Le Blues de La Harpie

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Luce Lemay sort de prison –  3 années passées derrière les barreaux pour purger sa peine, expier la faute qu’il a commise un soir où, jeune et inconscient, il a voulu changer sa vie, partir avec la caisse du débit de boissons où il travaillait, fonçant en voiture avec la Vierge qui le regarde depuis le tableau de bord en vinyle rouge, et soudain. Soudain, le landau qui déboule, qui part dans les airs en tapant dans le pare-chocs. Et la petite vie qu’on ne peut pas rattraper, saisie au vol par les anges.

Sous conditionnelle, il revient à La Harpie, la petite ville de l’Illinois où il est né et a vécu jusqu’à ce jour fatidique. Il n’y est pas le bienvenu, mais Clutch, un ancien taulard qui a rencontré Dieu en prison, veut lui redonner une chance, et lui offre un petit boulot dans sa station-service Gas’n Go, tout comme il l’a fait pour Junior Breen. Junior, c’est un colosse au cœur tendre et aux pieds d’argile, avec qui Luce s’est lié d’amitié derrière les barreaux. Tous les deux aspirent à retrouver une vie simple, et pourquoi pas heureuse. Mais leur présence dérange la petite ville tranquille de La Harpie, d’autant plus que Luce tombe très vite amoureux de Charlene, la fille du roi de la voiture d’occasion. Fatalement, les ennuis vont s’abattre sur eux. Y-aura-t-il une issue, quelle vie sont-ils en droit d’attendre lorsque partout le monde semble crier qu’ils ne méritent pas de vivre ? Comment se reconstruire quand on doit continuer à porter le fardeau de sa faute ?

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Le blues de La Harpie est un très beau roman dans la tradition d’une certaine littérature américaine, qui conjugue le plus sombre et le plus poétique.

Joe Meno nous parle, dans une langue intense et pleine de poésie, de cette Amérique profonde, populaire et monotone, où la jeunesse s’ennuie parce qu’il ne s’y passe rien. Une Amérique de clichés, celle où les filles rêvent d’être esthéticiennes pour partir maquiller les stars à Hollywood  – ou à défaut de se marier, d’avoir des mômes et une jolie maison, loin de leur bled. Une Amérique où les filles qui restent d’où elles viennent sont des anciennes pom-pom girls qui réussissent en épousant l’ancien capitaine de l’équipe de football devenu  le chef de la décharge publique de la ville, et où les hommes sont des machos à l’allure bovine qui mesurent leur virilité au nombre de cylindrées de leur voiture. Ici, dans les plaines de ce Midwest, on cultive la terre, on élève des porcs, on boit à n’en plus finir,  on est méfiant, refermé sur soi  parce qu’on ne connaît rien d’autre et qu’il n’y a rien d’autre à faire, et quand on a des problèmes, on se bagarre et on défonce l’autre, parce que de toutes façons, que faire d’autre ? On ne connaît pas le dialogue, mais la violence coule dans les veines.

Alors quelle chance, quand on s’appelle Luce Lemay ou Junior Breen, pour un nouveau départ ?

Qu’ont-ils pour eux, sinon leur amitié née de leur séjour en prison ?

A ses côtés, j’aurais presque pu oublier que j’étais un voyou. C’est peut-être pour cette raison que les gens ont des amis, en fin de compte. Pas parce qu’ils les apprécient tant que ça, mais plutôt parce qu’à leurs côtés, ils se sentent un peu moins minables 

L’amitié qui unit Luce à Junior est bouleversante. Chacun a pris l’autre sous son aile. C’est l’image de George et Lennie dans Des souris et des hommes, qui se superpose à la leur. Junior, à l’instar de Lennie, est un colosse tristement attendrissant. Il est heureux lorsqu’il recueille un petit oiseau qu’il peut tendrement caresser, tout comme Lennie caresse la souris dans le fond de sa poche. Junior a commis le crime le plus atroce et évolue dans les eaux troubles de la folie, ce qui n’empêche pas le lecteur, en connaissance de cause, d’avoir une profonde empathie pour lui, pour ses maux qu’il marmonne dans le silence de sa chambre la nuit, et pour les mots qu’il écrit le jour sur le panneau d’affichage du Gas ‘n Go, tel le poète de la station :

Méga Promo sur tous pneus d’occasion

Clairs et ronds comme

Des yeux envoûtés où

Coule l’amour telle la sève

On peut difficilement imaginer un avenir pour eux, de même qu’on peut difficilement croire que l’amour vaincra pour Luce et Charlene. Le roman interroge sur la possibilité de se reconstruire après avoir commis le pire, alors que les fantômes sont toujours là. Impossible à effacer, ce passé qui marque au fer rouge, dans une société qui de toutes façons a décidé qu’elle ne pardonnerait pas. Comme dit ce petit garçon à Luce :

« çui qui tue quelqu’un, eh ben il mérite encore pire ».

Et si l’Illinois a aboli la peine de mort en 2011, elle était encore  bel et bien existante en 2001 lorsque Joe Meno a écrit son roman… alors quoi de plus normal pour les habitants de La Harpie de vouloir punir le crime par la mort, puisqu’elle fait intrinsèquement partie de leur culture ?

Vous l’aurez compris, je sors de cette lecture complètement secouée, chavirée, chamboulée par l’histoire, par les interrogations qu’elle soulève en moi, par l’ultra sensibilité des personnages, par la poésie de l’écriture, et par le besoin de la poursuivre en relisant Des souris et des hommes – comprendre jusqu’à quel point Joe Meno s’est peut-être inspiré de Steinbeck.

 

Titre : Le blues de La Harpie (How the hula girl sings)

Auteur : Joe Meno

Editeur : Agullo

Parution : 2016 (2001)

10 réflexions sur “Le Blues de La Harpie

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