Orange amère

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Rarement une couverture de livre incarne avec autant d’exactitude et de classe l’esprit d’un roman, la grâce et la fatalité. 

Le jour du baptême de sa fille Franny, Beverly Keating tombe éperdument amoureuse d’Albert Cousins.

Ils n’y peuvent rien, ça leur tombe dessus comme ça, comme la chaleur qui assoiffe ce jour de 1964 les nombreux invités et pour lesquels ils improvisent un cocktail en pressant des dizaines d’oranges de l’arbre du jardin.

Rien de tout cela n’aurait dû arriver, Albert Cousin n’était pas invité,  ils ne s’étaient jamais rencontrés, mais il a débarqué sans prévenir, avec sa bouteille de gin. 

Et lorsque Cousins aperçoit la divine Beverly, il comprend que sa vie vient seulement de commencer – en faisant totalement abstraction de son mariage, de ses trois enfants et du quatrième qui est en route. Beverly, elle, quitte son mari Fix, et part de Los Angeles avec ses deux filles pour suivre Albert en Virginie.

Ann Patchett ne choisit pas la simplicité de la linéarité romanesque. La suite du roman, après cette ouverture, ne sera pas l’histoire de Beverly et Albert, qu’elle nous laissera le soin d’imaginer si on le souhaite. Car le propos n’est déjà plus là. Ann Platchett, divine narratrice, va préférer s’attacher à raconter les dommages collatéraux de l’histoire.

Celle d’une tribu de six enfants qui se retrouvent malgré eux tous les étés en Virginie, une sorte de club des cinq, sauf qu’ils sont six, et qu’ils font contre mauvaise fortune bon coeur jusqu’au drame qui va marquer leurs vies et dont les répercussions, comme le tonnerre qui gronde bien après l’éclair, les rattraperont de longues années plus tard.

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Voilà ce qu’il y avait de plus remarquable chez les petits Keating et les petits Cousins: ils ne se haïssaient pas, ni ne possédaient la moindre parcelle de loyauté tribale

Celle de Fix, un mari et d’un père abandonné, qui au soir de sa vie, bien des années plus tard, aide sa fille à reconstruire son histoire.

Toutes les histoires s’en vont avec toi, pensa Franny en fermant les yeux. Toutes ces choses que je n’ai pas écoutées, que j’oublierai, que je n’ai pas comprises, que j’ai manquées

Celle de Teresa, une femme trompée, larguée avec ses quatre enfants, qui aura jonglé tant bien que mal avec les personnalités complexes de gamins si différents les uns des autres.

Celle de Franny, personnage central depuis le jour où son baptême a à jamais fait basculer la vie de chacun, mais également depuis qu’elle a confié le drame de la tribu des six à son amant, le célèbre écrivain Leon Posen – qui va en faire un best seller portant le titre d’Orange amère

C’est donc sous la forme du roman choral qu’Ann Patchett va tisser les fils de son histoire, sans jamais craindre de perdre son lecteur dans les va et viens chronologiques. Elle impose de cette façon, souveraine et audacieuse, un style littéraire très personnel, intrépide et plein d’allure (la traduction est d’Hélène Frappat, elle-même romancière et essayiste).

L’effet papillon de cette formidable fresque familiale nous chahute: à quoi tiennent la force et la fragilité d’une existence? A un baptême, à un coup de foudre, à une piqûre d’abeille, à une rencontre dans un bar? A un dernier secret que l’on réussit à garder pour soi?

Et si, tout simplement, une seule phrase résumait toute l’histoire:

Si sa mère n’avait pas été aussi ravissante, rien de tout cela ne serait arrivé, mais on ne pouvait pas lui reprocher d’être ravissante

Aucune amertume en refermant ce roman, mais au contraire un éblouissement face au talent incontestable d’Ann Patchett.

★ ★ ★ ★ ★

Titre: Orange Amère (Commonwealth)

Auteur: Ann Patchett

Editeur: Actes Sud

Parution: janvier 2019

Une réflexion sur “Orange amère

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