dans L’Ecart, Amy Liptrot raconte sa lutte contre son addiction à l’alcool, son chemin vers l’abstinence qui depuis Londres la ramènera vers ses îles du nord de l’Ecosse. C’est l’histoire d’un retour aux sources, d’un retour à soi, accompli dans la magie sacrée d’une nature sauvage et indomptable.

Amy Liptrot s’est nourrie de ses expériences de diariste et de journaliste pour écrire. Mais son style, très fragmenté, a également été influencé par le hiphop et par twitter!

La traductrice du livre, Karine Reigner-Guerre, a évoqué son travail, et la difficulté que lui a donné le titre orginal, The Outrun, titre à double sens qui évoque le pâturage le plus loin du corps de ferme, et la fuite. L’Ecart, terme d’agriculture peu connu, lui permettait également de retrouver ce double sens. A noter que la traduction française est la seule à avoir réinterprété le titre original.

Amy Liptrot nous a parlé de ce qui inspirait son écriture, de sa vie sur ces terres isolées d’Ecosse, de la nature – en imitant les oiseaux qu’elle était chargée de surveiller en travaillant pour la Royal Society for the Protection of Birds, de la résonance que son récit a trouvé auprès des lecteurs. Une seule hâte: me plonger dans cette lecture.

Ce livre, ode à la nature, a reçu en 2016 le prix Wainwright qui récompense une oeuvre littéraire de Nature Writing, et, en 2017, l’English Pen Ackerley Prize.

Fille du silence

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C’est une histoire tragique, inspirée d’un fait réel, que la romancière Carole Declercq a choisi de raconter dans son nouveau livre, Fille du silence.

Une histoire qui parle de la Sicile d’aujourd’hui à travers ce qui, malgré elle, est en partie constitutif de son histoire, de son économie, de sa culture: la mafia. Cosa Nostra.

Je suis née Cosa Nostra. J’ai grandi Cosa Nostra. Je respire Cosa Nostra. Je pleure mon père sans ressentir la révolte légitime que je devrais ressentir contre Cosa Nostra. Parce que c’est inscrit dans notre sang. Nous sommes marqués du seau de Cosa Nostra à la naissance. Comme des bêtes à l’abattoir. En plein front

Nous sommes près de Trapani, à l’Ouest de la Sicile, à une petite heure de Palerme.

Dans la petite ville de San Vito, Rina Abadia passe une enfance insouciante – même si sa mère est revêche et ne lui témoigne aucune affection, son père Giuseppe l’entoure de beaucoup d’amour. Avec ses yeux de petite fille, Rina idolâtre Giuseppe, sorte de chef charismatique qu’on appelle le Dottore, même s’il n’a aucun diplôme.

Le Dottore aide souvent les autres, négocie, trouve des solutions aux problèmes des visiteurs du soir, et on le remercie de ses services par de petits cadeaux. Souvent, Nino, l’aîné de 10 ans de Rina, l’accompagne là où on l’appelle.

Rina a bien conscience qu’il se passe beaucoup de choses autour d’elle, qu’il y a beaucoup de morts, de morts jeunes, des morts « bus par le soleil » qu’on ne retrouve pas. Mais c’est ainsi qu’elle a grandi, au milieu de la mafia. Le jour où Giuseppe décide de ne pas suivre dans de nouvelles affaires le boss du village, il devient parjure. Quand on quitte Cosa Nostra, on est soudain contre Cosa Nostra. Donc un homme à abattre.

Fatalement, Giuseppe meurt sous les balles, certainement celles d’un ami de la famille. Rina a une dizaine d’années et elle commence alors à écrire son journal intime. Un par an. Nino, qui bientôt va rejoindre le clan qui vraisemblablement a tué son père, va commencer à se confier à Rina. Les noms, les actions, ce qu’on lui demande, qui lui demande, où, pourquoi. Elle va tout consigner. Peut-elle imaginer ce qu’elle risque? Ici, chaque faux pas est puni. On ne rigole pas dans le Milieu, peu importe qui vous êtes. La vie n’a pas de valeur, Cosa Nostra a tous les droits, Cosa Nostra dirige tout. Là où est Cosa Nostra, l’Etat n’a aucun droit, l’Etat n’oserait intervenir. Et pourtant, quelques juges osent la combattre, mais le Milieu reste tout puissant.

