La petite danseuse de quatorze ans

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C’est un bronze de petite taille que l’on admire aujourd’hui à travers le monde, une statue exposée dans plusieurs musées à la fois, telle un clone.

Sa posture de danseuse au repos, son air rêveur, le tulle de son tutu, le ruban de satin dans ses cheveux fascinent les petites filles, et intriguent les autres visiteurs. Que ce soit au musée d’Orsay à Paris, ou au Met à New York, j’ai comme beaucoup de visiteurs tourné autour, de longues minutes, dans un sens, puis dans l’autre. J’ai détaillé l’air effronté, le corps élancé,  les mollets galbés, l’abandon qu’il semble y avoir dans la pose. Quel pouvoir d’attraction elle exerce, cette petite danseuse!

 

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Fascinée, Camille Laurens  l’a été intensément, au point de lui dédier une partie de son doctorat « Pratique et théorie de la création artistique et littéraire », en allant à la rencontre de Marie Van Goethem, cette danseuse de quatorze ans qui posa pour Edgar Degas. Qui était-elle, pourquoi était-elle à l’Opéra, quel fut son destin? C’est à ces questions que Camille Laurens va tenter de répondre dans une passionnante enquête.

Lorsqu’en Avril 1881, Degas dévoile sa sculpture au Salon des Indépendants, l’horreur succède à l’effet de surprise. Dans une cage de verre, déposée sur un tissu de satin, scrutée, moquée, La petite danseuse de quatorze ans garde les yeux mi-clos, la pose presque amusée face aux spectateurs. C’est une statue de cire d’abeille qui mesure à peine un mètre. Degas a recouvert son crâne de vrais cheveux, l’a habillée d’un corsage et a chaussé ses pieds de ballerines. Autour de sa taille, il a fixé un tutu, qui dévoile, Ô scandale, en partie ses jambes. On s’offusque de son air primate, de ses traits aztèques. Une essayiste de la revue anglaise Artist interroge:  « L’art peut-il tomber plus bas? »

Peintre reconnu, issu de la bourgeoisie, Edgar de Gas a escamoté sa particule pour devenir Degas, étrange personnage atteint de demi-cécité qui ne supporte pas la lumière du jour. Ses moeurs semblent douteuses: misogyne, il vit avec sa gouvernante, n’est pas marié, ne fréquente pas de femmes, contrairement à bon nombre de ses collègues qui souvent consomment une relation charnelle avec leurs modèles. Dans les coulisses de l’Opéra, où il est autorisé à passer son temps, comme beaucoup de riches messieurs, il peint les danseuses. Les petits rats de cette fin de dix-neuvième siècle sont loin de véhiculer l’image élitiste de nos petites danseuses d’aujourd’hui et Camille Laurens ouvre les portes d’un Opéra qui exploite des enfants pauvres et illettrées, et ferme les yeux sur la prostitution, qui s’apparent ni plus ni moins qu’à de la pédophilie.

Et Marie, dans tout cela? Fille d’émigrés belges, sa mère l’a inscrite comme ses deux autres soeurs à l’Opéra, où elle épuise son corps, à travers des heures de travail interminables, 6 jours sur 7. Comme Marie, la plupart des autres danseuses entretiennent leur famille en gagnant deux francs par jour. En plus de danser, Marie pose pour Degas. Plusieurs croquis, étude, statuettes en témoignent. Camille Laurens nous fait entrer dans l’atelier et tente d’imaginer ces heures de pose.

Est-ce ce temps précieux, passé loin de l’Opéra qui causera le renvoi de Marie pour absentéisme?

C’est une enquête à tout point de vue passionnante que livre Camille Laurens. Nul besoin d’être fin connaisseur de Degas pour s’immerger. Dans une première partie, celle que l’on connaît avant tout comme romancière s’attache à nous décrire Degas et la genèse de sa petite danseuse. Le contexte historique est important. En cette presque fin de 19ème siècle, les danseuses fascinent, par le biais de leurs frasques sexuelles et de leur vie sentimentale, comparables à celles des « people » aujourd’hui. On les admire et on les dénigre, on aime les détester. Alors forcément, le choix de Degas interroge. Le petit rat, lui, est érotisé, sexualisé, et n’a pas droit à l’innocence qu’on accorde aux enfants. A travers la sculpture, Degas dit rechercher la vérité, en trois dimensions. Mais le public est plus habitué aux bronzes d’un Rodin qu’à la cire de cette indéfinissable chose.

Quel message a-t-il cherché à faire passer?

Voulait-il dénoncer ainsi la jeunesse de ces petits rats et leur exploitation?

Voulait-il mettre à mal les thèses sur la physionomie, très en vogue à l’époque (elles seront reprises en criminologie, établissant un lien entre l’apparence physique et les aptitudes morales et intellectuelles, bref, en profilant les criminels sur leur physique).

Ou au contraire, a-t-il voulu soutenir ces thèses sur lesquelles s’appuieront, entre autres,  les idéologies nazies? Degas a la réputation d’être antisémite. Et sur des études préalables de Marie que le peintre avait faites (croquis, statuettes), il s’avère qu’il a forcé, transformé les traits de la jeune fille pour lui donner une apparence simiesque, typique des criminels.

Si Camille Laurens développe plus l’histoire de Marie dans la seconde partie du récit, on apprend finalement sur elle peu de choses, car sa trace sera malheureusement perdue. L’auteure ne cherchera pas à romancer, à inventer. Elle restera sur sa frustration (et nous sur la nôtre), sur un fantasme qui semble très sincère. Elle se met en partie à nu, convoquant des souvenirs généalogiques et intimes. Et sa tristesse d’abandonner là cette petite danseuse.

