La quatrième dimension

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Si l’on m’avait demandé ce que m’évoque le Chili, j’aurais répondu: Amérique du Sud, Allende, Pinochet. Rien d’autre – je l’avoue, j’ai une connaissance quasi nulle de cette partie du monde.

Présenté lors de la rentrée littéraire de janvier chez Stock, ce titre a pourtant fait immédiatement tilt lorsque son éditrice et sa traductrice, l’écrivaine Anne Plantagenet, en ont parlé avec une passion convaincante.

Le titre rappelle la série télévisée éponyme: souvenez-vous des personnages de ces courts épisodes qui basculaient dans une faille spatio-temporelle dont ils ne reviendraient jamais…

En 1984, Nona Fernandez a treize ans lorsque le magazine Cauce publie sous le titre J’ai torturé, le témoignage d’un agent du renseignement des Forces Armées Chiliennes – Andrés Antonio Valenzuela Morales. Pour la jeune adolescente, les aveux glaçants d’enlèvement, de torture, et d’assassinats auxquels il a contribué sont une prise de conscience politique.

Des années plus tard, alors qu’elle travaille au scénario d’une série télévisée dont l’un des personnages est inspiré de cet homme, Nona Fernandez décide d’enquêter et d’écrire ce livre, un exercice littéraire et non journalistique, dans lequel elle va mêler aux faits son histoire personnelle,  son vécu et son imaginaire. S’attachant à découvrir qui était cet homme, ce qui l’a poussé à témoigner, jusqu’à devoir fuir pour protéger son témoignage, Nona Fernandez décortique les rouages d’une dictature criminelle et d’un régime de terreur, qui a fait disparaître des milliers d’opposants au régime de Pinochet – qui ne sera jamais condamné pour ces crimes.

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Les criminels ne sont pas des gens intelligents, ce n’est pas vrai. Il faut une sacrée dose de stupidité pour diriger les pièces d’une machinerie si grotesque, absurde et cruelle. De la pire bestialité dissimulée à la perfection. Des gens petits, avec des têtes petites, qui ne comprennent pas l’abîme de l’autre. Ils ne possèdent pas le langage, ni les outils, pour ça. L’empathie et la compassion sont des signes de lucidité. La possibilité de se mettre à la place de l’autre, de changer de peau et de visage, est un exercice d’intelligence pure.

Cher Andrés, je crois que vous avez été, finalement, un homme intelligent 

Au son des bandes enregistrées par la journaliste de l’époque, la voix du bourreau raconte: l’entrée dans l’armée, les rêves d’aviation dans la Force aérienne, l’affectation à l’Académie de guerre pour surveiller les prisonniers, et la rencontre, figeante, entre les futurs geôliers  et ces hommes que tous les traitements visent à déshumaniser.

Ils avaient les yeux bandés et les mains attachées.

D’autres, les prisonniers les plus importants, étaient dans le couloir.

Ils avaient des cartons accrochés dans le dos.

« Sans eau ni nourriture », « Debout pendant 48 heures »

Je n’avais jamais été sans eau ni nourriture.

Ni debout aussi longtemps.

Pas même au cours de mes quelques mois de service militaire, je n’avais connu ce genre de choses 

Le récit d’Andrés Antonio Valenzuela Morales va redonner une histoire à ces prisonniers politiques, disparus à jamais, pieds lestés par des pierres au fond de l’eau et bout des doigts arrachés pour ne laisser aucune empreinte, après avoir été torturés à l’aide de méthodes ingénieusement développées pour démultiplier la douleur lors d’interrogatoires où souvent, les victimes n’avaient rien à avouer.

Ce sont des tragédies familiales insoutenables qu’exhume l’écrivaine en même temps que des histoires, des hommes, et des noms. Des milliers d’hommes à jamais disparus.

Je pourrais rejeter la culpabilité sur mes chefs.

Je pourrais dire que ce sont eux qui m’ont transformé.

Mais il faut toujours regarder la vérité en face.

Je le sais parce que j’ai vu des gens qui ne se trahissent pas.

Des gens qui peuvent être vraiment dans la merde et ne lâchent rien.

Quila Leo, par exemple.

Un prisonnier que j’ai fini par admirer.

C’est une histoire qu’elle redonne aux victimes, qui sont passées dans la quatrième dimension – sans retour.

« c’était une époque de corps blessés, brûlés, fusillés et égorgés aussi »

Le militaire repenti, victime d’une certaine façon lui aussi, est passé à son tour dans la quatrième dimension: exilé en France, il s’est reconstruit une vie.

Comment se reconstruit un pays après une telle histoire?

Comment peut s’installer une démocratie quand autant de fantômes sont là pour lui rappeler, toujours, cette histoire?

Le Chili continue à commémorer ses victimes, d’année en année, avec des bougies. Mais tant de familles cherchent encore des traces de leurs disparus, des réponses à leur question.

« Nous célébrons cette date étrange et allumons sans relâche ces maudites bougies depuis bien trop longtemps. Comme une interminable répétition ennuyeuse, nous jouons au jeu de la parenthèse et nous nous retrouvons toujours ici, les yeux rougis par toute cette fumée, à peine éclairés par la lumière fragile des flammes »

Avec ce récit très personnel, bouleversant, passionnant, affranchi, Nona Fernandez conjugue l’histoire de son pays avec autant d’histoires personnelles, dans laquelle s’imbrique la sienne. Femme de lettres reconnue au Chili, ce livre a reçu le Prix Literatura Sur Juana Inès de la Cruz 2017. Anne Plantagenet, qui a offert sa plume pour traduire le livre en français, a convenu que cette traduction était de toutes celles qu’elle a faites celle qui lui avait procuré le plus d’émotion.

Nul besoin de connaître le Chili ou son histoire pour être saisi par la puissance littéraire et politique de ce livre.

Je ne pourrais terminer cette chronique sans quelques chiffres glanés après cette lecture (source Wikipédia):

Cités par une dépêche de l’AFP le 11 décembre 2006, voici le profil des victimes dressé par les rapports de deux commissions officielles, celle de la Vérité et Réconciliation (1991) et celle sur la prison politique et la torture (2004), également connus sous le nom des présidents des commissions, respectivement Raul Rettig et Mgr Sergio Valech :

▪total des morts et disparus de la dictature militaire : 2 279

▪94,5 % étaient des hommes (2 153) (rapport Rettig)

▪97,76 % étaient Chiliens (2 228) (rapport Rettig)

▪17,8 % (405) appartenaient au Parti socialiste, 16,9 % (384) au Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR, extrême gauche) et 15,5 % (353) au Parti communiste. Quelque 46 % d’entre eux n’avaient pas de passé militant connu (rapport Valech)

▪sur 33 221 personnes arrêtées entre 1973 et 1990, 27 255 ont été reconnues comme victimes de prison politique et de torture par la Commission sur la prison politique et la torture (rapport Valech)

▪68,7 % d’entre elles (22 824) ont été arrêtées en 1973

▪87,5 % (23 856) étaient des hommes

▪44,2 % (12 060) avaient entre 21 et 30 ans et 25,4 % (6 913) entre 31 et 40 ans.

Près de 150 000 personnes ont été emprisonnées pour des motifs politiques, et dix-neuf l’étaient encore à la fin de 1993. Selon un rapport remis au président Ricardo Lagos dans les années 2000, près de 27 255 personnes ont été torturées.

Il y a eu des centaines de milliers d’exilés politiques

★ ★ ★ ★ ☆

Titre: La quatrième dimension (La dimension desconocida)

Auteur: Nona Fernandez

Editeur: Stock

Parution: janvier 2018

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