Les loyautés

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Hélène, Théo, Cécile, Mathis – c’est à travers les yeux de ces quatre personnages que Delphine de Vigan fait vivre l’histoire de son nouveau roman, un roman sombre comme elle sait les écrire.

Théo est un adolescent qui pourrait se perdre dans la masse de tous les adolescents de classe de cinquième, silencieux, discret, si ses yeux rouges, sa fatigue, son air absent n’avaient pas interpellé Hélène, sa prof de SVT.

Persuadée qu’il est maltraité, celle qui a été elle-même victime de violence lorsqu’elle était enfant, entreprend sans succès tout ce qui est en et hors de son pouvoir afin d’essayer de l’aider. Sauf que Théo ne subit pas de violence. Théo boit, avec son copain Mathis, sous l’escalier de la cantine. Dès qu’ils le peuvent, dès qu’ils trouvent de l’alcool, ils boivent chaque fois un peu plus. Si c’est un jeu pour Mathis, Théo y cherche autre chose, une échappatoire à une vie trop lourde.

Théo est la victime des dommages collatéraux d’un divorce difficile, coincé entre la rancune d’une mère culpabilisante qui ne s’est jamais remise de cette séparation, et la dépression d’un père sans-emploi qu’il couvre pour que personne ne connaisse sa situation.

Cécile aussi s’interroge, sur son fils Mathis qui est rentré ivre, sur cette amitié avec Théo qui a une mauvaise influence mais elle est trop occupée à parler seule à voix haute depuis qu’elle a découvert les activités secrètes auxquelles s’adonne son mari. Comment éviter le drame qui se profile, alors que la spirale infernale semble aspirer les deux garçons? Quel est le pouvoir de ces loyautés qui habitent chacun d’eux?

Les loyautés. Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres – aux morts comme aux vivants -, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l’écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d’ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires

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J’ai retrouvé avec plaisir la plume vive et précise de Delphine de Vigan. Oui, le récit est sombre et difficile, mais j’y ai cru. Jamais les personnages ne m’ont semblé tomber dans l’excès, tout y est juste, et à sa place. Et pourtant, j’ai eu le coeur serré, partagée entre tristesse et colère. Une colère du même acabit que celle éprouvée à la lecture de Sukkwan Island: comment peut-on infliger autant de souffrance à un enfant? Théo est tiraillé entre une mère qui lui fait payer le prix d’une séparation qu’elle n’a pas acceptée, et entre un père qu’il protège. Pour autant, aucun des deux n’est capable de voir sa détresse.

Très vite, Théo a appris à jouer le rôle qu’on attendait de lui. Mots délivrés au compte-gouttes, expression neutre, regard baissé. Ne pas donner prise. Des deux côtés de la frontière, le silence s’est imposé comme la meilleure posture, la moins périlleuse.

Delphine de Vigan a un don particulier pour décrire ces états de souffrance, c’est concis, clinique, peu de pathos, ou alors à bon escient. Chaque personnage, dans sa gangue de souffrance, est le fruit d’un parcours familial chaotique, et l’histoire n’est que le télescopage de ces souffrances, et pourtant ils sont portés, entraînés par ces loyautés que décrit Delphine de Vigan au début du roman.

Mais jusqu’où? Jusqu’où peut-on être le complice de l’autre? Jusqu’où doit-on le suivre, le protéger, le couvrir , voire lui servir d’alibi?

Les Loyautés se lit vite, en apnée – sa construction, son écriture, son rythme et la tension sous-jacente contribuent à absorber le lecteur jusqu’à la dernière page. Une dernière page qui pourrait être le seul petit bémol à ce roman – énigmatique et en suspens, elle peut laisser un sentiment d’inachevé.

