L’été meurt jeune

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Imaginez.

Les Pouilles, le maquis du Gargano, et un soleil de plomb qui pèse sur ce mois d’Août.

La falaise qui plonge dans le bleu profond de l’Adriatique. 

Un village où, dès midi, la vie se retranche derrière les persiennes closes.

Seuls les enfants osent encore s’aventurer dehors, à l’instar de Primo, Damiano et Mimmo, trois garçons inséparables.

Ils ont douze ans en cet été 1963, mais la vie a déjà dardé sur eux ces épreuves qui rendent l’enfance tangible, prête à basculer: depuis le décès de son père six ans plus tôt, Primo est le seul homme de la famille. Mimmo souffre de l’absence de son père enfermé dans un asile. Quant à Damiano, il est tiraillé entre sa mère sublime et aimante, et entre son père jaloux qui la retient dans sa ferme à l’écart des hommes du village.

La violence rôde, dans ce village, de façon visible ou plus insidieuse.

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La crête des damnés

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J’avais deux bonnes raisons de commencer la lecture de « La crête de damnés ».

La première, retrouver Joe Meno que j’avais eu plaisir à découvrir avec Le blues de La Harpie.

La seconde, lire un roman d’apprentissage dans la grande tradition américaine.

Dès les premières pages, j’ai un peu eu l’impression d’un faux démarrage: je me retrouvais avec un héros de série américaine des années 1990 version lose, et le roman était ponctué de morceaux aux allures des Journal d’un dégonflé que lisaient mes enfants! J’ai décidé de continuer ma lecture.

Pas facile la vie d’ado pour Brian Oswald. Dans son lycée catholique, il fait partie au mieux des invisibles, au pire des types dont on se moque et sur lesquels on jette des oeufs. A 17 ans, il cumule toutes les tares, depuis ses lunettes jusqu’à sa virginité. Sans compter qu’il n’a ni moustache ni voiture.

Aucune consolation à la maison où depuis plusieurs semaines son père fait chambre à part et dort avec lui au sous-sol. Brian traîne avec Gretchen, une punk aux cheveux roses  en espérant pouvoir lui avouer son amour – Gretchen, avec son physique hors norme, cogne sur tous ceux qui lui rappellent qu’elle n’est pas comme eux. Et elle est amoureuse d’un suprémaciste de 26 ans à qui elle voudrait bien offrir sa virginité. Ensemble, tandis que Gretchen est au volant de son Escort pourrie, ils écoutent de la musique punk.

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Un mariage américain

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Ils se sont juré fidélité, secours et assistance.

Mais à peine un an après leur échange de consentement, Roy et Celestial se retrouvent tragiquement séparés: Roy est accusé d’un viol qu’il n’a pas commis, et condamné à une peine de douze ans de prison.

Il est innocent, personne n’en doute et surtout pas sa femme qui était avec lui dans une chambre d’hôtel au moment des faits, mais être Noir suffisait à faire de lui le coupable idéal, dans ce Sud des Etats-Unis où le racisme continue de régner. 

Incarcéré en Louisiane, loin d’Atlanta où ils habitent, Roy voit peu à peu Celestial prendre de la distance, jusqu’à ne plus donner de nouvelles. Douze années de séparation, à l’âge où l’on veut construire une famille, paraissent insurmontables à la jeune femme, qui par ailleurs développe sa carrière artistique.

Elle s’est rapprochée de son ami d’enfance, Andre, épris d’elle depuis toujours – c’est pourtant lui qui avait présenté Roy à Celestial alors qu’ils étaient encore étudiants.

Partagée entre son devoir envers Roy et son amour pour Andre, Celestial doit affronter la réalité lorsqu’au bout de cinq années Roy est libéré – tandis que celui-ci cherche à retrouver sa femme et reprendre sa vie là où il l’avait laissée cinq ans plus tôt. Et si la distance et la solitude l’ont mené vers le lit d’un autre homme, elle doit désormais, aux yeux de Roy, reprendre son rôle d’épouse auprès de lui.

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Le bal des folles

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C’est un premier roman qui force l’admiration. Non seulement Victoria Mas a choisi d’y parler de la condition des femmes, mais en plus, elle a choisi l’angle historique pour s’y atteler.

Pour ce faire, elle nous embarque dans un voyage dans le temps. Retour en 1885, à la Pitié Salpêtrière – là où depuis le 17ème siècle on a parqué les pauvres, les mendiantes, les vagabondes les clochardes, les débauchées, les prostituées, les filles de mauvaise vie, les folles, les séniles, les violentes, bref, « celles que Paris ne savait pas gérer ». Jusqu’à ce que le lieu d’apparence si bucolique soit, au 18ème siècle, dédié aux soins neurologiques. Désormais, seules les aliénées y séjourneraient. 

C’est parmi elle qu’Eugénie Cléry se retrouve internée – folle, elle ne l’est pas. Mais elle voit les Esprits des défunts : autant dire qu’elle a pactisé avec le diable, pense sa famille qui va se débarrasser d’elle en la faisant interner.

