L’indolente – le mystère Marthe Bonnard

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Après Gabriële Picadia, après Jeanne Hébuterne, voici Marthe Bonnard, une autre grande muse d’artiste.

Marthe fut la compagne de Pierre Bonnard, et dès leur rencontre elle aura une influence majeure sur son oeuvre.

Marthe et Bonnard se rencontrent en 1893. Il est subjugué par cette jeune personne élancée, qu’il croise un jour dans la rue alors qu’elle se rend à son travail. Bonnard a abandonné ses études de droit pour être peintre. Jeune homme bourgeois et timide, il tombe sous le charme de celle qui se présente à lui sous le nom de Marthe de Méligny. Audacieuse, elle arbore dans sa tenue des couleurs originales et voyantes. Elle dit avoir seize ans, Pierre en a vingt-six. Elle est orpheline, n’a plus de famille alors aussitôt, Marthe s’installe chez Bonnard, et lui offre un équilibre tout en lui faisant découvrir l’amour et la sensualité. Pierre Bonnard, tout en défendant farouchement son indépendance artistique, fait partie du mouvement des nabis (« prophète », en hébreu), avec entre autres Paul Sérusier, Maurice Denis, ou Edouard Vuillard. Marthe l’inspire, et donne à cette période une note extrêmement charnelle, suave et érotique, en témoignent les tableaux du peintre.

Mais Marthe l’éloigne aussi de ses amis, elle est secrète, singulière, et cela lui vaudra beaucoup d’inimitiés. Marthe a un lourd secret: elle a menti à Bonnard le jour de leur rencontre. Elle n’est ni orpheline ni sans famille, elle s’appelle en réalité Maria Boursin, est une petite berrichonne « montée » à Paris, et elle a 24 ans.`

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Bonnard vivant très bien de son oeuvre, il mènera avec Marthe une vie bourgeoise, mais aussi bohème. Ils voyageront beaucoup au gré des villes d’eau pour Marthe, qui est vraisemblablement asthmatique, et se rendront  également en Normandie, dans le Sud, déménageront souvent, pour s’installer définitivement au Cannet.

Jusqu’à la veille de son mariage avec elle, en 1925, Bonnard ne saura rien des mensonges de Marthe. Mais cela ne l’empêchera pas de l’épouser, et de vivre à ses côtés jusqu’à sa mort en 1942.

Bonnard aura tout fait pour Marthe, il se sera isolé de ses amis (il fréquentera beaucoup Matisse et Signac lorsqu’il vivra dans le Sud) lorsque la misanthropie de sa femme atteindra son paroxysme, il l’encouragera à peindre lorsqu’elle montrera des velléités artistiques (elle exposera d’ailleurs, sous le nom de Marthe Solange).

Même si deux autres femmes raviront pendant un temps le coeur du peintre, il ne quittera jamais Marthe et il continuera de la représenter, figée dans son éternelle jeunesse, notamment dans les nombreux nus parfois ambigus qu’il peindra.

Pierre Bonnard, croyant Marthe sans famille, n’aura même pas l’idée de faire un testament. Etant mariés sous le régime de la communauté, tous les biens de Bonnard appartiennent aussi à Marthe, et par voie de conséquence à ses ayant-droit. Pierre Bonnard et Marthe n’auront pas eu d’enfants. Mais elle a une soeur, qui elle-même a des filles. A la mort du peintre, les familles de Bonnard et de Marthe-Maria se battront lors d’un retentissant procès pour cet héritage hors norme.

Bonnard a révolutionné l’art en mettant sa femme sous nos yeux, une femme qui ne voulait rien dire d’elle. Il semble chercher, à chaque tableau, à saisir quelque chose qui lui est dérobé. 

Pendant cinquante ans, Marthe partout, avec un chapeau, nue, à demi déshabillée, caressant son chien, au miroir, en jupon, aux bas noirs, sur une chaise, accoudée à une table, alanguie sur un lit, oisive dans un fauteuil, appliquée à se laver. Elle est dans toutes les pièces de la maison, couchée, debout, penchée, la tête inclinée, parlant, lisant, brodant, cambrée, la tête en arrière, pieds nus ou chaussés. Elle est visible et impalpable. Bonnard l’a habillée de son fantasme, de sa perception.

Marthe / Maria reste un mystère entier. Trop peu d’archives permettent d’appréhender Maria Boursin, et comprendre les raisons qui l’ont poussée à se réinventer une identité, une vie. Pourquoi a-t-elle imaginé aussi spontanément ce mensonge? Si Françoise Cloarec y voit la possibilité d’un drame intime, j’ai plus le sentiment, pour ma part, que Marthe a juste voulu échapper à sa condition et a peut-être pensé être plus « courtisable » en s’inventant des origines aristocratiques. Opportunisme, calcul, mythomanie, complexe d’infériorité de sa condition d’ouvrière? Quoiqu’il en soit, comment a-t-elle pu vivre TRENTE DEUX ans avec ce mensonge? Dans l’entourage de Bonnard, Marthe a peu attiré la sympathie. Les témoignages des peintres, des amis, par le biais de leur correspondance, vont rarement en faveur de Marthe. Et il est vrai que pour ma part, je n’ai ressenti aucune empathie pour elle. En l’absence d’explications possibles, Marthe paraît peu défendable.

