Les complicités involontaires

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Le jour au Corinne V., psychiatre, reçoit dans son cabinet Zoé B., elle reconnaît en elle son ancienne camarade de prépa. Lorsque cette dernière évoque l’amnésie qui a effacé tous ses souvenirs de jeunesse, la psychiatre, qui dans un premier temps allait adresser Zoé B. à un confrère, est prise d’une pulsion et accepte de prendre en charge son ancienne camarade… Aucun danger d’être démasquée : mariée, la quinquagénaire a changé de patronyme, et la marque du temps a changé son physique – la jeune fille de 18 ans qu’elle était lors de leur rencontre est maintenant bien loin.

Zoé B., depuis toujours, est une femme sensible, fragile et en marge. Persuadée que son état est la conséquence du secret de son histoire familiale, elle désire entreprendre une psychanalyse pour essayer de trouver la clé de son mal être. Par petits bouts, sur la base de photos, de mémos, Zoé B. commence à dérouler le fil de son histoire, à la recherche de ses fantômes.

Corinne V. était alors certainement loin d’imaginer que le travail transgressif qu’elle réalise sur son analysante va avoir des répercussions sur sa propre vie…

Dans quel guêpier m’étais-je fourrée ? Qu’allais-je faire maintenant ? Une chose était certaine : le plaisir que j’éprouvais depuis le début de cette histoire à transgresser les interdits, à piétiner les règles mêmes de ma profession, m’emportait sans remords. Il me semblait qu’une autre femme avait surgi en moi, une femme légère, sûre d’elle, bien différente de celle que j’avais toujours été. Et, au lieu de m’effrayer, cela m’enivrait affreusement.

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Les complicités involontaires est avant tout un roman sur la transgression. Pas seulement sur la transgression de la psychiatre qui fait fi des règles de sa profession, mais également la transgression familiale que l’on porte inconsciemment en héritage.

Dans un style très maîtrisé et analytique, le livre se lit à plusieurs niveaux et les chapitres se succèdent toujours logiquement: à la situation présente succède un retour sur le passé de Corinne V. et Zoé B., auquel succèdent les mémos de Zoé B. sur son histoire familiale, ponctués çà et là de photos de famille.

S’il n’est pas toujours aisé de ressentir de l’attachement pour les personnages que sont Corinne V. et Zoé B. (mais là n’est pas non plus, je pense, ce que l’auteure nous demande), la relation qu’elles entretiennent dans cette analyse est intéressante. Car on comprend rapidement que celle qui tire les ficelles n’est peut-être pas celle que l’on croit, et une question lancinante surgit : Zoé B. est-elle vraiment amnésique ? N’a-t-elle vraiment pas reconnu celle qui se cache derrière la psychiatre ?

Corinne V. est une bonne thérapeute, le sens du travail bien fait chevillé au corps, mais elle nous paraît ennuyeuse et désabusée, autant que le sont son cabinet et sa vie étriquée auprès d’un mari terne, auxquels semblent réduits sa vie. Est-ce cela qui la pousse à la transgression qui va en bouleverser l’ordre? Zoé B. n’est pas mieux lotie non plus, prisonnière de sa mélancolie généalogique, elle est la fille que nous aurions fuie à 18 ans : trop en marge, trop coincée (certes, en apparence seulement), trop compliquée, trop brillante peut-être. Et pourtant, ses fêlures nous touchent.

Malgré mon regard dur sur elles, j’ai apprécié ces deux femmes, j’ai aimé les voir évoluer dans l’analyse, dans leur mise en danger. C’est d’ailleurs là qu’elles perdent toute leur part fade ou marginale et se révèlent.

Quant à la clé de l’histoire de Zoé B., qu’en dire ? Elle m’a touchée, car même si les pions en place sur l’échiquier nous laissaient entrevoir la suite sans grand suspense,  elle permet de clôturer la lecture, avec le sentiment du devoir accompli, et avec le plaisir de pouvoir donner tout son sens au titre du roman.

Finalement, s’il est une chose qui m’a dérangée, ce sont les mémos, à la construction habile certes, mais qui me donnent l’impression d’être un prétexte à l’histoire : j’ai trouvé que les personnages de cette famille manquaient de relief (je pense que cela est dû au style à la fois factuel  et romancé des mémos) et je n’ai pas réussi à éprouver d’empathie pour eux, malgré les bouleversements historiques que cette famille juive doit traverser – sujet qui généralement me passionne.

Récit bâti sur l’idée de la transgression, Les complicités involontaires est également un roman intelligent, mâture (est-ce parce que ses personnages sont des quinquagénaires ?) sur la transmission, mais aussi sur la manipulation.

Il me donne  l’envie de découvrir Nathalie Bauer à travers ses autres romans – ce qui tombe bien, car les éditions Philippe Rey publient en même temps que ce nouveau roman Le feu, la vie, paru en 2007, et je viens de le recevoir aujourd’hui !

Traductrice, docteur en histoire, Nathalie Bauer a publié plusieurs romans dont Des garçons d’avenir (2011, finaliste du prix Femina) et Les Indomptées (2014)

Titre : Les complicités involontaires

Auteur : Nathalie Bauer

Editions : Philippe Rey

Parution : Août 2017

3 réflexions sur “Les complicités involontaires

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