Avant que les ombres s’effacent

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En ce soir de janvier 2010, sur sa terrasse de Montagne Noire à Haïti, le vieux Docteur Schwarzberg va entreprendre le récit de sa vie, qu’il n’avait jusque-là délivré que par bribes.

Dans la fraîcheur de la nuit, réchauffé par le rhum ambré et bercé par le son lancinant des tambours vaudou, il est assis face à Deborah, sa petite cousine qu’il rencontre pour la première fois– Déborah est  venue avec les médecins et les secouristes du monde entier apporter leur aide aux haïtiens, alors que l’île a été ravagée par un séisme. Petite fille de Ruth, la tante du vieux patriarche qui était partie rejoindre la Palestine  en 1939 pour participer à la fondation de l’état d’Isarël, Déborah est le portrait craché de la flamboyante Ruth, ce qui ravive les souvenirs du vieil homme et  va l’inciter à livrer ses souvenirs:

C’était comme un chapitre de son enfance qui lui était renvoyé en cadeau, avant que les ombres s’effacent, qu’il ne redevienne poussière, ou néant

… Alors, pour elle, Ruben Schwarzberg va faire le récit des évènements qui l’ont amené jusqu’à Port-au-Prince 69 ans plus tôt…

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Ruben Schwarzberg a cinq ans au sortir de la première Guerre Mondiale. Le conflit s’est éteint, mais pour la communauté juive polonaise, de nouveaux dangers se font sentir. Aussi, lorsque surviennent les évènements de Pinsk, au cours desquels les soldats du nouvel état polonais tuent quarante membres de communauté juive, la famille décide de quitter la petite ville de Lödz pour Berlin, où elle recommencera tout à zéro. Dans leurs bagages, ils ont glissé à côté d’une copie de la Torah  le livre ramené de Paris quelques années plus tôt par l’oncle Joshua, De l’égalité des races, écrit par le médecin et intellectuel haïtien, Anténor Firmin – ce livre qui tel une prémonition guidera Ruben vers sa destinée. Les Schwarzberg emménagent alors à Charlottenburg, en bordure du cœur de Berlin – francophiles inconditionnelles, Judith et Salomé – mère et sœur de Ruben, auraient préféré Paris à la capitale allemande, mais peu importe, la famille s’installe dans un immeuble entier (les grands-parents Papy et Bobe, les parents Judith et Néhémiah, les  enfants Salomé et Ruben, Ruth la tante veuve, et Joshua, l’oncle habile commerçant qui parcourt l’Europe) et reprend sa vie dans le Berlin des Années folles, faisant prospérer ses affaires. Très proche de sa sœur aînée Salomé qu’il surnomme sa « petite mère », cette dernière l’encourage à poursuivre de brillantes études pour en faire le premier médecin de la famille. La famille s’épanouit dans la tranquillité de cette vie facile, jusqu’à la Nuit de Cristal qui va entraîner la terreur dans la communauté juive. Certes, « Depuis les lois raciales de Nuremberg, les persécutions, les actes criminels et discriminatoires avaient envahi le quotidien ». Mais directement attaquée, la famille Schwarzberg  doit une nouvelle fois fuir :

L’heure était venue d’aller ancrer leur errance ailleurs

La famille se sépare alors, qui en Palestine, qui aux Etats-Unis. Pour autant, le sort de Ruben et de l’oncle Joshua n’est pas réglé. Les deux hommes, livrés à eux-mêmes, vont alors connaître de longs mois d’errance : l’horreur du camp de concentration de Buchenwald, d’où les relations de Ruben pourront les extirper. La fuite hors de l’Allemagne, l’errance du paquebot « Saint-Louis » sur lequel ils sont embarqués pour rejoindre Cuba et qui n’aura jamais l’autorisation de faire descendre les demandeurs d’asile. Apatride, de retour seul en Europe, Ruben choisira Paris, la ville lumière tant convoitée par sa mère. Là, il trouve refuge chez la poétesse Ida Faubert, qu’un compagnon de Buchenwald, Johnny l’américain, lui avait conseillé de contacter s’il venait un jour à Paris. Par l’entremise d’Ida, Ruben va ainsi faire connaissance de la communauté haïtienne de Paris, et surtout, SURTOUT, bénéficier d’un décret-loi voté en 1939 « permettant à tout Juif qui le souhaitait de bénéficier de la naturalisation in absentia ».

