Ohio

Ohio Stephen Markley Albin Michel

L’Ohio a été ces derniers jours un des gros enjeux des élections américaines : comprendre cette Amérique moyenne, ou tout peut soudain basculer (l’Ohio n’est pas un swing State pour rien) a été une grande motivation pour commencer mon road trip américain avec ce roman de Stephen Markley, qui a déjà été bien remarqué depuis sa sortie.

C’est dans une petite ville de ce Midwest à la fois industriel et rural, New Canaan, que se concentre l’histoire sombre et effroyable d’une jeunesse écrasée par l’alcool, la drogue, la violence du sexe, anéantie par September 11 et ses conséquences dévastatrices. 

Des années après avoir quitté le lycée, quatre anciens amis de promo se croisent un soir de 2013, Bill Ashcraft et Stacey Moore sont partis depuis longtemps mais reviennent chacun pour des raisons personnelles – un mystérieux paquet à livrer pour l’un, la trace de son ex-petite amie Lisa Han à retrouver pour l’autre. Dan Eaton, vétéran d’Afghanistan, est revenu avec un oeil en moins il y a plusieurs années et ce soir il va recroiser son amour de jeunesse Stacey. Tina Ross, ancienne petite amie du capitaine de l’équipe de football, ne s’est jamais remise de sa rupture avec celui qui lui a pourtant ruiné la vie. Et cette nuit, elle va enfin le retrouver.

C’est un roman très ambitieux, construit en cinq partie – les quatre premières consacrées à chacun des personnages, et la cinquième partie, comme un coup de massue, vers laquelle converge cette drôle de soirée et ces rencontres improbables. 

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L’autre moitié de soi

Brit Bennett L'autre moitié de soi

Il y a dans la littérature américaine un truc en plus, inimitable.

Une capacité spécifique à savoir capter l’essentiel de façon simple et pourtant brillante, avec un sens de la narration implacable, une discipline de l’écriture souvent acquise au gré d’ateliers d’écriture prodigués dans les universités américaines par les maîtres de la littérature.

C’est avec son second roman « L’autre moitié de soi » que je découvre Brit Bennett, une prodigieuse écrivaine américaine qui, selon le National Book Award, fait partie des cinq meilleurs jeunes auteurs américains.

Son roman démarre en Louisiane, dans une petite bourgade qui ne figure même pas sur les cartes. 

Dans cet état acheté à la France en 1803, on ne distingue plus ceux qui portent des noms français, tellement ils sont nombreux – mais à Mallard, on distingue ceux qui sont trop noirs, comme s’ils risquaient de salir la peau blanche de ses habitants, acquise à coups de métissages.

A Mallard, il ne se passe pas grand-chose, ce qui explique pourquoi la disparition des jumelles Vignes en 1954, a tant marqué les esprits. Et pourquoi le retour de Desiree Vignes, quatorze ans après cet évènement, accompagnée d’une petite fille à la peau Noir-bleue, va à nouveau mettre Mallard en émoi. Qu’est-il advenu de Stella, la plus sensible des deux jumelles, depuis qu’elle a disparu à la Nouvelle-Orléans pour oser devenir Blanche?

 Etre un blanc pendant quelques heures, c’était amusant. Héroïque, même. Qui n’avait pas envie de rouler les Blancs pour changer? Mais le passe-blanc était un mystère. On ne rencontrait jamais quelqu’un qui avait franchi la ligne de couleur de manière définitive, pas plus qu’on ne rencontrait quelqu’un qui s’était fait passer pour mort avec succès (…) 

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Retour à Martha’s Vineyard

Retour à Martha's Vineyard de Richard Russo
Editions de la Table Ronde

Est-il toujours bon de convoquer les vieux souvenirs?

2015: plus de quarante ans après avoir quitté l’université, Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard, dans la maison que le premier des trois compères sexagénaires a l’intention de mettre en vente.

Aussi différents soient-ils les uns des autres, les trois hommes se sont liés à l’université de Minerva, sur la côte Est. Au sein de la résidence de la sororité Theta, où ils officiaient aux cuisines et au service, ils se sont rapprochés, à s’en surnommer les Trois mousquetaires – liés à vie par le ciment de ces années de jeunesse, mais aussi par cette épreuve vécue par tous les jeunes hommes américains de leur génération : le tirage au sort de la conscription de 1969, qui désignerait ceux d’entre eux qui partiraient combattre au Vietnam.

