Le coeur converti

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Il y a des livres qu’on n’arrive pas à quitter. Des livres qui nous touchent si intimement qu’ils nous suivent des jours encore après avoir tourné à regret la dernière page.

C’est ce qui vient de m’arriver avec Le coeur converti, le nouveau roman de Stefan Hertmans. Après un récit familial et personnel captivant dans Guerre et Térébenthine, l’écrivain choisit à nouveau la veine historique pour ce nouveau livre, dans lequel il mêle avec maîtrise la genèse de son roman à travers le récit d’une enquête de longue haleine, et l’histoire de ses personnages tissée à partir des matériaux récoltés lors de ces recherches.

Le résultat est passionnant pour qui est curieux de récits historiques enfouis, du lointain et mystérieux Moyen-Age, de destins de femmes hors du commun et néanmoins tragiques, et de l’histoire du judaïsme en Europe.

Stefans Hertmans est belge, mais il séjourne régulièrement dans le petit village provençal de Monieux, qui sous ses dehors tranquilles cache le tragique épisode d’un pogrom au 11ème siècle, pogrom qui pourrait être à l’origine de la légende d’un trésor caché dans le village.

 

Hanté par cette histoire, l’écrivain va essayer de reconstituer l’histoire à partir d’un fragment de parchemin trouvé dans la vieille synagogue du Caire. Ce parchemin, comme tous les écrits qui portaient le nom de Dieu, a été déposé dans la genizah du lieu sacré, où il a reposé pendant près de huit cent ans…

Sa traduction a permis de dévoiler une lettre de recommandation en faveur d’une jeune prosélyte d’origine chrétienne, convertie par amour au judaïsme et qui va devoir fuir pour échapper aux chevaliers que son père a lancés à sa poursuite pour la ramener.

Ainsi est née Vigdis Adélaïs, la triste héroïne de ce sombre roman.

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Frère d’âme

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Pour tous, soldats noirs et blancs, je suis devenu la mort. Je le sais, je l’ai compris. Qu’ils soient soldats toubabs ou soldats chocolats comme moi, ils pensent que je suis un sorcier, un dévoreur du dedans des gens, un dëmm. Que je le suis depuis toujours mais que la guerre l’a révélé

Comme une centaine de milliers de tirailleurs sénégalais, armés de leur fusil et de leur coupe-coupe, Alfa Ndiaye et Mademba Diop sont venus se battre sous le drapeau de la France. En Europe rugit la première guerre mondiale. Mademba Diop, tout chétif, mais avec l’âme d’un vrai combattant qui veut sauver la mère patrie, a su convaincre Alfa Ndiaye, son ami d’enfance, son frère adoptif, son plus que frère.

Ensemble ils ont quitté Gandiol, leur village. Avant de partir, Fary Thiam, la fille du chef du village, a offert au beau et fort Alfa le chaud, le doux et le moelleux du dedans de son corps, le début de la route vers la perte de l’innocence.

Au coup de sifflet du capitaine pour seule langue qu’ils comprennent sur le champ de bataille, les tirailleurs sénégalais courent au combat, fusil dans une main, coupe-coupe dans l’autre, lâchés sous les balles et les obus de l’ennemi comme de la chair à canon. La chair du dedans au dehors, comme celle de Mademba blessé par l’ennemi, qui dans l’atrocité de sa souffrance implore son ami Alfa de l’achever.

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Victor Hugo et les Femmes

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J’ai envie de vous parler de ces premières Rencontres littéraires granvillaises, auxquelles j’ai eu le plaisir d’assister hier.

Partout dans la ville, les affiches placardées invitaient le public à participer à ces premières rencontres consacrées à Victor Hugo et aux femmes: impossible de les louper! En province, ce genre d’occasions est plutôt rare – alors en province ET en vacances, évidemment je n’allais pas passer à côté, même si le temps froid mais lumineux invitait à la promenade en bord de mer, avec pour horizon Jersey et Guernesey, les îles de l’exil de l’écrivain.

Pour être totalement transparente, je suis loin d’avoir ne serait-ce qu’une petite connaissance de Victor Hugo – mis à part quelques poèmes, les extraits scolaires des Misérables, et Les travailleurs de la mer lu il y a très longtemps, je ne connais de l’écrivain que ses maisons (merveilleuse Hauteville House à Guernesey, et sa maison de la place des Vosges à Paris), quelques détails sur ses histoires sulfureuses avec ses maîtresses, son engagement politique qui lui valut de s’exiler pendant vingt ans, et bien évidemment l’histoire tragique de ses filles Léopoldine et Adèle. Mais j’ai toujours eu, historiquement parlant, le dix-neuvième siècle en horreur. Rien à faire, ce siècle ne me parle pas.

