Frankie Addams

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Frankie Addams, vous la connaissez déjà, d’une certaine façon… Je vais vous rafraîchir la mémoire : une jeune fille garçon manqué, un peu mal dans sa peau, qui s’ennuie dans l’été qui ne passe pas, entre l’employée de maison et sa petite voisine fragile… elle s’entiche d’une autre jeune fille qui doit jouer un concerto de Mendelssohn dans sa petite ville, et elle s’est persuadée qu’elle allait partir l’accompagner dans sa tournée… Eh oui, il s’agit de L’effrontée, interprétée par Charlotte Gainsbourg et réalisée par Claude Miller – qui a été inspirée du roman de Carson Mc Cullers.

Dans Frankie Addams, nous sommes en Georgie, dans le sud des Etats-Unis. C’est la guerre en Europe, mais on dit que Paris va être libérée… dans la langueur d’un été qui n’en finit pas, Frankie Addams s’ennuie et invente des histoires. C’est une adolescente complexée, qui a grandi trop vite et dépasse les autres filles de son âge, avec ses grandes jambes et ses longs pieds. Elle a coupé ses cheveux blonds sur un coup de tête. Des coups de tête, elle semble n’avoir que ça Frankie, au cours de ces journées qui ne passent pas, dans la moiteur de la maison qu’elle quitte à peine. Elle ne joue plus, elle est trop grande pour ça. Et elle n’a pas de copines non plus. Les autres filles ont formé un club, et n’ont pas invité Frankie à les rejoindre. Elle n’a autour d’elle que John Henry, son petit cousin et Bérénice, la bonne noire de la maison. Sa mère est morte en couches à sa naissance, et son père horloger passe peu de temps à la maison. Quant à son frère, soldat, il vient d’annoncer qu’il aller se marier. Frankie veut partir, quitter la ville avec cent dollars en poche, et ne plus jamais revenir. Ou alors elle veut mourir. Tout, mais ne plus vivre cette vie. Le prochain mariage de son frère donne soudain un sens à la vie de Frankie : elle se met en tête qu’elle va partir vivre avec eux, dès leur voyage de noces. Frankie va s’étourdir dans ce rêve malgré les mises en garde de Bérénice, et faire la cruelle expérience du rejet et de la honte.

elle ne savait pas pourquoi elle était triste, mais, à cause de cette tristesse inconnue, elle avait commencé à penser qu’il fallait qu’elle quitte la ville. Elle lisait dans le journal les nouvelles de la guerre, elle réfléchissait à ce qu’était le monde, et elle avait déjà préparé sa valise pour s’en aller ; mais elle ne savait pas où il fallait qu’elle aille

Si dans ce roman Carson Mc Cullers traite avant tout de ce moment particulier qu’est l’adolescence, elle met également très en avant la ségrégation, comme une vraie analyse sociale, et j’ai trouvé ce point particulièrement brillant : nous sommes ici dans le Sud des Etats-Unis et la ségrégation raciale est très vive. La société est divisée en deux : les Blancs et les Noirs. Elevée par Bérénice, Frankie évolue entre Blancs et Noirs avec naturel. Mais souvent, l’auteur rappelle les clivages, les différences. Ainsi Bérénice n’hésite pas à qualifier le frère de Frankie et sa fiancée de « gentil couple de Blancs », tandis que les amis Noirs de Bérénice qui lui rendent visitent chez les Addams craignent que Frankie parle d’eux à son père. Quand Frankie voyage dans le bus avec Bérénice, elle est assise « dans le fond, au milieu des gens de couleur ». Dans ce sud des Etats-Unis, il y a encore des champs de cotons, et des filatures aussi. Il n’y a plus d’esclave, mais la société reste clivée. Bérénice a un rêve, qu’elle partage avec les enfants lorsqu’ils jouent à critiquer le Créateur :

Pour commencer, les gens de couleur ne seraient plus séparés les uns des autres. Car tous les êtres humains auraient la peau légèrement brune, des yeux bleus, et des cheveux noirs. Il n’y aurait plus de gens de couleur, et plus de Blancs devant lesquels les gens de couleur se sentiraient honteux et inférieurs tout le long de leur vie. Plus de gens de couleur, mais des hommes, des femmes et des enfants composant une seule famille vivant sur la terre. Et quand Bérénice développait ce premier principe, sa voix était comme un chant violent qui montait du plus profond d’elle-même (…) »

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Mais Frankie Addams reste avant tout un roman sur l’adolescence, que Carson Mc Cullers traite avec une sincérité bouleversante. Elle avait 29 ans lorsqu’est paru Frankie, mais elle restitue l’ambivalence de ces années d’adolescence avec une acuité intemporelle. Ce n’est pas un hasard si dans Les règles d’usage, la jeune héroïne de Joyce Maynard est bouleversée à la lecture du roman et voit en Frankie Addams son alter ego.

La veille encore, et pendant les douze années de sa vie, elle n’avait été que Frankie. Rien de plus. Seulement quelqu’un qui disait Je, et qui marchait seule, et qui faisait les choses pour elle-même. Tout le monde pouvait se rattacher à un nous, tout le monde sauf elle.

Au cours de cet été, Frankie va abandonner le cocon qui entourait la petite fille qu’elle était, pour devenir Frances, avec toutes les questions, les douleurs, les rencontres, les renoncements et les transformations inéluctables que cela implique. En cela, Frankie Addams est un grand roman d’apprentissage, thème cher à la littérature américaine, et superbement écrit.

