Sauvage

photo du livre Sauvage de Julia Kerninon

Tu penses que l’amour est ton sujet, mais tu n’es pas spécialement douée pour ça. La vérité, c’est que tu ne t’intéresses qu’à la cuisine. Bensch et moi, on le sait, on l’a appris dans la douleur, tous les deux, je crois

Tous les matins, elle se lève, enfile sa petite robe noire et ses bijoux comme une panoplie, vole un baiser à ses enfants et son mari qu’elle abandonne à leur vie domestique – elle se précipite là où sa vie a pris toute la place, vers son restaurant de l’Esquilino. Les cloches des églises sonnent, le coeur de Rome bat au même rythme que le sien, tandis qu’elle enfile un tablier et s’affaire à ses tâches avec ardeur.

Je suis exactement la fille que je rêvais d’être, je me tiens exactement là où je rêvais de pouvoir me tenir un jour. C’est tout ce que je voulais. L’amour, c’est du travail. Le travail, c’est de l’amour.

Comme son père, comme tous les hommes de sa famille, Ottavia a la cuisine dans le sang. A quinze ans révolus, elle a quitté le lycée pour vivre sa passion à la trattoria Selvaggio, aux côtés de son père. Mais c’est surtout de son second, Cassio Cesare, qu’elle va apprendre. Dans ce jeune homme tenace, elle va puiser l’énergie, l’émulation, le goût du labeur pour créer sa propre cuisine, épicée de la passion qui va les unir et de la colère qui va les séparer.

Des années plus tard, mariée à Bensch, un homme merveilleux de patience qui lui a laissé toute la latitude pour s’épanouir dans son travail, Ottavia est une femme libre, indépendante, tempétueuse, incandescente, qui n’hésite pas à reléguer sa famille au second plan pour tracer sa voie. Elle a ouvert son propre restaurant, offrant à ses clients une cuisine personnelle qu’elle compose avec ferveur et gourmandise. Ottavia a repris la place que son père et ses oncles avaient volé aux femmes de la famille: la Cuisine. Et plus qu’une cheffe, elle est le chef de sa propre vie. Décidée, affranchie, elle trace la trajectoire dont rien ne pourrait la faire dévier – jusqu’à ce que le doute apparaisse avec le retour d’un ancien amant – et à travers lui tous les possibles de ce que sa vie aurait aussi pu être…

Ottavia est l’incarnation de la femme libre, contre-cliché de la figure féminine italienne. Fille et femme qui s’affirme, s’impose en prenant place derrière les fourneaux. Là où les femmes longtemps furent assignées en silence – c’est là qu’Ottavia s’impose. Héroïne libre, entière, défiante, passionnée – et égoïste.

Plus qu’à « Liv Maria » (que j’ai détesté), j’ai beaucoup pensé au précédent livre de Julia Kerninon, « Toucher la terre ferme » auquel « Sauvage » répond dans un incroyable écho. Tout ce qui m’avait touchée, bouleversée dans les questionnements de l’autrice est là, dans la personnalité d’Ottavia. Ses tourments intérieurs, sa quête de la perfection, les questionnements sur sa place de mère, de femme, son rapport franc à la sensualité. Et puis ,comme une musique entêtante, il y a l’écriture de Julia Kerninon, directe et délicate à la fois, qui sait si justement poser les mots – on ne peut même pas lui reprocher sa pratique assidue de l’énumération, tant elle rythme avec ferveur le récit et permet de porter à son paroxysme la puissance de ses personnages. 

Ajoutons à cela deux thèmes qui me sont chers, la cuisine et l’Italie – tous les ingrédients sont là pour transformer ce roman en un grand coup de coeur, qui, comme une musique d’été italienne, va résonner encore un moment dans ma tête.

Titre: Sauvage

Auteur: Julia Kerninon

Editeur: L’Iconoclaste

Parution: Août 2023

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