Le bureau d’éclaircissement des destins

couverture du livre Le bureau d'éclaircissement des destins

A Bad Arolsen, en Allemagne, l’International Tracing Service fête cette année ses 75 ans. Créé en 1948, c’est le plus grand centre d’archives et de documentation sur les millions de victimes du nazisme.

Nous sommes ici pour servir les millions de victimes de cette guerre. Nous les servons quels que soient leur histoire, leur pays d’origine, leurs opinion politique ou leur religion. Nous servons les morts et les vivants, c’est notre devoir et notre honneur 

C’est là, dans ce lieu singulier logé au coeur de la Hesse, et marqué par l’histoire SS, que Gaëlle Nohant situe son nouveau roman.

Irène est archiviste enquêtrice à l’ITS – française expatriée en Allemagne dans les années 1990, elle est arrivée par hasard au sein des archives et a développé une passion pour ce métier d’investigation appris auprès d’Eva Volmann, une femme particulièrement marquée par la guerre.

Parmi les archives, constituées de tous les documents qu’il a été possible de réunir après la guerre, depuis les dossiers des camps de concentration et d’extermination que les nazis n’ont pas eu le temps de détruire, aux documents personnels qui lui ont été transmis, l’ITS a réuni un fonds d’objets retrouvés dans les camps.

 

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Le dernier des siens

photo du livre Le dernier des siens

Voici mon dernier coup de coeur de l’année 2022, et quel coup de coeur!

Auguste, un jeune naturaliste français, est en mission pour le musée d’histoire naturelle de Lille.

Nous sommes en 1835, au large de l’Islande, et il assiste au massacre d’une colonie de grands pingouins par des pêcheurs. Il en sauve un, qu’il compte envoyer à Lille pour enrichir la collection du musée.

Mais de retour chez lui, aux Orcades, après des jours passés à observer le pingouin, un attachement inattendu se dessine entre l’homme et le pingouin. Un cri comme une manifestation de joie, un dandinement du pingouin qui se dirige vers lui, un frottement de bec contre la jambe de son pantalon: soudain Gus réalise toute sa responsabilité à l’égard du volatile. 

Il se réveilla. Quelque chose de dur venait de gratter son cuir chevelu, quelque chose qui ressemblait à une pierre plate, un peu froide, ou quelque chose de pointu qui lui tirait les cheveux, mèche par mèche, sans lui faire mal, juste assez pour qu’il s’en rende compte. Sa tête reposait sur son bras au-dessus du panier. Il ne sentait pas Prosp sous lui. Il craignit de l’avoir écrasé. Il tourna la tête et vit un long cou qui s’agitait, sans tête, contre sa tempe. Et il comprit que Prosp, avec délicatesse, lui lissait les cheveux comme lui-même lui avait lissé ses plumes quand il muait, l’épouillait peut-être comme on ôte les parasites d’un pingouin ami.

Convoité par d’autres hommes, trop attaché à lui pour le livrer au musée, Gus fuit avec celui qu’il va prénommer Prosp. 

Aux îles Féroé, où il va se réfugier avec Prosp, Gus se retrouve confronté à un cas de conscience: doit-il rendre Prosp aux siens, pour qu’il puisse vivre sa vie de pingouin, et trouver une compagne?

Mais les congénères de Prosp, chassés pour leurs plumes qui feront des édredons douillets et pour leur chair grasse qui coule sur le menton des marins, sont devenus rares.

Gus  va être confronté à une triste réalité: Prosp est le dernier de son espèce. Le dernier des siens: « un spécimen unique, un fossile bientôt incrusté dans un rocher au bord de la mer ». 

Il va mesurer la fragilité du vivant, alors que le monde scientifique commence à peine à questionner la disparition des espèces. 

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Nous voulons tous être sauvés

couverture du livre Nous voulons tous être sauvés

Depuis le jour de ma naissance, je ne fais que semer le désordre: des excès en pagaille, des impulsions que j’ai suivies sans réfléchir, dans le bonheur comme dans le malheur. C’est la seule façon de vivre que je connaisse, je n’arrive pas à échapper à cette férocité; s’il y a un sommet, il faut que je l’atteigne; s’il y a un abîme, il faut que je le touche ».

Daniele a vingt ans, et il vient d’intégrer l’unité psychiatrique d’un hôpital pour une semaine – une hospitalisation sans consentement, suite à un énième excès, pendant laquelle il devra se soumettre à des soins.

Derrière ce trop plein de fêtes, d’absorption de substances chimiques en tout genre, de moments euphoriques et de chutes vertigineuses, Daniele cherche désespérément un sens à la vie. Un sens qui lui explique ses peurs, la mort. Il éprouve une révolte constante pour le malheur des autres.

