Le matin est un tigre

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C’est un roman tout en poésie.

Ou plutôt un conte qui, s’il n’était pas empreint de surréalisme, évoquerait un tableau du Douanier Rousseau, une végétation foisonnante dans laquelle se tapit un tigre, rugissant. On  ajouterait au vert des feuilles des touches de fleurs bleues, des camélias, quelques grenades, une poignée de pissenlits et le piquant des chardons.

Dans l’univers d’Alma, le monde est végétal, le paysage est une feuille, l’air a un parfum de fenouil et les lithographies qu’elle accroche au fil courant de sa boîte de bouquiniste, sur les bords de Seine, sont des représentations botaniques délicates.

Lorsque sa fille Billie tombe malade, les poumons envahis par une étrange maladie qui la fait suffoquer et la mange de l’intérieur, Alma a l’intuition qu’un chardon pousse là, au creux des poumons de sa fille. 

Jean, son mari, se moque gentiment d’Alma, le coup de la fleur dans les poumons, c’est un roman de Boris Vian, pas la vraie vie.

Les dix mois de maladie de Billie, cette enfant si sage, si adulte déjà, ont usé Alma. Elle est vidée, mais elle croule sous le poids de deux lourdes valises qu’elle traîne, sa vie lui a échappé – aime-t-elle même encore Jean, qui pourtant ne cesse de lui manifester tant de petites attentions? Elle n’a plus de désir pour lui. Seule la maladie de Billie la remplit.

Ce serait mentir que de dire que la période de maladie de Billie n’est qu’horreur. Alma a la sensation d’être privilégiée parfois: elle est là avec sa fille, dans la nuit, à fumer des roulées sur un tapis de feuilles craquantes de givre. Quel parent a cette chance?

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Les petits garçons

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Qu’il est doux, le refuge de l’enfance, celui où l’on est né heureux et où les parents restent éternellement « papa et maman ».

Qu’il est doux de ne pas perdre de vue l’enfant qu’on a été. 

D’ailleurs, a-t-on jamais vraiment grandi, malgré l’adversité et l’âpreté du monde, devenu imprévisible, auquel on appartient?

C’est sur ces chemins de l’enfance qui mènent à l’âge adulte que nous promène le narrateur. 

Un narrateur qui n’a pas de nom, qui reste juste le petit garçon, le doux, le rêveur, le timide, le maladroit. 

Celui qui pose un regard sans complaisance sur sa personne, mais toujours admiratif sur l’autre petit garçon de l’histoire, Grégoire, l’ami d’enfance, l’ami prodigieux jamais médiocre. Là où le narrateur se fera dilettante en optant pour les choix que l’on fait à sa place – une fac d’histoire pour y suivre sa petite amie du moment, une école de journalisme suggérée par sa mère, Grégoire  se fixera très tôt des objectifs de réussite que son intelligence brillante lui permettra d’atteindre avec succès. 

Dans la tradition du roman d’apprentissage, les petits bouts de vie du narrateur, en un écho nostalgique à nos propres petits bouts de vie, se succèdent dans le chaos plus ou moins maîtrisé de l’adolescence: les premières amours, les premières clopes, les premières boums, les premiers voyages scolaires, les premiers baisers maladroits, les coupes de cheveux grunge  laborieusement copiées sur celle du chanteur du « groupe le plus triste du monde ». Tandis que Grégoire coche toutes les cases de sa to do list, suivant scrupuleusement son objectif de vie pour parvenir au sommet de sa réussite.

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2018: le bilan

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C’est une année très riche qui s’achève. Une année des plus fortes en terme de lectures, d’évènements, de rencontres.

Une année aux allures d’accélérateur de particules, qui a décuplé toutes les énergies.

Paradoxalement, cette année de tous les possibles, de toutes les griseries, m’apparaît a posteriori comme celle où il est important de de ne pas perdre de vue d’où l’on vient, pour rester fidèle à soi et à ses envies, quitte à prendre parfois un peu de distance.

Les chiffres:

83 livres (hors BD et romans graphiques) lus en 2018 soit une moyenne de presque 7 livres par mois. A ceux qui s’interrogent sur ce rythme (qui n’est pas franchement élevé par rapport à d’autres lecteurs que je côtoie), je lis essentiellement le soir (donc très peu de télévision – et même si je me suis récemment abonnée à Netflix, les livres continuent à passer avant le petit écran).

Les pays:

la littérature française a pris plus d’importance cette année (+21 versus 2017), au détriment de la littérature américaine (-9 versus 2017). Les quinze livres restants se répartissent essentiellement entre littérature italienne, anglaise et belge.

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Les héros de la frontière

 

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On peut penser qu’il y a des dingues.

