Souvenirs de la marée basse

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Les histoires de Femmes sont au cœur de la rentrée littéraire.

Autant vous dire que je suis comblée devant tous ces portraits magnifiques, qui éclairent la beauté de la femme sous toutes ses formes, passion, folie, maternité, amitié, en écho à nos propres histoires. Je vous parlais déjà de deux d’entre elles dans ma dernière chronique consacrée à Et soudain, la liberté.

Souvenirs de la marée basse: lorsque j’ai eu vent de ce récit de Chantal Thomas consacré à sa mère Jackie, j’ai senti à nouveau la possibilité du frisson. Pour avoir découvert (tardivement) l’écrivaine avec L’échange des princesses, je savais déjà d’elle la finesse et la beauté de son écriture, et naturellement sa grande culture. La découvrir dans une œuvre plus personnelle, tissée autour de sa propre histoire, me donnait donc la perspective réjouissante de faire sa connaissance de façon plus intime, et certainement plus spirituelle. J’ai toujours aimé aller dans l’intimité des écrivains.

C’est lors d’une sortie de baignade sous l’orage, à Nice, que Chantal Thomas convoque le souvenir de sa mère Jackie, naïade de l’éternel .

Elle nageait partout, à des heures changeantes, avec une obstination, une opiniâtreté qu’elle ne manifestait pour aucune activité.

Jackie est née en 1919, au sortir de la guerre à laquelle son père Félix a survécu, malgré de graves blessures. Jackie est obsédée par le sport, qui lui donne la liberté – celle notamment d’entrer un jour d’été dans le Grand Canal à Versailles, et de s’y livrer à sa nage favorite, le crawl, entière à la merveilleuse sensation de l’eau contre sa peau et de l’immersion. Grâce aux congés payés, dès 1936, la famille découvre Arcachon, la promesse chaque année de deux semaines de bonheur à nager dans l’océan. Tandis que ses parents s’installent à Arcachon pour leur retraite, Jackie est une jeune fille amoureuse, elle épouse Armand, mais la guerre passe par là, entraîne Armand dans la Résistance pour le laisser amer après l’armistice, survivant mais plus jamais le même. En cette année 1945, Chantal Thomas vient au monde, avec les yeux bleu profond du lac de Paladru où Jackie a tant nagé les derniers mois de sa grossesse. A Lyon, le couple peine avec ce bébé, qu’Eugénie la mère de Jackie, va emmener avec elle à Arcachon. Alors Jackie suivra un peu plus tard, avec Armand, mais la passion, la joie qui les animait n’est plus, Jackie déprime « elle ne fera  plus aucun sport, sauf nager qu’elle va pratiquer en tant que rite solitaire, conduite de survie, manifeste de style »

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Dans son sillage, la transmission : Jackie entraîne Chantal, mère et fille ont le même amour des maillots de bain, le même plaisir de l’eau. Mais les leçons de natation avec Jackie sont toujours un échec, l’une acharnée à vouloir enseigner le crawl parfait, l’autre butée à affirmer qu’elle sait déjà nager. A l’image d’un éternel conflit mère – fille qui les poursuivra toujours.

A la mort prématurée d’Armand, c’est toute l’ambiguïté de Jackie qui s’exprime. Elle, la dépressive, qui a subi des séances d’électrochocs dont la seule finalité a été de l’enfermer dans une vacuité, soudain reprend vie, en effaçant tous les souvenirs, en quittant Arcachon pour Nice, troquant une mer pour une autre. Jackie est une femme « oublieuse » et sa nouvelle vie sur la côte d’Azur sera une sorte de résurrection, de réappropriation de sa vie et de sa féminité.

Ma mère a deux visages : son visage de maison, obscur, et son visage de natation, lumineux

 

Portrait sensible et aimant, mais sans concession –Jackie est une femme avec des failles et des défauts. Oublieuse, sans esprit de suite, centrée sur elle, mais toujours aimante à sa façon. En fait, Jackie nous touche, car on devine une telle charge en cette femme, une telle énergie, de tels désirs, un si grand besoin de liberté – n’est-ce pas cela que lui offre la nage : la promesse de l’océan sans limite ?

Dans son récit, Chantal Thomas invite aussi la sensualité : les descriptions de Jackie nageuse sont une ode à la grâce et aux sens. Ici, « elle coiffe son bonnet de bain à fleurs de marguerites (…) rentre les mèches qui dépassent et, de son léger battement de pieds infatigable, avec sa grâce de danseuse, entame son sillage ».  Là, « elle s’avance jusqu’à la hauteur de la taille, marque un léger arrêt, se lance. (…) elle se renverse pour quelques mètres de dos crawlé et regagne la plage ». Ou alors, c’est Chantal qui retient l’instant, comme un polaroïd, sur le tracé du maillot absent, sur la blancheur des fesses contrastant à la fin de l’été avec la peau brunie par le soleil. La mer aussi, est incarnée : l’énergie d’un sillage, la profondeur et la vastitude de l’Océan

A travers des chapitres courts, des instantanés, les souvenirs de Chantal Thomas sont comme des coquillages que l’on a ramassés à marée basse sur la plage, et que l’on garde précieusement au creux de la main. Ils évoquent le retour à l’enfance et aux souvenirs.

L’écrivaine joue sur deux tableaux, l’amour de sa mère, et l’amour de la mer – deux déclarations. Jackie a transmis cet amour inconditionnel à Chantal, Chantal est une « enfant » de la plage, celle qui est là avant que les petits estivants arrivent, et qui reste, parfois triste, souvent heureuse, quand ils repartent. La plage lui appartient, le sable, la marée, les vagues, les jeux sur la jetée rouillée. Cette évocation m’a particulièrement touchée, moi  qui fus également une  « enfant de la plage » : 365 jours par an vivre à ses côtés, une rue à traverser pour y aller, être là avant l’arrivée des petits parisiens (car même s’ils venaient d’ailleurs, tous ces enfants, peu importait –ils étaient tous des parisiens, dans notre fantasme tout puissant de petits seigneurs !).

Si j’ai aimé le récit, la puissance des éléments qui s’en dégage, et forcément Jackie,  c’est encore plus l’intelligence narrative et  la souveraineté de l’écriture et sa plume noble, qui m’ont séduite dans ce récit. En lisant Chantal Thomas, à la fois distante des événements et en immersion dans les souvenirs, j’ai pensé à Joan Didion, à la force évidente de son style. Chantal Thomas a d’ailleurs vécu à New York, où elle a enseigné le français, à l’époque où Joan Didion débutait dans ce nouveau journalisme qu’elle a contribué à inventer . Les phrases de Chantal Thomas font partie de celles que l’on peut lire 3 fois : la première fois en les découvrant, la deuxième fois en en absorbant tout le sens, la troisième fois en se rassasiant de cette faculté d’écriture si élégante. La signature d’une grande écrivaine.

 

Titre : Souvenirs de la marée basse

Auteur : Chantal Thomas

Editeur : Editions du seuil

Parution : Août 2017

 

7 réflexions sur “Souvenirs de la marée basse

  1. Que de belles découvertes et d’envies de lecture !
    Une petite suggestion : serait-il possible d’inclure au blog un moteur de recherche qui nous permettrait de trouver un livre que tu aurais lu et dont tu aurais rédigé la critique ?
    Un grand merci !!!

    Aimé par 1 personne

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