Il est des hommes qui se perdront toujours

couverture du livre Il est des hommes qui se perdront toujours

« Je te propose un voyage dans le temps, via Planète Marseille » : sur le son de IAM, retour aux années 80 et à l’enfance de Karel, Hendricka et Mohand Clayes, trois gamins de la cité Artaud à Marseille.

Aux beaux jours, les chansons d’amour de Whitney Houston, Johnny, Cheb Hasni ou Khaled s’échappent des fenêtres de la cité Artaud. « L’amour existe, mais dans un monde qui n’est pas le nôtre, un monde où personne ne jette sa poubelle par la fenêtre ni ne met le feu aux paillassons », un monde où les pères ne brutalisent pas leurs enfants, comme derrière la porte de l’appartement 619. Des enfants beaux comme des dieux, si on exclue Mohand le petit dernier, né avec toutes les déficiences possibles, et qui lui vaudront la haine encore plus insensée du père. 

A côté du manque d’argent et de nourriture, la violence et les humiliations sont le lot quotidien des enfants Clayes. 

Alors souvent, après l’école, ils s’échappent: auprès des gitans du Chemin 50, ils découvrent ce qu’est une vie de famille, même marginale. Quelques années plus tard, l’amie d’enfance, Chayenne, devient l’amoureuse de Karel, petite gitane qui l’ensorcelle de son désir insatiable. Forts de leur amour, ils n’ont plus qu’un rêve, quitter cette vie-là. Car la seule issue possible pour Karel, c’est fuir ses origines, mais est-il pour autant possible de se dépouiller de la haine qui l’a construit et de la culpabilité d’avoir laissé là-bas ce petit-frère si vulnérable? 

Cette histoire, agrémentée d’une bande-son éclectique qui va de Julio Iglesias à NTM en passant par Elsa, IAM ou The Pasadenas, c’est Karel qui nous la raconte : dès les premières lignes, le réalisme brut du récit nous prend aux tripes grâce à ce quelque chose en plus qui nous bouscule. 

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Vers Calais, en temps ordinaire

Vers Calais, en temps ordinaire de James Meek

Depuis les Costwolds, dans le sud-ouest de l’Angleterre, une troupe hétéroclite est en marche vers Calais, devenue anglaise après la victoire de Crécy.

Laurence Hacket, preux chevalier, va prendre possession de son manoir, rejoint par sa troupe d’archers, des hommes de guerre sans foi ni loi menés par Hayne, « un géant qui parle guère » mais fait respecter ses lois arbitraires.

Will Quate, un jeune laboureur qui veut s’affranchir de son servage et par ailleurs vaillant archer, s’est joint au groupe belliqueux pour un an, avant de revenir se marier avec Ness. Dans son sillage se cache Hab, son androgyne ami porcher.

Ils sont rattrapés par dame Bernardine, qui fuit un mariage arrangé, espérant épouser Laurence Hacket – idéalisé par sa lecture du sulfureux Roman de la rose volé à son père, et qui va se révéler bien moins courtois qu’elle l’imaginait. 

Enfin, leur chemin croise celui de Thomas, un procureur écossais qui doit rejoindre Avignon.

De l’autre côté de la Manche, en cette année 1348, la peste fait des ravages, et ils s’en croient encore à l’abri – mais elle arrive à leur rencontre et étreint bientôt les guerriers. Dans un chariot qui les accompagne, Cess une française violée et enlevée deux ans plus tôt à Mantes symbolise la repentance qui les saisit soudain face à une mort possible, tout en affichant un refus de culpabilité des nombreux crimes qu’ils ont commis.

Dans ce roman jubilatoire, à la fois profond et facétieux, James Meek nous offre un regard totalement frais sur le Moyen-Age, sans pour autant en profaner le caractère historique et religieux. Il nous fait vivre de grands moments épiques, comme cette joute où nos archers vont interpréter un savoureux spectacle de l’Amour en décochant leurs flèches allégoriques. 

L’amour, James Meek en casse les codes. Il réinvente l’idéal amoureux à travers le couple inattendu et enchanteur de cette épopée, Will et Hab.

« Tant que le monde est sur le point de finir, j’ai peur de rien » dit Hab, fort de cet amour qui a pu exister dans cette situation extraordinaire.

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Le festin

Le festin de Margaret Kennedy
Books moods and more

Voici un livre que vous n’avez pas fini de voir, dans la lignée de ces pépites anglaises que les éditions de la Table Ronde ont déniché dernièrement pour nous, à l’instar des romans au charme suranné de L.P. Hartley et de la désormais incontournable Elizabeth Jane Howard.

