Chaplin

photo du livre Chaplin de Michel Faucheux

Une canne, un chapeau melon et une petite moustache ont suffi, de son vivant, à le faire passer à la postérité. Drôle, émouvant, provocateur, The Tramp (Charlot, en France) a fait de son créateur l’un des plus grands acteurs et des plus grands cinéastes du 20e siècle.

Dans cette formidable biographie, Michel Faucheux, décortique la dualité complexe de Chaplin, à travers une analyse très fine de son avatar Charlot, de ses films, et de ses relations avec les femmes.

Né en 1889 à Londres dans une famille d’artistes, Charles Spencer Chaplin est livré très tôt à lui-même: le père a déserté le foyer, et sa mère Hannah est régulièrement hospitalisée pour des épisodes psychotiques. Son frère Sydney et lui sont placés, et suivront peu à peu la voie de leurs parents. A neuf ans, Chaplin est engagé dans une première troupe d’artistes, il a un sens inné du spectacle qui le conduira jusqu’en Amérique, où le cinéma l’attend. Acteur du cinéma muet, surdoué, exigeant et perfectionniste, il passera vite à la réalisation en mettant au point sa méthode de tournage, tout en peaufinant son double à l’écran, qu’on surnommera The Tramp.

Chaplin est « un poète qui fait du comique une vision du monde », il dénonce les faibles, les opprimés, son personnage devient une star à travers le monde.

Chaplin a réussi à échapper à la misère, s’enrichit, séduit les femmes. En épouse certaines. Et éprouve une attirance dérangeante pour les jeunes filles de 16 ans – qu’on relie à sa première expérience amoureuse, qu’il tenterait peut-être de vouloir revivre… Malgré sa réputation gravement égratignée par l’une d’elles, il rencontre celle qu’il a cherché toute sa vie: Oona O’Neill. Il a 53 ans, elle 17 et sort d’une relation avec JD Salinger – ensemble, ils auront huit enfants.

Dans son art, Chaplin n’a eu de cesse de pratiquer la dénonciation politique, allant jusqu’à défier Hitler dans un de ses plus grands films, Le dictateur. Mais son engagement se retourne contre lui aux USA, qui n’apprécient peu la situation diplomatique délicate où ils ont placés, et apprécient encore moins ses discours pro-russes. Chaplin est rattrapé par la chasse aux sorcières de McCarthy. Il quitte l’Amérique pour un voyage en Europe, mais le territoire américain lui sera désormais interdit. Il s’installe alors en Suisse avec sa famille, où il mourra en 1977.

Charlie ou Charlot, les deux s’enchevêtrent dans une narration pointue et passionnante, tant pour les amateurs de biographies que pour les cinéphiles.

Evidemment, cette biographie donne envie de replonger dans les films de Chaplin, mais aussi d’explorer davantage son histoire avec la captivante Oona. A suivre!

Titre: Chaplin

Auteur: Michel Faucheux

Editeur : Folio (collection Folio Biographies)

Parution: 2012

Crier son nom

Photo du livre Crier son nom

N’y allons pas par quatre chemins: j’étais à ça d’abandonner ce roman pourtant tant attendu.

Il y a deux ans, j’avais eu un énorme coup de foudre littéraire pour « Napoli mon amour », d’Alessio Forgione.

Le nouveau héros de Forgione s’appelle Marco. Cet adolescent de quatorze ans, qui habite un quartier difficile de Naples, a eu bien du mal à m’embarquer. Il faut dire que le foot, ce n’est vraiment pas mon truc, et que Marco joue au foot, que le foot occupe ses journées et ses week-ends, et une bonne partie du début du roman – c’était terriblement ennuyeux pour moi.

Alessio Forgione nous avait pourtant déjà fait part de son amour du foot dans Napoli mon amour, mais au moins, Amoresano, son héros, n’y jouait pas. Il se contentait de regarder les matchs du SC Napoli.

Finalement, quelque chose en Marco a dû me toucher, parce j’ai continué ma lecture.

Marco vit avec son père, dans le grand appartement que sa mère a abandonné quelques années plus tôt. Depuis, elle n’a plus donné aucune nouvelle, et son absence laisse un trou béant dans le coeur de Marco. Son père et lui ont peu à se dire, quand ils se croisent pour dîner. C’est un père triste, un peu largué, qui essaie de veiller au mieux sur son fils, l’accompagne à ses matchs le dimanche, le réprimande pour ses notes catastrophiques au lycée. Sans vraiment voir ce qui se passe à côté.

