Voyage et Lecture: la Sicile

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Plusieurs semaines avant de partir en vacances, je réfléchis longuement à ma liste de lecture. Parfois les choix s’imposent, parfois ils sont le fruit d’un heureux hasard.

Mon dernier voyage en Sicile remonte à 2009, période où je lisais moins en raison du bas âge de mes deux enfants. Toutefois, j’avais déjà des lectures ciblées, puisque j’avais à l’époque dans mes bagages les romans de Simona Agnetto Hornby: l’Amandière lors de mon premier voyage, et plus tard, La tante marquise et Le secret de Torrenova. De belles fresques historiques.

Mais il manquait « l’oeuvre » magistrale à ma culture littéraire: Le Guépard. Il était ainsi évident pour moi que ce roman ferait partie du voyage, mais que je le lirais seulement arrivée à Palerme. Il fallait donc occuper quatre jours de lecture à Syracuse, et l’occasion s’est présentée une dizaine de jours avant mon départ, dans les pages Livres de mon précieux ELLE: L’été dernier à Syracuse, de Delia Ephron, ouvrait les chroniques de la semaine – un bon présage, je l’ai immédiatement commandé à ma librairie avant même d’avoir lu la critique (oui, je prends des risques aussi, vous notez!!). Enfin, qui dit vacances dit aussi légèreté, qui dit lecture légère dans mon langage littéraire signifie souvent polar ou thriller. J’avais entendu parler d’Andrea Camilleri et de son inspecteur Montalbano – il fut donc décider que nous ferions connaissance lors de ce voyage, une fois que je serais à Catane (eh oui, même les lectures vous le voyez, obéissent au tracé de l’itinéraire!).

Démarrons donc avec la chronique de ces lectures, qui je l’espère, vous inspireront un voyage en Sicile!

L’été dernier à Syracuse

(Delia Ephron, Editions Michel Lafon, parution 2017)

IMG_3066Dans l’inconscient collectif, Syracuse est avant tout une chanson qui date, interprétée par le facétieux et surtout immortel Henri Salvador. Je vous rafraîchis la mémoire? C’est ici!

Mais Syracuse c’est surtout une ville qui a plus de 2000 ans d’histoire et porte en elle toutes ces empreintes: celle des Grecs qui y fondèrent une colonie, celle des Romains, des Normands, celle des Juifs, des Espagnols, des Arabes,… bref, un concentré d’Histoire passionnant qui se reflète dans l’architecture de l’île d’Ortygia, telle un labyrinthe pour semble-t-il mieux perdre les envahisseurs successifs, et séparée de la nouvelle ville (fort laide, elle) par un pont.

L’été dernier à Syracuse est à mi-chemin entre la comédie de mœurs et le thriller, on ne sait pas vraiment où situer le curseur au démarrage de la lecture, mais on comprend très vite que cet été à Syracuse a laissé un mauvais souvenir à ses protagonistes. Deux couples d’américains, qui ne se fréquentent que ponctuellement et ont peu de choses en commun si ce n’est que deux d’entre eux ont vécu ensemble un amour de jeunesse avant de se marier à leur moitié (Lizzie et Finn, respectivement mariés à Michael un écrivain en mal de reconnaissance, et à Taylor une New-Yorkaise d’excellente famille une mère entièrement dévouée à sa fille maladivement timide, qui sera aussi du voyage) décident sur un coup de tête de partir découvrir ensemble Rome et Syracuse. Si le voyage semble débuter sur un air de dolce vita, très vite le périple vire au vaudeville acide et cinglant. Chacun a amené avec lui ses petits secrets ou ses mensonges dans ses bagages. Michael est dissimulateur, Lizzie est directe, brouillonne mais bonne vivante et toujours partante. Finn s’avoue manipulateur (sans forcément voir qu’il est aussi manipulé), tandis que Taylor se révèle être une psychorigide narcissique. Tout cela sans compter Snow, sa fille, qui sous ses airs de gamine terrorisée est peut-être la plus démoniaque de tous…Alors quand débarque miss K, la maîtresse de Michael, on peut aisément imaginer que la virée italienne tourne au cauchemar…!  Vu à travers le prisme des témoignages de Lizzie, Michael, Taylor et Finn, le roman a un style et un rythme très efficace, des personnages à la psychologie bien fouillée, et l’ironie nécessaire pour en faire plus qu’une comédie grinçante qui sait nous tenir en haleine par un suspense distillé tout au long des différents récits. Au final, un roman de vacances divertissant, surtout si vous passez vous-même vos vacances à Syracuse (mais en famille et sans amis, qui sait ce qu’il pourrait se passer le cas échéant!).