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Les jours de Vita Gallitelli

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Connaissez-vous l’Italie du Sud?

Oubliez Naples, quittez la Campanie et roulez. Laissez la Calabre, abandonnez les Pouilles aux touristes, et arrêtez-vous un peu en Basilicate. Avec ses montagnes, ses plaines arides et calcaires, son climat chaud et sec, la Basilicate avait toute les prédispositions à la pauvreté qui la caractérise, tout comme ses voisines apulienne et calabraise.

Pas étonnant que neuf millions d’habitants de ce sud italien aient fui leur pays de 1871 et 1951.

Parmi eux, il y avait Vita Gallitelli.

Et c’est son histoire que raconte Helene Stapinski, son arrière-arrière-petite-fille.

S’il est totalement concevable que chaque américain s’interroge sur l’histoire qui a amené un jour sa famille en Amérique, certainement peu d’entre eux mènent une enquête aussi fiévreuse que celle d’Helene. Helene avait une raison bien précise de vouloir découvrir l’histoire de Vita: conjurer le sort qui pèse sur la légende familiale, avant qu’il n’atteigne ses deux enfants…

Journaliste, Helene Stapinski a grandi avec l’histoire racontée maintes fois par sa mère, l’histoire folle de son aïeule Vita arrivée en Amérique en 1892  avec ses deux fils – Vita aurait fui son sud italien natal après avoir tué un homme lors d’une partie de carte…

L’histoire aurait pu en rester là, comme une légende qu’on raconte aux enfants pour leur faire peur, sauf que les descendants de Vita, de petits larcins en crime, semblent avoir véhiculé la trace manifeste d’un gène du crime transmis par Vita, qui inquiète Helene eu égard à ses enfants. Et si eux aussi étaient porteurs de cette tare, évoquée dans des enquêtes journalistiques dont elle a eu connaissance ?

A 39 ans, à l’âge qu’avait Vita lorsqu’elle est arrivée à Ellis Island, Helene fait le voyage en sens inverse pour rejoindre la Basilicate et enquêter sur la fondatrice de ce mythe familial.

Qui était Vita, quel est ce crime qui l’a obligée à fuir son pays, qui était son mari, pourquoi disait-on d’elle que c’était une puttana, qu’en est-il de ce troisième fils que l’on dit avoir été perdu lors du voyage vers l’Amérique?

Pays du silence, la Basilicate ne livre pas aisément les secrets qu’elle garde bien trop jalousement dans l’omerta des familles taiseuses, à l’abri sur les étagères des casiers obscurs des archives, ou au fond des grottes qui autrefois servaient de culte ou d’abri… Il faudra beaucoup de persévérance, de coups de pouce du destin, de rencontres envoyées par le ciel pour assembler tous les morceaux qui ont construit la légende, rétablir des vérités, et pouvoir ré-écrire cette incroyable histoire familiale.

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Trois filles d’Eve

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Voici ma dernière lecture dans le cadre du Grand Prix de l’Héroïne 2018, le dernier roman de l’écrivaine et journaliste turque Elif Shafak, qui concourt dans la catégorie Roman Etranger.

Istanbul, carrefour de cultures millénaires et de mythes orientaux – c’est là, dans le bouillon de la mégapole bruyante et effervescente, que l’histoire s’ouvre avec Peri, l’épouse d’un homme d’affaires qui a fait fortune dans l’immobilier.

En route pour un important dîner sur les rives du Bosphore, Peri se fait voler son sac Hermès de contrefaçon en vraie peau d’autruche parme, et se retrouve bientôt aux prises avec le voleur, qui exhume de son portefeuille un vieux polaroïd…

Ce vieux cliché, enfoui comme un secret précieux depuis bien trop longtemps, replonge alors Peri dans ses années estudiantines à Oxford, au début des années 2000. Et tandis qu’elle a rejoint ses hôtes pour une soirée à laquelle elle n’a plus aucune envie de prendre part, dans le luxe de l’élite stambouliote, le passé de Peri refait surface, ponctuant sa soirée des souvenirs liés à cette photo sur laquelle sont réunis à ses côtés trois personnes qui ont profondément marqué sa vie intime: Shirim, plantureuse Iranienne déracinée et profondément athée, Mona l’egypto-américaine musulmane pratiquante, et le sceptique professeur Azur qui leur apprendra à réfléchir à Dieu dans un séminaire très polémique intitulé « Pénétrer l’esprit de Dieu / Dieu de l’esprit ».

