Remington

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J’aurais pu commencer ce billet sur un mauvais jeu de mots. 

Vous dire que Remington est une fille à vif, prête à dégainer son arme. Ce qui ne serait pas tout à fait faux. Parce qu’elle se promène sur les routes, un revolver caché au fond de son sac, avec trois balles.

Je préfère raconter que Remington, c’est un appel au secours. Une fille dégingandée qui fuit de village en village, la faim au ventre et le brouillard dans la tête, plus un sou en poche, emmitouflée dans son bomber et son écharpe à paillettes. Un double appel au secours. Parce qu’il y a Fédor, vieillard barbu dont elle croise le chemin, et qui l’invite pour quelques gâteaux et un coin chaud à l’hôtel Terminus à réveiller sa virilité.

De la rencontre de ces deux solitudes égarées va naître un road trip vers le sud, vers l’Italie à l’abri derrière la frontière. Que fuient-ils à deux, un passé encombrant dans leurs bagages, Fédor qui traîne la jambe – faire la route à pied, il faut être fou, à son âge, et Remington qui veut tout gommer, son corps, sa féminité, tout raser, jusqu’à sa tête – sans rien dire l’un et l’autre, ou si peu, de ce qui les fait avancer chaque jour davantage? Fuir la mort? Aller à sa rencontre?

garet

crédit photo @ Raymond Depardon

Ils ont l’air de deux vagabonds. Ou d’un vieux proxénète et sa pute. Ou d’un clochard et son infirmière. Ou de deux cons perdus sur une route qu’ils ne connaissent pas. Voilà, pense Remington, deux cons en vadrouille, pas même foutus d’aller au bout du chemin.

Parfois, à force de clichés, les rencontres en littérature paraissent prévisibles.

Ici, la fille paumée qui vend son corps et le petit vieux sur le retour, ça pourrait tourner au galvaudé, lu cent fois. Presque un classique.

Les deux écorchés de la vie qui se rencontrent, évidemment. Les opposés de la vie, l’âge qui ne sait que tutoyer et celui qui a su garder l’élégance de vouvoyer les femmes, mêmes les plus jeunes, même abîmées. Même celles qui ont seulement appris à vendre leur corps.

Mais il y a ces rencontres décalées qui fonctionnent. Avec cette matière particulière des personnages, leurs passés qui se répondent, leurs présents qui s’emboîtent, leurs futurs qu’on n’ose anticiper. La gouaille d’une jeune rebelle fracassée qui s’accorde au verbe distingué du vieillard qui a vécu mille vies.

Jusqu’alors, Fédor n’était qu’un vieillard crachotant, couvert de rides. Un présent dont le passé était une illusion, un lointain parent dont on ne se souvient plus, comme le visage de sa mère. Et puis voilà qu’il est une multitude. Une multitude de rendez-vous, de rencontres dans des cafés, de beuveries vomissantes, de faire l’amour joyeux, d’angoisses, de remords, d’étonnements, d’époques traversées debout, le micro-ondes, le stylo-billes, le code-barres, l’ordinateur, le TGV, l’ordinateur portable, Internet et tous ces jalons qui s’approchent doucement de l’Histoire, enjambés sans y prêter attention. Fédor, qui a cherché à bander, a bandé des milliers de fois déjà. Pour un café serré un matin de décembre. Pour un moineau à ses pieds, bataillant pour quelques miettes de croissant. Pour une soirée, lui qui rigole fort en montrant les dents, lui qui comprend toujours mieux après trois verres de vin et plisse tant les yeux qu’ils disparaissent quand il sourit.

Remington est un premier roman, organique et déroutant, porteur d’une certaine violence – au choix sombre ou électrisante, investi d’une écriture tout à la fois brute, sauvage, tragique et poétique qui m’a impressionnée. A l’image de la déclaration d’amour de Remington à celui qu’elle a laissé quelque part – une tirade de plus de deux pages sans ponctuation que j’ai relue trois fois, même quatre en écrivant cette chronique. Une déclaration d’amour à la folie où Remington approche la dimension d’une Betty de 37,2 le matin. 

(…) je sais que tu comprends je sais parce que je te connais comme si t’étais sorti de mon ventre comme si on avait grandi ensemble comme si on s’était donné pour la première fois l’un à l’autre comme si je t’aimais depuis toutes ces années qui sans toi ne veulent plus rien dire elles parlent plus putain elles se taisent ces années et moi je les comprends plus elles sont comme des coquilles vides qui résonnent à l’infini je suis moi et tu es toi et ensemble c’est nous et puis merde c’est simple mais tu comprends rien mon corps c’est pas ma tête ok c’est pas ma tête c’est un putain de corps une enveloppe qui parle pour dire des conneries et là tout de suite il veut être avec toi mon corps parce qu’il a peur du reste de la vie parce qu’il tremble parce qu’il a peur de faire une connerie et de tirer cette balle et qu’un de ces connards y passe parce qu’il mérite que ça (…)

Je parle beaucoup de poésie en ce moment parmi ces nouveaux talents que je découvre – il y a beaucoup de sensibilité à fleur de peu dans ces écritures, un souffle moderne qui me fait frémir. Et là encore un plaisir authentique de découvrir une langue, un style, une écriture qui est comme une écorchure à vif. 

★ ★ ★ ★☆

Titre: Remington

Auteur: Baptiste Gourden

Editeur: Albin Michel

Parution: Février 2019

Une réflexion sur “Remington

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