Quand j’ai entrepris d’écrire cette histoire, dans le bricolage auquel s’adonnent les écrivains j’avais d’abord imaginé m’adresser à la petite danseuse, faire de ce texte une longue lettre à elle destinée. Je me suis essayée à la tutoyer comme s’il s’agissait de ma propre fille ou de quelqu’un de ma famille. Mais ça ne marchait pas, il y avait quelque chose d’artificiel, de prétentieux et même de sacrilège dans une telle familiarité. A présent que je suis au bout de mon récit, la chose ne me semble plus impossible, comme si le texte et les archives avaient tissé un lien entre elle et moi et permettaient pour un instant ce pas de deux 

C’est un énorme travail de recherche, de documentation, de consultation d’archives, de lecture de correspondance, de romans qui a donné vie à ce livre passionnant – je ne mâche pas mes mots. Passionnant à mes yeux, car il nous fait découvrir Degas, dont toutes les danseuses m’ont fascinée, mais qui apparaît à travers ce prisme comme un personnage peu sympathique. Je suis tombée des nues en lisant cette histoire de l’Opéra de Paris, symbole aujourd’hui de culture et de raffinement, mais autrefois lieu de dépravation. J’ai aimé les références littéraires qui appuient l’enquête de Camille Laurens: Zola qui avoue s’être inspiré pour ses oeuvres des tableaux de Degas, les extraits de « La Comédie Humaine » de Balzac, de « Le rat » de Théophile Gautier qui disait à propos de l’Opéra: « Les moeurs en usage sont une totale absence de moeurs ». J’ai adoré découvrir la création et l’histoire de cette statue, je me suis promenée longtemps sur internet, à traquer l’original en cire, à comparer les différents bronzes coulés après la mort de Degas et habillés de tutus différents d’un musée à l’autre. Je suis tombée sur une photo de Marilyn Monroe posant à côté de la statuette – Marilyn, Marie, la presque similitude d’un prénom, la presque similitude de deux jeunesses volées. Je ne la verrai plus jamais du même oeil, cette petite danseuse de quatorze ans. D’autant plus que Marie restera toujours un mystère.

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Toutes ces raisons qui font que j’ai passionnément aimé lire ce livre seront peut-être aussi les raisons pour lesquelles d’autres lecteurs ne l’aimeront pas, le sujet pouvant s’avérer assez clivant – en considérant également que nous ne sommes pas dans le romanesque, mais dans le documentaire. Si vous n’aimez pas l’histoire, ni l’art, ni l’histoire de l’art, si vous ne supportez pas les citations, abhorrez  la documentation, alors oubliez ce livre. Et si vous êtes ouverts à la curiosité, alors vous pourrez vous laisser tenter par ce riche et tumultueux voyage humain, historique et artistique, accompagné d’une plume de talent.

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statuette originale achetée par Paul Mellon (pigmented beeswax, clay, metal armature, rope, paintbrushes, human hair, silk and linen ribbon, cotton faille bodice, cotton and silk tutu, linen slippers, on wooden base)
overall without base: 98.9 x 34.7 x 35.2 cm
National Gallery of Art, Washington DC

Titre: La petite danseuse de quatorze ans

Auteur: Camille Laurens

Editeur: Stock

Parution: 2017

21 réflexions sur “La petite danseuse de quatorze ans

  1. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas encore sorti de ma PAL : Camille Laurens est une de mes auteurs préférées, Degas sûrement mon préféré, et tes chroniques, sans doutes celles que je lis avec le plus de plaisir.. ta chronique est passionnante et donne vraiment envie. Merci !

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    1. On va presque dire: vivement que tu rentres de vacances pour le lire (mais non, profite encore un peu de l’Italie 😉). Merci Agathe ❤️ j’ai tellement aimé lire cet ouvrage, j’y ai appris tant de choses passionnantes, à profusion ! J’aurais pu faire une chronique trois fois plus longue tant l’envie était grande de partager tout ce que j’y ai découvert ! Mais je n’allais pas tout dévoiler ! J’aime ce travail de documentation, d’analyse, d’Histoire qu’on raconte par le biais de la petite histoire. Je pourrais en parler des heures de ce livre!! J’ai hâte d’avoir ton avis dessus

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    1. pour tout te dire, je n’ai lu Camille Laurens qu’une fois avant, il y a longtemps. Je n’ai pas le souvenir d’une lecture qui m’avait plu. Alors te dire si c’est un tort ou pas de ne pas l’avoir lue, je ne suis pas la mieux placée 🙂 mais avec ce livre – qui je pense n’a absolument rien à voir avec ses romans, j’ai envie de la découvrir davantage

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  2. comme tu le sais, je l’ai lu il y a fort longtemps et j’avais bien aimé, et avec le temps, quand j’en reparle, je sais qu’il mérite une meilleure note que je lui avais accordé à l’époque. Tes questions ont été les miennes. J’adore la photo de Marilyne, étant fan de l’actrice 😉

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    1. et c’est aussi grâce à toi (et avec toi ;)) que je l’ai acheté! Il m’a suivie ce livre. D’ailleurs, en écrivant ma dernière chronique sur L’enfant mouche, j’étais troublée d’écrire « Marie », encore Marie, les choses, les sentiments se superposaient…

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      1. Ah ah ! Elle nous transmets son obsession pour cet enfant. Oui je suis ravie de t’avoir « bien »
        Influencée ! Maintenant j’ai hâte de lire le Nathan Hill pour savoir vers qui mon avis penche !

        Aimé par 1 personne

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