Pour quelles raisons Peri a-t-elle caché à tous, ses enfants y compris, qu’elle a étudié à Oxford? Et pourquoi tant de douleur en convoquant ces souvenirs lointains? Ces réminiscences seront le fil conducteur du roman, naviguant entre Oxford et Istanbul.

Qui est Peri, finalement?

Bonne épouse, bonne mère, bonne maîtresse de maison, bonne citoyenne, bonne musulmane moderne, voilà ce qu’elle était 

En alternance dans le récit au présent (en 2016) et au passé (l’enfance de Peri dans les années 80, l’adolescence dans les années 90, les années à Oxford dans les années 2000), c’est pourtant un personnage d’une bien plus insondable profondeur qui va se profiler au gré des souvenirs, depuis l’enfance.

Tiraillée au sein d’une improbable famille, entre un père laïque et une mère excessivement pratiquante, qui écartelés par leurs convictions on ne peut plus opposées ont fini par se mépriser, Peri est sans cesse partagée par les paradoxes de sa famille et par le souhait de ne trahir personne. Où peut-elle situer sa foi?

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Des nouvelles du monde

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A l’heure où les informations sont diffusées à travers le monde en temps réel par la grâce de moyens de communication toujours plus sophistiqués, replongeons-nous dans une époque, finalement pas si lointaine, où les nouvelles du monde mettaient souvent plusieurs semaines pour atteindre les régions plus reculées, isolées par la géographie ou par la guerre – quand elles y parvenaient.

Dans ce monde d’autrefois, il y a un homme.

Il a encore belle allure, pour ses 72 ans: la chevelure blanche qui vole au vent tandis qu’il chevauche les routes du Texas, le visage aux angles saillants, la taille grande à l’allure svelte que lui permet d’entretenir une vie rude passée à parcourir inlassablement cette région hostile, d’une ville à une autre. Cet homme, c’est le capitaine Jefferson Kyle Kidd. Depuis qu’il a perdu sa femme, son imprimerie, et que ses filles ont quitté le foyer pour se marier, sa vie appartient aux chemins texans.

Le capitaine Kidd amène les nouvelles du monde dans les villes reculées, isolées, loin de la côte Est d’où viennent la plupart des journaux. De ville en ville, ici dans une galerie, là dans un théâtre, il extrait des articles de ses journaux pour la lecture à un public avide d’informations:

Il commença un article consacré à la guerre franco-prussienne. Il était question de Français raffinés, parfumés à l’eau de toilette, sévèrement fouettés à Wissembourg par d’énormes allemands blonds nourris à la saucisse. L’issue était prévisible. L’auditoire était captivé, tout ouïe. Des nouvelles de France! Personne ne connaissait quoi que ce soit à la guerre franco-prussienne, mais ils étaient tous fascinés par cette information qui avait traversé l’Atlantique pour venir jusqu’à eux, ici au nord du Texas, dans leur ville située au bord de la Red River en crue. Ils ignoraient par quel biais elle leur était arrivée, quelles contrées étranges elle avait traversées et qui l’avait transportée. Pourquoi.

Dans cette région menaçante, où le gouvernement fédéral est corrumpu, où les Indiens mènent avec violence des attaques contre les colons, où les Noirs viennent d’être affranchis, où les voleurs sont partout à craindre, voyager expose aux plus grands dangers. Mais avec pour seule richesse son cheval, son carton à dessin contenant ses précieux journaux et sa montre, le capitaine Kidd ne craint rien. Depuis l’âge de 16 ans, il en a vu d’autres –  trois guerres, ça vous fait un homme.

En ce mois de février 1890, après une lecture des nouvelles du monde pour 10 cents immuables par tête, le capitaine se voit confier une lourde mission en l’échange d’une pièce d’or de cinquante dollars: ramener chez elle, dans le Sud du Texas, une fillette de 10 ans, enlevée quatre ans plus tôt par les indiens Kiowas après le massacre de sa famille.

