La correspondante

Sybil Van Antwerpen est une charmante septuagénaire. Avocate, elle a mené un brillante carrière de greffière à la cour d’appel du Maryland, formant un duo de choc (voué à maintes spéculations) avec le juge Donnely, qui vient de mourir. Divorcée depuis de longues années, elle vit désormais seule dans une maison coquette d’Annapolis. Entre ses activités au club de jardinage et ses lectures, Sybil s’adonne tous ses lundis, mercredis, vendredis et samedi à lune intense correspondance. 

« La correspondance est le pilier de ma vie, tandis que je n’ai exercé le droit qu’une trentaine d’années. Être greffière était mon métier ; la somme de mes lettres est ce que je suis ».

Depuis son enfance, elle envoie des lettres – cela a commencé avec des missives à sa meilleure amie, Rosalie, devenue depuis sa belle-sœur. Puis, avec le temps, elle a pris la plume pour s’adresser à quiconque motivait un courrier, à commencer par ses écrivains favoris.

Sybil est de ceux qui posent les questions ouvertement et s’intéressent sincèrement aux autres, attachant la plus grande importance à leurs réponses, sur lesquelles elle rebondit inlassablement.

Les premiers échanges épistolaires plantent l’intrigue, sans que l’on en saisisse toute la teneur – évidemment, nous débarquons dans cette volumineuse correspondance un jour de 2012, petits voyeurs que nous sommes, sans connaître quiconque et sans avoir un indice sur l’histoire de Sybil. Mais au fil des échanges avec les uns et les autres (son frère Felix, sa fille Fiona, le jeune Harry, sa belle-soeur Rosalie, la doyenne d’une université ou encore son voisin Théodore pour n’en citer que quelques uns), on en apprend bientôt davantage sur Sybil, ses douleurs, ses erreurs, ou ses regrets. 

Et les évènements auxquels nous allons assister vont donner un tournant des plus surprenants à sa vie.

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Je pleure encore la beauté du monde

Couverture du livre Je pleure encore la beauté du monde

Inti Flynn a grandi avec sa sœur jumelle entre le Canada et l’Australie. La jeune femme, éduquée en symbiose avec la nature, a décidé de consacrer sa vie aux loups. 

Devenue une biologiste aguerrie, elle vient d’arriver en Ecosse, au coeur des Cairngorms, dans les Highlands. Dans ces paysages de montagnes et de landes, la mission Cairngorms Wolf Project va réintroduire les loups pour réensauvager la région – sans prédateurs, les innombrables cervidés ont dénudé les terres sans laisser leur chance à la moindre pousse, réduisant à néant les forêts.

Le projet est évidemment mal accueilli – la peur du loup est ancestrale, dans cette région d’élevage où vaches et moutons paissent librement. Et la forte personnalité d’Inti ne tarde pas à déplaire.

Elle se voue corps et âme à sa mission, malgré les ennemis qui ne tardent pas à s’opposer à elle et à s’en prendre aux meutes lâchées dans différents point du territoire.

Parmi ses ennemis, le fermier Stuart Burns cherche tous les moyens de l’intimider depuis qu’elle a osé l’interpeller sur ce que tout le monde tait : il bat sa femme.

Sous ses dehors de dure à cuire, Inti est une jeune femme ultra sensible – elle souffre de synesthésie visuo-tactile, qui lui fait ressentir dans sa chair tout ce qu’elle voit les autres subir. Le bon comme le mauvais. Cette maladie la rend vulnérable depuis toujours, et elle est aujourd’hui une personne meurtrie par la somme de ses expériences passées.

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Migrations

Quand j’ai un tel livre entre les mains, je ne peux que m’étonner et être triste qu’il soit passé (quasi) inaperçu à sa sortie, en 2021, tant il est extraordinaire. Je dois un immense merci à Céline sans qui je ne l’aurais jamais lu.

Au Groenland, Franny Stone traque les dernières sternes arctiques, avec l’intention de suivre leur migration vers l’Antarctique. 

