Les héros de la frontière

 

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On peut penser qu’il y a des dingues.

On peut envier leur liberté aussi, cette liberté de ne pas se poser de questions, mais d’agir en fonçant tête baissée. 

Comme Josie, qui décide de larguer les amarres de sa petite vie dans l’Ohio, qui lui pesait trop – en vrac, un mari aussi inconsistant que superficiel dont elle a pris le soin de se séparer, un cabinet dentaire perdu au profit d’une patiente lors d’un procès, le sentiment de culpabilité dans la disparition d’un être cher, et le regard d’une communauté qui la juge trop différente. 

Avec ses quelques milliers d’économie, elle embarque ses deux jeunes enfants dans une fuite à peine réfléchie à l’autre bout du continent, aussi loin qu’elle le peut, au fin fond de l’Alaska. Et c’est ainsi qu’à bord du Château, un vieux camping car dont la sécurité laisse à désirer, va débuter une errance en terre inhospitalière, ravagée par les incendies de fin d’été. 

Le voyage devient un enchaînement de mésaventures tandis que disparaît jour après jour, de parking en parking, la possibilité de réaliser le fantasme de « renaître dans une terre de montagnes et de lumière »

Nous sommes attirés par le confort, pensa Josie, mais celui-ci doit être rationné. Donnez-nous un tiers de confort et deux tiers de chaos – c’est cela l’équilibre

Et du chaos, Josie va en trouver! C’est avec ce chaos qu’elle va apprendre à jongler et tenter de sécuriser ses enfants en leur offrant le cadeau inestimable d’une confiance en soi que seuls ceux qui sont allés aussi loin dans le retour à l’essentiel peuvent probablement ressentir.

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Josie leur expliqua qu’il faudrait sceller la fenêtre de l’intérieur: c’était le seul moyen de la colmater ou de faire barrage à la pluie et au vent. Alors ils entrèrent dans la petite maison et sentirent son parfum de bois brut, ses légères odeurs de moisissure et de détergent- d’une tentative de rangement et ils cherchèrent du ruban adhésif et du carton. Peu après ils avaient trouvé les deux et réparé la fenêtre, ou du moins l’avaient rendue inaccessible aux insectes et aux petits mammifères.

Cependant le destin de Josie n’était pas seulement de rafistoler une fenêtre, mais de rester là, au moins jusqu’à ce qu’elle décide de l’étape suivante. On ne pouvait pas rêver meilleur emplacement. Elle fouilla dans les tiroirs de la cuisine jusqu’à ce qu’elle trouve une clé qu’elle essaya sur la porte d’entrée. Cela fonctionnait. Elle avait une clé de la maison. « Je pense qu’on devrait rester ici ce soir, dit-elle avec désinvolture, juste pour s’assurer que l’endroit est sûr et que notre réparation de vitre tient bon »

Paul et Ana étaient d’accord. Ou haussèrent simplement les épaules. Cela leur était égal. Il n’existait plus de logique dans leur vie.

OUF – ai-je pensé en fermant la dernière page.

Un premier OUF de relâche, un second OUF qui pouvait laisser l’héroïne continuer à sa manière son odyssée alaskienne. 

« Les héros de la frontière » fait partie de ces romans qu’on est soulagé de refermer, non parce qu’il nous ont déplu, mais parce qu’ils nous éprouvés: l’intranquillité qui émaille le roman était devenue ma propre intranquillité, celle que je ressentais ballotée entre l’attitude borderline de Josie et sa foi en la vie, entre son amour incontestable pour ses enfants et les risques qu’elle prend pour elle, et surtout pour eux. Combien de fois ai-je laissé échapper un « NON! » effrayé lorsqu’elle fonçait tête baissée dans une situation inconnue, une infraction au code de bonne conduite ou au bon sens, là où j’aurais tout simplement reculé? Là où je n’aurais jamais osé embarquer mes propres enfants?

Où Josie puise-t-elle la force dans cette suite de mésaventures pour continuer et finalement toujours réussir à s’en sortir? D’inconsciente elle devient débrouillarde, d’irritante elle se fait attachante, comme le sont ses deux enfants, Paul sage comme un vieux bouddha et Ana la tornade rousse, un radar qui détecte les failles pour mieux s’y engouffrer. 

On hésite à les qualifier : héros, ou robinsons qui surmontent les situations les plus inextricables? Une chose est certaine – si les choix de Josie sont contestables, ils armeront ses enfants pour la vie.

A la fois roman d’aventures et roman initiatique, avec une petite pincée de thriller, « Les héros de la frontière » est une belle démonstration de littérature américaine, qui interroge sur la transmission, le courage et le sens qu’on peut donner à sa vie. Le retour à la nature y est traité sans illusions – ou au moins sont-elles très vite perdues!

Pas de temps mort sur les presque 400 pages du roman – Dave Eggers maîtrise les codes du « writing course » dans une narration fluide et bavarde qui rebondit sans cesse – l’humour et la dérision subtilement distillés au cours du récit ne m’ont pourtant pas empêchée de trouver le récit parfois un peu trop long, malgré des personnages merveilleusement bien campés.

Et je peux affirmer haut et fort après cette lecture que mon fantasme de l’escapade sauvage en camping-car en a pris un sacré coup!

★ ★ ★ ★ ☆

Titre: Les héros de la frontière (Heroes of the frontier)

Auteur: Dave Eggers

Editeur: Gallimard

Parution: 2018

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