Le tout jeune état avait décidé lors, pour en finir une bonne fois avec la notion ridicule de race, que les êtres humains étaient tous des nègres (…) Aussi existe-t-il dans le vocabulaire des natifs de l’île des nègres noirs, des nègres blancs, des nègres bleus, des nègres cannelle, des nègres rouges (…) des nègres jaunes, des nègres chinois aux yeux déchirés… Dans la foulée, ces nègres polychromes avaient décrété que tout individu persécuté à cause de son ethnie ou de sa foi peut trouver refuge sur le territoire sacré de la nation

Ainsi, le destin du Dr Schwarzberg est scellé. Devenu citoyen haïtien, il es enfin libre, et peut prendra un nouveau paquebot pour les Caraïbes et rejoindre l’île d’Haïti, sa Terre promise. Il y exercera enfin avec succès son métier de médecin, et fondera à son tour une famille, loin de l’Europe quittée sans regret.

Amis lecteurs, il faut que je vous dise: ce roman est un bijou littéraire.

Voilà, le terme est lâché!

Louis-Philippe Dalembert nous offre un trésor de Littérature. Littérature avec un grand L, celle dont on relit les mots, celle qui surprend par sa finesse, par son exigence, par la langue employée, celle qu’on décortique, celle qui nous enchante par la mélodie de ses phrases, celle qui peut se permettre de l’humour sans jamais dépasser la juste dose.

Quelle écriture ! Quel talent de conteur ! Quelle culture !

En quoi ce roman est-il exceptionnel ?  En tout !

On a tous lu des récits, des romans sur la Shoah, sur les destins brisés de millions de juifs sous le joug du nazisme. Personnellement, c’est un sujet qui me passionne – pas seulement la Shoah, mais également toute la tradition religieuse et socio-culturelle judaïque.

Louis-Philippe Dalembert traite le sujet sous un angle complètement différent, en partant d’un fait réel et méconnu, à savoir l’ouverture d’un petit pays des Caraïbes, Haïti, à l’accueil sans condition de Juifs pendant la guerre.

Son tour de force réside dans le fait qu’il s’approprie la culture yiddish comme si elle était sienne, incarnant son personnage, le docteur Schwarzberg et toute sa famille. Il nous entraîne dans la vie de la tribu, soudée dans ses bonheurs et ses malheurs: tous travaillent ensemble, les décisions sont prises à l’aune de conseils familiaux, et bien sûr tous  vivent regroupés dans l’immeuble de Charlottenburg, chacun à son étage.  « En réalité, cette répartition n’avait pas grand sens, car toute la tribu se retrouvait la plupart du temps dans le salon –salle à manger de Bobe et de Papy, sans s’être annoncée au préalable. Bobe avait toujours une casserole de Tcholent (…) sur le feu ».

L’humour n’est pas en reste, et Louis-Philippe Dalembert pratique l’humour Juif avec finesse. D’ailleurs, si on ne savait pas que l’écrivain est haïtien, on n’imaginerait même pas qu’il ne soit pas juif ! Les exemples sont nombreux, mais celui-ci m’a fait beaucoup sourire :

« Copains comme cochons  » avait coutume de dire Judith pour qui cette expression, qu’elle veillait toujours à utiliser en français, avait le double parfum de l’exotisme et de l’interdit .

Dalembert s’amuse en juxtaposant le rocambolesque aux situations dramatiques, délivrant son roman du ton trop grave qu’il aurait pu avoir. Ainsi, il se moque d’Hitler en le réduisant au titre de « petit caporal ».