Cette jeune femme solitaire et mystérieuse cherche un bateau qui lui permettra de suivre les oiseaux qu’elle a équipés d’un émetteur. Comment convaincre un capitaine assez fou pour la suivre dans cette aventure? En lui promettant qu’en suivant les oiseaux, ils trouveront du poisson, plein de poisson – car dans ce monde-là, qui n’a pourtant rien de dystopique, les animaux ont peu à peu disparu de la terre, de la mer, et du ciel.

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Giovanni Falcone

Couverture du livre Giovani Falcone

A Palerme, face au port, il y a cet émouvant mural sur le flanc d’un immeuble : les juges Giovanni Falcone et et Paolo Borsellino y sont immortalisés dans un instant complice. Deux hommes liés par leur amitié, leur lutte, et leur assassinat, en 1992, à deux mois d’intervalle.

Roberto Saviano consacre son nouveau roman au premier de ces deux hommes, Giovanni Falcone, tué dans un attentat commandité par la mafia, sur l’autoroute à la sortie de l’aéroport de Palerme le 23 mai 1992.

Dans les années 1980, Falcone et une poignée d’autres juges d’instruction enquêtent sur les rouages de Cosa nostra, la célèbre mafia sicilienne qui mène le marché de la drogue – un chiffre d’affaires quotidien, rien qu’à Palerme, de 400 millions de lires.

En 1983, la mort de Rocco Chinicci, le responsable du pôle d’instruction, inaugure une nouvelle forme d’assassinat plus violente que jamais: la mafia ne veut plus intimider elle veut terroriser ces justiciers. Dès lors, jusqu’à sa mort en 1992, Falcone vivra constamment sous sa menace.

Pourtant, cela ne l’empêchera pas d’accomplir sa tâche pour aller jusqu’au Maxi-Procès de 1986 à Palerme, où 346 accusés seront reconnus coupables et condamnés à diverses peine – 2665 années de prison, 114 acquittements 19 condamnations à perpétuité. Le recours en appel relaxera bon nombre d’entre eux et relancera la guerre contre la magistrature.

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J’emporterai le feu

Dans ses remerciements qui clôturent « J’emporterai le feu », Leïla Slimani s’adresse à ses amis : « votre feu brûle en moi pour toujours ». Oui, ce feu, depuis le titre, embrase toutes les pages du dernier volume de la trilogie « Le pays des autres » (voir ici le volume 1 et le volume 2). Ce roman est assurément le meilleur de la saga familiale de l’écrivaine – et probablement le meilleur de tous ses romans.

C’est du point de vue de Mia, enfant de la troisième génération, petite-fille de Mathilde et Amine, que s’ouvre ce dernier volume, qui nous emmène des années 1980 à aujourd’hui.

En ces années 1980, une étincelle pourrait faire exploser le Maroc: sécheresse, guerre coûteuse du Sahara, inflation, misère. Mehdi, le père de Mia, haut fonctionnaire, vient d’intégrer la présidence du Crédit Commercial du Maroc à Casablanca après un long chômage. Sa nomination dans cet obscur organisme de crédit spécialisé dans l’immobilier et le tourisme ressemble à une mise au ban. Mehdi, homme intègre, n’en sortira pas indemne, victime d’un pouvoir monarchique corrompu et des manigances des courtisans

Mia et sa soeur Inès sont élevées dans une maison où ses parents intellectuels (leur mère Aïcha, fille de l’Alsacienne Mathilde, est devenue gynécologue à Rabat après ses études de médecine) défendent la liberté, critiquent le fanatisme, parlent français, mangent du porc et boivent de l’alcool – mais dehors, « il ne fallait pas en parler, ne pas provoquer, faire semblant de respecter la bienséance. » Le Maroc, sous ses allures ouvertes, est une dictature.

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Regardez-nous danser

Dans « Le pays des autres » Leïla Slimani revisitait, entre Alsace et Maroc, la rencontre de ses grands-parents et son histoire familiale. 

C’est avec plaisir qu’on retrouve la suite de cette saga familiale dans le second volume de la trilogie.

Grâce à une belle ellipse temporelle, nous voici de retour en 1968 au « Domaine Belhaj », la fermette d’Amine et Mathilde devenue enfin prospère. 

Leur couple a résisté à ses différences culturelles, Amine s’est encore plus endurci, affirmé et a désormais ses entrées dans la bonne société marocaine. Il trompe sans vergogne une Mathilde devenue prématurément vieille. 

