
Quelque part sur mon feed Instagram, je suis tombée sur une interview de Cillian Murphy disant à propos de ses concitoyens : « Les Irlandais racontent très bien les histoires.(…) Nous sommes à l’aise avec les histoires, les chansons, la poésie. Ces choses sont en quelque sorte une seconde nature pour nous. »
Je venais de refermer le roman de Caroline O’Donoghue, irlandaise elle aussi, et j’ai pensé «voilà, c’est exactement ÇA. Cillian. A. Raison». Caroline O’Donoghue « SAIT », tout simplement raconter les histoires, comme si c’était une seconde nature : un jour elle a retrouvé quelques notes écrites dans son téléphone, à peine quelques lignes sur une histoire qui parlerait d’une fille et de son copain gay, et trois mois plus tard, elle avait bouclé son roman. Aussi simple.
Cette histoire, c’est donc celle de deux vingtenaires qui habitent Cork. Rachel travaille dans une librairie depuis plusieurs années, et elle y rencontre James, venu rejoindre l’équipe. Après une sorte de coup de foudre amical, ils emménagent rapidement ensemble dans une maison insalubre – nous sommes en 2010, c’est la crise économique, James et Rachel sont fauchés. Lui ne fait pas d’études, elle finit sa licence d’anglais, sans savoir ce qu’elle fera avec ce diplôme. Elle caresse le projet de travailler dans l’édition, encore faut-il avoir des contacts, puisqu’en Irlande, plus que partout ailleurs, tout est une affaire de contacts.
Leurs amours sont au point mort: Rachel sort d’une relation de deux ans sans intérêt (et sans orgasme), James n’est pas encore « sorti du placard ». Mais tous les deux ont des rêves.
Un soir, Rachel est sensée séduire le prof de fac dont elle s’est entichée, au cours d’une signature que James a eu l’idée d’organiser à la librairie. Les choses, cependant ne tournent pas comme elles auraient dû, rebattant les cartes de leur histoire.
Une dizaine d’années plus tard, Rachel est devenue rédactrice pour un journal sur les Irlandais de Londres. A la faveur d’une nouvelle qui la ramène à cette période de son passé, Rachel revient sur cette amitié hors norme avec James. et tous les moments de leur histoire qui allaient conduire à « l’affaire Rachel ».
A quoi ressemble la vie en Irlande en 2010 quand on a vingt ans, qu’on n’a pas d’argent, des petits boulots précaires et pas d’espoir d’en trouver un meilleur, qu’on aime le « craic » (le sens de la fête, en gaélique), qu’on rêve de quitter le pays avec son meilleur ami mais qu’on n’a pas les moyens, et qu’en plus on tombe amoureux des mauvaises personnes?
Il y a une alchimie qui transforme cette histoire, somme toute plutôt simple, en un roman totalement jubilatoire, aussi drôle et tendre qu’intelligent, à l’écriture alerte qui sème ça et là des petites phrases divines de dérision qui vous font glousser, même dans le métro (impossible de cacher son plaisir).
Fine observatrice, Caroline O’Donoghue a un don, celui de raconter sans se la raconter, qu’elle parle d’amour, de politique, de sexe – pas de fausse posture pour se la jouer intello, son style est désarmant de naturel, d’esprit, et de sincérité. Elle a une voix, une de ces voix anglo-saxonnes que j’adore, qui me soufflent que la vérité de l’écriture est dans cette verve-là. Et plus d’une fois j’ai pensé que j’aurais aimé pouvoir l’écrire, ce roman (si j’avais eu la velléité d’en écrire un, évidemment).
Bref, au cas où vous ne l’auriez pas compris : « L’affaire Rachel » est un immense coup de coeur, et je ne risque pas de perdre de vue Caroline O’Donoghue!
Traduction: Sylvie Doizelet
Titre: L’Affaire Rachel (The Rachel Incident)
Auteur: Caroline O’Donoghue
Editeur: Mercure de France
Parution: janvier 2024