Et soudain, la liberté

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La vie dans les colonies – tout un monde d’exotisme et de fantasme…

C’est en Indochine que commence la vie de Lucie, blonde et ravissante petite fille, où son père travaille comme haut-fonctionnaire. André et Mona, ses parents, sont jeunes, beaux et très amoureux. En Europe rugit la seconde guerre mondiale, mais de là-bas, elle paraît si lointaine, abstraite presque, surtout lorsqu’on est une toute petite fille. Ce qui inquiète surtout les autorités françaises, c’est la montée du communisme, incarné par les effrayants Viet Minh. Mais la guerre les rattrape et les Japonais envahissent l’Indochine, enfermant la population et les colons dans des camps de concentration, et c’est dans des conditions terribles que Mona et la petite Lucie survivront à la faim, à la violence, et aux conditions sanitaires déplorables. Rapatriée en France, la famille est vite renvoyée malgré elle en Indochine – André est un maurassien et pétainiste convaincu, alors que toute la France s’est rangée au gaullisme en cette année d’après-guerre. A Saigon, la vie est ouatée, Mona mène une vie douce et oisive – c’est une magnifique jeune femme qui aime s’apprêter pour sortir avec André dans cette parenthèse enchantée. Mais André, de plus en plus, devient autoritaire, raciste et violent et exige la soumission de sa femme, de sa fille, et de la nourrice vietnamienne. Avec la victoire du Viet Minh, la famille doit à nouveau partir, cette fois-ci pour la Nouvelle-Calédonie, où le couple d’André et Mona se perd dans des jeux de domination et de soumission, découvre la violence, la haine, et l’infidélité-  et à travers cette infidélité Mona entrevoit la perspective de l’émancipation. Toutefois, c’est surtout la lecture qui va lui faire envisager la possibilité de Liberté, à travers Le deuxième sexe – une révélation, un guide, le début d’une prise de conscience et de son futur militantisme, qu’elle va transmettre à Lucie, devenue une jeune fille brillante. Et qui commence par le biais de la réflexion à remettre en cause les idées paternelles, jusqu’à bientôt renier sa foi chrétienne pour se ranger du côté de sa mère lorsque celle-ci ose demander le divorce…

Revenues en France, mère et fille hument le vent de l’indépendance, qui les emporte  vers des idées modernes, progressistes, des convictions gauchistes à l’opposé extrême de celles prônées par André. Mona entraîne Lucie dans ses premiers combats, mieux, elle la pousse à s’affranchir elle-même des valeurs traditionnelles. C’est l’heure de la libération sexuelle, mère et fille suivent passionnément son courant et collectionnent les amants d’un jour, les aventures – Mona est une grande amoureuse et a transmis, eu plus de sa grande beauté, sa nature passionnée à sa fille. C’est tout naturellement qu’elles s’engageront dans l’aventure du Planning Familial et dans le droit à l’avortement, point d’orgue de l’engagement féministe – féministes qu’elles ne cesseront jamais d’être. Mais leur nature de grandes amoureuses cohabitera toujours aussi avec leur engagement politique passionné. Alors, lorsque Lucie s’envole en 1964 pour Cuba avec l’Union des Etudiants Communistes pour écouter le discours de Fidel Castro, peut-on être réellement surpris que ce dernier tombe sous le charme de la jeune française aussi exotique qu’intelligente, et démarre avec elle une aventure amoureuse et charnelle qui balaiera tous les principes inculqués par Mona?

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Ce que j’en pense…

on pouvait résumer les choses d’une phrase: Evelyne Pisier n’était pas devenue Evelyne Pisier par hasard. Sa mère était à la fois un modèle et un contre-modèle, une alliée et un contradicteur, une confidente et une femme de secrets – un grand chaos d’ombre et de lumière

A quoi tient un Destin?  Qu’est-ce qui fait qu’une vie a plus de potentiel romanesque qu’une autre?

Plus que toutes autres, ce sont ces questions que je me pose aujourd’hui, en refermant ce livre incroyable, subjuguée par les lumineuses Lucie (Evelyne Pisier) et Mona. Quels destins de femme! A combien d’entre nous est-il donné de pouvoir témoigner d’une telle richesse de vie?

Sommes-nous toutes des héroïnes en puissance qui s’ignorent, ou y-a-t-il une recette magique comme un cocktail : 1/4 d’exotisme, 1/4 de de charisme, 1/4 d’Histoire, 1/4 de passion? J’y réfléchis, car j’en connais une, de ces « héroïnes », dont j’aimerais un jour pouvoir raconter la vie.