Qui connaissait cette grande oubliée, Margaret Kennedy, qu’on ne trouve aujourd’hui que sur les étagères de livres vintage?

« Le Festin »  est une comédie doublée d’un satire sociale, où l’autrice se moque des vices de ses contemporains. 

L’issue est connue dès le départ: le manoir de Pendizack, une pension de famille située sur le promontoire d’une station balnéaire des Cornouailles, vient de disparaître, totalement atomisé par l’éboulement d’une falaise en surplomb. Les sept occupants présents à ce moment dans l’hôtel ont tous péri. Le révérend Bott, chargé de l’oraison funèbre, a bien du mal à la rédiger, tant cet accident semble détenir des secrets dérangeants. Voilà de quoi nous tenir en haleine dès le départ!

Dans un récit à rebours de l’accident, Margaret Kennedy place les personnages comme des pions sur l’échiquier de l’histoire : lesquels parmi eux périront? 

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Au café de la ville perdue

Au café de la ville perdue Anaïs Llobet

Eté 1974, l’armée turque bombarde Varosha, une station balnéaire chypriote en vogue.

La ville est abandonnée brutalement par des milliers de chypriotes, obligés de fuir en laissant tout derrière eux.

Quarante six ans plus tard, le drame est encore vivace. 

Ariana a grandi dans l’espoir de reconstruire un jour le 14, rue Ilios, la maison de ses grands-parents paternels, là où sont plantées les racines de ce figuier qu’elle a tatoué sur sa peau.

En attendant ce jour où elle espère pouvoir retourner à Varosha, transformée en zone militaire contrôlée par l’armée turque, elle travaille à Nicosie dans le café de son père Andreas, le This Khamenis Polis – le café de la ville perdue.

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Mary Toft ou la reine des lapins

Mary Toft ou la reine des lapins, Dexter Palmer

La ville de Godalming est en émoi le jour où débarque une caravane de monstres de foire.

Sous un chapiteau, tous ceux qui ont payé leurs six pence vont bientôt pouvoir assister au spectacle de Nicholas Fox – avant cela, les femmes enceintes sont priées de sortir: nous sommes en 1726, et la croyance qui veut que l’état d’esprit d’une femme enceinte pendant sa grossesse ait une influence sur l’enfant à naître est vivace. Autant les préserver des déviances qu’elles pourraient voir.

John Howard, le médecin de la ville, accompagné de son jeune apprenti Zachary Walsh, assiste au spectacle  et s’interroge – cette femme à deux têtes, cette autre sans squelette, le garçon mi-homme mi-ours sont-ils réels?

Quelques jours plus tard, le médecin est conduit au chevet d’une patiente par son mari affolé: elle est sur le point d’accoucher. Et si l’imminence d’une naissance est peu envisageable en l’absence d’une conception, la naissance elle-même est encore plus surprenante: Mary Toft accouche d’un lapin – en morceaux!

Par quel mystère une telle mise bas est-elle possible? Les connaissances scientifiques du médecin sont éprouvées, et les naissances de petits lapins se succèdent… Alertés, les éminences médicales débarquent de Londres. Miracle, supercherie?- après dix-sept naissances de lapins qui laissent les scientifiques et les religieux circonspects, le roi Georges prie de faire venir Mary Toft et son mari Joshua à Londres pour la prochaine naissance…

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Le gosse

Le gosse Véronique Olmi

Joseph est né au sortir de la grande guerre. Le père, gueule cassée, est mort depuis longtemps.

Peu importe, il ne l’a pas connu, et puis il est heureux avec sa mère Colette la joyeuse, et sa grand-mère Florentine. Elles le chérissent, ce petit garçon qui siffle déjà comme un artiste.

Colette a un amoureux, et tout dérape: l’avortement, et la mort qui la cueille. 

Joseph n’est pas seulement orphelin, il est la honte de la nation, et sa mère une traitre qui se retrouve punie d’avoir voulu refuser de repeupler la France.

Double peine, car bientôt le petit garçon de sept ans va se retrouver pupille de l’état. 

L’assistance publique, pourquoi la craindre? Elle prend soin des enfants, non?