 Une certaine effervescence règne sur l’asile lorsqu’elle arrive: le fameux bal de la mi-carême, couru par les personnalités de la capitale, va bientôt avoir lieu. La bourgeoisie parisienne se bat pour avoir une place à ce fameux « bal des folles », se distraire et rire de ces aliénées qui se préparent des semaines durant à cet évènement.

Sous la surveillance de l’intendante Geneviève Gleizes, Louise, Thérèse, Camille et les autres aliénées expérimentent les nouvelles méthodes de soins neurologiques mises en place par le professeur Charcot, dont les séances d’hypnose font fureur – « il est à la fois l’homme qu’on désire, le père qu’on aurait espéré, le docteur qu’on admire, le sauveur d’âmes et d’esprits ». 

Mais si Eugénie n’est pas « hystérique »  (« Hystérique », vous devinerez que ce mot me fait bondir – seuls des hommes pouvaient l’inventer, tout comme les traitements infligés à ces femmes) comme ses compagnes d’infortune, comment va-t-elle pouvoir faire face à l’injustice de son enfermement? 

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Les fillettes

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Les maux d’une mère avec les mots de l’enfance.

C’est le regard de trois fillettes sur la blessure profonde de l’enfance que Clarisse Gorokhoff a choisi de poser dans son nouveau roman.

Justine, Laurette et Ninon, « trois filles, si différentes, si mignonnes, si vivantes » écrit leur mère dans les pages du journal, auquel elle se raccroche comme à une bouée. 

Rebecca est une mère qui coule, et sa survie est un sursis – un sursis que permet l’amour d’Anton, le mari qui la porte tant qu’il peut à bout de bras, Anton le père des fillettes qui prend en charge autant que possible sa drôle de tribu, console des pipis au lit, prépare les petits-déjeuners, court à l’école, à la crèche – avant de partir gagner, avec ses rouleaux de peinture, de quoi faire vivre sa famille, et permettre à Rebecca d’acheter ses cachets verts et ses canettes de bière.

Rebecca vit depuis l’adolescence avec ses démons – elle est brillante, parle plusieurs langues, écrit divinement, mais ils sont plus forts qu’elle, ses démons. Ils prennent plus de place que ce mari et ces trois merveilleuses petites filles. Avec cette mère qui est différente des autres, mais ne dîtes pas « bizarre », surtout – cette mère qui loupe l’heure de la sortie de l’école, qui oublie sa fille à la crèche, qui sort faire une course le temps de compter jusqu’à cent mais qui ne revient qu’à la nuit tombée, les fillettes ont appris à s’accommoder des petits écarts maternels. Leur mère, sublime créature aux grands yeux verts, est la meilleure pour improviser des crêpes, expliquer la vie, et raconter des histoires merveilleuses.

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Murène

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La nuit où j’ai tourné la dernière page de Murène, j’ai rêvé que je n’avais plus de bras. J’étais François, le personnage du dernier roman de Valentine Goby. C’était un ressenti étrange: chargée inconsciemment de toute l’expérience de François, qui apprend à vivre autrement, j’étais résignée. Mais confiante. Les personnages des romans que j’ai lus se sont rarement invités dans mes rêves. Preuve que ce roman m’a particulièrement bouleversée.

Drôle de façon de commencer une chronique, penserez-vous. Drôle de façon de vous dire que j’ai intensément aimé lire ce roman et que j’ai envie que vous aussi vous plongiez dedans – quitte à ce que vous en rêviez aussi!

Valentine Goby a une prédilection pour écrire sur le passé, la guerre, l’après-guerre, et ce n’est pas une surprise qu’elle situe le démarrage de Murène en hiver 1956, l’hiver où un froid sibérien a paralysé la France, fait souffrir une nation du froid, de la faim. François Sandre est jeune, sportif, amoureux, plein d’élan – un élan brisé net par un accident. Electrocuté par un arc électrique de 25.000 volts, le torse et le dos brûlé, les bras carbonisés, une partie de ses souvenirs envolés, agonisant dans la neige, il est secouru, puis sauvé par un chirurgien – au prix de ses deux bras, épaules comprises. 

« Survivre n’est pas toujours une chance », pensera ce médecin pourtant pétri d’humanité 

Survivre ne sera pas le plus grand des défis, vivre sera bien plus difficile encore, avec ce corps qui trahit son envie de continuer à fonctionner quand pour François la vie n’a plus de sens. Mutilé. Dépendant. Invalidité Catégorie 3 majorée d’une tierce personne.

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Un paquebot dans les arbres

En préparant ma prochaine chronique, sur le nouveau roman de Valentine Goby, j’ai réalisé que ma dernière lecture d’elle, Un paquebot dans les arbres, datait d’avant la création du blog, et aucune lecture ne figurait donc ici – je remédie à ce manque en publiant la chronique écrite en octobre 2016 – la rencontre avec l’auteure, autour de ce roman, est à retrouver ici.