A l’image de la torpeur de l’été des douze ans de Frankie, Carson Mc Cullers a créé dans ce roman un rythme lent, qui comme l’humidité de ce sud des Etats-Unis nous englue parfois, colle à la peau, et on peut avoir l’impression que rien ne se passe. Et pourtant! Frankie m’a assommée parfois, mais touchée à d’autres moments. Frankie cherche, souffre, commet des erreurs de jugement, elle nous fait sourire aussi, avec tendresse. Qui n’a pas traversé les affres de l’adolescence? Surtout, Frankie Addams m’a souvent évoqué un autre roman, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Si l’intrigue est différente, ne se concentrant pas sur la crise d’adolescence de Scout mais sur cet homme Noir accusé injustement que le père de Scout doit défendre, on retrouve des bases incroyablement troublantes par leur similitude. L’histoire est racontée du point de vue de Frankie dans l’un et de celui de Scout dans l’autre, elles n’ont plus de mère, ont chacune un frère, Frankie est accompagnée en permanence de son petit cousin John Henry tandis que Scout passe l’été avec le neveu de la voisine, Dill, et elles sont chacune élevée par une gouvernante Noire, chose courante dans ce sud américain (je vous le concède, Bérénice avec ses couettes et son oeil de verre bleu est un peu plus déroutante que Calpurnia!).  Pour autant, on ne peut pas accuser Carson Mc Cullers d’avoir plagié Harper Lee, puisque cette dernière a publié son roman en 1960, alors que celui de Mc Cullers était déjà paru depuis 1946. Tout comme Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Frankie Addams m’apparaît comme un classique incontournable de la littérature américaine, et c’est une chose heureuse que les éditions Stock aient décidé de rééditer ses romans et nouvelles à l’occasion du centenaire de la naissance de Carson Mc Cullers.

Tout comme son héroïne, Carson Mc Cullers est née et a grandi en Géorgie. Fille d’un horloger, elle sera connue très jeune pour son premier roman Le cœur est un chasseur solitaire, en 1940. Elle fera scandale avec son second livre Reflets dans un œil d’or. Après sa parution en 1946, Frankie Addams deviendra une pièce à succès en 1949.

Titre : Frankie Addams (The Member of the wedding)

Auteur: Carson Mc Cullers

Editeur: Stock

Parution: 2017 (1946)

8 réflexions sur “Frankie Addams

  1. Quel magnifique billet! Une auteure incontournable et… inestimable. C’est une bonne nouvelle, cette nouvelle édition. Mes romans de Carson Mc Cullers sont jaunis et en piteuse état… En même temps, les romans Stock coûtent la peau des fesses! Une choses est sûre, j’ai très envie de relire « Frankie Addams » et « Le coeur est un chasseur solitaire » (quel beau titre, d’ailleurs).
    J’ignorais que Claude Miller s’était inspiré de ce roman pour « L’effrontée ».

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    1. Merci Marie-Claude! Comme j’aime également cette littérature américaine ! J’ai appris récemment pour l’Effrontée, l’adaptation est libre mais tout est là ! J’ai très envie de revoir le film et Bernadette Lafont qui retouche la robe rouge, tout comme Berenice reprend la robe orange que Frankie a choisie pour le mariage. Ça et tout le reste. Un film générationel issu d’un roman culte et inspirant !

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  2. Pour te dire à quel point ce film m’a marquée…: à l’époque, ma mère avait une boutique de vêtements pour enfants et elle désirait en ouvrir un autre pour les ados. Elle m’a laissée choisir le nom de la boutique. Devine ce que j’ai choisi?! Eh oui, L’effrontée!

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  3. j’avais vu « L’Effrontée » quand j’étais petite, mais en lisant « Frankie Addams » je n’ai pas fait spontanément le rapprochement, c’est une autre blogueuse qui m’en a parlé…
    j’ai trouvé que Carson McCullers avait tout compris à l’adolescence, mais je n’ai malheureusement pas accroché à ce roman, je me suis beaucoup ennuyée et j’ai dû lutter pour le finir! C’est vraiment étrange d’aimer un livre en théorie mais pas en pratique…

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  4. Ce n’est que récemment que j’ai enfin lu Carson McCullers, honte à moi, qui me dit Sudiste de cœur car une moitié de mon âme est en Caroline du Nord, proche de la Géorgie que je connais bien aussi. J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman et j’ai maintenant hâte de lire son premier roman. Effectivement, la petite fille rappelle un peu le personnage de To Kill A Mockingbird mais aussi celle de Fried Green Tomatoes dans un style plus récent. J’aime tellement cette littérature du Sud qui me replonge dans cette ambiance des étés chauds et humides que je détestais quand j’étais là-bas et qui, évidemment, me manquent tellement maintenant ! Merci pour cette belle chronique.

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    1. Merci beaucoup… je ne connais malheureusement pas cette partie des Etats-Unis, mais je me dis qu’un jour… Quelle chance tu as de l’avoir connue. J’aime aussi énormément la littérature qui s’y rapporte. Je me note donc Beignets de tomates vertes, puisqu’il me semble que c’est de ce roman dont tu parles, et qui a été porté sur grand écran, non?

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