Près de lui dans ces pièces exiguës, nous avons toujours vu voleter cette jeune femme, encore enfant, avec laquelle il passera toute sa vie. Elle avait déjà, d’un oiseau, gardera toujours, l’air effarouché, le goût de l’eau, de se baigner, la démarche sans poids, qui vient des ailes, les talons hauts et minces aussi grêles que des pattes et jusqu’au plumage vif. Mais la voix caquette plus qu’elle ne chante et souvent un enrouement l’assourdit. Menue, délicate, alarmant depuis toujours les autres et soi-même sur sa santé, elle en a pour cinquante ans encore à faire mentir les médecins qui depuis longtemps l’ont condamnée (Thadée Natanson, Le Bonnard que je propose)

Du fait de ce manque de matière exploitable, j’ai trouvé que le récit tournait en rond, et répétait finalement toujours les mêmes faits concernant Marthe. Même s’il semble afficher une chronologie, celle-ci fait parfois des circonvolutions, entretenant cette impression de répétition.

Si l’on apprend peu de choses sur Marthe, Françoise Cloarec met par contre en avant, dans une analyse fine et précise la biographie et l’oeuvre de Pierre Bonnard, un de mes peintres préférés sur sa période nabis. J’ai repris la biographie Bonnard, jardins secrets d’Olivier Renault (Editions de la Table Ronde, 2015) et j’ai retrouvé plusieurs citations (extraits de correspondance, ou autres) qui apparaissent dans le livre de Françoise Cloarec. Certainement les seuls qui justifient la nature de Marthe. Ainsi, le témoignage précédent de Thadée Natanson, ami du couple et premier époux d’une autre célèbre muse, Misia.

Une lecture en demi-teinte, donc. Contrairement à Gabriële et Jeanne, qui forcent l’une et l’autre l’admiration et la sensibilité du lecteur, c’est surtout l’antipathie qui transperce à travers le personnage de Marthe. Marthe n’est pas une intellectuelle comme Gabriële, elle n’est pas une passionnée comme Jeanne. Qu’est Marthe, à part une poseuse (je n’utilise pas le terme « modèle » qui a mon sens ne peut s’inscrire dans la durée comme l’a fait Marthe) et une femme qui n’aura eu de cesse de vouloir accaparer son mari? Ne peut-on pas envisager que sa maladie, qui tout le long de leur vie commune aura inquiété Bonnard, soit un symptôme psychosomatique pour mieux le garder? Je n’aurai pas réussi à trouver au fil des pages la clé qui aurait pu me laisser entrevoir un début d’estime pour elle. Et pourtant, quelle muse, quelle inspiratrice. Parcourir l’oeuvre de Pierre Bonnard en donnera toute la mesure.

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L’indolente (1899) Pierre Bonnard

L’indolente, titre de ce livre, est aussi est l’un des plus célèbres tableaux de Bonnard (1899). Sur cette toile érotique « le peintre ose l’intime. La volupté évidente n’a rien d’indolent. L’alanguie dans la lumière d’une lampe à huile se cache avec pudeur les seins. Les jambes écartées, le ventre exposé, tout met en doute la chasteté du sujet. La composition vibre d’ondes sensuelles. Tête appuyée sur un bras, jambe arc-boutée sur l’autre cuisse, un orteil s’agrippe, un chat câline l’épaule de la femme, une pipe s’expose sur le marbre d’une table. Les draps en désordre portent la trace des ébats qui viennent d’avoir lieu. Sans parler de la lourde chevelure sombre décoiffée et épandue sur le lit. Bonnard nous donne à voir sa vie privée fiévreuse, voluptueuse. C’est peut-être Maria qu’il nous montre sans le savoir »

Françoise Cloarec est peintre, psychanalyste et écrivain.

Titre: L’indolente le mystère Marthe Bonnard

Auteur: Françoise Cloarec

Editeur: Editions Stock

Parution: 2016

4 réflexions sur “L’indolente – le mystère Marthe Bonnard

  1. Etrange destin que celui de cette femme. On sent que tu as été frustrée de ne pas en savoir plus sur elle. J’avais beaucoup aimé un autre livre de Françoise Cloarec (Né de père légalement inconnu) pour ma part. En tout cas, tu m’épates un lisant autant de livres sur le même sujet 😉

    Aimé par 1 personne

    1. J’ai envie de m’attaquer à Gauguin maintenant, mais je crois que j’ai besoin d’une petite pause!!! Ces lectures me passionnent, j’aurais adoré étudier l’histoire de l’art, mais cela ne s’est pas fait… heureusement qu’il y a les expos pour rêver 🙂
      Quant à ma frustration, elle est grande, oui! mais je pense qu’elle est vraiment en lien avec le sentiment d’antipathie que me laisse Marthe. Tu vois, on est dans un cas de figure identique avec le Camille Laurens et la petite danseuse. Pour autant, je ne suis pas ressortie frustrée de ma lecture, je pense que j’avais plus d’empathie.

      J'aime

      1. Je te comprends, je crois aussi que cela vient de l’auteur. Par exemple, j’ai détesté La consolante car le personnage principal était un odieux bonhomme, vraiment horrible et cela a gâché ma lecture (comme pour un autre roman dont le titre m’échappe) – mais à l’inverse, j’ai adoré Limonov (une vraie personnage) car Emmanuel Carrère réussit à faire de ce « salaud » un homme passionnant.
        Moi aussi, l’histoire de l’art, j’adore ! Je me rattrape dans les visites guidées des musées et les lectures.

        Aimé par 1 personne

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