Fugitive parce que reine

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« Maman était mon héroïne, un point c’est tout »

Alors qu’elle assiste du haut de ses dix ans à la chute du mur de Berlin, c’est une autre chute qui se superpose à l’actualité pour la jeune narratrice: celle de sa mère, internée en hôpital psychiatrique, aussi soudainement que brutalement. Une mère maniaco-dépressive, qui rendra l’enfance de Violaine et sa soeur Elsa terriblement chaotique, bringuebalées à travers les hauts et les bas de sa folie.

nous avions eu une expression consacrée, une expression que nous lui avions consacrée, ma soeur et moi: maman chérie que j’aime à la folie pour toute la vie – et pour l’éternité du monde entier

Comme par magie, la petite phrase des deux filles retourne les situations, celles où la mère perd pied, s’emporte, insulte tout le monde et traite ses filles de petite salopes, une grande bourgeoise en tailleurs Saint-Laurent, dont la gouaille aux origines populaires revient au galop si naturellement. Une mère amoureuse d’un drôle de père qui collectionne les aventures et incite sa femme à en faire autant, une mère qui exhibe sa sexualité décomplexée, une mère qui danse avec ses filles en plein milieu du salon malgré sa patte folle, une mère démocratique qui invite le tout Paris sur son canapé, des clochards du quartier aux élites intellectuelles dont elle sera souvent la risée, une mère qui déteste sa propre mère (et vice versa) – bref, une mère excessive en tout.

Alors les petites filles n’ont qu’une mission: aimer cette maman, par-dessus tout, en étant les meilleures possibles.

Il en allait de notre survie à toutes les trois que nous soyons les plus belles, les plus intelligentes,  les plus dévouées, les plus drôles, les plus discrètes, les plus indépendantes, les plus raisonnables, les plus à l’écoute, les plus parfaites en toutes circonstances, sans préavis, que nous devinions, que nous anticipions toujours les désirs de papa et maman

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Puis la fille narratrice s’efface, « maman » cède la place à Catherine, la femme derrière la mère, avec toute son histoire, si difficile, et qui sans excuser (s’il était nécessaire d’excuser) expose avec la distance nécessaire toutes les circonstances qui jamais ne l’auront épargnée depuis sa conception tragique (l’enfant d’un viol), auxquelles s’ajouteront le rejet de la mère, l’hospitalisation jusqu’à l’âge de cinq ans sans voir les siens, le handicap de sa jambe trop courte, l’apprentissage scolaire difficile, le père incestueux – mais Catherine a malgré tout une bonne fée, qui, penchée sur son berceau, lui a offert une beauté extraordinaire et la grâce d’une grande danseuse. Alors elle en prendra des chemins, pour essayer d’être heureuse, pour tenir éloignée la folie qui n’aura de cesse de la rattraper, toujours.

Et c’est dans une troisième partie, que je fais le choix de ne pas vous dévoiler, que Violaine, adulte reprend le cours de l’histoire, et va apporter le point final de cette vie brûlée par ses excès.

Si j’ai un peu peiné à entrer dans la première partie de ce roman très largement autobiographique dont le rythme jamais ne s’arrête (je pense avoir eu du mal à y trouver mes marques, et surtout, j’ai lu ces derniers temps me semble-t-il trop de récits d’enfances malheureuses), mon souffle s’est coupé, littéralement, lorsque j’ai abordé la deuxième partie, ce portrait de femme hors du commun, qui dans sa folie destructrice avait une folle soif de vivre, d’apprendre et d’aimer.

Je suis restée en apnée jusqu’à la fin, autant accrochée à l’histoire (fascinante) qu’à la puissance du récit, la force de l’écriture qui jamais ne cache, ne juge, toujours affronte, cherche à aller au plus juste et au plus vrai. Violaine Huisman allume avec ce récit à la beauté inouïe une étoile scintillante dans le firmament (ou firmaman?), aussi scintillante que fort est l’amour qu’elle porte à cette mère d’exception.

Au final, une lecture transformée en un immense coup de coeur et l’envie de continuer à suivre une primo romancière qui m’a complètement convaincue de son talent.

★ ★ ★ ★ ★

Titre: Fugitive parce que reine

Auteur: Violaine Huisman

Editeur: Gallimard

Parution: Janvier 2018

14 réflexions sur “Fugitive parce que reine

  1. Etrangement en lisant ton billet, me sont revenus immédiatement à l’esprit les livres de Justine Lévy que j’adore et celui de Delphine de Vigan, toutes avec des mères instables .. Je crois que j’ai eu ma dose mais je trouve formidable le message d’espoir et de résilience qui se dégagent de ses portraits

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    1. comme je le disais à La Rousse bouquine, bien que j’ai lu les J. Lévy et D. de Vigan, je n’ai absolument pas pensé à elles durant cette lecture. Mais cette rentrée est très riche sur ce thème, c’est vrai… et pour l’instant j’ai besoin de le mettre en pause…!

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  2. On le voit absolument partout en ce moment… Ce serait sans doute l’occasion de le découvrir !
    En tout cas comme Electra, il me rappelle forcément sans même l’avoir lu les livres de Justine Lévy ou de Delphine de Vigan. A tort ou à raison ; il faudrait que je le lise pour en juger !

    Aimé par 2 personnes

    1. J’aime beaucoup Justine Lévy et Delphine de Vigan, mais à aucun moment je n’ai pensé à elles lors de cette lecture. Ce n’est pas aussi sombre que Delphine de Vigan (d’un point de vue du style, car l’histoire de cette femme est vraiment terrible). Par contre effectivement, il y a du Justine Lévy dans cet amour fou de la mère…

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  3. Je craque! Je viens d’écouter une émission littéraire à la radio, et ton billet m’est revenu en tête (avec ses 5 étoiles). Je mettrai la main dessus lors de mon prochain passage en librairie.
    Et comme je n’ai jamais lu ni Justine Lévy ni Delphine de Vigan, le sujet est tout neuf pour moi!

    Aimé par 1 personne

    1. J’adore quand mes lectures font tilt!! Je suis certaine que le style et l’écriture te toucheront. Et ensuite, après, tu pourras lire Delphine ou Justine, et tu te diras qu’elle te font drôlement penser à Violaine, avec leurs histoires de mères 🙂

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