Avant que l’un d’eux, tiré au sort ce fameux jour de 1969, parte servir sa patrie une fois ses études finies, les Trois Mousquetaires passent ensemble ce week-end de 1971 à Martha’s Vineyard, qui clôturera leurs années à Minerva. 

Mais ils sont en fait quatre, ce fameux week-end: les garçons ont emmené avec eux leur quatrième mousquetaire, la belle Jacy, une des résidentes de Theta dont ils sont tous les trois amoureux et qui semble prendre un malin plaisir à ne pas les départager. Ce qui n’arrivera jamais vraiment: à l’issue de ce week-end, Jacy disparaît, on ne la retrouvera jamais.

Son souvenir hante inévitablement les trois amis lorsqu’ils se retrouvent en 2015.

Ont-ils changé? Sont-ils restés fidèles à leurs idéaux, à leurs promesses?

Cachent-ils une autre part d’eux-mêmes, inconnue aux autres, derrière la façade de leurs surnoms d’antan?

Pourquoi Teddy a-t-il toujours été ce grand angoissé, qui vit ce week-end sous la menace d’une nouvelle crise de panique à peine débarqué sur l’île?

Et Mickey, abrite-t-il toujours derrière sa carcasse de gentil colosse rocker cet être bagarreur, dont ils n’ont jamais compris les coups de sang capables de laisser quelqu’un au sol?

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Betty

Betty Tiffany Mc Daniel Gallmeister

C’est un sacré pari, pour un éditeur: publier un roman de 716 pages en septembre – un bon gros pavé bien lourd alors qu’on sait que les lecteurs auront plutôt envie de papillonner d’une nouvelle sortie littéraire à une autre.

C’est le pari de la foi en ses lecteurs, et surtout de la foi en un livre.

Au premier abord, 716 pages, c’est un peu long. L’éditeur n’aurait-il pas eu intérêt à réduire le texte, me suis-je demandé à plusieurs reprises? Mais au final, tout y est si intense, si magique, si poétique, qu’il eût été impossible d’enlever quoi que ce soit.

Car Betty est une ode à la force vitale de la nature qui nous nourrit, et nous façonne. Une ode sublime à l’amour qui nous construit et nous arme pour la vie.

C’est le vibrant hommage que Tiffany Mc Daniel a écrit pour sa mère, cette petite Betty Carpenter  Cherokee par son père, blanche par sa mère. 

Comment se construire dans une communauté rétrograde de l’Ohio quand on ne voit en vous qu’une petite indienne à la peau noire et qu’on vit dans une famille aussi pauvre que marginale, sur laquelle plane la malédiction d’une maison hantée? Avec l’amour d’un père qui invente pour vous des légendes qui font grandir en vous nourrissant de la force magique et ancestrale de la nature.

 Quand je lisais les livres que j’empruntais à la bibliothèque, je pensais que mon père – comme les histoires que ces livres racontaient – était né de l’esprit de ces écrivains. Je croyais que le Grand Créateur avait expédié ces écrivains sur la lune, portés par les ailes d’oiseaux-tonnerre, et leur avait dit de m’écrire un père. Des écrivains tels que Mary Shelley, qui avaient donné à mon père une compréhension gothique pour la tendresse de tous les monstres.

Agatha Christie avait créé le mystère qui habitait mon père et Edgar Allan Poe avait conçu pour lui l’obscurité de manière à ce qu’il puisse s’élever jusqu’au vol du corbeau. William Shakespeare avait écrit pour lui un coeur de Roméo en même temps que Susan Fenimore Cooper lui avait imaginé une proximité avec la nature et le désir d’un paradis à retrouver (…) 

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Lydia Cassatt lisant le journal du matin

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Voici un petit roman acheté il y a deux ans au musée Jacquemart André, lors de l’exposition sur la peintre impressionniste américaine Mary Cassatt, tombée dans l’oubli en France où elle a pourtant vécu et travaillé à son oeuvre la plus grande partie de sa vie.

Formée en partie à Paris, elle s’y installe avec ses parents et sa soeur dans les années 1870 et se rapproche particulièrement de Degas, Berthe Morisot et Pissaro. 

A une époque où les femmes artistes n’ont pas accès aux ateliers fréquentés par les hommes peintres, ou aux lieux de vie tels que les cafés ou les coulisses de l’opéra utilisés dans leur travail par ses confrères, sa famille lui sert souvent de modèle: ses parents, ses neveux et nièces, ses frères, et surtout sa soeur aînée Lydia.