Ici, à Granville, il y a toujours eu une grande fierté à avoir accueilli deux fois (ou trois, il y a débat) Victor Hugo. Sa présence, anecdotique mais néanmoins historique, fait un peu partie de l’histoire de la ville, et j’ai le souvenir que très tôt, ici, on l’apprend sur les bancs de l’école.

Alors, ces premières rencontres autour de l’écrivain, axées sur son engagement envers les droits des femmes, mais aussi sur la complexité de son rapport aux femmes, étaient certainement une évidence.

Autour du journaliste Edouard Launet, animateur de cette table ronde, trois femmes érudites, passionnantes et pleines d’humour, spécialistes de Victor Hugo:

Mona Ozouf, philosophe et historienne

Florence Naugrette, professeur de littérature à la Sorbonne, éditrice de la correspondance de Juliette Drouet et auteure d’ouvrages sur le théâtre

Nicole Savy, ancienne directrice des affaires culturelles du Musée d’Orsay.

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Piranhas

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Maharaja, Briato, Tucano, Dentino, Drago, Lollipop, Oiseau Mou, Jveuxdire, Drone, Biscottino, Cerino – ils sont onze gamins, dont le dernier a à peine dix ans. Il ne faut pas se fier à leur jeune âge ni à leurs surnoms ridicules, car bientôt, en sillonnant la ville sur leurs scooters, ils vont prendre la tête de la mafia napolitaine.

C’est un roman, mais ce n’est pas une fiction. Ce baby-gang a vraiment existé, il a dominé le milieu napolitain pendant quatre ans –  et c’est son histoire qui a inspiré Roberto Saviano, journaliste reconnu pour ses enquêtes sur la mafia napolitaine. Depuis la sortie de Gomorra, son premier livre, sa tête a été mise à prix et il vit sous protection policière permanente.

Pour Piranhas, Saviano a choisi la forme romancée, qui lui a permis d’aller dans la psychologie et l’intimité des personnages. Et ce qui en résulte est un récit à couper le souffle, une chute vertigineuse dans l’univers criminel de la Camorra napolitaine.

Le chef du vrai gang s’appelait Emanuele Sibilo – Saviano s’en est inspiré pour créer son personnage principal, celui qui va prendre la tête de la paranza: Nicola Fiorillo. Nicola porte le même prénom que Machiavel, dont les écrits l’inspirent dans sa quête du pouvoir:

– J’aime bien Machiavel.

– Pourquoi?

– Parce qu’il m’apprend à commander

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La Métallo

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La Métallo:  je vous le concède, le titre surprend! Et pourquoi pas « la mécano » ou « la gaucho », pendant qu’on y est? Mais Antonin Varenne, lors de notre rencontre blogueurs au Festival America, avait évoqué, bluffé, la beauté de ce roman et de son écriture. Et vous pouvez me croire, quand un écrivain comme Antonin Varenne vous conseille une lecture, vous avez juste envie de récupérer immédiatement le-dit livre et de vous plonger dedans.

L’histoire d’Yvonnick a elle aussi de quoi surprendre! Oui, la métallo s’est elle. Une ouvrière métallurgiste en jupons, pourrait-on tout de suite ironiser!

Et alors? Pourrait-elle vous rétorquer fièrement en éclatant de rire, la Mézioù.

Oui, en blouse et en jupons – vous en seriez capables, vous, d’aller travailler avec les hommes au laminoir – pas à faire le ménage à côté ou à trier des bouts d’acier à la chaîne, mais de faire le même travail qu’eux, porter les charges, suer au labeur, encaisser sans rien dire les pires corvées de lavage, tout ça en robe et en blouse, oui, parce qu’à cette époque, vous ne le savez peut-être pas, mais les femmes n’avaient pas le droit de porter de pantalons!

Ne cherchez pas mes larmes dans mon histoire, car ici j’ai été heureuse. Je suis rare dans mon espèce, peut-être, oui

C’est lors d’une visite de l’usine J.J. Carnaud et Forges, devenue depuis propriété d’Arcelor Mittal qu’Yvonnick Le Bihan, ancienne ouvrière aux aciéries, se replonge dans ses souvenirs.

Je suis une métallo. La prolo de l’atelier des plaques, le titre pour une vie d’une femme d’acier.

Dans le marais où elle a grandi, aux Moutiers, Yvonnick a musclé ses bras en portant le sel, en coupant les salicornes, pliant son corps aux travaux maraîchers et domestiques – sa mère lui a appris que les bras d’une femme doivent être de fer, musclés pour porter du lourd, musclés pour se défendre.