Attifée comme une indienne avec sa petite robe de daim ornée de dents d’élan, son collier de perles de verre et ses plumes dans les cheveux, la petite Johanna Leonberger est farouche et ne pense qu’à s’échapper pour rejoindre la tribu qui s’en est pourtant débarrassée contre des couvertures et de l’argenterie.

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L’amie des jours en feu

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L’amie des jours en feu est mon avant-dernière lecture dans le cadre du Grand Prix de L’Héroïne 2018 – promis je vous reparle très bientôt des romans sélectionnés! Ce roman italien a été sélectionné dans la catégorie Roman Etranger.

En ce printemps 1917, le Nord de l’Italie est à feu et à sang. Sur le front, dans un hôpital militaire de fortune, les infirmières volontaires de la Croix-Rouge s’activent à sauver ceux qu’elles peuvent, le plus souvent impuissantes face aux blessures qui transforment les hommes en charpie.

Maria Rosa, jeune fille issue de la haute bourgeoise napolitaine, sans expérience de soignante, a fui sa famille qui ne rêvait que de la marier au premier jeune homme de bonne famille venu. Eugenia, originaire du Nord de l’Italie, est arrivée pour exercer avec détermination sa vocation médicale. Entre elle deux, un fossé profond qui les oppose – les origines sociales et géographiques, le physique de la première grande, mince et blonde et celui de la seconde petite et brune, leur caractère et leurs ambitions. Maria Rosa est aussi maladroite et sensible à l’atrocité des blessures qu’Eugenia est habile et remplie de sang-froid.

Mais elles partagent la même chambre, et les réticences de d’Eugenia à l’égard de sa comparse  finissent par tomber. Réunies par le dur labeur quotidien des soins auxquels le plus souvent la mort vient mettre un terme, partageant la nuit les bombardements qui rendent leur vie aussi fragile que celle des soldats agonisant, l’amitié fait tomber les réticences d’Eugenia.

Dans l’intimité de la chambre, l’amitié se transforme en éveil à la sensualité, et bientôt en histoire d’amour. Une histoire d’amour impossible à vivre au grand jour, pourtant les jeunes femmes se promettent de s’aimer librement après la guerre, emplies de projets qui les portent: Maria Rose a découvert la photographie, tandis qu’Eugenia a décidé de devenir médecin.

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Maman, ne me laisse pas m’endormir

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Il est des livres qu’on ne devrait jamais devoir écrire.

Avec Maman, ne me laisse pas m’endormir, Juliette Boudre raconte la descente aux enfers de son fils Joseph, mort à 18 ans d’une overdose médicamenteuse.

Souhaitons que son témoignage permettra à de nombreux parents de prévenir leurs ados des dangers mortels qu’ils risquent avec l’addiction créée par ces substances prescrites sur ordonnance…

2015 – Depuis quelques années, Juliette Boudre se bat pour son fils aîné Joseph: à l’âge de 12 ans, l’adolescent a commencé à cumuler les renvois des établissements où il était scolarisé. Mauvais résultats scolaire, mauvaises fréquentations, comportement insolent – bien qu’il soit un adolescent intelligent, curieux et affectueux, Joseph ne trouve plus sa place dans le système éducatif, aussi ses parents finissent par prendre la lourde décision de le scolariser en Angleterre.

Mais un jour, suite à une crise d’angoisse après avoir fumé du cannabis, le médecin de l’établissement anglais lui prescrit un anxiolytique et c’est le début de la spirale infernale de l’addiction pour Joseph.

Je suis polarisée sur les drogues illicites et l’alcool, je n’ai pas encore conscience du danger des médicaments

A côté des ordonnances des médecins, que Joseph consulte régulièrement pour mieux dormir et  pour calmer ses angoisses, l’adolescent déploie toute son ingéniosité pour s’approvisionner,  vidant par-ci les armoires à pharmacie, trouvant par-là des dealers toujours disposés à lui vendre de précieuses molécules – car les boîtes prescrites officiellement ne lui suffisent plus.