A mon sens, l’intérêt principal du roman réside dans le regard que posent les différents personnages sur Syracuse.

J’ai trouvé Syracuse vulgaire. Pardon d’être aussi brutale. Elle possède un quartier historique, Ortygie, où nous logions, ainsi qu’un Caravage. Tout le reste donne l’impression d’avoir été construit, ou reconstruit, récemment – dans les années 70? – , avec des matériaux de mauvaise qualité et sans aucun style (Taylor)

 

Là, je suis tombée dans un terrier de lapin et j’ai atterri dans l’Antiquité. Comme si j’avais ouvert un vieux grimoire enluminé. Les bâtiments délabrés, ornés de balcons à balustrades ouvragées en fer forgé, étaient agrémentés de touches d’art naïf charmantes (…) Il n’y avait aucun espace vert ; seulement de la pierre, qui faisait résonner les voix rebondir la lumière, répercutait tout. c’est peut-être pour cela que les rares personnes que j’ai croisées parlaient tout bas. Ou alors elles étaient aussi intimidées que moi. Le fait que ce monde existe, soit vivant, joyeux, était une sorte de miracle. (Lizzie)

 

Une ville à mon goût: sans chichis, où l’on peut se cacher facilement. Toutes les directions semblaient à la fois intéressantes et sans intérêt. J’ai aimé l’aspect déglingué d’Ortygie, ses bâtiments délabrés encore debout, les uns contre les autres, comme une armée en déroute refusant de se rendre. Dans certaines rues, j’aurais pu, en marchant au milieu, toucher les parois de chaque côté (Finn)

 

Syracuse? J’ai détesté cette ville instantanément. Je suis parti à grands pas, me suis perdu, ai fait demi-tour, obligé de me démerder avec cette putain de carte. Syracuse. J’étais déstabilisé, et le dédale des ruelles n’a rien arrangé. Ce lieu qui avait refusé de se rendre aux conquérants, dont les vestiges étaient visibles, ne se pliait pas à ma volonté (Michael)

Alors, Syracuse vous tente toujours?

Le Guépard

(Giuseppe Tomasi di Lampedusa, éditions Points)

IMG_3647.JPGComment imaginer Palerme avant la spéculation immobilière sauvage qui l’a transformée en ville chaotique, tentaculaire, et réputée dangereuse? En essayant de se projeter une centaine d’années plus tôt, alors que l’aristocratie très présente sur l’île (elle comptait une bonne centaine de princes, plusieurs centaines de barons) évoluait dans des palais baroques qui, à côté de somptueuses et nombreuses églises, faisaient la réputation des villes siciliennes.

 

Quel meilleur livre à cet effet que Le Guépard, écrit lui-même par le prince de Lampedusa, qui s’est inspiré de la vie de son arrière grand-père? Dans sa correspondance, Giuseppe Tomasi di Lampedusa écrit d’ailleurs « (…) Tout est vrai: sa taille, les mathématiques, sa fausse violence, son scepticisme, sa femme, sa mère allemande, son refus d’être sénateur. Le Père Pirrone est lui aussi authentique, même dans son nom. Je crois que je les ai faits l’un et l’autre plus intelligents qu’ils ne l’étaient »