Il est en sécurité, maintenant il est assisté par l’état, comme la grand-mère, chacun à sa place, dommage qu’on ne puisse pas les partager

L’engrenage est en marche: le placement en famille nourricière à la campagne pour prêter ses bras de petit garçon aux durs travaux de la ferme, la faute qui fait de lui un hors-la-loi de neuf ans, la prison de la Petite Roquette aux méthodes glaçantes pour remettre les enfants sur le droit chemin, et puis le surclassement en colonie pénitentiaire à Mettray à dix ans – la primeur des mauvais traitements, des humiliations, du travail surhumain. « A dix ans il est temps d’être un homme » et Joseph va puiser au fond d’une volonté immense la force de survivre au quotidien inhumain infligé à ces enfants. 

Ainsi il est arrivé parmi les vicieux de la République, le vivier de la racaille, et il y a pris sa place

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Au café de la ville perdue

Eté 1974, l’armée turque bombarde Varosha, une station balnéaire chypriote en vogue.

La ville est abandonnée brutalement par des milliers de chypriotes, obligés de fuir en laissant tout derrière eux.

Quarante six ans plus tard, le drame est encore vivace. 

Ariana a grandi dans l’espoir de reconstruire un jour le 14, rue Ilios, la maison de ses grands-parents paternels, là où sont plantées les racines de ce figuier qu’elle a tatoué sur sa peau.

En attendant ce jour où elle espère pouvoir retourner à Varosha, transformée en zone militaire contrôlée par l’armée turque, elle travaille à Nicosie dans le café de son père Andreas, le This Khamenis Polis – le café de la ville perdue.

Andreas avait 7 ans lorsqu’ils ont dû quitter Varosha. Sa mère Adriné, chypriote turque, a fui avec un soldat turc. Son père Ioannis, chypriote grec, a pris la mer. Abandonnant Andreas aux bons soins de sa soeur Eleni, qui va élever Andreas comme son fils.

Désormais, Andreas veut vendre la maison, et Ariana ne peut s’y résoudre.

Avec elle disparaîtrait le devoir épuisant de se remémorer une ville qu’elle n’avait jamais connue, où avaient vécu des grands-parents dont on ne lui avait parlé que par détours et omission

Au café, une journaliste française en poste à Chypre s’installe un jour par hasard pour écrire, essayant de trouver l’inspiration : comment écrire son roman sur Varoshna,  une ville «artificiellement plongée dans (un) coma de rouille et de tristesse » si elle ne peut pas la visiter

Ariana lui propose un marché: elle l’aidera à comprendre Varosha, si elle promet de faire revivre le 14, rue Ilios dans son roman. 

Giorgios, un vieil habitué du café et meilleur ami d’Ioannis, remonte le fil des souvenirs pour faire revivre Varosha, mêlant l’histoire de la ville à cette époque heureuse où il était le nouveau prince de Varosha et avait le monde à ses pieds.

Peu à peu, d’une époque à l’autre, l’histoire prend vie – ou plutôt, tels les murs de la maison du 14, rue Ilios qui s’effondrent, elle se déconstruit dans la chronique d’un drame annoncé: l’amour impossible entre un chypriote grec et une chypriote turque.

Coup de coeur total pour l’amplitude romanesque de ce livre – d’une génération à l’autre, d’une partie de l’île à l’autre, l’histoire se transmet, immuable. Des personnages fascinants, tant dans leur ferveur que dans leurs trahisons.

Qu’est-ce qui unit des zones disparates en une seule et même ville? Un passé commun ou le vide qui les délimite? 

Avec son talent de journaliste et ses mots de romancière, Anaïs Llodet nous emporte dans  l’histoire de Varoshna, ville fantôme prisonnière des barbelés du territoire turc.

Elle nous sensibilise aussi à la terrifiante de Chypre, « Une île disloquée, percluse d’interdits et de paradoxes » – depuis toujours enjeu militaire et politique par sa situation stratégique aux portes du Moyen-Orient. Mais avant tout un enjeu humain, dans lequel les chypriotes grecs et turcs, séparés par une frontière rendue encore plus étanche par les haines et les différences culturelles, ne réussissent pas à trouver la paix.

Titre: Au café de la ville perdue

Auteur: Anaïs Llobet

Editeur: éditions de l’Observatoire

Parution: janvier 2022

Connemara

Connemara de Nicolas Mathieu

Ce qu’on dit du naturel est valable pour les origines: on a beau les fuir, elles nous reviennent toujours en pleine figure.

Adolescente, Hélène n’avait qu’un rêve: vivre loin de Cornécourt et de la vie étriquée qui s’offrait à elle.