★ ★ ★★ ☆

 

Titre: Les loyautés

Auteur: Delphine de Vigant

Editeur: JC Lattès

Parution: Janvier 2017

20 réflexions sur “Les loyautés

  1. Pour ma part, je n’ai pas eu le temps d’avoir des émotions, avec ce livre… J’ai trouvé que tout allait trop vite, que l’on restait trop à l’extérieur des personnages et qu’il y avait trop de malheurs condensés sur trop peu de pages…

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    1. ah ça, il y en a du télescopage de malheurs, mais j’ai trouvé que tout se tricotait naturellement – et puis j’ai eu tellement d’empathie pour ce garçon!
      Dans le dernier Lire, D de V explique qu’au moment d’écrire ce livre, elle avait le choix entre un projet court et un projet long. Elle a choisi le court. J’ai vu que plusieurs lecteurs avaient le sentiment que le livre était un peu bâclé. Je comprends que cette rapidité ai pu déranger, mais c’est justement cet enchainement rapide, anxiogène que j’ai aimé. Nous aurons eu des regards différents sur nos deux dernières lectures, on verra la suite 😉

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    1. Tu sais, j’ai réalisé que mon barème était mal pensé. J’ai upgradé d’une étoile les derniers articles… Sinon, j’ai eu la chance de parler à Delphine de Vigan hier, elle m’a éclairée sur certains aspects, qui peuvent faire douter le lecteur (notamment la fin) 😊

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      1. oui, après tout 😉 Théo n’est pas mort, Hélène est arrivée à temps pour le sauver. Cela lui semblait évident, mais ce ne l’est pas tant que ça pour le lecteur. Disons qu’elle laisse la porte ouverte pour que le lecteur imagine sa fin, mais dans sa fin à elle, il ne meurt pas. C’est une bonne nouvelle n’est-ce pas? Si tu peux, vas écouter L’heure bleue du 17 janvier en podcast (France Inter). L’auteure y parle de la question d’une blogueuse, au sujet de Sukkwan Island dont je parlais dans cette chronique – il s’agit de moi 🤗
        J’espère que ce petit partage t’aura rassurée 🙂

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  2. Je ne connais vraiment pas bien Delphine de Vigan, je l’avoue, malgré sa notoriété. Ce titre ne m’emballe pas des masses. J’ai dans ma PAL depuis des lustres Rien ne s’oppose à la nuit qui m’intéresse toujours autant, et Les heures souterraines qu’on m’a offert il y a longtemps.

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    1. Je l’ai découverte, pour ma part, avec Rien ne s’oppose à la nuit. Je la trouve très intéressante, sa façon d’analyser, décortiquer, et j’aime aussi son écriture. Je trouve les retours sur Les loyautés assez injustes (mais peut-être m’a-t-on aussi trouvée injuste avec le dernier Adam), j’entends toujours dire qu’elle écrit sombre, qu’elle écrit noir, mais elle explore surtout l’âme humaine. J’espère que lorsque le moment sera venu pour toi de la découvrir, tu l’aimeras 🙂

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      1. Rien ne s’oppose à la nuit est remonté dans ma PAL 🙂 j’ai juste lu un ancien petit roman d’elle, Un soir de décembre. Je l’ai bien aimé (sans que ça ne casse la baraque non plus!).

        Par ailleurs, j’aime bien ta cotation avec les étoiles! ça me parle bien quand je veux me faire une idée de l’appréciation des blogueuses que je lis! On peut parler parler d’un roman, je visualise mieux avec ce genre de cotation!

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  3. Tu as tellement raison : il se lit vite avec ardeur et avec effroi aussi : en quelques pages l’auteur parvient si bien à donner de l’épaisseur à ses personnages, on a envie de le finir pour sortir de cette histoire dont on imagine mal qu’elle puisse bien finir et pourtant on reste accroché à ces personnages.

    Que va devenir Theo ? Que va devenir la maman de Mathis, qui tout en se révélant à elle même assume une part de folie ? Et le professeur : parviendra t -elle a se sauver en sauvant peut être Theo ?

    J’ai tourné la dernière page et j’ai dit : il est horrible mais il faut que tu le lises.

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