Article 353 du code pénal

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Au petit matin, lorsque la police vient chercher Martial Kermeur chez lui, celui-ci n’est pas étonné.

 Sans doute, j’ai l’âme assez coupable pour ne pas être surpris de voir la loi fondre sur moi comme une buse et déjà planter ses griffes dans mes épaules

Martial Kermeur a tué un homme, jeté par-dessus bord du bateau dans lequel ils étaient embarqués.

Et c’est dans le bureau du juge, dans un huis-clos littéraire qui n’est pas sans évoquer une scène cinématographique, à la façon de Michel Serrault et Lino Ventura dans  Garde à vue, que Martial Kermeur déroule le fil de son histoire.

C’est un homme résigné, un homme usé qui dans un rythme sans relâche parle, raconte, et répond aux questions du juge. Kermeur, la cinquantaine, a été éprouvé par la vie : licencié de l’Arsenal de Brest, divorcé, élevant seul son fils Erwan, le maire de la ville lui accorde une « servitude » : contre l’échange de ses bons services, il habite avec son fils la maison de gardien du « château », grande demeure qui domine la presqu’île et fait partie du paysage des habitants de la petite ville depuis toujours. Jusqu’au jour où le maire décide de mettre en vente cette propriété de la ville, faisant basculer le destin de nombreux habitants.

Car s’il arrive comme un homme providentiel avec un projet immobilier fabuleux, Antoine Lazenec se révèle très vite être un promoteur véreux.
Embobiné par cet homme manipulateur qui les a floués, lui et quelques autres sous leurs yeux, Martial ne sait comment réagir. A-t-il saisi ce semblant d’amitié comme une perche pour le sortir de son isolement? Car ce qui dépasse l’entendement dans ce récit, c’est la capacité de Lazenec à tirer avantage de la faiblesse qu’il perçoit chez les autres, son habileté à séduire, à agir avec arrogance, en cachant à peine son dessein, jusqu’à ruiner la vie d’un homme et le mener à bout, vers une seule issue qui est le meurtre.

Tout au long de son récit au juge, de ses réponses à ses questions, Martial Kermeur fait jouer avec ses propos la lumière changeante du bord de mer, le brouillard qui apparaît, se retire dans sa vie, avec la force évocatrice d’un peintre. Une émotion intense transperce à travers ses mots désabusés, nous faisant vibrer en totale empathie avec le personnage.

 … je me retrouve comme pris à travers l’épaisseur du verre, le cerveau capturé par le brouillard qu’on pourrait confondre avec n’importe quel matin d’hiver quand le soleil essaye de se refléter dedans, mais comme pâli ou trompé par la texture opaque de la glace.(…) Quelquefois je m’y perds, dans les brumes du miroir, dans le reflet indécis de moi, quelquefois même je suis content de m’y perdre, mais quelquefois aussi, j’ai dit au juge, quelquefois aussi je suis en colère contre la brume

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Dans ce roman très social qui interroge sur la moralité, sur la conséquence des choix que nous faisons, et peut-être sur le destin, Tanguy Viel, dans une écriture dense et précise,  fait côtoyer ce qu’il peut y avoir de pire et de meilleur dans l’Homme.

Et si finalement c’était avant tout l’humanité qui ressortait de ce brillant récit, mettant en avant l’idée d’une foi en la justice ?

« Article 353 du code de procédure pénale : La loi ne demande pas compte aux juges des moyens par lesquels ils sont convaincus. (…) La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : Avez-vous une intime conviction ? »

Titre: Article 353 du code pénal

Auteur: Tanguy Viel

Editeur: Les éditions de minuit

Parution: 2017

6 réflexions sur “Article 353 du code pénal

    1. Merci Patrice! Je voulais absolument le lire avant une rencontre la semaine prochaine dans ma librairie. J’ai vu dernièrement plusieurs avis qui disaient ne pas avoir apprécié le style de Tanguy Viel. J’espère qu’il va nous parler de son travail d’écriture, qui m’intéresse dans une rencontre bien plus que la génèse de l’histoire… A suivre!

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