On a si peu de raisons de se réjouir de ces endroits qui n’ont ni la mer ni la tour Eiffel, où Dieu est mort comme partout, et où les soirées s’achèvent à vingt heures en semaine et dans les talus le week-end.

La prépa, l’école de commerce à Lyon, les jobs dans des cabinets de consultants à Paris, ça en valait bien la peine si c’était pour faire un burn out et revenir à la case départ.

A Nancy, Hélène devrait être heureuse: elle est en lice pour devenir associée d’un cabinet lucratif qui compte bien profiter de la réforme des régions et des réorganisations salariales conséquentes à la naissance du Grand-Est. Elle vit dans une maison d’architecte, et forme avec son mari et ses deux filles une belle famille. Voilà pour les apparences, car Hélène n’est pas heureuse, s’égare sur Tinder pour tromper son ennui, et finit par retrouver Christophe, dont elle était amoureuse autrefois au lycée.

Christophe n’a jamais quitté Cornécourt – ancienne gloire locale du hockey qui étourdissait les filles, il vend de l’alimentation pour animaux et vit désormais une de ces « existences rotatives » dans la maison de son enfance auprès de son père, avec son fils, et fréquente toujours ses vieux copains du lycée.

Il regardait les minettes et se disait merde, plus jamais, et ce deuil attisait en lui des sentiments mauvais. Il pensait à leurs jeunes culs, aux garçons qui avaient le droit, aux étreintes sans froissures, à la beauté de leurs corps intacts qui n’étaient plus pour lui. Se levaient alors dans sa poitrine de mornes passions, un frémissement incommodé à l’encolure.

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Presque le silence

Presque le silence Julie Estève

La première page est à peine entamée, et déjà le grand chaos a surgi, comme un mythe antique que l’on raconte.

Cassandre a onze ans, c’est un été qui a la saveur du monde sauvage de l’enfance dans le sud chez son grand-père Jean, des vacances au goût éternel de mûres, de confiture. Et Papy Jean meurt, l’enfance de Cassandre se referme.

Au collège, Cassandre est amoureuse de Camille Leygues, et elle n’a qu’un rêve, l’embrasser. Cassandre est rousse, frisée comme un caniche, on dit qu’elle est laide, elle n’a pas d’amis – la seule attention qu’on lui prête, ce sont les brimades. Pourtant, un jour, elle l’embrassera, Camille: le voyant qu’elle consulte un jour en cachette lui affirme. Mais il lui a aussi soufflé, effrayé, cinq prophéties qui vont hanter sa vie. La première annonce le chaos: « le monde s’effondrera en 2023, l’été de tes quarante-deux ans ».

Dans la tragédie moderne, Cassandre n’est plus celle qui annonce les prophéties, elle est celle qui les reçoit.

Dès lors, les années s’égrènent, Cassandre a treize, quinze, dix-sept, dix-huit ans, elle est devenue une fille rousse, sexy, attirante, et sera vétérinaire, comme elle l’avait promis à papy Jean. Et Camille Leygues finit par l’aimer, mais son destin est en marche, et derrière le rideau, la puissance animale grignote peu à peu le monde, insidieuse apocalypse, papillons, chiens, rats, crapauds, cafards, le règne animal s’emballe et assoit sa toute puissance – jusqu’où?

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Une arche de lumière

Une arche de lumière Dermot Bolger
Books moods and more

Quoi que la vie te réserve, promets-moi de te battre bec et ongles pour le droit au bonheur

Soufflée par sa mère le jour de son mariage en 1927, cette phrase guidera la vie tumultueuse d’Eva Fitzgerald à travers le 20ème siècle. Une injonction à être heureuse, quoiqu’il arrive.

Un jour de 1949, Eva Fitzgerald quitte son mari et le comté de Mayo. Ses enfants sont grands, elle n’a pas 50 ans, il est temps pour elle de prendre un nouveau départ. 

Ainsi démarre une vie singulière, où elle s’émancipe dans les limites d’un divorce interdit, et de moyens financiers réduits au strict minimum. 

Eva est une artiste, à la recherche de sa voie (enseigner l’art aux enfants, écrire), et de sa liberté – elle n’hésite pas à partir d’Irlande pour voyager de l’Espagne au Maroc (dès lors que celui qui est toujours son mari l’autorise à avoir un passeport), s’installe en Angleterre, survivant modestement grâce à de petits emplois bien éloignés de sa condition sociale d’origine. 

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