C’est un livre hybride que nous offre à titre posthume Evelyne Pisier, rédigé par l’intermédiaire de la superbe plume de son éditrice devenue amie, Caroline Laurent. Oui, un drôle de livre, qui mélange biographie romancée et réflexions sur le travail de Caroline Laurent: la genèse, le progrès, les doutes, et un jour l’aboutissement de ce projet incroyable. Comment pouvait-elle imaginer que cette femme, dont elle avait timidement fait la connaissance un jour de septembre 2016 pour travailler sur le manuscrit qu’elle lui avait adressé, deviendrait son amie au-delà des quarante-sept ans qui les séparaient, et de leur amitié brisée en plein élan par le décès d’Evelyne Pisier en février 2017?

Elles en avaient discuté pendant tous ces mois, travaillé sur le manuscrit, choisi la forme romanesque plutôt qu’autobiographique, rebaptisé les personnages:

Il faudrait tout raconter.

Retracer le destin d’une épouse, d’une mère, d’une femme devenue libre, et qu’on appelait Mona.

Religieusement nous exhumerions les carnets vieux de cinquante ans, les photos où pose en noir et blanc la famille endimanchée, les lettres à l’odeur de bois sec, les archives.

Mais de cette épouse, de cette mère, de cette femme devenue libre, il ne reste pas un mot, pas une image – Mona a tout emporté avec elle

Evelyne est partie trop tôt, laissant Caroline démunie face à une page blanche, un dialogue interrompu. Et c’est là que Caroline Laurent force le respect – 28 ans, des doutes, mais une amitié au-delà de l’absence d’Evelyne qui la porte pour écrire, romancer, prendre des décisions narratives sans l’approbation de son amie.

J’ai aimé partager ses doutes, ses interrogations, la construction de son travail, la réflexion sur sa propre vie en miroir avec celle d’Evelyne. J’ai été émue par sa mise à nu.

En parallèle, je n’ai même pas pu imaginer un seul instant que Lucie et Mona, André, Pierre, Guillemette, Yvon et les autres ne soient pas des personnages de chair et d’os, tant j’ai été happée, captivée, entière à cette histoire hors norme – imaginez tout de même! Derrière la fiction, nous côtoyons tout de même l’Histoire, Fidel Castro et le Che alors que Cuba était encore un rêve – un mirage. Evelyne Pisier épousera son comparse de l’UEC, Bernard Kouchner, et deviendra surtout une des premières femmes agrégées de droit public en France. Une femme de passions, une militante, une intellectuelle, une Héroïne. L’infiniment grand face à l’infiniment petit.

Mon immense respect va vers vous, Mesdames:

Evelyne Pisier, pour l’exemple, le modèle que vous représentez.

Caroline Laurent, pour avoir su nous raconter avec un talent incontestable, cette femme exceptionnelle.

Merci.

Titre: Et soudain, la liberté

Auteur: Evelyne Pisier et Caroline Laurent

Editeur: Les Escales

Parution: 31 Août 2017

16 réflexions sur “Et soudain, la liberté

    1. c’est effrayant, même… J’y ai appris plein de choses (notamment) sur la France colonialiste, j’ai aimé vivre dans le récit leur engagement féministe et politique. Quelles femmes! La forme du récit est très intéressante aussi, c’est un éclairage subtil. Quant à Marie-France Pisier, dont l’évocation était trop douloureuse pour Evelyne, elle a fait le choix de ne pas l’inclure dans son récit. J’aimerais par contre maintenant pouvoir lire Le Bal du Gouverneur, mais il n’a jamais été ré-édité…

      Aimé par 1 personne

      1. C’est effarant de faire ces choix, n’est-ce pas? Je ne sais pas si tu as lu La dernière leçon de Noëlle Chatelet: sa mère avait décidé qu’un jour, quand il serait temps pour elle, elle déciderait de partir, et c’est cette histoire intime qu’elle raconte

        Aimé par 1 personne

      2. Oui, il y a du travail à faire. C’est à ce niveau que La dernière leçon est bouleversant. Elle fait connaître ses intentions à ses enfants et leur fait entreprendre le deuil. Ils se doutent qu’un jour elle franchira le pas et qu’ils ne seront pas là.

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  1. Un livre que j’ai dans ma PAL et que j’ai vraiment hâte de lire, ton billet est très évocateur, et on sent que ce récit t’a profondément marquée!
    (ps : tu publies des billets avant la date de parution du livre?)

    Aimé par 1 personne

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