Hamnet

Maggie O’Farrell n’a cessé de me toucher depuis son premier roman – sa façon d’écrire, qui dit si bien l’intime, si intense et délicate, est une des plus belles que je connaisse.

Hamnet amorce un nouveau virage pour l’écrivaine irlandaise: le roman historique. Ne partez pas!! Je sais qu’il y en a parmi vous que ce genre littéraire fait fuir. Mais n’ayez pas peur, laissez-vous porter par la beauté universelle de son récit: elle nous emmène, nous tient la main, tandis qu’avec elle nous entrons chez le dramaturge le plus célèbre de tous les temps… que jamais Maggie O’Farrell ne nommera dans ce roman, comme pour le reléguer au rôle des figurants de son théâtre. 

Hamnet, c’est avant tout l’histoire déchirante d’une femme et d’un enfant, d’une mère et de son fils. 

Enceinte de trois mois, Agnes épouse le futur dramaturge alors qu’il n’est qu’un petit précepteur de latin, contre l’avis des familles respectives, Que le futur papa n’ai que dix-huit ans n’est pas le seul problème: Agnes, plus âgée, effraie les gens de la petite ville de Stratford par les pouvoirs sorciers qu’on lui prête: Agnes connaît le mystère de la forêt où elle fait voler sa crécerelle, elle sait guider les abeilles vers la ruche, possède le secret des plantes, elle a le don pour guérir. Agnes guérit tous ceux qui se présentent chez elle, broie les pétales, les racines, la rhubarbe séchée, la cannelle dans le mortier, prépare les décoctions. 

Désespérément, ce sont ces gestes qu’elle répète pour sauver, un jour d’été de 1596, sa petite Judith;  c’est avec ce même désespoir qu’Hamnet, le jumeau de Judith, est parti à la recherche de sa mère quelques heures plus tôt, alors que sa soeur, la moitié de son être, s’est écroulée sous le poids de la fièvre bubonique. Contre toute attente, c’est Hamnet qui va mourir, alors qu’il n’est qu’un jeune garçon de onze ans.

Une tâche reste donc à accomplir, et Agnes s’en chargera seule.
Elle attend le soir, que tout le monde ait quitté les lieux que le plus gros de son entourage soit couché.
L’eau sera pour sa main droite, avec quelques gouttes d’huile versée dedans au préalable. L’huile résistera, refusera de se mêler à l’eau, formera à sa surface de petits ronds dorés. Elle trempera et essorera le linge dedans.
Elle commence par le visage, par la partie supérieure du corps. Hamnet a un grand front, et ses cheveux sont implantés bas. Depuis quelque temps, il s’était mis à les mouiller, le matin, afin de les aplatir, en vain. Agnes les mouille, mais même dans la mort, ses cheveux n’obéissent pas. Tu vois, lui dit-elle, tu ne peux pas changer ce qui t’a été donné, tu ne peux pas altérer ce que la vie t’a attribué.
Il ne répond pas. 
maison natale de William Shakespeare, Stratford-upon-Avon (crédit photo @civitatis.com)

Peut-on encore vouloir vivre après la mort de son enfant? Comment une mère, un père, peuvent-ils survivre à cette séparation déchirante? Le père, après avoir créé de nombreuses comédies qui ont construit son succès, écrira une des plus terribles tragédies, qui à une lettre près portera le nom du fils chéri: Hamlet. Agnes, quant à elle, devra continuer à vivre avec la culpabilité éternelle de ne pas avoir pu guérir son enfant.

Maggie O’Farrell, depuis son premier roman, nous éblouit par les portraits bouleversants de femmes qui traversent ses histoires. Ici, le défi est plus grand que jamais, car elle se penche sur une figure historique (qu’elle a choisi ici d’appeler Agnes et non Anne) dont on ne sait pratiquement rien.

Il en va de même pour la mort d’Hamnet, jeune vie fauchée trop vite sans qu’on sache comment. C’est là que se joue tout le talent de la romancière, qui va savoir délicatement tisser les liens entre fiction et réalité. Est-il réellement mort de la peste? Son choix sert la fiction à merveille: il faut lire l’incroyable reconstitution que l’écrivaine fait du périple de la propagation de la maladie, pour comprendre sa dimension créative et émotionnelle.

Quant au jamais nommé William Shakespeare, légende sacrée et intouchable, il est totalement humanisé dans ce second rôle, on oublie les spéculations, la légende s’efface et laisse place à l’homme, à l’époux et au père.

Il y a de la magie dans les mots de l’écrivaine comme il y a de la magie dans les gestes d’Agnes. Tel le coryphée de la tragédie antique, la narratrice nous guide à travers l’histoire et nous envoûte en croisant les récits, l’histoire d’Agnes et Shakespeare depuis leur rencontre et l’histoire d’Hamnet, ce jour terrible où la mort le guette.

Chaque mot de Maggie O’Farrell a son importance, son poids, sa profondeur. Elle décortique les gestes, les êtres, la nature, pour nous permettre de les ressentir viscéralement.

Alors qu’elle tend le bol, Agnes songe à ce paysage fait de grottes et de trous qu’elle avait entrevu en lui. Elle songe à la couture d’un gant qui court le long de chaque doigt, qui permet à cette peau d’épouser la main de celui qui le porte. Ce gant qui embrasse, enferme la main. Agnes songe aux peaux dans le débarras, presque tendues – presque – à les faire craquer, éclater. Elle songe aux outils de l’atelier, grâce auxquels on coupe, façonne, perce et cloue. Elle songe à ce que l’on jette de l’animal, à ce qu’on lui vole pour en faire une bonne matière première: son coeur, ses os, son âme, son esprit, son sang, ses entrailles. Un gantier ne veut toujours que la peau, la surface, la couche extérieure. Toute autre chose n’est que surplus, encombrement, futilité. 

Shakespeare a écrit Hamlet, Maggie O’Farrell, elle, a réécrit la grande tragédie d’Hamnet, petit garçon oublié par l’histoire. Nul doute qu’il nous sera dorénavant impossible de l’oublier.

Titre: Hamnet

Auteur: Maggie O’Farrell

Editeur: Belfond

Parution: 1er avril 2021

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6 réflexions sur “Hamnet

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