Les fillettes

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Les maux d’une mère avec les mots de l’enfance.

C’est le regard de trois fillettes sur la blessure profonde de l’enfance que Clarisse Gorokhoff a choisi de poser dans son nouveau roman.

Justine, Laurette et Ninon, « trois filles, si différentes, si mignonnes, si vivantes » écrit leur mère dans les pages du journal, auquel elle se raccroche comme à une bouée. 

Rebecca est une mère qui coule, et sa survie est un sursis – un sursis que permet l’amour d’Anton, le mari qui la porte tant qu’il peut à bout de bras, Anton le père des fillettes qui prend en charge autant que possible sa drôle de tribu, console des pipis au lit, prépare les petits-déjeuners, court à l’école, à la crèche – avant de partir gagner, avec ses rouleaux de peinture, de quoi faire vivre sa famille, et permettre à Rebecca d’acheter ses cachets verts et ses canettes de bière.

Rebecca vit depuis l’adolescence avec ses démons – elle est brillante, parle plusieurs langues, écrit divinement, mais ils sont plus forts qu’elle, ses démons. Ils prennent plus de place que ce mari et ces trois merveilleuses petites filles. Avec cette mère qui est différente des autres, mais ne dîtes pas « bizarre », surtout – cette mère qui loupe l’heure de la sortie de l’école, qui oublie sa fille à la crèche, qui sort faire une course le temps de compter jusqu’à cent mais qui ne revient qu’à la nuit tombée, les fillettes ont appris à s’accommoder des petits écarts maternels. Leur mère, sublime créature aux grands yeux verts, est la meilleure pour improviser des crêpes, expliquer la vie, et raconter des histoires merveilleuses.

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Kaiser Karl

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Evoquer Karl Lagerfeld, c’est déclencher la plupart du temps des réactions extrêmes – essayez!

D’un côté, les fervents admirateurs se lancent dans des déclarations enflammées. De l’autre, ceux qui le détestent prouvent, moult on-dit à l’appui, combien il était cruel et méprisant. Une chose est certaine, même mort, il ne laisse personne indifférent.

Disparu il y a cinq mois à peine, son statut d’icône n’a pas attendu sa disparition pour s’installer à l’échelle planétaire. Loin de là – c’est un des mystères de ce génie, que Raphaëlle Bacqué, journaliste et grand reporter au journal Le Monde a cherché à comprendre à travers une enquête de plus de deux ans.

J’ai eu le privilège de la rencontrer, lors d’un petit déjeuner organisé par les éditions Albin Michel, qui viennent de publier son dernier ouvrage, « Kaiser Karl ». Autour d’un café et d’une orange pressée, la journaliste prodigieusement captivante nous a expliqué pourquoi, après diverses personnalités politiques, elle avait décidé de se consacrer à Karl Lagerfeld. Ce n’est pas tant l’animal politique qui la fascine à travers toutes ses personnalités qu’elle côtoie dans son quotidien, mais la façon dont le pouvoir transforme ces hommes et femmes qui ont accès aux plus hautes sphères.

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Vie et aventures de Jack Engle

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Il y a fort longtemps, à une époque où je développais une curiosité pour la littérature anglaise du 19ème siècle, je lus Oliver Twist, de Charles Dickens (il y eut aussi, parmi les lectures de cette époque, la formidable Foire aux vanités de Thackeray, et bien sûr, mon chemin allait m’amener vers Jane Austen et les soeurs Brontë – mais je m’égare, une fois de plus) et je découvris sans peut-être réellement savoir le nommer, le roman d’apprentissage.

Roman paru sous forme de feuilleton de 1837 à 1839, sa forme allait inspirer une quinzaine d’années plus tard, un auteur américain qui commençait à se faire connaître pour ses nouvelles, mais qui surtout définirait plus tard encore les fondements de la poésie américaine: Walt Whitman. Si vous ne l’avez jamais lu, vous connaissez au moins le Captain! O my Captain! déclamé par Robin Williams puis ses élèves montant un à un sur leur pupitre, dans l’inoubliable Cercle des poètes disparus.

En 1852, le roman Vie et aventures de Jack Engle fut donc publié sous forme de feuilleton dans le journal new-yorkais The Sunday Dispatch. Et qui sait pourquoi, il fut totalement oublié, jusqu’à ce que Zachary Turpin, chercheur à l’Université de Houston, remette la main dessus en 2016. 

En cette année 2019, qui marque le bicentenaire de la naissance de Walt Whitman, la publication de ce roman est donc un bel exercice, qui permettra à de nombreux lecteurs de découvrir le poète américain autrement que par ses vers.

D’une lecture assez rapide, en 22 chapitres, nous y faisons la connaissance de Jack Engle.

Les rues de New York du jeune Jack se substituent au Londres d’Oliver Twist. Orphelin, Jack est recueilli par le laitier Ephraïm Foster et son épouse Violet, qui vont l’élever comme leur propre fis, et veiller à lui offrir le meilleur afin d’en faire un homme honnête. C’est ainsi que, dans le premier chapitre, Jack Engle entre en formation dans l’étude d’un avocat de Wall Street, Maître Covert – mais la carrière qu’ambitionne pour lui Ephraïm Foster ne fait pas rêver Jack Engle. Pire, Covert s’avère un avocat crapuleux, qui pourrait bien, en plus, détenir des informations sur les origines mystérieuses de Jack…

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Antonia / Journal 1965-1966

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J’aime quand un livre a la capacité de me surprendre alors que je ne l’ai pas encore lu.