C’est le récit intime et délicat de Lydia, affaiblie par la maladie qui bientôt l’emportera, qui nous donne un éclairage particulier sur le travail de sa cadette et sur la force de leur complicité, avec pour fil rouge cinq tableaux de Mary, auxquels elle a servi de modèle. 

A travers les séances de pose, les rêveries et les souvenirs se succèdent, les fantômes habitent ses pensées – celui du petit frère mort trop tôt, ou celui de Thomas, le fiancé de Lydia tué lors de la guerre de Sécession.

Dans la lumière de l’après-midi, je vois Thomas, assis calmement au pied de mon lit, le regard fixé sur moi. Abasourdie, je lui demande: Tu n’es pas mort, alors? et il sourit. Tu me vois devant toi, non? rétorque-t-il. Oui, je te vois. Il se met à rire et hausse les épaules, banal et beau comme la journée. Se rapprochant de moi, il demande: C’est quoi la mort, dans ce cas?

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Le silence d’Isra

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Isra, Derya, Farida: trois femmes privées de parole dans une société où elles doivent rester confinées aux quatre murs de leur maison, à cuisiner et laver sans relâche, à attendre que les hommes (père et fils) regagnent le foyer après leur journée.

Des hommes tout puissants, mis sur un piédestal depuis leur plus jeune âge. Des hommes qui ont tous les droits sur leur femme, même celui de les brutaliser.

A dix-sept ans, Isra quitte la Palestine: ses parents ont choisi pour elle un époux qui l’emmènera vivre aux Etats-Unis, où sa famille a émigré depuis de nombreuses années. Isra, c’est pour eux la promesse d’une jeune fille qui perpétuera la tradition culturelle.

Tout le monde savait que les filles élevées en Amérique méprisaient ouvertement leur culture et leur éducation arabes

Arrivée à Brooklyn, la réalité rattrape Isra. Elle qui croyait à une autre vie, à une histoire d’amour comme celles qu’elle lisait dans les livres, déchante très vite. Elle passe ses journées avec sa belle-mère pour entretenir le foyer, son époux s’occupe à peine d’elle – et lorsqu’il s’intéresse trop à elle, c’est pour la battre.

 Une femme restait une femme, où qu’elle soit

De Brooklyn, elle ne connaît que la maison de ses beaux-parents, et quelques rues de son quartier quand son mari consent à la sortir.

Isra a été choisie pour perpétuer la lignée. Mais le fils, cet enfant roi qui assurera la pérennité de la lignée et la subsistance de la famille, tarde à venir. Pire. Elle met au monde quatre filles. Quatre fardeaux.

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Mary Ventura et le neuvième royaume

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C’est une nouvelle écrite en 1952. 

Sylvia Plath a vingt ans, et elle est alors étudiante au Smith College, près de Boston. 

Un an plus tard, elle traversera un lourd épisode dépressif où s’exprimeront ses pulsions suicidaires, épisode qu’elle narrera plus tard dans La cloche de détresse.

Peut-elle imaginer qu’elle n’a plus que onze années à vivre?

Dans cette nouvelle, déjà, Sylvia Plath explore les recoins sombres de ses pensées.

Son héroïne, Mary Ventura, est sur le quai d’une gare, accompagnée de ses parents.

Il règne une urgence, qui pulse comme le néon rouge clignotant sur le quai, comme la voix qui enjoint les voyageurs à rejoindre leur train. Une urgence qui émane aussi des parents de Mary, pressés de laisser leur fille à son voyage, sans beaucoup de démonstrations affectueuses.

Le rouge pulse partout dans cette nouvelle, comme une alerte, un danger – le rouge à lèvres de la mère, comme pour crier un signal. Le rouge du manteau de Mary, comme un drapeau. Le rouge au visage d’une voyageuse essoufflée. Le velours rouge des banquettes du wagon-bar qui invite à la volupté. Le soleil, même, est d’un rouge incandescent dans le ciel tandis que le train file.

Vers où file-t-il? Marie sait juste qu’elle devra descendre à la dernière station, comme le lui a indiqué son père. 

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Des gens comme nous

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Esprit de famille – es-tu là?