Elle a vingt ans, et un vacancier lui ravit son coeur et éveille son corps au désir des hommes. Julien Péric est métallo, il l’épouse et elle quitte le marais pour sa minuscule maison en planche de bois à Couëron, près de Nantes. Dans leur cocon, les tourtereaux élaborent les plans de leur avenir. Yvonnick veut travailler, elle deviendra dactylographe. Le travail, il n’en manque pas dans la région, et sitôt sa formation bouclée, elle est recrutée comme assistante secrétaire. Yvonnick ne pourra jamais prendre son poste, car elle accouche subitement alors qu’elle ne se savait même pas enceinte – son corps avait à peine esquissé quelques nouvelles rondeurs. Le petit être qui soudain apparaît dans sa vie n’est hélas pas un enfant comme les autres, mais ce petit Mairobin si fragile, peu importe, est un cadeau du ciel et elle et Julien vont le chérir tendrement. Ils aiment la vie, et Mairobin s’y accroche à cette vie. Cette chienne de vie qui, un matin, peu après, va tuer Julien à vélo sur la route de l’usine. Cette chienne de vie qui, sans aucune forme de compassion, va faire débarquer le patron de Julien chez Yvonnick en lui demandant de quitter la petite cabane en bois… ou alors, peut-être y aurait-il une autre solution. Comme reprendre le poste laissé vacant par son mari bêtement tué par un chauffard sur la route, mais évidemment, pas au même salaire – elle est une femme tout de même, pas un homme!!

Pas un homme? Non, mieux, une femme. Déterminée, galvanisée, qui va tout faire pour gagner sa place et sa légitimité au milieu des rires graveleux de ses collègues masculins.

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L’heure du bilan: septembre

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Que j’aime les rentrées littéraires! Les nouveautés sur les tables des libraires (et dans ma boîte à lettres), les évènements passionnants qui se succèdent dans la frénésie des trois premières semaines, mon comportement aussi qui ressemble à celui d’une boulimique de livres. La table du salon crie « Au cahot! », le pied de mon lit « A l’anarchie! » (tandis que mon mari, désespéré, me demande où je compte ranger tout cela…)

Les chiffres:

Pas moins de 567 romans parus, c’est vertigineux. 381 romans français, 186 romans étrangers – et 94 premiers romans. Vous en avez déjà découvert quelques uns en Août, et mes lectures de septembre, au nombre de sept, compte 6 romans de cette rentrée…

Les livres:

Un coup de coeur absolu

Pour le nouveau roman de Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main dont l’écriture m’a littéralement chamboulée, subjuguée, interrogée.

Unknown

Deux livres autour de l’art

mais qui explorent aussi d’autres territoires. Une formidable biographie de Françoise Cloarec, J’ai un tel désir, qui nous raconte l’histoire d’amour entre Marie Laurencin et Benoîte Groult, au début du 20ème siècle.

C’est également ce début de 20ème siècle qu’a choisi de raconter Antonin Varenne avec La toile du monde, formidable épopée menée par Aileen Bowman, journaliste américaine qui vient couvrir à Paris l’exposition universelle de 1900. Une fresque passionnante.

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Par les écrans du monde

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Comme tout un chacun, je suis capable de me rappeler précisément le moment où j’apprenais l’attentat du Word Trade Center – un moment lié à une émotion intime, celle qui accompagne le bouleversement inéluctable de notre monde, de notre bulle, qui avant le 11 septembre 2001 nous paraissait tout simplement invincible.

Dans son nouveau roman, Fanny Taillandier nous fait revivre l’attentat, autrement que par le biais de ces écrans qui des jours durant, ont retransmis en boucle les images stupéfiantes des avions percutant les deux tours, avant qu’elles s’effondrent. Des images ineffaçables de l’inconscient collectif, à jamais gravées dans les mémoires intimes.

Ce jour du 11 septembre, William Johnson prend son service de chef de sécurité à l’aéroport Logan de Boston – dans la foule de l’aéroport, un certain Mohammed Atta  arpente les couloirs, avant d’embarquer sur le vol AA 11 à destination de Los Angeles. Pendant ce temps, Lucy, brillante mathématicienne et soeur de William, atteint le Word Trade Center pour rejoindre le 102e étage de la Tour Sud. Ce matin-même, très tôt, leur père malade les a appelés pour leur annoncer qu’il allait mourir. Le choc de cet appel qui anéantit le frère et la soeur va être bientôt supplanté par le drame national auquel ils vont être parallèlement personnellement confrontés.

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Adoration

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Je le sais maintenant. L’adoration est un fanatisme et je suis son prophète

Les références religieuses ne manquent pas dans ce roman, l’adoration des mages, Job, le buisson ardent, l’extase de Thérèse d’Avila.

