Piranhas

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Maharaja, Briato, Tucano, Dentino, Drago, Lollipop, Oiseau Mou, Jveuxdire, Drone, Biscottino, Cerino – ils sont onze gamins, dont le dernier a à peine dix ans. Il ne faut pas se fier à leur jeune âge ni à leurs surnoms ridicules, car bientôt, en sillonnant la ville sur leurs scooters, ils vont prendre la tête de la mafia napolitaine.

C’est un roman, mais ce n’est pas une fiction. Ce baby-gang a vraiment existé, il a dominé le milieu napolitain pendant quatre ans –  et c’est son histoire qui a inspiré Roberto Saviano, journaliste reconnu pour ses enquêtes sur la mafia napolitaine. Depuis la sortie de Gomorra, son premier livre, sa tête a été mise à prix et il vit sous protection policière permanente.

Pour Piranhas, Saviano a choisi la forme romancée, qui lui a permis d’aller dans la psychologie et l’intimité des personnages. Et ce qui en résulte est un récit à couper le souffle, une chute vertigineuse dans l’univers criminel de la Camorra napolitaine.

Le chef du vrai gang s’appelait Emanuele Sibilo – Saviano s’en est inspiré pour créer son personnage principal, celui qui va prendre la tête de la paranza: Nicola Fiorillo. Nicola porte le même prénom que Machiavel, dont les écrits l’inspirent dans sa quête du pouvoir:

– J’aime bien Machiavel.

– Pourquoi?

– Parce qu’il m’apprend à commander

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La Métallo

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La Métallo:  je vous le concède, le titre surprend! Et pourquoi pas « la mécano » ou « la gaucho », pendant qu’on y est? Mais Antonin Varenne, lors de notre rencontre blogueurs au Festival America, avait évoqué, bluffé, la beauté de ce roman et de son écriture. Et vous pouvez me croire, quand un écrivain comme Antonin Varenne vous conseille une lecture, vous avez juste envie de récupérer immédiatement le-dit livre et de vous plonger dedans.

L’histoire d’Yvonnick a elle aussi de quoi surprendre! Oui, la métallo s’est elle. Une ouvrière métallurgiste en jupons, pourrait-on tout de suite ironiser!

Et alors? Pourrait-elle vous rétorquer fièrement en éclatant de rire, la Mézioù.

Oui, en blouse et en jupons – vous en seriez capables, vous, d’aller travailler avec les hommes au laminoir – pas à faire le ménage à côté ou à trier des bouts d’acier à la chaîne, mais de faire le même travail qu’eux, porter les charges, suer au labeur, encaisser sans rien dire les pires corvées de lavage, tout ça en robe et en blouse, oui, parce qu’à cette époque, vous ne le savez peut-être pas, mais les femmes n’avaient pas le droit de porter de pantalons!

Ne cherchez pas mes larmes dans mon histoire, car ici j’ai été heureuse. Je suis rare dans mon espèce, peut-être, oui

C’est lors d’une visite de l’usine J.J. Carnaud et Forges, devenue depuis propriété d’Arcelor Mittal qu’Yvonnick Le Bihan, ancienne ouvrière aux aciéries, se replonge dans ses souvenirs.

Je suis une métallo. La prolo de l’atelier des plaques, le titre pour une vie d’une femme d’acier.

Dans le marais où elle a grandi, aux Moutiers, Yvonnick a musclé ses bras en portant le sel, en coupant les salicornes, pliant son corps aux travaux maraîchers et domestiques – sa mère lui a appris que les bras d’une femme doivent être de fer, musclés pour porter du lourd, musclés pour se défendre.

Elle a vingt ans, et un vacancier lui ravit son coeur et éveille son corps au désir des hommes. Julien Péric est métallo, il l’épouse et elle quitte le marais pour sa minuscule maison en planche de bois à Couëron, près de Nantes. Dans leur cocon, les tourtereaux élaborent les plans de leur avenir. Yvonnick veut travailler, elle deviendra dactylographe. Le travail, il n’en manque pas dans la région, et sitôt sa formation bouclée, elle est recrutée comme assistante secrétaire. Yvonnick ne pourra jamais prendre son poste, car elle accouche subitement alors qu’elle ne se savait même pas enceinte – son corps avait à peine esquissé quelques nouvelles rondeurs. Le petit être qui soudain apparaît dans sa vie n’est hélas pas un enfant comme les autres, mais ce petit Mairobin si fragile, peu importe, est un cadeau du ciel et elle et Julien vont le chérir tendrement. Ils aiment la vie, et Mairobin s’y accroche à cette vie. Cette chienne de vie qui, un matin, peu après, va tuer Julien à vélo sur la route de l’usine. Cette chienne de vie qui, sans aucune forme de compassion, va faire débarquer le patron de Julien chez Yvonnick en lui demandant de quitter la petite cabane en bois… ou alors, peut-être y aurait-il une autre solution. Comme reprendre le poste laissé vacant par son mari bêtement tué par un chauffard sur la route, mais évidemment, pas au même salaire – elle est une femme tout de même, pas un homme!!