Aïcha, leur fille aînée, est partie étudier la médecine à Strasbourg, et Selim, leur jeune fils aussi blond qu’un européen s’est transformé en un lycée sportif qui cherche sa place.

« Regardez-nous danser » est une grande histoire d’émancipation: celle d’un peuple, celle de la jeunesse, et celle des femmes. 

Après les évènements qui ont conduit à son indépendance, la monarchie essaie de garder le peuple sous sa coupe en cultivant son analphabétisme, mais entre tourisme, mouvement hippie et industrialisation, le pays s’occidentalise, et s’anarchise. Les jeunes ont soif d’étudier, malgré les répressions qui voudraient les en priver, et cette culture nouvelle leur offre un pouvoir politique, et économique nouveau. Dans cette société à deux vitesses, coincée entre archaïsme et capitalisme, les femmes vont elles aussi commencer à s’émanciper.

Le roman va davantage se focaliser sur Aïcha, symbole de ce souffle nouveau.

A travers cette grande fresque romanesque, Leila Slimani offre un portrait sans concession du Maroc, tout en nous invitant à de déambulations profondément vivantes dans Fès, Meknès ou Essaouira.

Avec un style littéraire simple mais efficace, la romancière réussit à nous transporter dans sa saga familiale et à nous passionner pour l’histoire de son pays. Vite, la suite!

Titre: Regardez-nous danser

Auteur: Leïla Slimani

Editeur: Gallimard

Parution: 2022

L’âge fragile

photo du livre L'âge fragile

Retour en littérature italienne avec Donatella Di Pietrantonio et ce si beau roman, premier coup de coeur de la rentrée de janvier.

Lucia habite un village des Abruzzes, dans le Sud de l’Italie.

Elle n’en est jamais partie, et aujourd’hui, sa fille Amanda, qui voulait à tout prix quitter la région pour étudier à Milan, est revenue sans explication. Elle s’est enfermée dans l’épais silence de sa chambre, et Lucia n’arrive plus à communiquer avec elle.

C’est au même moment que son père décide de donner à Lucia les terres qu’il possède, à l’écart du village, « Le Dente del Lupo », un éperon rocheux blanc comme une canine de loup, qui a donné son nom au terrain et à la forêt de sa famille, domine le village – et depuis trente ans, chacun ici s’est efforcé d’oublier le drame qui s’y est produit.

Mais le terrain, sur lequel avait été construit un camping abandonné depuis le drame, est aujourd’hui convoité par un promoteur. 

Que doit faire Lucia? Garder ces terres marquées du sceau du sang comme un fardeau trop lourd, ou le vendre?

Elle est prise dans un conflit psychologique accentué par la consternation d’Amanda qui n’avait jamais eu vent du drame dont sa mère et son grand-père furent témoins.

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Les jardins de Torcello

couverture du livre Les jardins de Torcello, de Claudie Gallay

Jess a 25 ans, et elle vit depuis quelques mois à Venise – à la mort de madame Barnes, elle s’est installée dans son appartement, à la demande de son fils Pietro, à qui elle rend divers services. 

De ses déambulations, elle a rassemblé nombre d’anecdotes sur la cité lacustre, et s’est improvisée guide touristique. Lorsque PIetro Barnes met l’appartement en vente, Jess est contrainte de chercher un nouveau logement, et des sources de revenus supplémentaires. Sur ses recommandations, elle contacte Maxence Darsène, un avocat pénaliste, pour qui elle va effectuer de menus travaux. 

Darsène vit sur l’île de Torcello, qui fut habitée bien avant Venise, et s’est vidée de ses habitants lorsqu’elle s’est envasée. Il y a acheté la ferme d’un ancien monastère: là, il vit avec son compagnon Colin, et l’ombrageux Elio, homme à tout faire au passé mystérieux. Entre deux plaidoiries, épaulé d’Elio, Maxence consacre son énergie à la reconstitution des jardins du monastère.