On peut envier leur liberté aussi, cette liberté de ne pas se poser de questions, mais d’agir en fonçant tête baissée. 

Comme Josie, qui décide de larguer les amarres de sa petite vie dans l’Ohio, qui lui pesait trop – en vrac, un mari aussi inconsistant que superficiel dont elle a pris le soin de se séparer, un cabinet dentaire perdu au profit d’une patiente lors d’un procès, le sentiment de culpabilité dans la disparition d’un être cher, et le regard d’une communauté qui la juge trop différente. 

Avec ses quelques milliers d’économie, elle embarque ses deux jeunes enfants dans une fuite à peine réfléchie à l’autre bout du continent, aussi loin qu’elle le peut, au fin fond de l’Alaska. Et c’est ainsi qu’à bord du Château, un vieux camping car dont la sécurité laisse à désirer, va débuter une errance en terre inhospitalière, ravagée par les incendies de fin d’été. 

Le voyage devient un enchaînement de mésaventures tandis que disparaît jour après jour, de parking en parking, la possibilité de réaliser le fantasme de « renaître dans une terre de montagnes et de lumière »

Nous sommes attirés par le confort, pensa Josie, mais celui-ci doit être rationné. Donnez-nous un tiers de confort et deux tiers de chaos – c’est cela l’équilibre

Et du chaos, Josie va en trouver! C’est avec ce chaos qu’elle va apprendre à jongler et tenter de sécuriser ses enfants en leur offrant le cadeau inestimable d’une confiance en soi que seuls ceux qui sont allés aussi loin dans le retour à l’essentiel peuvent probablement ressentir.

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Simple

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La Corse. Les odeurs du thym et de la marjolaine sauvage imprègnent immédiatement les pages. La lumière crue du soleil les éclaire. 

C’est un village posé au milieu de nulle part, entouré de maquis, de cailloux, d’une forêt et d’un lac. 

Un petit village avec son église, son cimetière, son bar, son épicerie. Et son fou – Il s’appelle Antoine, on l’appelle Anto, mais le plus souvent, c’est le baoul. 

Au village, il connaît tout le monde, mais il n’a pas d’ami. Enfin, plus maintenant. 

Il parle aux objets qu’il entasse dans sa cabane, comme les mots du dictionnaire qu’il collectionne.

A cette chaise cassée, qu’il vient de trouver, jetée au rebut, il va raconter sa vie en la promenant à travers le village. Comment il a tué sa mère en venant au monde. Comme il s’est senti seul quand madame Madeleine, l’institutrice qui a pris le gamin sale et cabossé sous son aile, est morte à son tour. Comment il s’est fait sa place au village, même quand on le traitait de débile ou de putois. Comment il s’est lié d’amitié avec Florence Biancarelli, la plus belle fille du village. Et comment il a pris quinze ans pour son meurtre. Qu’il n’a pas commis. 

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L’heure du bilan: novembre

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Changez-vous d’humeur en novembre? Faites-vous partie de ceux que le changement d’heure déprime?

Est-ce que vous avez l’impression vous aussi qu’on vole des heures à votre vie, que les soirées sont réduites à une peau de chagrin, qu’à peine rentrés du boulot on a l’impression que c’est déjà l’heure de se coucher?

Les chiffres:

J’ai la preuve, parfaitement, que l’espace temporel n’est plus le même: ma moyenne de lecture a chuté. Six livres lus en ce mois de novembre!

D’accord, ce n’est pas qu’une histoire de dimensionnement temporel: j’ai rencontré une petite panne de lecture,  un passage à vide de quelques jours, mais j’ai réussi à trouver la parade…

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Mauvais joueurs

IMG_6763Voici un roman qui m’a beaucoup fait réfléchir: quel regard porter sur le « modernisme » d’un roman écrit il y a presque cinquante ans?

Si les américains vouent un culte à Joan Didion, la journaliste / écrivaine / essayiste est moins connue en France. L’année de la pensée magique a été pour moi ni plus ni moins qu’une révélation. J’ai aimé poursuivre cette rencontre avec son recueil de chroniques l’Amérique et ce style qui a fait sa réputation, sec, vif, et représentatif de ce New Journalism auquel elle a largement contribué.

Dans Mauvais Joueurs, écrit en 1970, Joan Didion met en scène une jeune femme à la dérive, Maria Wyeth – née à Reno, elle a grandi à Silver Wells, Nevada au gré des gains et pertes de jeu de son père, avant de fuir la vacuité de cette bourgade de vingt-huit habitants pour s’installer à New York. D’abord mannequin, Maria est devenue l’égérie de Carter Lang qui l’a faite tourner dans deux films d’avant-garde. Mais voilà, à 36 ans, pleine de la douleur de ne pas pouvoir élever normalement une petite fille au lourd handicap mental, après un avortement forcé par son mari et un divorce qui se profile, lassée de la décadence du milieu du cinéma, Maria ne connaît plus que le vide, le rien. Rien ne l’accroche plus à l’existence à l’exception des longues heures passées à conduire sur l’autoroute de Los Angeles, sans but et la tête délestée de toute pensée, avant de se coucher le soir en avalant des barbituriques.