Le Balto, café tenu par Paul Blanc et sa femme  Odile, est le centre névralgique de La Roche Guyon. Paul, avec son harmonica et sa joie de vivre, émerveille tout le monde autour de lui, sa femme, Annie sa fille aînée, son petit Jacques et surtout Mathilde, son p’tit gars, la fille qui a remplacé le fils aîné décédé si jeune. Mathilde qui se bat pour recevoir l’amour de son père. Mais bientôt Paul, tuberculeux, est interné au sanatorium d’Aincourt et la famille bascule vers son tragique destin. Mathilde, à peine sortie de l’enfance, va endosser la lourde responsabilité familiale et se battre pour garder les Blanc unis. La lumière, la force, la détermination de Mathilde sont le fil conducteur de ce roman tissé de malheur. Un magnifique portrait de femme, de fille, de soeur, qui à certains moments du livre m’a beaucoup rappelé la Lila de L’amie prodigieuse

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Après la fête

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Génération désenchantée.

Raphaëlle et Antoine se sont aimés, follement, portés par la foi en leurs études, étourdis par la toute puissance que procure l’insouciante parenthèse d’une vie où l’on est encore assez jeune pour croire que l’on peut refaire le monde, mais déjà assez vieux y mettre des frontières. Des frontières, Raphaëlle et Antoine n’en ont plus, eux – celles de leurs deux corps ont glissé pour ne plus faire qu’un, celles de leur milieu d’origine, bourgeoisie de province pour elle et la cité pour lui se sont fondues pour effacer, un temps, leurs différences.

Mais la fin de leurs études a sonné le glas du cocon ouaté et enchanteur et de ces moments enveloppés d’amitié et de fêtes entre amis. La réalité des jeunes diplômés en recherche d’emploi complexifie leur relation, les frontières tombées se redressent, et Antoine est rattrapé par son complexe de classe sociale. Le succès de l’un étouffe l’assurance de l’autre, et ils se quittent, dans un grand déchirement.

Lola Nicolle livre une autopsie de cette histoire d’amour, de sa naissance à travers l’émotion sensuelle des premières fois, à la souffrance de sa dislocation et des renoncements qui laissent des brèches ouvertes dans le coeur. 

Il y a beaucoup de justesse et de sensibilité dans l’écriture de Lola Nicolle, à la fois poétique et incisive, particulièrement dans ces moments où elle décrit l’amour et sa fuite.

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La chaleur

Ce moment où toute une vie peut basculer. 

Pour une idée tellement stupide, qu’on ne peut même pas expliquer.

Il y a le jour d’avant, et le jour d’après.

Le jour d’avant.

Cette nuit-là, au camping, la dernière avant le retour à la maison, Léonard traîne les dix-sept ans de sa solitude de gamin mal dans sa peau. Quand il surprend Oscar en train d’agoniser sur une balançoire, il le regarde mourir. Plutôt que d’appeler les secours, et même, plutôt que de l’abandonner là, il décide de l’enterrer dans le sable.

Le jour d’après.

Le réveil, la prise de conscience. La vie reprend ses droits dans le camping qui essaie de s’agiter sous le poids de la chaleur écrasante, il y a les tentes qu’on démonte et les barbecues qu’on remballe avant le grand départ.

Et la peur, à tout moment, d’être découvert.

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La fuite en héritage

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Vous aussi, vous avez certainement déjà commencé un livre sans savoir où il vous emmenait, mais vous avez continué à tourner les pages, attendant le moment où l’histoire allait bien pouvoir s’installer. Et quand vient ce moment, vous ne pouvez plus lâcher le livre.

C’est ce qui m’est arrivé avec le nouveau roman de Paula Mc Grath. Trois personnages, deux époques.

Quel est le lien entre ces trois femmes? 

Quel est le lien entre ces deux pays, l’Irlande du Nord d’un côté, les Etats-Unis de l’autre? 

Il y a trois femmes, donc.

La première est gynécologue et s’interroge sur son avenir professionnel et sentimental, l’un est l’autre allant de pair. Quitter Dublin pour Londres et abandonner sa mère, malade d’Alzheimer? 

La seconde a 16 ans, sa mère vient de mourir et elle se retrouve seule au monde – pas tant que ça, puisque des grands-parents inconnus lui tombent dessus sans crier gare. Elle prend la fuite avec un gang de bikers, mais est-elle à l’abri à leurs côtés?

La troisième a 17 ans, elle a fui l’Irlande pour Londres en rêvant à une carrière de danseuse, mais des mauvaises rencontres et la peur de basculer du mauvais côté la font revenir à Dublin – elle a abandonné l’école, trouvé un petit boulot qui lui permet de vivre dans une chambre sordide mais elle est libre. Et surtout, elle découvre la boxe aux côtés de Georges, un étudiant médecine. De lui, elle apprendra la discipline, l’endurance, et l’idée qu’il faut oser rêver – même si la boxe n’est pas un sport de filles.

Evidemment, le lien va se dessiner doucement, mais on n’y pensera plus, car on plonge intégralement dans le récit de ces femmes, dans les problématiques sociétales propres à l’Irlande auxquelles, chacune à sa façon, va être confrontée. Parmi ces problématiques, il y a évidemment l’interdiction de l’avortement, que l’une va combattre et une autre subir – chacune portant le même poids, le même héritage: la nécessité de fuir.

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