Soutenu par ses parents aussi aimants qu’impuissants, Daniele est allé de traitement en traitement depuis deux ans, mais aucun ne semble pouvoir l’aider à sortir de cet enfer solitaire.

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Chaplin

photo du livre Chaplin de Michel Faucheux

Une canne, un chapeau melon et une petite moustache ont suffi, de son vivant, à le faire passer à la postérité. Drôle, émouvant, provocateur, The Tramp (Charlot, en France) a fait de son créateur l’un des plus grands acteurs et des plus grands cinéastes du 20e siècle.

Dans cette formidable biographie, Michel Faucheux, décortique la dualité complexe de Chaplin, à travers une analyse très fine de son avatar Charlot, de ses films, et de ses relations avec les femmes.

Né en 1889 à Londres dans une famille d’artistes, Charles Spencer Chaplin est livré très tôt à lui-même: le père a déserté le foyer, et sa mère Hannah est régulièrement hospitalisée pour des épisodes psychotiques. Son frère Sydney et lui sont placés, et suivront peu à peu la voie de leurs parents. A neuf ans, Chaplin est engagé dans une première troupe d’artistes, il a un sens inné du spectacle qui le conduira jusqu’en Amérique, où le cinéma l’attend. Acteur du cinéma muet, surdoué, exigeant et perfectionniste, il passera vite à la réalisation en mettant au point sa méthode de tournage, tout en peaufinant son double à l’écran, qu’on surnommera The Tramp.

Chaplin est « un poète qui fait du comique une vision du monde », il dénonce les faibles, les opprimés, son personnage devient une star à travers le monde.

Chaplin a réussi à échapper à la misère, s’enrichit, séduit les femmes. En épouse certaines. Et éprouve une attirance dérangeante pour les jeunes filles de 16 ans – qu’on relie à sa première expérience amoureuse, qu’il tenterait peut-être de vouloir revivre… Malgré sa réputation gravement égratignée par l’une d’elles, il rencontre celle qu’il a cherché toute sa vie: Oona O’Neill. Il a 53 ans, elle 17 et sort d’une relation avec JD Salinger – ensemble, ils auront huit enfants.

Dans son art, Chaplin n’a eu de cesse de pratiquer la dénonciation politique, allant jusqu’à défier Hitler dans un de ses plus grands films, Le dictateur. Mais son engagement se retourne contre lui aux USA, qui n’apprécient peu la situation diplomatique délicate où ils ont placés, et apprécient encore moins ses discours pro-russes. Chaplin est rattrapé par la chasse aux sorcières de McCarthy. Il quitte l’Amérique pour un voyage en Europe, mais le territoire américain lui sera désormais interdit. Il s’installe alors en Suisse avec sa famille, où il mourra en 1977.

Charlie ou Charlot, les deux s’enchevêtrent dans une narration pointue et passionnante, tant pour les amateurs de biographies que pour les cinéphiles.

Evidemment, cette biographie donne envie de replonger dans les films de Chaplin, mais aussi d’explorer davantage son histoire avec la captivante Oona. A suivre!

Titre: Chaplin

Auteur: Michel Faucheux

Editeur : Folio (collection Folio Biographies)

Parution: 2012

Crier son nom

Photo du livre Crier son nom

N’y allons pas par quatre chemins: j’étais à ça d’abandonner ce roman pourtant tant attendu.

Il y a deux ans, j’avais eu un énorme coup de foudre littéraire pour « Napoli mon amour », d’Alessio Forgione.

Le nouveau héros de Forgione s’appelle Marco. Cet adolescent de quatorze ans, qui habite un quartier difficile de Naples, a eu bien du mal à m’embarquer. Il faut dire que le foot, ce n’est vraiment pas mon truc, et que Marco joue au foot, que le foot occupe ses journées et ses week-ends, et une bonne partie du début du roman – c’était terriblement ennuyeux pour moi.

Alessio Forgione nous avait pourtant déjà fait part de son amour du foot dans Napoli mon amour, mais au moins, Amoresano, son héros, n’y jouait pas. Il se contentait de regarder les matchs du SC Napoli.

Finalement, quelque chose en Marco a dû me toucher, parce j’ai continué ma lecture.

Marco vit avec son père, dans le grand appartement que sa mère a abandonné quelques années plus tôt. Depuis, elle n’a plus donné aucune nouvelle, et son absence laisse un trou béant dans le coeur de Marco. Son père et lui ont peu à se dire, quand ils se croisent pour dîner. C’est un père triste, un peu largué, qui essaie de veiller au mieux sur son fils, l’accompagne à ses matchs le dimanche, le réprimande pour ses notes catastrophiques au lycée. Sans vraiment voir ce qui se passe à côté.