Antonia, ou plutôt une pile d’une vingtaine d’Antonia, officiait tranquillement à la caisse de ma librairie. 

Ca sent toujours le coup de coeur du libraire, ces piles bien placées. Alerte.

C’est un petit livre tout fin, d’à peine une centaine de pages que j’ai feuilletées, mon regard s’est posé sur des vieilles photos en noir et blanc, j’ai survolé les dates d’un journal intime 21 février 1965, 3 août 1965, 6 octobre 1965, déjà j’en voyais trop alors j’ai refermé très vite pour juguler cette envie irrépressible qui me prenait de le lire et là, sur la quatrième de couverture, mes yeux tombent en arrêt devant ce nom sacré, Palerme – Palerme se met à clignoter comme un néon. 

J’ajoute le livre à celui que j’étais en train de payer.

Antonia est un journal intime, et on l’ouvre animé d’un plaisir de transgression coupable. Le frisson délicieux de l’interdit qui s’approprie l’intime de l’autre. L’intime de la langueur, du chagrin, des regrets, de la souffrance qui nous sautent immédiatement dessus. 

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2018: le bilan

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C’est une année très riche qui s’achève. Une année des plus fortes en terme de lectures, d’évènements, de rencontres.

Une année aux allures d’accélérateur de particules, qui a décuplé toutes les énergies.

Paradoxalement, cette année de tous les possibles, de toutes les griseries, m’apparaît a posteriori comme celle où il est important de de ne pas perdre de vue d’où l’on vient, pour rester fidèle à soi et à ses envies, quitte à prendre parfois un peu de distance.

Les chiffres:

83 livres (hors BD et romans graphiques) lus en 2018 soit une moyenne de presque 7 livres par mois. A ceux qui s’interrogent sur ce rythme (qui n’est pas franchement élevé par rapport à d’autres lecteurs que je côtoie), je lis essentiellement le soir (donc très peu de télévision – et même si je me suis récemment abonnée à Netflix, les livres continuent à passer avant le petit écran).

Les pays:

la littérature française a pris plus d’importance cette année (+21 versus 2017), au détriment de la littérature américaine (-9 versus 2017). Les quinze livres restants se répartissent essentiellement entre littérature italienne, anglaise et belge.

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Les héros de la frontière

 

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On peut penser qu’il y a des dingues.

On peut envier leur liberté aussi, cette liberté de ne pas se poser de questions, mais d’agir en fonçant tête baissée. 

Comme Josie, qui décide de larguer les amarres de sa petite vie dans l’Ohio, qui lui pesait trop – en vrac, un mari aussi inconsistant que superficiel dont elle a pris le soin de se séparer, un cabinet dentaire perdu au profit d’une patiente lors d’un procès, le sentiment de culpabilité dans la disparition d’un être cher, et le regard d’une communauté qui la juge trop différente. 

Avec ses quelques milliers d’économie, elle embarque ses deux jeunes enfants dans une fuite à peine réfléchie à l’autre bout du continent, aussi loin qu’elle le peut, au fin fond de l’Alaska. Et c’est ainsi qu’à bord du Château, un vieux camping car dont la sécurité laisse à désirer, va débuter une errance en terre inhospitalière, ravagée par les incendies de fin d’été. 

Le voyage devient un enchaînement de mésaventures tandis que disparaît jour après jour, de parking en parking, la possibilité de réaliser le fantasme de « renaître dans une terre de montagnes et de lumière »

Nous sommes attirés par le confort, pensa Josie, mais celui-ci doit être rationné. Donnez-nous un tiers de confort et deux tiers de chaos – c’est cela l’équilibre

Et du chaos, Josie va en trouver! C’est avec ce chaos qu’elle va apprendre à jongler et tenter de sécuriser ses enfants en leur offrant le cadeau inestimable d’une confiance en soi que seuls ceux qui sont allés aussi loin dans le retour à l’essentiel peuvent probablement ressentir.

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J’ai un tel désir

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Après « L’indolente » Marthe Bonnard, c’est à Marie Laurencin que Françoise Cloarec s’intéresse dans sa nouvelle biographie – pas seulement à l’artiste, mais à la femme amoureuse et à l’histoire passionnée qu’elle a vécu avec Nicole Groult, couturière, femme d’esprit, soeur de créateur, épouse de designer, et mère de deux filles qui deviendront deux grandes féministes, Benoîte et Flora.

Se plonger dans l’histoire de Marie Laurencin, c’est côtoyer d’éminents artistes contributeurs de l’art moderne, cubistes, fauvistes, dadaïstes, c’est voir revivre Montmartre et le Bateau-Lavoir, c’est pénétrer l’intimité de la création aussi bien littéraire que picturale, c’est assister à une grande fête, gueule de bois comprise, où les monstres sacrés de l’art sont réunis, c’est aimer sans contrainte.

