Assez de bleu dans le ciel

IMG_0253.JPG

Lignes de fuites – c’est ainsi qu’aurait pu s’intituler ce nouveau roman de Maggie O’Farrell, le meilleur à mon sens parmi tous ceux que l’écrivaine irlandaise a écrits jusque-là !

Daniel Sullivan, le narrateur, a posé un jour ses valises dans le Donegal auprès de Claudette Wells, une actrice qui a choisi de quitter les lumières d’une célébrité trop envahissante en se terrant dans une maison inaccessible au sommet d’une vallée, coupée du monde par douze portails… Ensemble, entourés de leurs deux enfants et d’Ari, le fils aîné de Claudette, ils mènent une vie paisible dans l’isolement de leur maison, entrecoupée par les allers-retours de Daniel à Belfast, où il enseigne la linguistique. En ce jour qui amorce l’enchaînement des événements à venir, Daniel s’y rend une nouvelle fois, avant de prendre un avion qui l’emmènera à New-York fêter les 90 ans de son père. Alors qu’il est en voiture il tombe sur l’interview de son ancienne petite amie, Nicola, et apprend que celle-ci est morte peu après l’interview, en 1986. Le début d’une longue errance pour Daniel, persuadé qu’il est responsable de la mort de Nicola, qu’il fuit depuis toutes ces années.

Pour Claudette, la quête de Daniel est vécue comme une trahison – éprouvée par la vie, Claudette est sans concession dans sa quête d’absolu, et elle fuit à son tour celui qu’elle aime.

S’entremêlant au récit de Daniel et à l’histoire de Claudette, ce sont des témoignages, des récits portés par de nouveaux personnages qui apportent chacun leur pièce au puzzle, faisant des allers retours temporels et géographiques, sans nous perdre mais mettant au contraire le récit sous une lumière nouvelle. On découvre ainsi en parallèle les histoires respectives de Daniel et Claudette avant qu’ils se rencontrent, et qui ont façonné telle de la glaise les personnages torturés qu’ils sont.

Maggie O’Farrell donne une nouvelle fois vie à des personnages complexes et torturés, des personnages dans la fuite constante des événements et de leur existence.

 

Claudette, d’abord. Elle est insaisissable, sur le qui-vive, toujours dans la peur d’affronter l’extérieur – même dans sa retraite du Donegal, malgré les douze portails qui la coupent du monde. Claudette, l’actrice célèbre qui a décidé de tout fuir, parce qu’elle ne supportait plus sa vie, l’asservissement des autres face à elle, la traque des journalistes face auxquels elle était muette. Claudette a cette capacité à agacer, et à subjuguer par sa beauté, son charisme, sa folie. C’est un  caméléon, un être qui change constamment, côté pile la raison, côté face la folie :

 … ce dont je me souviens, c’est qu’une seconde plus tard elle me semblait parfaite, extraordinairement parfaite. Telle serait la première expérience que je ferais de son caractère protéiforme, de sa capacité à se muer en une personne différente à chaque seconde

Toujours déguisée, avec des tenues improbables qui la recouvrent – tantôt avec un suroît sur la tête, tantôt habillée en jardiner, Claudette se cache et continue paradoxalement à théâtraliser sa vie « Cheveux cachés sous un grand chapeau en feutre, lunettes de soleil œil-de chat  monture blanche, manteau kimono en soie. Elle tient à la main une sorte de sac en écaille de tortue. Je ne peux m’empêcher de sourire. Voilà l’idée qu’elle se fait d’une tenue de camouflage, sa manière de passer incognito ».

Claudette ne me fit plus l’effet d’une intrépide, d’une femme mystérieuse qui avait fui la célébrité pour changer de vie. Non, Claudette me fit l’effet d’une folle plongée dans la solitude et la paranoïa, flanquée d’un gamin tellement traumatisé qu’il ne parvenait presque plus à parler

Pour Daniel, le narrateur, « (la) vie n’a été jusqu’ici qu’une longue série de fuites en avant, de moments d’arrêt, caché, comme les mailles tombées d’un tricot ». Daniel est rongé par la culpabilité. Envers sa mère qu’il n’a pas su comprendre, envers  Nicola qu’il pense avoir fait mourir, envers ses enfants qu’il a dû abandonner dans son effroyable divorce, envers sa fille Phoebe qu’il n’a pas pu sauver.  La culpabilité et la fuite en avant sont les moteurs de Daniel, un homme promis à un avenir brillant, mais conduit dans sa vie par ses sentiments, ses rencontres féminines, et les fuites qui découlent de chacune d’elle.

Muckish_Mountain_Donegal_1_of_1

Autour, tels les satellites de ces deux planètes en attraction, des personnages secondaires auxquels l’auteure apporte le même soin qu’aux personnages principaux, les dotant de leur propre vie dans le roman, de leurs pensées – qui nous emmènent loin, comme tous les personnages que crée Maggie O’Farrell, et qui mieux que quiconque sait créer des histoires dans l’histoire. Sa capacité créatrice et exploratrice semble ne pas avoir de limites. Ainsi apparaissent dans une parfaite orchestration Timou, le cinéaste suédois, son assistant Lenny, Lucas le frère de Claudette et son épouse Maeve, Niall et Phoebe, les enfants du premier mariage de Daniel, Todd l’ami des années estudiantines, Teresa, la mère de Daniel, et une certaine Rosalind semblant sortie de nulle part.

Maggie O’Farrell a également un don pour décrire les blessures, les émotions, et les ressentis. Comment fait-elle pour évoquer avec autant d’acuité toutes ces sensations qu’on ressent un jour, si puissantes pendant quelques secondes, mais qu’on ne saurait décrire ? Ces sensations fugaces qui en un laps de temps infime nous font intuitivement éprouver la possibilité de vivre une situation ?

 Dans le couloir, tandis qu’elle le raccompagnait à la porte, Lenny ne quitta pas des yeux la plante de ses pieds nus qui se dévoilaient à lui par intermittence, tour à tour, à chaque pas. Brièvement, il prit la mesure de ce qu’était la vie dans une telle maison, avec une telle femme pour compagne, pour épouse. Pendant un instant seulement, il éprouva cette sensation, cette vie, d’aussi près qu’un vêtement que l’on porte sur sa peau…

Le roman, nourri par un récit à la densité jubilatoire et sans cesse renouvelée, semble atteindre le point culminant de l’œuvre de Maggie O’Farrell – au paroxysme de sa maîtrise. Elle y a cumulé tout son savoir-faire, tout ce qu’on devine d’intime et de complexe en elle, et que l’on a découvert au fur et à mesure de ses romans précédents. Mais fait nouveau, elle y a ajouté de l’audace, que seule l’expérience de ses autres romans – et autre chose de plus personnel peut-être, a pu lui apporter. Et une touche de mystère aussi. Comment expliquer qu’elle nous donne en pâture la possibilité d’une collision des histoires de Daniel et Claudette à un moment où ils ne se connaissent pas – et qu’il ne se passe rien ? Nous sommes en 1993 à New York, et alors que Claudette est enfermée dans sa salle de bain pour bouder un journaliste, elle observe par la fenêtre un petit garçon aux gants blancs qui ne peut être que Niall le fils aîné de Daniel sur les genoux de son père… Pourquoi ? C’est le mystère du travail de l’écrivain, celui sur lequel je referme ce livre et qui ne cesse de me poursuivre…

4 réflexions sur “Assez de bleu dans le ciel

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s