Marco s’en fiche, du lycée. Il étudie le latin, et il a horreur de ça. Il préfère traîner dans le quartier avec son meilleur ami Lunno, son aîné de deux ans qu’il admire.

Lunno et Marco montent des petites combines, en cachette, achètent un scooter, en cachette, et les choses se compliquent davantage pour Marco. 

Lorsqu’il rencontre Serena, il découvre le bonheur d’avoir une petite amie. Pour un garçon qui a été abandonné par sa mère, ce n’est pas simple d’accepter l’amour, mais peut-être qu’un horizon plus lumineux se dessine pour lui.

Pourtant, quelque chose plane. Quand on a lu « Napoli mon amour », on sait que la fatalité nous guette  au tournant.

La vie n’est rien d’autre qu’une attente inconsciente. Puis elle arrive, et ça fait mal
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Napoli mon amour

photo du livre Napoli mon amour

Et si c’était dans les losers que la littérature trouvait ses plus beaux héros?

Amoresano pourrait être le Arturo Bandini napolitain.

Mais le livre fétiche d’Amoresano, c’est « Blessé à mort », de Raffaele La Capria.

Amoresano a bientôt trente ans, et il remplit le vide des ses journées en déambulant dans les rues de Naples. Les soirées, il les passe à regarder les matchs du Napoli en buvant des mauvaises bières à deux euros, de bar en bar. Et puis il fait ses comptes, car son solde à la banque est comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête.

Amoresano aimerait bien travailler, mais ses rares entretiens sont des échecs, alors il partage ses galères avec Russo, son alter ego de la lose. Deux trentenaires qui vivent aux crochets de leurs parents, piètres dragueurs et éternels glandeurs.

Sauf qu’Amoresano, il a la rage d’écrire. Le jour où il rencontre Lola, l’amour éclaire son horizon, et Amoresano entrevoit de l’espoir dans sa vie. Qui sait, il pourrait même caresser d’un peu plus près ses rêves d’écrivain. Alors il se raccroche à la vie, avec laquelle il voulait à peine plus tôt en finir.

A cet instant précis je me sentis méchant, capable d’attaquer et de conquérir, de tuer et de voler sans me poser de questions Et surtout de vivre. Juste de vivre.
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Stern 111

couverture du livre Stern 111 de Lutz Seiler

Le 10 novembre 1989, le lendemain de la chute du mur de Berlin, Inge et Carl Bischoff envoient un télégramme à leur fils Carl: ils ont décidé de quitté leur Thuringe natale pour réaliser leur rêve, partir à l’Ouest. Ils confient à Carl la garde de leur appartement de Gera, avant qu’il ne les conduise à un poste-frontière, d’où ils entameront leur périple, laissant Carl de longues semaines sans nouvelles.

On ne sait pas grand chose de Carl, sinon qu’il a été maçon, qu’il a repris des études, et qu’il veut devenir poète. Entre les murs solitaires de l’appartement familial, son errance débute en remontant les souvenirs, et en entretenant le patrimoine familial, la vieille Shiguli de son père – une Fiat fabriquée en Russie.

Quel étrange sentiment de voir ce jeune homme soudain abandonné par ses parents, partis vivre leur vie et le condamnant à rester – dans l’ordre inverse des choses.

Cela faisait des années que Carl n’habitait plus chez ses parents, mais par moments il se sentait soudain orphelin, abandonné, comme un enfant sans lumière à la fenêtre. Ce n’était pas le départ, la séparation, cet abandon aisé à nommer et à concevoir, mais l’autre abandon; il ne reconnaissait plus ses parents. Il ne savait plus qui ils étaient – en réalité.

Carl n’a pas l’âme aventurière de ses parents: le jour où il décide d’abandonner Gera à bord de la Shiguli, il part à Berlin, mais reste dans la partie Est, où « La moitié de la ville n’était qu’un enchevêtrement inextricable de cicatrices ». Dans le coffre, il a entassé des bocaux, de la viande congelée qui finira par pourrir malgré le froid de décembre, un duvet et les outils précieux de son père. La Shiguli, des semaines durant, lui offre l’asile de son toit, et l’argent pour survivre comme taxi clandestin.

Venu se réfugier par hasard au Theater 89, il rencontre ceux qui vont l’accueillir: de jeunes anarchistes qui veulent préserver les immeubles de Mitte et Prenzlauer Berg en les squattant, et empêcher les promoteurs de les détruire. Menés par le charismatique « berger » Hoffi et sa chèvre Dodo, ils mènent « l’A-guérilla » (la guérilla de l’Association des travailleurs) et veulent construire dans les sous-sols de leur immeuble, envahis de cloportes, un kolkhoze souterrain anticapitaliste. Avec ses outils, Carl le maçon va s’atteler à la tache, et bientôt va naître le bar Le Cloporte (« die Assel » sera un des hauts lieux de cette scène berlinoise), tandis que le Berger revend le mur de Berlin en pièces détachées.

