
Dans sa demeure londonienne de Camden Hill Square, Mrs Fleming s’apprête à donner un dîner en l’honneur des fiançailles de son fils – point de joie ni de réjouissance dans la formalité de ce dîner, ou dans les fiançailles de Julian avec June, une jeune fille fébrile, innocente et insipide. Mr Fleming se prépare ailleurs, dans une chambre avec une autre femme – il ne cache pas son désintérêt. On le comprend vite, le couple des Flemming n’en est plus un. Mrs Fleming a 43 ans, et a mis-parcours de ce siècle, elle mesure avec amertume l’échec de son mariage.
A rebours, ajustant la focale de son récit telle une longue vue qui observe toujours plus loin, Mrs Fleming va nous ouvrir le regard sur l’histoire de son couple – ou la chronique d’une désillusion amère.
Elizabeth Jane Howard raconte l’échec programmé d’un mariage, et va remonter le temps au gré des blessures, des silences, des adultères, des faux-semblants.
« J’ai été extraordinairement amoureux de toi, autrefois », lui dit-il en 1942 au retour d’une permission. Alors qu’au milieu de la guerre, leur couple devrait éprouver de la joie à se retrouver, les Fleming sont presque devenus des étrangers l’un pour l’autre.
A quel moment l’histoire du couple a-t-elle dérapé?
Est-ce en 1937, lorsqu’il l’abandonne en vacances à St Tropez pour rejoindre l’une de ses maîtresses?
Est-ce en 1927, après la précipitation de leur mariage, où la jeune fille qu’elle est alors s’est mariée à un homme qui va se révéler cynique, infantilisant, égoïste – et froidement manipulateur, pour mieux la tenir à distance de sa propre vie?
Ou est-ce dès 1926, lorsqu’elle n’est pas encore Mrs Fleming qu’Antonia, dans la déconvenue d’un premier chagrin d’amour et de la trahison de ses parents, veut échapper à sa famille et accepte la main que lui tend cet inconnu, Conrad Fleming?
Après les Cazalet, « La longue vue » est un roman qui désarçonne, tant par sa construction à rebours que par l’extrême amertume, la fatalité et la grande tristesse qui en émane.
A la distance de la première moitié du roman succède l’entrée dans l’intime. Mrs Fleming devient soudain Antonia, elle prend chair, la façade sociale laisse place à la femme en construction, tandis que la personnalité de Conrad Fleming se révèle de plus en plus trouble.
Conrad pourrait être le pendant de l’immonde Edward Cazalet, doté en plus d’une intelligence glaçante.
Quelle finesse dans ces portraits sans concession où Elizabeth Jane Howard affûte la lame de son scalpel!
A travers les tribulations des Cazalet, la romancière offrait toute une palette de situations, de sentiments et d’ambiance, où la légèreté, la joie et l’optimisme venaient compenser les moments plus douloureux d’une famille unie en dépit des aléas de la vie.
« La longue vue » est différent en tous ces points. Fataliste, dominé par l’amertume et la triste solitude de ses personnages, il est d’un abord plus complexe, mais dévoile lentement sa profondeur et sa richesse, pour toucher durablement le lecteur. Second roman de l’écrivaine, publié en 1956 (elle avait alors 33 ans) il témoigne déjà d’un grand talent de conteuse et d’observatrice de ses pairs.
Traduction: Leïla Colombier
Titre: La Longue-vue (The Long view)
Auteur: Elizabeth Jane Howard
Editeur: La Table ronde
Parution: janvier 2024
Une réflexion sur “La Longue-vue”