Le Guépard, c’est donc l’histoire d’un ordre sicilien séculaire et de la chute inexorable de son aristocratie après l’annexion du royaume des Deux-Siciles au Piémont. La fin des Bourbon et le sacre de Victor-Emmanuel porté par Garibaldi. Ce roman est le chef-d’oeuvre d’une vie, mais Tomasi di Lampedusa n’en aura pas connu le succès de son vivant. Quelle magie narrative pourtant, quelle grâce dans l’écriture, dans la minutie des descriptions (écoutons les vêpres bourdonner, les robes de soie de ces dames crisser et froufrouter), quel humour aussi! Chaque phrase mériterait d’être notée. Dans le tourbillon de ces palais baroques, c’est un déchaînement visuel sublime, dont le rythme intense ne faillit jamais. Et quels portraits, à l’image du prince qui toujours nous rappelle le guépard du blason familial, dans sa splendeur et dans la chute inexorable de sa famille.

La Sicile et les Siciliens ont un caractère secret et mystérieux. Est-il lié aux successions d’envahisseurs contre lesquels ils se sont protégés en restant silencieux? L’écrivain tantôt suggère, tantôt analyse cette personnalité propre aux Siciliens, qui avec une évidence surprenante, même soixante ans après l’écriture du roman, donne les clés pour comprendre ce mystère sicilien.

Dans cette île secrète où les maisons sont barricadées et où les paysans disent ignorer le chemin pour aller dans le village où ils vivent et que l’on voit là, sur le coteau, à dix minutes de route, dans cette île, malgré le luxe affiché de mystère, la réserve est un mythe

Faute de lire le roman, n’hésitez pas à (re)voir le film de Luchino Visconti, merveilleusement fidèle à l’oeuvre de Tomasi di Lampedusa. Outre les décors incroyables (dont la salle de bal du Palais Gangi à Naples où fut tournée la scène du bal, et devant lequel a été prise la photo ci-dessus), les costumes splendides et la présence de très grands acteurs, c’est Burt Lancaster qui, en incarnant complètement le prince de Selina grâce à sa présence lionesque, transcende le chef d’oeuvre.

 

La forme de l’eau / Chien de faïence

(Andrea Camilleri, Editions Pocket)

IMG_3725IMG_4012Je lis peu de polars, même si j’apprécie le genre, qui est plutôt pour moi synonyme de vacances. J’en ai généralement toujours un dans mes bagages.

 

Ayant entendu parler de Camilleri, il me semblait tout naturel de l’embarquer avec moi. Mais le premier volet m’ayant semblé très fin (et donc rapide à lire), j’en ai précautionneusement mis un deuxième dans mon sac. Mieux vaut être prudent et ne pas tomber en panne de lecture!

Après de nombreux échanges avec mes ami(e)s lecteurs pendant mon séjour, je crois avoir compris que Camilleri, on aime ou on déteste! Il faut dire que l’inspecteur Montalbano, son personnage récurrent, est plutôt drôle et attachant. Et la façon dont Camilleri croque la Sicile est plus vraie que nature. Ses romans en sont le reflet, bordéliques en apparence mais organisés, à tous points de vue! On y déguste des plats siciliens (des plus alléchants aux plus déconcertants), on y boit, on y baise (ou tout du moins dans les rêves érotiques de Montalbano), bref, la Sicile s’y exprime aussi dans toute sa sensualité – pour peu qu’on n’aie pas encore abandonné la lecture du roman en cours de route…

Car ils ont un IMMENSE défaut: la traduction. Le traducteur a fait le choix de garder le parler sicilien, qui est tout simplement intraduisible, entre le passé simple employé dans le langage courant et des idiomes complexes. Il en résulte une langue effroyable, particulièrement dans les dialogues, qui blesse les yeux du lecteur sensible, et fait passer les Siciliens pour de pauvres abrutis qui ne savent pas parler correctement. Lire à longueur de pages « pirsonne » au lieu de « personne » est lassant.

Reste à regarder un épisode de la série (gros succès en Italie), qui repasse actuellement sur France 3.