A Berlin, Carl retrouve Effi, dont il est amoureux depuis l’enfance, et essaie de se faire une place sans réelle ambition, si ce n’est écrire et faire publier ses poèmes. Pourtant, malgré la communauté qui l’entoure, Carl ressent plus la solitude que l’épanouissement collectif, et n’arrive pas à aller au-delà des vingt poèmes qu’il a écrits.

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La fin d’une ère

couverture du livre La fin d'une ère d'Elizabeth Jane Howard

Le rideau se referme sur la grande saga des Cazalet, et c’est comme assister à la dernière d’une pièce de théâtre: on démonte le décor, bientôt il ne restera plus rien, si ce n’est un souvenir dans nos coeurs.

Et quel souvenir! Depuis ce mois d’avril 2020 où ils sont entrés dans nos vies de lecteurs jusqu’à la sortie de ce cinquième et dernier volume, ce ne sont pas deux ans qu’on a le sentiment d’avoir partagés avec les personnages, mais toute une vie. Les adieux sont d’autant plus tristes, et pourtant on se sentira éternellement reconnaissants envers Elizabeth Jane Howard de nous avoir offert ces derniers moments, écrits dix-huit ans après Nouveau départ.

C’est une nouvelle ère, neuf ans après les avoir quittés, qui augure à la fois du déclin d’une période, et du début d’une autre.

La Duche, née sous le règne de la reine Victoria, s’éteint sous celui d’une toute jeune souveraine, Elizabeth II. 

Que vont devenir Hugh, Edward, et Ruppert, alors que l’entreprise familiale connaît des difficultés économiques, que va devenir Rachel, affranchie de ses parents? Home Place, refuge de la famille, a-t-il encore une raison d’être? 

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Cléopâtre et Frankenstein

couverture du livre Cléopâtre et Frankenstein

Quand il se rencontrent un soir de Saint-Sylvestre dans le monte-charge d’un immeuble bobo de TriBeCa, c’est comme si se rejouait devant nous la rencontre de John John Kennedy et Carolyn Bessette tant Frank et Cleo leur ressemblent… derrière leur beauté stylée, leur grain de folie et les fêtes new yorkaises pailletées de coke, le pire est à venir.

Cleo a vingt-quatre ans, un magnifique visage aux yeux clairs encadré de longs cheveux blonds, et un visa étudiant qui arrive à expiration. Frank a vingt ans de plus, la beauté brune et assurée de celui à qui tout réussit.

Coup de foudre, coup de tête et mariage théâtral entourés d’amis déglingués, comme eux: la vie à Manhattan ressemble à une débauche permanente d’alcool, de drogues et de sexe,

Vous l’aurez compris, Frank et Cleo sont deux êtres amochés. Elle, une artiste, a fui Londres à la mort de sa mère. Lui, publicitaire, s’est construit tout seul. Et leurs démons ne sont jamais loin. 

Quand la part la plus sombre de toi rencontre le plus sombre en moi, cela crée de la lumière

avait écrit Frank dans ses voeux de mariage.

Après l’euphorie des premiers mois de mariage, Cleo est rattrapée par la dépression, et se sent de plus en plus incomprise par Frank qui croit voir la vie plus belle en se noyant dans l’alcool. Et ne voit rien.

Deux personnes cassées peuvent-elles se sauver l’une l’autre?

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L’île haute

couverture du livre L'île haute de Valentine Goby

Un roman de Valentine Goby, c’est la promesse d’une lecture marquante, que ce soit par la richesse de langue, travaillée au cordeau, que par la puissance romanesque insufflée à ses histoires.

« L’île haute » ne fait pas exception à tout cela.

On y découvre Vadim Pavlovich, un jour de janvier 1943, au bout d’un long voyage en train vers Savoie. Là, ce petit parisien asthmatique va réapprendre à respirer dans l’air vivifiant de la montagne qui le fascine, tout en devenant Vincent Dorselles.

Il n’écoute pas, il a de la montagne plein les yeux, les tympans, les poumons, les synapses, il est envahi de montagne, elle est trop immense, trop étrange, trop nouvelle pour qu’il s’en détache. Ce sera facile d’être un autre ici

Recueilli par les Ancey dans leur ferme de montagne, le jeune garçon se glisse dans une nouvelle vie pleine de surprises.

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