Marco s’en fiche, du lycée. Il étudie le latin, et il a horreur de ça. Il préfère traîner dans le quartier avec son meilleur ami Lunno, son aîné de deux ans qu’il admire.

Lunno et Marco montent des petites combines, en cachette, achètent un scooter, en cachette, et les choses se compliquent davantage pour Marco. 

Lorsqu’il rencontre Serena, il découvre le bonheur d’avoir une petite amie. Pour un garçon qui a été abandonné par sa mère, ce n’est pas simple d’accepter l’amour, mais peut-être qu’un horizon plus lumineux se dessine pour lui.

Pourtant, quelque chose plane. Quand on a lu « Napoli mon amour », on sait que la fatalité nous guette  au tournant.

La vie n’est rien d’autre qu’une attente inconsciente. Puis elle arrive, et ça fait mal
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Napoli mon amour

photo du livre Napoli mon amour

Et si c’était dans les losers que la littérature trouvait ses plus beaux héros?

Amoresano pourrait être le Arturo Bandini napolitain.

Mais le livre fétiche d’Amoresano, c’est « Blessé à mort », de Raffaele La Capria.

Amoresano a bientôt trente ans, et il remplit le vide des ses journées en déambulant dans les rues de Naples. Les soirées, il les passe à regarder les matchs du Napoli en buvant des mauvaises bières à deux euros, de bar en bar. Et puis il fait ses comptes, car son solde à la banque est comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête.

Amoresano aimerait bien travailler, mais ses rares entretiens sont des échecs, alors il partage ses galères avec Russo, son alter ego de la lose. Deux trentenaires qui vivent aux crochets de leurs parents, piètres dragueurs et éternels glandeurs.

Sauf qu’Amoresano, il a la rage d’écrire. Le jour où il rencontre Lola, l’amour éclaire son horizon, et Amoresano entrevoit de l’espoir dans sa vie. Qui sait, il pourrait même caresser d’un peu plus près ses rêves d’écrivain. Alors il se raccroche à la vie, avec laquelle il voulait à peine plus tôt en finir.

A cet instant précis je me sentis méchant, capable d’attaquer et de conquérir, de tuer et de voler sans me poser de questions Et surtout de vivre. Juste de vivre.
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Stern 111

couverture du livre Stern 111 de Lutz Seiler

Le 10 novembre 1989, le lendemain de la chute du mur de Berlin, Inge et Carl Bischoff envoient un télégramme à leur fils Carl: ils ont décidé de quitté leur Thuringe natale pour réaliser leur rêve, partir à l’Ouest. Ils confient à Carl la garde de leur appartement de Gera, avant qu’il ne les conduise à un poste-frontière, d’où ils entameront leur périple, laissant Carl de longues semaines sans nouvelles.

On ne sait pas grand chose de Carl, sinon qu’il a été maçon, qu’il a repris des études, et qu’il veut devenir poète. Entre les murs solitaires de l’appartement familial, son errance débute en remontant les souvenirs, et en entretenant le patrimoine familial, la vieille Shiguli de son père – une Fiat fabriquée en Russie.

Quel étrange sentiment de voir ce jeune homme soudain abandonné par ses parents, partis vivre leur vie et le condamnant à rester – dans l’ordre inverse des choses.

Cela faisait des années que Carl n’habitait plus chez ses parents, mais par moments il se sentait soudain orphelin, abandonné, comme un enfant sans lumière à la fenêtre. Ce n’était pas le départ, la séparation, cet abandon aisé à nommer et à concevoir, mais l’autre abandon; il ne reconnaissait plus ses parents. Il ne savait plus qui ils étaient – en réalité.

Carl n’a pas l’âme aventurière de ses parents: le jour où il décide d’abandonner Gera à bord de la Shiguli, il part à Berlin, mais reste dans la partie Est, où « La moitié de la ville n’était qu’un enchevêtrement inextricable de cicatrices ». Dans le coffre, il a entassé des bocaux, de la viande congelée qui finira par pourrir malgré le froid de décembre, un duvet et les outils précieux de son père. La Shiguli, des semaines durant, lui offre l’asile de son toit, et l’argent pour survivre comme taxi clandestin.