C’est l’agitation chez les Blumenthal: Clem, leur fille aînée franchement diplômée, va se marier avec sa compagne Diggs. La cérémonie aura lieu dans la vieille maison familiale brinquebalante, ancien bureau de poste – épicerie qui a vu grandir les aïeux de Bennie Erlend Blumenthal, la mère. Pas de panique! les rassure Clem – elle va gérer toute l’organisation de la cérémonie, grâce à l’aide de toute sa troupe de théâtre expérimental…

Pas de panique? Vite dit: les Blumenthal ont beau être une famille heureuse et unie, la maison, à cinq jours du mariage, déborde bientôt d’invités qui débarquent les uns après les autres: les amies folles dingues de Clem, sa bande de théâtre, la vieille tante Glad, les frère et soeur de Bennie, leurs enfants, des chiens et un bébé – dans une maison déjà chahutée en temps normal par les trois autres enfants libres penseurs de Bennie et Walter, son Rempart de mari (un surnom qui lui va comme un gant), ce joyeux bazar met les nerfs de Bennie et Walter à rude épreuve, déjà éprouvés par les secrets bien gardés de la nouvelle grossesse de Bennie et de la mise en vente prochaine de la maison, à laquelle tous sont tellement attachés.

Le mariage de Bennie et Walter n’a jamais été du genre carte postale de la douceur et de la légèreté; en fait, Clem les a toujours entendus se disputer, parfois avec une authentique passion. Mais ça, elle s’en rend compte aujourd’hui, c’est un élément essentiel et totalement positif de son enfance, à savoir le privilège de grandir en sachant que, quel que soit le conflit entre les parents, ils sauront toujours le régler et y survivre. Quand bien même leur mariage ne survivrait pas. Mais tout et tout le monde, fondamentalement, essentiellement, en réchapperait toujours.

Quitter Rundle Junction, où s’est écrite l’histoire de la famille de Bennie, marquant à jamais sa vieille tante Glad depuis l’accident qui a coûté la vie à dix-huit enfants en 1927 lors d’une fête locale, ne serait même pas envisageable pour sa couvée… 

L’arrivée d’une communauté juive orthodoxe dans la petite ville de l’Etat de New York va pourtant ébranler toutes les convictions, même celle du Rempart, qui ne sait plus lui même trop où se situer dans tout cela – juif pour les non juifs, shaygetz pour les ultra-pratiquants de sa communauté: que doit-il penser de ce sursaut antisémite qui tout d’un coup agite les bonnes moeurs de Rundle Junction, et des interrogations de ses enfants?

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Mon désir le plus ardent

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On n’a pas voulu promettre de s’aimer jusqu’à ce que la mort nous sépare parce qu’on trouvait ça trop stupide, ne sachant ce que l’avenir nous réservait.

Trop ridicule, aussi, de promettre de s’aimer toute la vie…

Alors le jour de leur mariage, Dalt a préféré éluder l’échange de voeux  traditionnel avec un « C’est mon désir le plus ardent ». 

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La vie en chantier

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La vie, au jour le jour.

La vie sans Marnie, la vie avec Midge.

La fin d’une vie, le début d’une autre.

De l’une à l’autre, il y a Taz, veuf et père. Un tout jeune homme, dans une vie en construction, une vie en chantier pour accueillir les plus belles promesses d’une vie stable, ancrée dans une petite ville du Montana – une maison à rénover, un bébé à venir.

Parfois, la vie fait des promesses et les rompt sans prévenir et Taz doit à la fois faire le deuil soudain de sa femme et ses premiers pas dans la paternité. Dans une maison en chantier qu’il n’a plus le coeur d’achever, tandis qu’il y ramène de la maternité son bébé sans mère.

Les jours se succèdent dans la nouvelle vie de Taz. Il y a Lauren, sa belle-mère qu’il connaissait à peine et qui cherche doucement ses marques sans s’imposer. Il y a Rudy, l’ami de toujours, un peu ours, qui veille depuis le porche de son ami. Il y a Marko, le patron de Taz, qui veille à lui confier de nouveaux chantiers. Et il y a Midge, ce tout petit bébé, que Taz ne veut plus quitter.

Et puis, un jour, il y a Elmo, la baby sitter que Rudy impose à Taz parce qu’il faut bien lâcher Midge pour reprendre le travail et payer les dettes avant qu’on lui reprenne sa maison, Elmo un ersatz maternel pour Midge et peut-être, la possibilité d’un retour vers la vie.

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