Pas un homme? Non, mieux, une femme. Déterminée, galvanisée, qui va tout faire pour gagner sa place et sa légitimité au milieu des rires graveleux de ses collègues masculins.

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L’heure du bilan: septembre

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Que j’aime les rentrées littéraires! Les nouveautés sur les tables des libraires (et dans ma boîte à lettres), les évènements passionnants qui se succèdent dans la frénésie des trois premières semaines, mon comportement aussi qui ressemble à celui d’une boulimique de livres. La table du salon crie « Au cahot! », le pied de mon lit « A l’anarchie! » (tandis que mon mari, désespéré, me demande où je compte ranger tout cela…)

Les chiffres:

Pas moins de 567 romans parus, c’est vertigineux. 381 romans français, 186 romans étrangers – et 94 premiers romans. Vous en avez déjà découvert quelques uns en Août, et mes lectures de septembre, au nombre de sept, compte 6 romans de cette rentrée…

Les livres:

Un coup de coeur absolu

Pour le nouveau roman de Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main dont l’écriture m’a littéralement chamboulée, subjuguée, interrogée.

Unknown

Deux livres autour de l’art

mais qui explorent aussi d’autres territoires. Une formidable biographie de Françoise Cloarec, J’ai un tel désir, qui nous raconte l’histoire d’amour entre Marie Laurencin et Benoîte Groult, au début du 20ème siècle.

C’est également ce début de 20ème siècle qu’a choisi de raconter Antonin Varenne avec La toile du monde, formidable épopée menée par Aileen Bowman, journaliste américaine qui vient couvrir à Paris l’exposition universelle de 1900. Une fresque passionnante.

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Par les écrans du monde

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Comme tout un chacun, je suis capable de me rappeler précisément le moment où j’apprenais l’attentat du Word Trade Center – un moment lié à une émotion intime, celle qui accompagne le bouleversement inéluctable de notre monde, de notre bulle, qui avant le 11 septembre 2001 nous paraissait tout simplement invincible.

Dans son nouveau roman, Fanny Taillandier nous fait revivre l’attentat, autrement que par le biais de ces écrans qui des jours durant, ont retransmis en boucle les images stupéfiantes des avions percutant les deux tours, avant qu’elles s’effondrent. Des images ineffaçables de l’inconscient collectif, à jamais gravées dans les mémoires intimes.

Ce jour du 11 septembre, William Johnson prend son service de chef de sécurité à l’aéroport Logan de Boston – dans la foule de l’aéroport, un certain Mohammed Atta  arpente les couloirs, avant d’embarquer sur le vol AA 11 à destination de Los Angeles. Pendant ce temps, Lucy, brillante mathématicienne et soeur de William, atteint le Word Trade Center pour rejoindre le 102e étage de la Tour Sud. Ce matin-même, très tôt, leur père malade les a appelés pour leur annoncer qu’il allait mourir. Le choc de cet appel qui anéantit le frère et la soeur va être bientôt supplanté par le drame national auquel ils vont être parallèlement personnellement confrontés.

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Adoration

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Je le sais maintenant. L’adoration est un fanatisme et je suis son prophète

Les références religieuses ne manquent pas dans ce roman, l’adoration des mages, Job, le buisson ardent, l’extase de Thérèse d’Avila.

Et l’adoration du narrateur pour L a tout de la ferveur religieuse et du fanatisme qui détruit tout sur son passage, à l’image d’un camion fou qui emporte tout. C’est dans la violence de cette image, devenue traumatique depuis que des fanatiques se réclamant d’un dieu ont foncé dans les foules avec des véhicules, que commence le roman.

Dans ce couloir où roule ce camion, un jour, les vies du narrateur et de L se télescopent – et balayent tout ce qui a précédé. L est sexy, L est une bombe, à retardement, à fragmentation – mais le narrateur ne le sait pas encore. Pour elle il quitte tout, leur amour est fou. Fou comme la folie de L qui se diffuse petit à petit, L bipolaire qui dévore les tablettes de médicaments comme elle avale des bonbons, L anorexique qui enchaîne les laxatifs parce qu’elle ne supporte pas de se faire vomir, L acheteuse compulsive qui dépense sans compter dans les boutiques de luxe de l’avenue Montaigne. L enjôleuse, ensorceleuse, plantureuse, vénéneuse, gorgone, vampire assoiffée de sexe, L démoniaque – jusqu’à terroriser le narrateur, l’être aimant qui va chercher l’issue de cette relation, et de victime va être pris pour le bourreau. Mauvais film, machination, cauchemar.