Poursuivre la Sicile en lectures…

Bien évidemment il y a d’autres auteurs siciliens très connus, et qui vous inspireront peut-être  davantage pour ce voyage…

Parmi eux, Goliarda Sapienza (née à Catane et reconnue pour son oeuvre majeure L’Art de la Joie), Luigi Pirandello (né à Agrigente, prix Nobel de Littérature en 1934 mais également fasciste) et surtout Giovanni Verga, auteur de Les Malavoglia que je regrette de ne pas avoir emporté avec moi pour le lire à Aci Trezza, où se situe l’action du chef d’oeuvre, qui fut également mis en scène par Luchino Visconti… Et si je le mettais de côté pour un prochain séjour en Sicile?

12 réflexions sur “Voyage et Lecture: la Sicile

  1. Ne pas négliger Leonardo Sciascia, immense écrivain sicilien, dans ta liste de futures lectures. Tu peux lire à peu près n’importe quoi de lui, tout est magnifique ! Merci pour toutes ces belles photos de Sicile partagées sur IG. Elles m’ont vraiment donné envie d’enfin y aller car pour l’instant je ne connais la Sicile qu’à travers la littérature. Je connais bien l’Italie du Nord et du Centre mais j’ai encore de nombreuses découvertes à faire au Sud.

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    1. Merci beaucoup, je note! J’espère que tu auras la possibilité de découvrir l’Italie du Sud, qui pour moi est beaucoup plus authentique, plus préservée que l’Italie du Nord. J’adore Naples, la côte amalfitaine, et que dire des Pouilles, qui me font beaucoup penser à la Sicile (un voyage à accompagner du Soleil des Scorta, évidemment!)

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      1. Je connais un peu les Pouilles mais pas suffisamment à mon goût. Il est vrai que Gaudé m’a donné envie d’y retourner.
        L’Italie du Nord est une grande partie de ma vie – j’y vais depuis l’âge de 6 ans et j’en ai 53 et j’y ai vécu 5 ans – et je ne peux jamais rester bien longtemps sans y aller. Heureusement, vivre désormais sur la Côte d’Azur me facilite la tâche !

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  2. Décidément, Syracuse me tente beaucoup. Tes photos sur IG m’ont fait rêver. Je suis curieuse de cet « Été dernier à Syracuse ». Je note!
    Je ne m’y connais pas du tout en littérature italienne. Quelques noms ici et là enfouis au fond de ma mémoire, mais peu de lectures. Je garde toutefois un excellent souvenir du roman de Pirandello, « Un, personne et cent mille ». J’avoue qu’il date, mais il m’avait fait forte impression…
    Heureuse de te retrouver… Bon retour!
    P.S. (Je note que tu as pris des risques!)

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  3. Merci pour ce joli billet ! J’ai lu un roman de Camilleri (hors série) et j’ai détesté (un vieux qui fantasmait sur une jeune femme..) je n’y reviendrais pas. Je ne suis pas du tout intéressée par l’Italie (oui je sais .. bizarre mais en livres non plus) mais Syracuse pourquoi pas ? Je me souviens d’avoir vu le Guépard enfant. Claudia Cardinale y était magnifique !

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    1. Je crois bien que tu es la première personne à me dire qu’elle n’est pas attirée par l’Italie 🙂 Même pas pour un bon plat de pâtes??? Je rigole, mais je respecte en fait! Je suis d’autant plus ravie que tu ais lu ma chronique alors! Je connais également trop peu la littérature italienne, qui ces deux dernières années s’est résumée pour moi (et avec un immense bonheur) à Elena Ferrante et Erri de Lucca – il y a donc encore du potentiel pour plein de lectures et d’autres voyages!!!!

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      1. Je fais partie des seules à avoir laisser tomber Elena Ferrante (j’ai tenu 150 pages) 😉 oui, je sais mais je ne suis pas seule, une de mes meilleures amies est pareille ! Je fantasme sur plein d’autres pays mais celui-ci absolument pas (j’attendrais sagement mes vieux jours pour me prouver le contraire). Sinon culinairement parlant, avec mon allergie plus de fromage et l’Italien en met partout ! en tout cas, contente de t’avoir de retour parmi nous!

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