Et l’adoration du narrateur pour L a tout de la ferveur religieuse et du fanatisme qui détruit tout sur son passage, à l’image d’un camion fou qui emporte tout. C’est dans la violence de cette image, devenue traumatique depuis que des fanatiques se réclamant d’un dieu ont foncé dans les foules avec des véhicules, que commence le roman.

Dans ce couloir où roule ce camion, un jour, les vies du narrateur et de L se télescopent – et balayent tout ce qui a précédé. L est sexy, L est une bombe, à retardement, à fragmentation – mais le narrateur ne le sait pas encore. Pour elle il quitte tout, leur amour est fou. Fou comme la folie de L qui se diffuse petit à petit, L bipolaire qui dévore les tablettes de médicaments comme elle avale des bonbons, L anorexique qui enchaîne les laxatifs parce qu’elle ne supporte pas de se faire vomir, L acheteuse compulsive qui dépense sans compter dans les boutiques de luxe de l’avenue Montaigne. L enjôleuse, ensorceleuse, plantureuse, vénéneuse, gorgone, vampire assoiffée de sexe, L démoniaque – jusqu’à terroriser le narrateur, l’être aimant qui va chercher l’issue de cette relation, et de victime va être pris pour le bourreau. Mauvais film, machination, cauchemar.

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La Cloche de détresse

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Quelques vers échappés d’un livre d’anglais de classe de cinquième, dont les mots disparus depuis longtemps ont pourtant laissé une trace sibylline dans mon esprit.

Des vers, nous avait-on expliqué, d’une poétesse qui avait choisi la mort, très jeune. Je me souviens que les vers étaient limpides, simples, et que je m’étonnais que cela puisse être de la poésie.

J’ai toujours gardé Sylvia Plath dans un coin de ma tête. A la librairie Lello à Porto, tombant sur un livre de correspondance de Sylvia Plath (The Letters of Sylvia Plath Volume 1: 1940-1950) j’ai été subjuguée par la photo de couverture, qui tient plus de la pin up des fifties que de la poétesse torturée. Je voulais ce livre, comme l’aboutissement d’une quête que je ne savais décrypter. Je l’ai finalement reposé.

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Lorsque je suis tombée sur La Cloche de détresse, la semaine dernière au Festival America, j’ai su que c’est par là que je devais commencer. Paru peu de temps avant sa mort, La Cloche de détresse est son unique roman, publié sous pseudonyme, et il est très largement inspiré de la vie de son auteure.

A travers l’histoire d’Esther Greenwood, c’est l’histoire de ses propres conflits intérieurs que Sylvia Plath raconte.

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La toile du monde

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Paris, 1900 – le monde s’ouvre sur le vingtième siècle dans le sillon de l’exposition universelle, à laquelle convois officiels débarquant des quatre coins de la planète et peuplades moins civilisées, plantées dans les décor de carton-pâte de ce monde en version réduite, participent.

Aileen Bowman débarque des Etats-Unis pour couvrir l’évènement pour le New York Tribune. Flamboyante rousse, indépendante, fille d’un aventurier anglais et d’une utopiste alsacienne, Aileen a la liberté de ceux qui ont grandi dans la jouissance des grands espaces.

Sous couvert de reportages journalistiques, Aileen est venue à Paris à la recherche de Joseph, celui qu’elle appelle son frère blanc, un métisse indien, embarqué dans la troupe de spectacle du Pawnee Bill’s Historic Wild West Show.

Parallèlement à son emploi au New York Tribune, Aileen écrit sous pseudonyme des chroniques pour La Fronde, un journal féministe.

Dans ce Paris au coeur palpitant, à la charnière de deux siècles mais résolument en route vers la modernité, Aileen va côtoyer les architectes de ce renouveau – artistes pas encore célèbres du Bateau-Lavoir, inventeurs du progrès comme un certain Rudolf Diesel, ou encore les ingénieurs du métro parisien qui creusent les entrailles de la capitale.

Dans un grand souffle romanesque, Antonin Varenne nous embarque dans ce roman d’aventures – au pluriel, mené par une héroïne qui s’offre toutes les libertés – celle de porter des pantalons avec l’autorisation du préfet Lépine, de conduire une bicyclette pour traverser Paris, d’aimer librement les femmes comme les hommes, d’offrir à la toile du peintre Julius Stewart son corps tatoué. On pourrait même, parfois, percevoir une pointe de machisme chez Aileen, ce qui paradoxalement ne fait qu’exacerber sa féminité, sa sexualité sensuelle et sulfureuse.

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