Il fait bleu sous les tombes

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C’est une sacrée prise de risque que de se lancer à faire parler les morts, surtout lorsqu’ils sont coincés six pieds sous terre à attendre qu’un signe, l’ange de la mort ou n’importe quelle autre manifestation divine, abrège enfin leur insomnie funèbre pour les mener au repos éternel. 

Depuis que le monde est monde et que l’homme a assimilé l’idée de la mort, il est hanté par l’idée de faire revenir les siens des Enfers – esprits, fantômes, spectres, ou revenants. Ou de les empêcher d’y aller.

Comment rester crédible dans cet exercice, donner des limites à l’esprit qui cogite tandis que l’enveloppe charnelle se décompose, confiné à l’espace du cercueil mais réceptif à ce qui se meut autour de sa tombe, le grincement de la grille du cimetière, les piétinements agiles de la petite soeur sur le gravier, le pépiement des oiseaux, la voix du père, les fleurs qu’on arrange dans un vase, les pleurs de la petite amie?

C’est avec une grande délicatesse que Caroline Valentiny a relevé haut la main ce défi, en signant un premier roman tout en justesse et en émotion.

Alexis se tournait et se retournait dans un lieu sans coeur, dans un monde sans autres. Il restait le corps en peau, les vêtements cousus sur les lambeaux de chair. Le temps se suspendait, l’espace se perdait dans le temps suspendu. La mort était cette hémorragie blanche qui le faisait douter de tout, de l’odeur des fleurs, de la couleur de la neige, du néant permanent qui s’était mis à recouvrir le souvenir des arbres, des routes et des semaines, de sa propre réalité, du fil de sa mémoire. Il voulait que le bleu l’emporte, mais le bleu se traînait.

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crédit photo @ Janderson Tulio

Alexis a vingt ans et vient de mourir. Oui, c’est un sujet douloureux, lire sur la mort d’un enfant est chose difficile, voire impossible. Ça broie tout de suite le ventre, dans ce creux où nous avons abrité la chair de notre chair. Mais n’ayez pas peur.

Alexis vient de mourir, donc, et repose depuis peu dans sa tombe. Il se sait mort, il sait la vie à l’extérieur, mais il ne sait pas pourquoi sa conscience reste coincée ici à tournicoter au fond de la boîte où repose ce corps mort qui fut le sien.

Alexis a laissé une mère dévastée, un père qui essaie de reprendre une vie normale, une petite soeur de cinq ans qui s’échappe de l’école pour venir chuchoter au bord de sa tombe, une amoureuse perdue de ne pas avoir compris celui qu’elle aimait depuis l’enfance, un colocataire qui n’a rien vu venir, et un grand mystère autour de sa mort.

S’est-il suicidé en se jetant dans la rivière comme en attestent des témoins? 

Madeleine, sa mère, ne peut s’y résoudre.

La mort d’Alexis laisse un vide insupportable dans son existence, que même sa petite Noémie et son mari n’arrivent pas à combler.

Pourquoi Alexis, ce garçon si extraordinaire, aurait-il décidé de mettre fin à ses jours? 

Alors, elle va mener l’enquête. Tenter de comprendre le geste ultime de son fils, s’il l’a vraiment commis. 

Essayer de pénétrer la muraille dont il a su entourer sa vie au sein de l’université où il est un étudiant brillant. Mais secret. Madeleine est une mère vide de larmes, mais emplie de cet amour viscéral pour son fils, une mère qui doit comprendre, pour trouver le repos de son âme et de son fils.

En ouvrant plusieurs points de vue sur la mort d’Alexis, et en s’attachant à la psychologie de chaque personnage, l’auteure donne un ton choral à son roman autour de la voix d’Alexis, si belle et si touchante, qui nous parvient.

Le roman est servi par une plume lumineuse qui, malgré la difficulté du sujet, offre un moment de lecture empli de grâce, comme pour contrer les ténèbres où Alexis est plongé.

Titre: Il fait bleu sous les tombes

Auteur: Caroline Valentiny

Editeur: Albin Michel

Parution: 2 janvier 2020

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