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Indu Boy

 

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Quel autre destin que celui de la politique aurait pu embrasser la descente directe de la dynastie Nehru, qui côtoya dans sa prime enfance le Mahatma Ghandi et apprit très tôt à combattre pour l’indépendance de son pays?

Née en 1917 dans une famille brahmane athée, entourée de ses tantes qu’elle n’aime pas et de sa mère Kamala, tuberculeuse et ignorée par son mari, la petite Indira a trois ans lorsqu’elle s’engage dans le combat familial pour l’indépendance de l’Inde, en brûlant sa poupée anglaise aux yeux bleus. Son grand-père, Motial Nehru, a fait brûler tous les tissus, tous les vêtements: la famille ne devra désormais porter que du coton tissé en Inde.

Habillée en garçon, celle dont ses tantes disent qu’elle est « laide et bête » va se faire appeler à cinq ans se faire Indu Boy: elle a déjà compris qu’une fille ne serait jamais libre, alors qu’un garçon… Plus tard, après avoir coupé ses cheveux courts à la Jeanne d’Arc, elle crée son armée et une feuille de route pour défendre son pays, comme son père et son grand-père: ce sera l’armée des singes.

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La petite Indu grandit aussi avec l’idée de la prison, où les activités indépendantistes de la famille conduisent tour à tour ses parents et son grand-père, et où Indira elle aussi, plus tard… En attendant, Indira grandit, accompagne sa mère de sanatorium en sanatorium, découvre le monde. Lorsque la fragile Kamala meurt, elle laisse à sa fille son meilleur ami, Feroze Gandhi. Feroze est parsi, peu importe ce que le peuple en dit, même sans l’aimer Indira a trouvé en lui le père de ses futurs enfants. Elle l’épouse en 1942. Feroze la trompe, beaucoup – Indira a d’autres engagements auprès du peuple indien qui l’accaparent – ils divorceront.

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La petite fille sur la banquise

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C’est dans le cadre du Grand Prix de L’Héroïne 2018, où il est sélectionné dans la catégorie Roman Français, qu’il m’a été donné de lire La petite fille sur la banquise.

Un dimanche de mai, comme dans un conte, une petite fille de neuf ans, toute en candeur, joie et tâches de rousseur, a pour la première fois la permission de se rendre seule à l’école: elle a gagné à la kermesse, quelques heures plus tôt, un poisson rouge, et après maintes négociations familiales est autorisée à y retourner chercher de la nourriture pour son poisson. Sur le chemin du retour, la petite fille rencontre un homme, un homme qui, tel l’ogre du conte qui dévore les petites filles, va dévorer son innocence dans la cage d’escalier de son immeuble.

Pendant des années, sous la surface joyeuse qu’elle impose à son monde, les méduses invisibles s’immiscent, et piquent, sans prévenir. Ces méduses, elle saura un jour, longtemps après, les nommer: troubles psychotraumatiques. La petite fille a tout verrouillé, tout mis sous clé, oublié les mains de l’ogre, le sexe de l’ogre, oublié ce qu’au commissariat on a qualifié d’attouchements sexuels. En attendant, le travail de l’ogre continue son oeuvre et dévore Adélaïde, qui elle aussi dévore, de façon compulsive, sans que personne ne comprenne le désespoir qu’il y a derrière.

Plus elle est sombre et désespérée au tréfonds d’elle-même, plus elle est radieuse au-dehors. Un feu follet

Adélaïde veut devenir comédienne et intègre l’ESAD, où elle va prendre peu à peu conscience des blocages de son corps, de sa sexualité, et entamer des psychothérapies, un laborieux mais riche chemin. C’est en rejoignant une compagnie féministe qu’elle comprendra l’origine réelle de son traumatisme:

Ce qu’elle appelle depuis plus de vingt ans attouchement sexuel, ses doigts à lui en elle, ses doigts à lui retrouvés en elle quatre ans auparavant et chaque jour depuis, c’est un VIOL. Peut-être après tout n’est-elle pas si folle, peut-être y a-t-il une raison à sa souffrance? Quelqu’un lui a fait du mal, quelqu’un lui a fait ce mot-là. Et si la clé qu’elle cherche en vain depuis toutes ces années, toutes ces années à fouiller en vain, si la clé, c’était ce mot

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