La révolte

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Oyez ayez, braves gens, damoiselles et damoiseaux!

Parce que j’aime les romans historiques, j’ai décidé de démarrer cette rentrée littéraire en vous présentant le nouveau roman de Clara Dupont-Monod, La révolte.

Il fut un temps, il y a fort longtemps, où les hommes rêvaient de terres, de châteaux, et de royaumes toujours plus grands, toujours plus vastes, toujours plus loin.

Il fut un temps où ces hommes déclaraient des guerres pour les conquérir.

Il fut un temps où ces hommes menaient des luttes fratricides pour se les arracher.

Il fut un temps, aussi, où ces hommes renversaient parfois leur père.

Et il fut un jour, même, où une mère poussa ses fils à entrer en guerre contre leur père.

Cette mère, c’est Aliénor d’Aquitaine.

Elle l’a ordonné à ses fils: Renversez votre père!

Elle les a élevés pour cela. Pour combattre, à sa place.

Et en donnant les conseils d’une guerrière avisée: « Tue ou laisse vivant, mais ne blesse jamais, car un animal blessé devient dangereux »

Aliénor, doublement reine, d’abord épouse de Louis VII le roi de France, épousé à 13 ans en 1137 et qu’elle quitta quinze en plus tard, en réussissant la prouesse outrageante de faire annuler le mariage. Puis épouse de Henri II Plantagenêt, futur roi d’Angleterre – à qui Aliénor apporte son territoire considérable et follement convoité, cette Aquitaine qui s’étend du Poitou à la frontière espagnole, cette merveilleuse Aquitaine que le Plantagenêt lui confisquera pour mieux régner. Quelle erreur, ce mariage!

Dans le fond, parce qu’il est plus jeune qu’elle, Aliénor pense qu’elle mènera la danse. C’est sa grande erreur mais elle l’ignore encore. Elle ne sait pas que cet homme sera son égal, et que le drame se jouera là. Mon père est dans la même naïveté. Sur ce parvis se tiennent deux fauves, et chacun est sûr de son ascendant sur l’autre. En réalité, parce qu’ils se ressemblent trop, parce qu’ils se valent, ils deviendront ennemis mortels.

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Gisant d’Aliénor d’Aquitaine, Abbaye de Fontevraud

En Angleterre, réduite à son rôle d’épouse, celle qui n’a donné aucun enfant à Louis VII en donnera 8 au roi d’Angleterre. Dont trois fils qui se ligueront contre leur père.

C’est à travers Richard Coeur de Lion que Clara Dupont-Monod choisit de raconter ce destin de femme exceptionnel, cette lutte pour le pouvoir, cette lutte pour des droits spoliés. Belle, noble, cultivée, fine stratège, polyglotte, grande voyageuse, Aliénor d’Aquitaine est une femme moderne et affranchie, en cet obscur Moyen-Age.

Affranchie dans la limite de la liberté que lui accorde son mari, puisqu’elle ne peut plus régner sur son territoire – et qu’il a eu l’outrecuidance de prendre une maîtresse officielle, Rosemonde Clifford.

Alors, l’humiliation de trop, celle où il déshabillera femme et fils de leurs terres et château pour bien marier le petit dernier, sera le signal de la révolte.

Richard Coeur de Lion, qu’elle poussera à la guerre avec ses frères aînés Henri et Geoffroy, se déchirera avec leur fauve de père, dans une succession de trahisons et d’allégeances forcées ou consentantes. C’est effrayant, barbare, sanguinaire, sans pitié, dépourvu de sentiments. Et pourtant terriblement passionné et flamboyant.

Dans ce Moyen-Age mal connu, où l’espérance de vie est si courte, tout se vit démesurément, intensément, dans une sorte d’urgence. On apprend à combattre et à manier l’épée dès le plus jeune âge, on s’épouse tôt, on enfante tôt, on s’entredéchire, on punit en mutilant, on se débarrasse des uns en les emprisonnant, et des autres en les tuant dans les plus grands bains de sang.

Passion, lyrisme et épique accompagnent ce roman où l’écrivaine et journaliste montre avec talent et délice son érudition pour le Moyen-Age, dont elle est spécialiste. La plume est sublime, car Clara Dupont-Monod n’est pas seulement plaisante à écouter comme sur France Inter, elle est également extrêmement élégante et raffinée dans le dynamisme de son écriture.

C’est une vision de l’histoire de France, c’est aussi l’histoire d’un amour fort qui unit une mère à son fils, une mère et un fils qui se ressemblent tant, un amour qu’on ne démontre ni dans les paroles, ni dans les gestes – seulement dans les actes.

Va et massacre puis tu n’as pas d’autre choix. Sous tes dehors de bête aux abois, je sais la souffrance et l’humiliation. Et je sais aussi l’amour que tu me portes. Cet amour, je le redoute autant qu’il me fait vivre. Tu me comprends, car dans le fond, tu es comme moi. Solitaire, trop inquiet pour être complètement heureux. Nous envions les gens aux bras ouverts, au verbe facile, qui croient en un monde sans adversaire. Mais nous, nous sommes aux aguets. D’où viendra le danger, voilà notre question.

Il y a ceci de fascinant dans le roman historique que l’on se demande quelle est la part du vrai, et quelle est la part de la fiction. D’autant plus que le 12ème siècle n’a pas laissé pléthore de documents, et encore moins de représentations iconographiques (difficile de se faire une idée à partir d’un vitrail de cathédrale, vous en conviendrez).

Clara Dupont-Monod avertit d’ailleurs son lecteur: « ce roman, par définition, n’est pas un livre d’histoire ».

Ainsi, à cette question d’Alix Girod de l’Ain dans le Elle du 17 Août:

« Votre livre est fondé sur des faits historiques, mais vous mettez les lecteurs en garde, il s’agit d’une fiction, pourquoi? »

L’écrivaine et journaliste répond:

« Oui, j’y tiens beaucoup, je crois à la complémentarité entre l’Histoire et le roman. L’historien cherche à combler les vides, le romancier s’en nourrit. En même temps, l’imagination a besoin de la science. Grâce au travail des médiévistes (nous disposons de chartes conservées dans des archives, et écrites sur de la peau de veau, de chroniques de conseillers dans lesquelles Aliénor apparaît comme une sorcière ou une divinité selon la personnalité de chacun…), on peut commencer à créer. L’armature chronologique avérée me sert de « tremplin ». La psychologie, les détails, l’intériorité, l’ajout de personnages, relèvent de la fiction »

CQFD.

Un roman remarquable, sous réserve bien sûr qu’on ne soit pas réfractaire à l’histoire – et au Moyen-Age évidemment!

★ ★ ★ ★ ☆

Titre: La révolte

Auteur: Clara Dupont-Monod

Editeur: Stock

Parution: 22 Août 2018

7 réflexions sur “La révolte

      1. j’ai l’impression qu’ils sont plus difficile à appréhender, à saisir, tant au niveau du style que de l’histoire. Mais c’est vrai que je n’en lis jamais…

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