Eureka Street

Eureka Street Robert McLiam Wilson 10/18

Quand on a grandi dans les années 1980, on reste marqué par les images dévastatrices du conflit nord-irlandais qui faisaient régulièrement la une des journaux télévisés. Côté bande son, c’était le « Sunday Bloody Sunday » de U2 qui en incarnait l’horreur glaçante  – mais c’est leur chanson « Where the streets have no name » qui reste la plus évocatrice de Belfast.

Des noms, pourtant, les rues de Belfast en ont. 

Robert McLiam Wilson, dans ce roman de 1996 sur sa ville natale, s’attache à les mettre en lumière, jusque dans le titre.

Eureka Street, c’est l’histoire de deux copains losers sur fond de conflit nord-irlandais. Et c’est ni plus ni moins qu’un chef-d’oeuvre. 

Jake et Chuckie sont amis, l’un est catholique l’autre protestant, mais ils ont en commun d’être de formidables glandeurs dont les divertissements les plus excitants sont leurs soirées de beuverie au pub du coin de la rue. 

Malgré ses gros bras, entretenus par des années de bagarre, Jake est un dur au coeur tendre: depuis que Sarah l’a quitté, il cumule les petits boulots peu gratifiants et traîne une déprime qu’il soigne chaque jour en tombant amoureux de la mauvaise fille.

Chuckie, qui à trente ans vit encore chez sa mère et n’a jamais rien fait de sa vie sauf s’engraisser, décide qu’il doit faire fortune et met en route les plus improbables combines – et plus celles-ci sont invraisemblables, plus elles fonctionnent.

Son propre accent était aussi épais que celui des autres, mais pour Chuckie les habitants de Belfast parlaient comme s’ils avaient la bouche pleine d’allumettes enflammées ou de cigarettes allumées. Il aspirait à l’élégance dans l’élocution.

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Ohio

Ohio Stephen Markley Albin Michel

L’Ohio a été ces derniers jours un des gros enjeux des élections américaines : comprendre cette Amérique moyenne, où tout peut soudain basculer (l’Ohio n’est pas un swing State pour rien) a été une grande motivation pour commencer mon road trip littéraire américain avec ce roman de Stephen Markley, qui a déjà été bien remarqué depuis sa sortie.

C’est dans une petite ville de ce Midwest à la fois industriel et rural, New Canaan, que se concentre l’histoire sombre et effroyable d’une jeunesse écrasée par l’alcool, la drogue, la violence du sexe, anéantie par September 11 et ses conséquences dévastatrices. 

Des années après avoir quitté le lycée, quatre anciens amis de promo se croisent un soir de 2013, Bill Ashcraft et Stacey Moore sont partis depuis longtemps mais reviennent chacun pour des raisons personnelles – un mystérieux paquet à livrer pour l’un, la trace de son ex-petite amie Lisa Han à retrouver pour l’autre. Dan Eaton, vétéran d’Afghanistan, est revenu avec un oeil en moins il y a plusieurs années et ce soir il va recroiser son amour de jeunesse Stacey. Tina Ross, ancienne petite amie du capitaine de l’équipe de football, ne s’est jamais remise de sa rupture avec celui qui lui a pourtant ruiné la vie. Et cette nuit, elle va enfin le retrouver.

C’est un roman très ambitieux, construit en cinq partie – les quatre premières consacrées à chacun des personnages, et la cinquième partie, comme un coup de massue, vers laquelle converge cette drôle de soirée et ces rencontres improbables. 

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L’autre moitié de soi

Brit Bennett L'autre moitié de soi

Il y a dans la littérature américaine un truc en plus, inimitable.

Une capacité spécifique à savoir capter l’essentiel de façon simple et pourtant brillante, avec un sens de la narration implacable, une discipline de l’écriture souvent acquise au gré d’ateliers d’écriture prodigués dans les universités américaines par les maîtres de la littérature.

C’est avec son second roman « L’autre moitié de soi » que je découvre Brit Bennett, une prodigieuse écrivaine américaine qui, selon le National Book Award, fait partie des cinq meilleurs jeunes auteurs américains.

Son roman démarre en Louisiane, dans une petite bourgade qui ne figure même pas sur les cartes. 

Dans cet état acheté à la France en 1803, on ne distingue plus ceux qui portent des noms français, tellement ils sont nombreux – mais à Mallard, on distingue ceux qui sont trop noirs, comme s’ils risquaient de salir la peau blanche de ses habitants, acquise à coups de métissages.

A Mallard, il ne se passe pas grand-chose, ce qui explique pourquoi la disparition des jumelles Vignes en 1954, a tant marqué les esprits. Et pourquoi le retour de Desiree Vignes, quatorze ans après cet évènement, accompagnée d’une petite fille à la peau Noir-bleue, va à nouveau mettre Mallard en émoi. Qu’est-il advenu de Stella, la plus sensible des deux jumelles, depuis qu’elle a disparu à la Nouvelle-Orléans pour oser devenir Blanche?

 Etre un blanc pendant quelques heures, c’était amusant. Héroïque, même. Qui n’avait pas envie de rouler les Blancs pour changer? Mais le passe-blanc était un mystère. On ne rencontrait jamais quelqu’un qui avait franchi la ligne de couleur de manière définitive, pas plus qu’on ne rencontrait quelqu’un qui s’était fait passer pour mort avec succès (…) 

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