Venu se réfugier par hasard au Theater 89, il rencontre ceux qui vont l’accueillir: de jeunes anarchistes qui veulent préserver les immeubles de Mitte et Prenzlauer Berg en les squattant, et empêcher les promoteurs de les détruire. Menés par le charismatique « berger » Hoffi et sa chèvre Dodo, ils mènent « l’A-guérilla » (la guérilla de l’Association des travailleurs) et veulent construire dans les sous-sols de leur immeuble, envahis de cloportes, un kolkhoze souterrain anticapitaliste. Avec ses outils, Carl le maçon va s’atteler à la tache, et bientôt va naître le bar Le Cloporte (« die Assel » sera un des hauts lieux de cette scène berlinoise), tandis que le Berger revend le mur de Berlin en pièces détachées.

A Berlin, Carl retrouve Effi, dont il est amoureux depuis l’enfance, et essaie de se faire une place sans réelle ambition, si ce n’est écrire et faire publier ses poèmes. Pourtant, malgré la communauté qui l’entoure, Carl ressent plus la solitude que l’épanouissement collectif, et n’arrive pas à aller au-delà des vingt poèmes qu’il a écrits.

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La fin d’une ère

couverture du livre La fin d'une ère d'Elizabeth Jane Howard

Le rideau se referme sur la grande saga des Cazalet, et c’est comme assister à la dernière d’une pièce de théâtre: on démonte le décor, bientôt il ne restera plus rien, si ce n’est un souvenir dans nos coeurs.

Et quel souvenir! Depuis ce mois d’avril 2020 où ils sont entrés dans nos vies de lecteurs jusqu’à la sortie de ce cinquième et dernier volume, ce ne sont pas deux ans qu’on a le sentiment d’avoir partagés avec les personnages, mais toute une vie. Les adieux sont d’autant plus tristes, et pourtant on se sentira éternellement reconnaissants envers Elizabeth Jane Howard de nous avoir offert ces derniers moments, écrits dix-huit ans après Nouveau départ.

C’est une nouvelle ère, neuf ans après les avoir quittés, qui augure à la fois du déclin d’une période, et du début d’une autre.

La Duche, née sous le règne de la reine Victoria, s’éteint sous celui d’une toute jeune souveraine, Elizabeth II. 

Que vont devenir Hugh, Edward, et Ruppert, alors que l’entreprise familiale connaît des difficultés économiques, que va devenir Rachel, affranchie de ses parents? Home Place, refuge de la famille, a-t-il encore une raison d’être? 

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Cléopâtre et Frankenstein

couverture du livre Cléopâtre et Frankenstein

Quand il se rencontrent un soir de Saint-Sylvestre dans le monte-charge d’un immeuble bobo de TriBeCa, c’est comme si se rejouait devant nous la rencontre de John John Kennedy et Carolyn Bessette tant Frank et Cleo leur ressemblent… derrière leur beauté stylée, leur grain de folie et les fêtes new yorkaises pailletées de coke, le pire est à venir.

Cleo a vingt-quatre ans, un magnifique visage aux yeux clairs encadré de longs cheveux blonds, et un visa étudiant qui arrive à expiration. Frank a vingt ans de plus, la beauté brune et assurée de celui à qui tout réussit.

Coup de foudre, coup de tête et mariage théâtral entourés d’amis déglingués, comme eux: la vie à Manhattan ressemble à une débauche permanente d’alcool, de drogues et de sexe,

Vous l’aurez compris, Frank et Cleo sont deux êtres amochés. Elle, une artiste, a fui Londres à la mort de sa mère. Lui, publicitaire, s’est construit tout seul. Et leurs démons ne sont jamais loin. 

Quand la part la plus sombre de toi rencontre le plus sombre en moi, cela crée de la lumière

avait écrit Frank dans ses voeux de mariage.

Après l’euphorie des premiers mois de mariage, Cleo est rattrapée par la dépression, et se sent de plus en plus incomprise par Frank qui croit voir la vie plus belle en se noyant dans l’alcool. Et ne voit rien.

Deux personnes cassées peuvent-elles se sauver l’une l’autre?

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L’île haute

couverture du livre L'île haute de Valentine Goby

Un roman de Valentine Goby, c’est la promesse d’une lecture marquante, que ce soit par la richesse de langue, travaillée au cordeau, que par la puissance romanesque insufflée à ses histoires.

« L’île haute » ne fait pas exception à tout cela.

On y découvre Vadim Pavlovich, un jour de janvier 1943, au bout d’un long voyage en train vers Savoie. Là, ce petit parisien asthmatique va réapprendre à respirer dans l’air vivifiant de la montagne qui le fascine, tout en devenant Vincent Dorselles.

