Faire mouche

 

IMG_9836.JPGAprès les pavés qui se succèdent, quelle joie d’ouvrir un livre au texte court, un livre petit format, 126 pages, de la rigolade! Sauf que lorsqu’on le referme, elles pèsent bien lourd, les 126 pages de ce texte qui laisse exsangue.

Laurent revient au village de son enfance, après une longue absence. A Saint-Fourneau, près des montagnes, vivent encore dans le hameau sa mère, son oncle Roland et sa cousine Lucile. C’est d’ailleurs pour le mariage de cette dernière qu’il a fait ce déplacement qui lui coûte, accompagné de sa compagne enceinte, Constance – qu’il appelle Claire lorsqu’ils sont seuls. Dans une atmosphère qui très vite apparaît opprimante, renforcée par la chaleur écrasante de l’été, le narrateur nous fait parvenir un malaise diffus, en suspens, une histoire familiale compliquée qu’il a fuie, comme il a l’air de fuir le reste.

J’avais été, jusque là, un homme sans histoire. Peut-être parce que j’étais né dans un village isolé, au milieu de rien. Car c’était ça, Saint-Fourneau, un trou perdu. Y revenir m’a toujours paru compliqué. Il faut dire que ma mère, elle, y vivait encore

Une mère, qui, lorsqu’il était enfant, lui a fait boire (intentionnellement ou non, qui sait) de l’eau de Javel. Une mère, qui, à la mort suspecte de son mari, est allée vivre auprès de Roland, le frère de son défunt mari, veuf également. Une mère dont les premiers mots adressés au fils après sa longue absence contiennent toute la distance entre eux: « Tiens, un revenant, dit-elle »

Un revenant, à côté de Roland pour qui les jours sont comptés et qui attend que la mort vienne le cueillir, fataliste. On devine que c’est surtout pour cet oncle, que Laurent est revenu. A Saint-Fourneau, il fuit sa mère, il fuit Lucile. Tout est silence, non-dits, secrets. Que peut-il se passer dans cette inaction, quel est ce poids que l’on devine ? Que fuit exactement Laurent?

Porté par une écriture très visuelle où l’écrivain a le sens du détail d’un médecin légiste, le lecteur se laisse happer par une intrigue forte, qu’il devine inquiétante. Comme sont inquiétantes ces mouches, mortes sur le parquet, agonisantes sur les rubans adhésifs qui tombent du plafond, bourdonnantes autour du cadavre d’un chien dans les bois – et qui semblent poursuivre le narrateur dans son sillage.

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La plume attarde l’oeil sur le papier peint d’une chambre, attire le nez sur des relents de cuisine qui ont imprégné les murs d’une maison, donne à goûter l’incongruité d’une langue de boeuf à la sauce tomate persillée et fait saliver au moelleux d’un clafoutis aux cerises. Elle inquiète quand la mère dépèce un lapin et met en attente du coup fatal.

Faire Mouche est un roman hybride où thriller et roman social tournent l’un autour de l’autre, dans un ballet cinématographique – que peut-il bien se passer dans la banalité de ce quotidien, où les portraits sont d’un réalisme confondant? Qui doit-on craindre?

Je montai à l’étage sans faire de bruit. Je l’appelai, à voix basse, puis, en l’absence de réponse, poussai la porte entrouverte de sa chambre. Le couvre-lit était très légèrement enfoncé à l’endroit où elle avait dormi, et il flottait dans la pièce un délicat parfum sucré, qui n’était d’ailleurs pas à proprement parler un parfum, mais un subtil mélange féminin, une douce fragrance de crème, de lait, d’amande et de fleurs. Je ne remarquai rien de particulier autour de moi. Sa valise était ouverte, où l’on pouvait voir des chaussures à talons et des spartiates à lanières entrecroisées, quelques chemisiers épars et une grosse trousse de toilette. Une serviette éponge était posée, ainsi que ses vêtements de la veille, sur le dossier d’une chaise. Je me sentis gagné par une appréhension confuse, comme si l’absence de Claire annonçait l’imminence d’une chose néfaste.

Lorsque le couperet tombe, que vous dire sinon que l’on est littéralement soufflé?

Et si je suis soufflée par l’intrigue, je le suis également par le style, par l’écriture de cet auteur que je découvre… et que j’aurai grand plaisir à lire à nouveau.

★ ★ ★ ★ ★

Titre: Faire mouche

Auteur: Vincent Almendros

Editeur: Les éditions de Minuit

Parution: janvier 2018

4 réflexions sur “Faire mouche

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