Usant tout autant de facétie mais également d’une tendresse particulière lorsqu’il évoque Haïti et ses concitoyens, l’auteur nous fait découvrir son pays, qui souffre « de l’image de pauvreté étalée en permanence sur les écrans de de télévision et les unes des journaux ». Mais à l’heure où le Dr Schwarzberg débarque à Haïti, c’est une jeune nation vaillante, qui a repoussé l’occupation états-unienne  et est entrée en 1941 en guerre contre le IIIème Reich, alors qu’elle venait de déclarer les hostilités au Japon quelques jours plus tôt, conférant au pays un côté goguenard que ne cessent de refléter les personnages haïtiens du roman. Et quels personnages hauts en couleurs que ces Haïtiens ! Les femmes y sont des séductrices invétérées, fortes en gueule, bagarreuses et téméraires,  l’infidélité des hommes est un sport national, mais on y boit le rhum tous ensemble, on y danse avec ferveur, et à la nuit tombée, on n’hésite pas à convoquer les esprits  vaudou au son lancinant des tambours.

Enfin, tel le rhum haïtien, l’écriture de Louis-Philippe Dalembert se déguste avec délice, s’insinue tout en nous, réchauffe le lecteur et lui apporte l’ivresse des bons mots. Pas de temps mort, pas de longueurs dans ce récit. L’écrivain joue de sa fine plume, qu’il sait rendre sensible, drôle ou extrêmement poétique, quand elle retourne dans les souvenirs égrenés par le Dr Schwarzberg.

Un tout petit (mais vraiment très très petit) bémol concernant la fin, trop romanesque pour être complètement crédible à mon goût. Mais on a quand même envie d’y croire, pour boucler la boucle, d’autant qu’elle n’enlève rien à cet incroyable roman !

Vous l’aurez donc compris, je vous engage vivement à lire ce roman, qui est pour moi un immense coup de cœur!

Louis-Philippe Dalembert est né en 1962 à Port-au-Prince et vit à Paris. Professeur invité dans des universistés américaines et suisses, écrivain en résidence à Rome, Jérusalem ou Berlin, il publie depuis 1993 des romans, des essais, des nouvelles et de la poésie.

Titre : Avant que les ombres s’effacent

Auteur : Louis-Philippe Dalembert

Editeur : Sabine Wespieser

Parution : 2017

9 réflexions sur “Avant que les ombres s’effacent

  1. Waouw! Si ce livre est un bijou, ta critique en est le solitaire ! Très intéressant, je ne savais pas qu’Haïti avait accueilli des juifs, j’y suis allée petite mais je n’ai pas dû écouter le guide pendant les excursions!! Moi aussi les récits judaïques me passionnent, j’y cherche depuis toujours une réponse convenable à la question suivante: pourquoi les juifs ont ils été autant haïs pendant l’histoire alors que je les trouve si sympathiques?

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    1. Merci pour tes mots… mais je t’avoue qu’écrire un billet sur un tel roman est très difficile, tellement il est dense. J’ai tout noté, tout me parle, mais c’est impossible à restituer. Quant à la question du judaïsme, ah oui, elle en soulève des passions et des haines…

      Aimé par 1 personne

  2. Ce roman m’a tout l’air passionnant. J’ignorai qu’Haïti avait accueilli sans condition les Juifs pendant la guerre. Ne serait-ce que pour en apprendre davantage sur le sujet, je mets ce roman dans ma lorgnette! Merci pour la découverte.

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  3. Tu m’as prévenue et je suis d’accord avec toi, ce roman devrait beaucoup me plaire ! Bon, je suis un peu désespérée en ce moment : beaucoup de livres qui me plaisent et très peu de temps, mais bien sûr je l’ajoute à ma liste quand même 🙂 Merci d’avoir partagé ton enthousiasme.
    Qu’est-ce que tu lis maintenant ? Difficile de choisir un livre après un tel coup de cœur, n’est-ce pas ?

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  4. Coucou.

    Je viens tout juste de decouvrir ton blog. Je te remercie pour ce joli billet au sujet de ce roman qui me fait de l’oeil depuis quelques jours…il a l’air passionnant dotant plus que je ne savais pas que Haïti avait accueilli des juifs durant la 2nd guerre mondiale.
    C’est décidé je dois absolument me le procurer!

    Aimé par 1 personne

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