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Douce

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Douce.

Je peux vous le dire maintenant: Douce m’a bouleversée.

Douce, c’est une amie, une soeur, un reflet de soi dans un miroir à un instant donné.

Douce, c’est l’histoire d’une femme, et à travers elle, de tant d’autres femmes.

J’ai voulu attendre pour vous parler d’elle. Laisser passer le flot de ceux et celles qui l’ont lue.

Vous la présenter dans un écrin. 

Comme si, égoïstement, j’étais la première à vous en parler.

C’est elle, Douce qui vous racontera l’amour fou qu’on ne pressent pas venir, les rouages de la passion qui emporte, l’emprise totale qui aveugle.

Vous, vous verrez peut-être, d’emblée, le pervers narcissique, le manipulateur. L’homme égoïste, que tout sépare d’elle. L’âge, la géographie, les idées sur la vie, un mariage.

Vous verrez le danger, celui qu’elle a aussi pressenti, sur le qui-vive, intuitive. Mais qu’elle n’a pas pu, pas voulu esquiver. 

Huit ans de montagnes russes, transportée vers les sommets de l’amour éblouissant et dévorant, aimée, dévorée, chosifiée, puis happée par la chute vertigineuse, par l’attraction vers un désastre annoncé et inévitable.

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Ton histoire mon histoire

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Construction et déconstruction d’un mythe.

La légende de Sylvia Plath est née avec sa mort, et son suicide a donné toute la puissance dramatique à ses recueils de poèmes et à son histoire.

Connie Palmen a pris le contrepied de la légende qui fait porter à son mari le poète Ted Hughes la responsabilité de la mort de la poétesse, en choisissant de lui donner la parole dans une autopsie romanesque de leur histoire, en effet de miroir.

Tout commence en 1956 – bien sûr la tragédie était inscrite depuis bien plus longtemps en Sylvia Plath – lorsque les deux jeunes poètes se rencontrent à Cambridge.

Ted Hughes, géant bourru du Yorkshire, s’éprend follement de cette volubile américaine, « belle, spirituelle, lettrée et en rut, talentueuse et terrifiante, géniale et redoutable »

Habitué à la nature discrète des Anglaises, je la trouvais grandiose comme le Niagara, le flot incessant de ses paroles se déversant implacablement aussi assourdissant que d’immenses chutes d’eau.

Dans les premiers assauts d’une folie dévorante, elle marque du sceau de sa morsure la joue du poète: il est à elle, ils se marieront dans le secret quatre mois plus tard, réunis pour dédier leur amour à un idéal absolu de création poétique et littéraire. 

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Dark Tiger

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Clap de fin – Adieu Calhoun…

Calhoun, je te gardais bien au chaud, calé sur une étagère prête à s’écrouler.

On avait fait connaissance à Casco Bay, je t’avais connu davantage lors d’une Dérive sanglante.

J’avais un petit passage à vide, de ceux où tu regardes tous les livres autour de toi sans avoir envie d’en ouvrir un seul. C’est pour un de ces moments-là que je te gardais. Alors je t’ai délogé de l’étagère…

Calhoun, ta cabane dans les bois m’avait bien manqué. Ecouter la rivière chuchoter, assis sur la terrasse à déguster une tasse de café ou un coca. L’alcool, tu as arrêté il y a 7 ans, après avoir été foudroyé par cet éclair qui t’a rendu à moitié sourd et t’a fait perdre la mémoire. J’accepte – après tout, une petite cure de désintoxication (surtout pour moi qui suis accro, au choix, au champagne, au bourgogne, voire au Spritz) ça n’a jamais fait de mal à personne.

On est bien chez toi, dans le Maine. Le retour à la nature et aux grands espaces. 

Ces moments de grâce où tu pêches, je suis sur le bateau aussi, Ralph ton épagneul à mes pieds – je te regarde lancer la ligne, la mouche (une dark tiger parfaite pour la truite) touche l’eau et à peine avons-nous attendu que déjà des oscillations font frémir l’eau. Le poisson est là, reste plus qu’à lever la canne et ferrer. Une superbe truite du Maine, quatre livres au moins – tu la délivres et la relâche. Tu es comme ça, les poissons tu les préfères dans l’eau. 

La vie, tu la veux tranquille, avec à tes côtés Kate, ton associée et amoureuse – si possible. Elle est toujours un peu compliquée, Kate, mais c’est une chouette fille. 

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