Un ange brûle

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J’ai découvert Tawni O’Dell en 2010 avec son quatrième roman, Animaux Fragiles.

Dans la foulée, j’ai dévoré tous les autres. Sept ans pour attendre de ses nouvelles, c’était un peu long, et j’ai souvent craint de ne plus en avoir… Mais elle nous est enfin revenue avec son nouveau roman, Un ange brûle.

Et Un ange brûle n’échappe pas à la règle : comme dans tous les autres romans de la romancière américaine, son action se situe dans les régions minières de Pennsylvanie, terres dévastées, épuisées et détruites par l’exploitation.

Dove Carnahan, son héroïne, connaît bien cette région : elle y est née. Chef de la police locale, après avoir gravi les échelons, elle doit faire face à un crime sordide qui secoue la petite communauté de Buchanan : une jeune fille a été retrouvée morte, à moitié brûlée, sur les anciennes terres minières abandonnées de Campbell’s Run, recouvertes de « fractures fumantes (qui) ont déchiré la surface ». Ici, pendant des années, un feu de mine a tranquillement grignoté les entrailles de la terre avant de gagner sa surface, créant des entonnoirs qui peu à peu ont englouti la ville.

Bientôt l’identité de la jeune fille ne fait plus de doute, et l’enquête s’ouvre au sein de sa famille, les Truly, clan pauvre, alcoolique, malfaisant, qui tire sa force d’une grand-mère manipulatrice, Miranda et de ses deux fils Eddie et Clark. On traverse le miroir d’un idéal américain pour pénétrer dans une Amérique prolétaire, nourrie de la culture de la téléréalité à grand renfort de paquets de chips XXL et de packs de bière, loin des clichés pailletés que nous connaissons.

Chez les Truly,

(on) zigzague à travers le labyrinthe de voitures et de camionnettes à plateau garées n’importe comment sur un terrain déjà encombré de carcasses automobiles, d’appareils ménagers déclassés, de piles de pneus usés, de bicyclettes dépouillées de leurs accessoires amovibles, d’un portique à balançoires rouillé et d’un vieux canapé dont la toile déchirée laisse émerger des bouts de mousse grignotée ou, de temps en temps, le museau palpitant de quelques rongeurs

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Quelle était la place de Camio, brillante élève, passionnée de psychologie, amoureuse  de Zane, jeune homme de bonne famille, qui ambitionnait de partir étudier à l’université loin de sa famille ? Qui pouvait lui vouloir du mal, ici ou à Buchanan ?

Dove Carnahan prend l’enquête à bras le corps, remuée par le décès de l’adolescente, dont la vie de famille chaotique n’est pas sans lui rappeler celle qu’a été la sienne, bouleversée à jamais lorsqu’elle avait 15 ans par l’assassinat de sa propre mère. D’autant plus que c’est à ce moment-même que ressurgit du passé Lucky, remis en liberté après 35 ans passés en prison.

Plus qu’une enquête policière qui sait nous tenir en haleine tout a long de ces pages, Tawni O’Dell livre avant tout un roman social, où elle décortique une Amérique ouvrière, en lutte contre le chômage, qui s’abrutit devant la télévision et prône l’utilisation des armes à feu. Ici, la communauté est dominée par les hommes, machistes, qui annihilent la femme, la laissant au mieux à son statut de femme objet, et au pire, en la réduisant à rien.
Dove, elle, se bat contre ces clichés, avec ses propres armes. Car dans son environnement professionnel aussi, le sexisme et les clichés sur les femmes dominent :

Ce métier était et demeure essentiellement un club masculin, et si les services de police municipale verrouillent – métaphoriquement parlant- leurs locaux pour dissuader les membres de sexe féminin d’y entrer, la police d’Etat, elle, s’est carrément entourée de murailles en pierre de taille et d’un portail gardé par des dragons crachant du feu pour remplir cette fonction

A 50 ans, celle qui a toujours refusé de se lier et d’être mère, jonglant entre une féminité exacerbée et un caractère trempé très masculin pour assurer sa place au sein de son métier et de sa communauté, se retrouve à une étape décisive de sa vie, où elle doit faire face malgré elle à tous les écueils qui l’ont construite. Outre cette histoire familiale brinquebalante, c’est la figure masculine dans tout ce qu’elle a de négatif qui a conditionné sa vie de femme, son caractère dominant et entreprenant. D’abord le père, qui ne l’a pas reconnue. Ensuite ces hommes dans la vie de sa mère aux mœurs dissolues, géniteurs de ses deux autres frère et sœur. Le beau-père, à la sexualité ambiguë. L’amant de la mère, homme violent. Le frère, garçon brisé, qui a fait le choix de fuir sa famille. Et soudain, toutes ces figures se rappellent à elle, mêlées aux figures mâles présentes dans sa vie et dans son enquête:

Mes pensées ne cessent d’aller de l’un à l’autre de ces garçons, passés et présents, qui dominent soudain mon existence (…). Leurs besoins à tous sont devenus mon fardeau personnel

Tawni O’Dell a le don de brosser des portraits psychologiques très forts, dessinant précisément chaque personnage, extrêmement incarné – que ce soient les personnages principaux ou les personnages secondaires.

On peut parfois avoir le sentiment qu’elle frôle la caricature (et si je devais avoir un reproche ce serait celui-ci), mais c’est cette Amérique, qu’elle peint avec amour, avec talent, qui nous paraît à tort caricaturale, tant elle est éloignée de l’image que nous avons du pays de l’oncle Sam. Cette Amérique des classes populaires, de la crise sociale, n’est-elle pas celle qui finalement a permis qu’une autre caricature prenne le contrôle du pays, aussi inconcevable que cela paraisse ?

Née en 1964 en Pennsylvanie occidentale, Tawni O’Dell y vit toujours avec ses deux enfants.
Un ange brûle est son cinquième roman.

Titre : Un ange brûle (Angels Burning)
Auteur : Tawni O’Dell
Editeur : Belfond
Parution : 2017

6 réflexions sur “Un ange brûle

  1. Vilaine tentatrice! Quel sublime billet. J’ignorais que tu étais à ce point fan de ces romans.
    Moi, je vais y venir. J’ai, dans ma PAL « Retour à Coal Run » et « Le temps de la colère ». « Un ange brûle » ne tardera sans doute pas. Je suis accro aux romans habités par des êtres marqués, de ces romans qui lèvent le voile sur l’envers du rêve américain.
    Par ailleurs, par quel roman me conseilles-tu de commencer?

    Aimé par 1 personne

    1. Disons que j’ai beaucoup aimé ses précédents romans, alors j’étais heureuse de la retrouver 🙂
      Le Temps de la Colère est très touchant – enfin ils le sont tous, évidemment! Mais peut-être devrais-tu commencer par Retour à Coal Run, qui te fera découvrir cet univers si particulier… Ces romans sont certes plutôt « grand public » mais ses personnages fracassés et toutes ces vies laminées qu’elle conte sont extrêmement attachantes!

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