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La Cloche de détresse

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Quelques vers échappés d’un livre d’anglais de classe de cinquième, dont les mots disparus depuis longtemps ont pourtant laissé une trace sibylline dans mon esprit.

Des vers, nous avait-on expliqué, d’une poétesse qui avait choisi la mort, très jeune. Je me souviens que les vers étaient limpides, simples, et que je m’étonnais que cela puisse être de la poésie.

J’ai toujours gardé Sylvia Plath dans un coin de ma tête. A la librairie Lello à Porto, tombant sur un livre de correspondance de Sylvia Plath (The Letters of Sylvia Plath Volume 1: 1940-1950) j’ai été subjuguée par la photo de couverture, qui tient plus de la pin up des fifties que de la poétesse torturée. Je voulais ce livre, comme l’aboutissement d’une quête que je ne savais décrypter. Je l’ai finalement reposé.

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Lorsque je suis tombée sur La Cloche de détresse, la semaine dernière au Festival America, j’ai su que c’est par là que je devais commencer. Paru peu de temps avant sa mort, La Cloche de détresse est son unique roman, publié sous pseudonyme, et il est très largement inspiré de la vie de son auteure.

A travers l’histoire d’Esther Greenwood, c’est l’histoire de ses propres conflits intérieurs que Sylvia Plath raconte.

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La toile du monde

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Paris, 1900 – le monde s’ouvre sur le vingtième siècle dans le sillon de l’exposition universelle, à laquelle convois officiels débarquant des quatre coins de la planète et peuplades moins civilisées, plantées dans les décor de carton-pâte de ce monde en version réduite, participent.

Aileen Bowman débarque des Etats-Unis pour couvrir l’évènement pour le New York Tribune. Flamboyante rousse, indépendante, fille d’un aventurier anglais et d’une utopiste alsacienne, Aileen a la liberté de ceux qui ont grandi dans la jouissance des grands espaces.

Sous couvert de reportages journalistiques, Aileen est venue à Paris à la recherche de Joseph, celui qu’elle appelle son frère blanc, un métisse indien, embarqué dans la troupe de spectacle du Pawnee Bill’s Historic Wild West Show.

Parallèlement à son emploi au New York Tribune, Aileen écrit sous pseudonyme des chroniques pour La Fronde, un journal féministe.

Dans ce Paris au coeur palpitant, à la charnière de deux siècles mais résolument en route vers la modernité, Aileen va côtoyer les architectes de ce renouveau – artistes pas encore célèbres du Bateau-Lavoir, inventeurs du progrès comme un certain Rudolf Diesel, ou encore les ingénieurs du métro parisien qui creusent les entrailles de la capitale.

Dans un grand souffle romanesque, Antonin Varenne nous embarque dans ce roman d’aventures – au pluriel, mené par une héroïne qui s’offre toutes les libertés – celle de porter des pantalons avec l’autorisation du préfet Lépine, de conduire une bicyclette pour traverser Paris, d’aimer librement les femmes comme les hommes, d’offrir à la toile du peintre Julius Stewart son corps tatoué. On pourrait même, parfois, percevoir une pointe de machisme chez Aileen, ce qui paradoxalement ne fait qu’exacerber sa féminité, sa sexualité sensuelle et sulfureuse.

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Les voyages de sable

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Comment réagiriez-vous si une personne que vous côtoyez quotidiennement depuis quarante ans vous dévoilait soudain qu’elle a 315 ans?

C’est ce qui va arriver à Virgile Alighieri.

Ce soir de décembre, lorsqu’il débarque à la Table des Arts, Monsieur Jaume n’a pas l’air très en forme.

Depuis quarante ans que le cafetier et son client se voient quotidiennement dans le petit troquet de la rue Saint-André-des-Arts, ils ne se parlent pas beaucoup, selon leur rituel réglé comme du papier à musique: assis sur sa banquette en moleskine, après avoir porté son index et son majeur à sa tempe pour le remercier, Jaume avale le café crème déposé par monsieur Virgile.

Ce soir-là, pourtant, pour la première fois depuis quarante ans, les deux hommes vont parler.

Et Jaume va raconter à un Alighieri ahuri, tour à tour sceptique et intrigué, sa folle histoire à travers les siècles.

Car Jaume est immortel.