Patiente, curieuse, observatrice, attentive aux animaux de Maxence, Jess se fait petit à petit une place discrète au sein de l’étrange maisonnée, témoin des souffrances autant physiques que psychologiques de Maxence, et de ses disputes avec Colin. Dans des silences où se disent tant de choses, une étonnante amitié va naître entre l’homme mûr, fatigué par les épreuves de la vie, et la jeune femme qui elle, n’en est qu’aux prémices de la sienne.

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Madelaine avant l’aube

livre Madelaine avant l'aube de Sandrine Collette

On adore mettre les gens dans des cases. 

Ainsi, Sandrine Collette a longtemps été affublée de l’étiquette « autrice de roman noir », mais ses derniers romans sont bien plus que cela – et son maintien dans la seconde sélection du prix Goncourt (quoiqu’on pense du Gongourt) en est bien la preuve.

Avec « Madelaine avant l’aube », elle nous emmène loin, très loin. Même si, avec Sandrine Collette, on ne sait jamais tout à fait où ni quand l’on est. On lit entre les lignes.

Les Montées, c’est un hameau de trois fermes « au bout du monde » – il y a des marais, plus loin un village, des forêts, des champs et un fleuve, le Basilic. Ici la vie n’est que labeur. Dans sa ferme, Eugène, ses fils et sa femme Aelis travaillent dur, du matin au soir. 

Plus loin, dans l’autre ferme, il y a Ambre, la jumelle d’Aelis, et son mari Léon, qui fabrique des sabots quand il ne boit pas. 

Plus loin encore,  vivent la vieille Rose et Bran, qui veille sur elle. 

Aelis et Ambre sont inséparables, l’une a enfanté par cinq fois, le ventre de l’autre est resté vide. Mais. L’arrivée de Madelaine, une « fille de faim », va tout changer: la petite sauvageonne devient une fille pour Ambre, une cousine pour les fils d’Aelis, et l’amie inséparable de Bran – mais en elle subsistent des réflexes sauvages, et on la devine prête à bondir comme une bête à la moindre alerte.

Moi, je n’avais rien à lui donner. Et pourtant le lien le plus immédiat et le plus fort, celui qui resterait à jamais, même après que Rose eut cédé la petite à Ambre, était entre elle et moi. Je l’avais su au premier coup d’œil et j’ai vu qu’elle savait aussi: nous étions pareil. Nous étions sauvages. Nous étions à part 

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Mon autre

couverture du roman "Mon autre"

Rut et Gorm ont déjà construit des vies bien denses lorsqu’ils se retrouvent un jour des années 1980. Dans le Nordland, où ils ont grandi, ces deux-là sont tombés amoureux lorsqu’ils étaient enfants, mais jusque là, leurs rencontres ont été des rendez-vous manqués. Ils ont vécu des mariages, des naissances, la douleur des deuils, et un jour, leurs vies sont enfin prêtes à fusionner.

Rut est une peintre reconnue, installée depuis peu à Oslo après avoir vécu auprès de son agent tyrannique à Berlin. Gorm vit toujours dans le nord de la Norvège, où il dirige par devoir la société familiale.

Dans « Mon autre », Herbjørg Wassmo nous invite à suivre au long cours une histoire d’amour entre deux âmes sœurs – une histoire façonnée par le vécu de chacun, leurs drames personnels, leurs doutes et leurs espoirs. 

Ainsi, Gorm va-t-il prendre des décisions drastiques pour vivre la vie à laquelle il aspirait – un idéal sacrifié sur l’autel de l’héritage paternel. A Oslo, il va reprendre des études de lettres et surtout rejoindre Rut. Une nouvelle vie où où l’on apprend que la relation à l’autre se construit jour après jour, année après année. 

C’est ce que H.Wassmo décrit si finement, à travers ces deux personnes à la symétrie parfaite – leurs deuils personnels, leurs vies « d’avant » – tout se répond. L’un utilise les mots, l’autre la peinture – l’art est la matière brute du roman, où les couleurs font ressortir les mots. L’écrivaine écrit comme Rut peint ses tableaux, avec beaucoup de bleu (une chaude voix est soudain « bleutée d’une once de mélancolie», une ombre ou une heure sont bleues), pose des aplats de rose, de mauve et de rouge sur ses phrases – jusqu’au blanc titane de la douleur. 

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