Il n’écoute pas, il a de la montagne plein les yeux, les tympans, les poumons, les synapses, il est envahi de montagne, elle est trop immense, trop étrange, trop nouvelle pour qu’il s’en détache. Ce sera facile d’être un autre ici

Recueilli par les Ancey dans leur ferme de montagne, le jeune garçon se glisse dans une nouvelle vie pleine de surprises.

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Une terrible délicatesse

couverture du livre "Une terrible délicatesse"

Si vous avez vu la série The Crown, peut-être aurez-vous encore en mémoire cet épisode de la saison 3 qui relate le terrible effondrement d’un terril dans la ville minière d’Aberfan, au Pays de Galle.

C’est là que démarre ce roman, en octobre 1966.

Chez les Lavery, on est embaumeur de père en fils. William Lavery vient de valider avec succès sa formation lorsque la catastrophe d’Aberrant survient. Des dizaines de personnes sont ensevelies sous les tonnes de résidus de charbon qui ont ravagé l’école et les maisons. Des décombres ne sortent plus que des corps sans vie, et on réclame le soutien d’embaumeurs pour renforcer une équipe épuisée.

Cette expérience va briser William, qui était sur le point d’épouser Gloria et de fonder avec elle une famille. Le traumatisme lié à la mort de tous ces enfants va rouvrir les blessures de sa jeune existence déjà malmenée.

Depuis cet évènement dramatique qui va cristalliser tous les traumatismes de William, l’histoire remonte le cours des évènements: le bonheur d’entrer dans la choeur de Cambridge à l’âge de 10 ans avec sa voix exceptionnelle qui doit lui offrir le rôle convoité de soliste, jusqu’à ce changement de trajectoire vers le métier d’embaumeur. 

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On était des loups

couverture du livre "On était des loups"

Il a choisi de vivre à l’écart du monde, à des jours de marche de la première ville, au milieu des montagnes et des forêts. Liam a fui les hommes, et là haut, avec Ava et leur petit Aru, ils vivent en autonomie – elle cultive leur potager, et lui part de longues journées chasser, seul avec le gros, son cheval.

Ce jour-là, de retour après avoir traqué un loup qui menaçait sa famille, Liam retrouve Ava tuée par un ours. Il retrouve Aru prostré sous sa mère, indemne.  

Sorti de sa sidération, Liam réalise que sans Ava, il n’y a pas de place dans sa vie. Ce petit, c’est elle qui l’a souhaité. Mais comment élever un enfant, ici, seul? Comment l’aimer, cet enfant?

Moi j’aimais Ava et je ne veux pas que le môme prenne sa place

Il prend sa décision très vite: cet enfant, il le confiera à d’autres, qui sauront l’élever. 

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Quand tu écouteras cette chanson

 Quand tu écouteras cette chanson
Lola Lafon

La mémoire est un lieu dans lequel se succèdent des portes à entrouvrir ou à ignorer »

C’est dans cette métaphore que Lola Lafon va errer une nuit d’août 2021, parcourant seule, de pièce en pièce, le Musée Anne Frank – à côtoyer le vide, à se confronter à l’absence, comme le voulut Otto Frank en 1960.

Trouver dans cette nuit sa vérité et affronter le déni de son histoire familiale. « Mes nuits sont celles d’un imposteur sur le point d’être démasquée »

Au coeur de l’Annexe, les réflexions de l’écrivaine convergent naturellement vers l’écriture du journal d’Anne Frank, présenté à sa sortie comme « l’oeuvre spontanée d’une adolescente » sans faire mention de tout le travail de réécriture qu’avait effectué Anne Frank, un vrai travail d’écrivain. « Anne désirait être lue, pas vénérée ». Or, Anne Frank est devenue l’objet d’un culte qui pose une question : à qui appartient Anne Frank?

Lola Lafon fait une analyse passionnante et émouvante de la portée du journal, de ce qu’on a voulu en faire, de ce qu’on a voulu en taire, des messages porteurs d’espoir qu’on en a détournés pour oublier ceux qui exprimaient la colère et le réalisme d’une guerre vue par une adolescente prisonnière « soumise à une peine sans fin ». Des mots « Shoah », « régime nazi » que l’éditeur américain a occultés, d’une histoire « trop juive, trop triste » que le théâtre a transformé en « de jolis moments de comédie faisant ressortir une situation tragique » pour que le public américain y adhère. 

De ses discussions avec Lauren Nussbaum, un des derniers témoins à avoir bien connu les Frank, elle aide à entrevoir Anne Frank sans le fantasme qu’ont créé les 30 millions d’exemplaires vendus.

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