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J’ai un tel désir

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Après « L’indolente » Marthe Bonnard, c’est à Marie Laurencin que Françoise Cloarec s’intéresse dans sa nouvelle biographie – pas seulement à l’artiste, mais à la femme amoureuse et à l’histoire passionnée qu’elle a vécu avec Nicole Groult, couturière, femme d’esprit, soeur de créateur, épouse de designer, et mère de deux filles qui deviendront deux grandes féministes, Benoîte et Flora.

Se plonger dans l’histoire de Marie Laurencin, c’est côtoyer d’éminents artistes contributeurs de l’art moderne, cubistes, fauvistes, dadaïstes, c’est voir revivre Montmartre et le Bateau-Lavoir, c’est pénétrer l’intimité de la création aussi bien littéraire que picturale, c’est assister à une grande fête, gueule de bois comprise, où les monstres sacrés de l’art sont réunis, c’est aimer sans contrainte.

Etre artiste, c’était avant tout avoir un tempérament hors du commun.

Et il lui en fallait, à cette jeune fille née en 1883 de père inconnu , qui a grandi dans l’ombre d’une mère qui ressemblait à une nonne – mais qu’elle aimait intensément. Il lui aura fallu de la fantaisie, pour vouloir étudier la peinture sur porcelaine lorsque sa mère voulait en faire une petite institutrice toute grise, fréquenter l’académie Humbert et finalement choisir de devenir artiste dans un milieu d’hommes où les femmes, au mieux, étaient seulement des muses.

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Autoportrait, Marie Laurencin

Déjà, en ce début de siècle, elle fait des premières rencontres essentielles: Georges Braque, Francis Picabia, Henri-Pierre Roché, Yvonne Chastel. Au Bateau-Lavoir, elle rencontre Picasso, qui la présentera au poète Guillaume Apollinaire et avec qui elle vivra une relation amoureuse et tumultueuse pendant cinq ans.

C’est l’année de cette rencontre, alors qu’elles ne se connaissent pas encore, que Nicole Poiret, soeur du célèbre couturier Paul Poiret connu non seulement pour avoir allégé la tenue des femmes mais également pour avoir donné à Paris des fêtes mémorables, épouse André Groult. De cet intellectuel, elle fera un designer reconnu. Nicole est avant tout une femme de tête, une élégante au goût sûr, une féministe avant l’heure, une personnalité brillante et joyeuse, qui à l’instar de son frère ouvrira sa maison de couture. Si les deux femmes semblent parfaitement épanouies dans leurs vies sociales et amoureuses, la question de leur plénitude sexuelle se pose. Marie Laurencin a déjà eu des amours féminines dans lesquelles elle semble plus s’épanouir, tandis que Nicole Groult est rebutée par l’idée de la sexualité avec son mari.

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Un monde à portée de main

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Je sors de ce roman un peu sonnée. Etourdie. Et reconnaissante aussi. Nourrie d’une langue autant que d’une histoire.

Je me suis détachée de Paula Karst, et l’image de Maylis de Kerangal s’est superposée à la sienne. Ce ne sont pas les similitudes entre le personnage et l’auteure qui se sont imposées, mais l’auteure elle-même, dans sa démarche d’exigence, dans son travail d’écriture qui texturise la matière, explore les strates, dissèque les mouvements. Je l’ai vue, dans la besogne vertueuse, dans cette chambre de bonne qui depuis plusieurs années est son espace de recherche, de réflexion, de création littéraire, subjuguée par la liberté que lui offre le confinement de l’endroit, envieuse de ce savoir-écrire rare. De ce souffle qui emporte, de cette acuité hypnotique, paralysante. De ces phrases longues qui s’enroulent en spirales, ou se déroulent en volutes. De cette grâce qui se dégage du labeur qui a dû soupeser chaque mot, Maylis de Kerangal se faisant l’artisan d’une langue comme Paula se fait l’artisan du trompe-l’oeil.

Que dire de cette langue qui claque, rythmique, obsédante, aspirante, technicienne, débarrassée  de la froideur chirurgicale de « Réparer les vivants », et qui dans « Un monde à portée de main » atteint à mon sens les sommets de la création littéraire?

Cette langue, qui m’a tellement conquise, m’en ferait presque oublier, à tort, une histoire qui nous raccroche aux racines de notre monde, de notre histoire et de l’art.

Paula Karst, le regard fendu, les yeux vairons au léger strabisme divergeant est une fille un peu indécise, même, aux dires du narrateur, une fille « moyenne, protégée, routinière, et pour tout dire assez glandeuse ». Paula veut peindre, nous sommes en 2007 et elle intègre une école de peinture rue du Métal à Bruxelles, pour apprendre l’art du trompe l’oeil.

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