Etre artiste, c’était avant tout avoir un tempérament hors du commun.

Et il lui en fallait, à cette jeune fille née en 1883 de père inconnu , qui a grandi dans l’ombre d’une mère qui ressemblait à une nonne – mais qu’elle aimait intensément. Il lui aura fallu de la fantaisie, pour vouloir étudier la peinture sur porcelaine lorsque sa mère voulait en faire une petite institutrice toute grise, fréquenter l’académie Humbert et finalement choisir de devenir artiste dans un milieu d’hommes où les femmes, au mieux, étaient seulement des muses.

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Autoportrait, Marie Laurencin

Déjà, en ce début de siècle, elle fait des premières rencontres essentielles: Georges Braque, Francis Picabia, Henri-Pierre Roché, Yvonne Chastel. Au Bateau-Lavoir, elle rencontre Picasso, qui la présentera au poète Guillaume Apollinaire et avec qui elle vivra une relation amoureuse et tumultueuse pendant cinq ans.

C’est l’année de cette rencontre, alors qu’elles ne se connaissent pas encore, que Nicole Poiret, soeur du célèbre couturier Paul Poiret connu non seulement pour avoir allégé la tenue des femmes mais également pour avoir donné à Paris des fêtes mémorables, épouse André Groult. De cet intellectuel, elle fera un designer reconnu. Nicole est avant tout une femme de tête, une élégante au goût sûr, une féministe avant l’heure, une personnalité brillante et joyeuse, qui à l’instar de son frère ouvrira sa maison de couture. Si les deux femmes semblent parfaitement épanouies dans leurs vies sociales et amoureuses, la question de leur plénitude sexuelle se pose. Marie Laurencin a déjà eu des amours féminines dans lesquelles elle semble plus s’épanouir, tandis que Nicole Groult est rebutée par l’idée de la sexualité avec son mari.

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Autour des livres: balade napolitaine

Nous somme nombreux ces jours-ci à être plongé(e)s dans Celle qui fuit et celle qui reste, le troisième volet de la saga napolitaine d’Elena Ferrante sorti en début de semaine. C’est également l’occasion pour d’autres de découvrir à leur tour L’amie Prodigieuse et Le nouveau nom.

Cette lecture, c’est pour moi l’envie de vous emmener en balade dans les rues de Naples, troisième ville d’Italie après Rome et Milan, aujourd’hui capitale de la Campanie et capitale historique du Royaume de Naples et du Royaume des Deux-Siciles. Fondée dans l’Antiquité par les Grecs, elle fut tour à tour byzantine, normande, angevine et aragonaise, jusqu’au 18 ème siècle où elle devient capitale des Deux-Sicile.

Naples, aujourd’hui, est une ville qui fourmille sous toutes les strates de cette histoire,  vulnérable économiquement, victime de son statut de ville du Sud, rebelle par rapport à ses cousines policées du Nord, et sous l’emprise de la Camora.

Dans Celle qui fuit et celle qui reste, Lenu a ces mots à son retour à Naples:

A chaque fois que je rentrais, je retrouvais une ville faite d’un feuilleté de plus en plus friable, qui ne supportait pas les changements de saison, le chaud, le froid ni, surtout, les orages. (…) J’avais en mémoire des rues sombres et pleines de danger, une circulation de plus en plus désordonnée, des chaussées défoncées et de grosses flaques (…). Les gens mouraient de l’incurie, de la corruption et des abus.

Naples semble figée dans son histoire aujourd’hui encore. Elle vit avec son tempérament du Sud, solaire, aguicheuse, bruyante, impétueuse, poussiéreuse, passionnée, sale, lumineuse, généreuse, accueillante. Naples est la ville des épithètes paradoxaux!

Au visiteur qui se rend à Naples, on dit souvent « Attention, ne sors pas avec tes bijoux! Ne montre pas ton appareil photo! Accroche bien ton sac en bandoulière! ». Plusieurs fois nous nous sommes rendus à Naples, où nous avons vécu le temps de notre séjour dans les quartiers populaires, et jamais nous ne nous sommes sentis en danger. Au contraire, les napolitains étaient bienveillants, protecteurs, ici nous apostrophant tous les jours à notre sortie de l’immeuble, là offrant aux enfants un petit pain sorti tout droit du four du boulanger.

Dans Le jour avant le bonheur, Erri de Lucca écrit à son sujet:

C’est à ce moment-là que j’ai compris la ville: monarchie et anarchie. Elle voulait un roi et pas de gouvernement. C’était une ville espagnole (…). Naples est espagnole, elle se trouve en Italie par erreur.

Naples, ce sont, mis bout à bout, beaucoup de quartiers populaires, laissés dans leur jus, avec des immeubles à la jolie patine jaune (ou délabrée, selon le point de vue), et partout ces petits autels à la mémoire des défunts de la famille, de Pio Padre ou des saints que l’on vénère.

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C’est Le linge qui pend aux fenêtres, les enfants qui crient dans la rue et les scooters qui ne préviennent pas quand ils arrivent.

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