Avant que les ombres s’effacent

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En ce soir de janvier 2010, sur sa terrasse de Montagne Noire à Haïti, le vieux Docteur Schwarzberg va entreprendre le récit de sa vie, qu’il n’avait jusque-là délivré que par bribes.

Dans la fraîcheur de la nuit, réchauffé par le rhum ambré et bercé par le son lancinant des tambours vaudou, il est assis face à Deborah, sa petite cousine qu’il rencontre pour la première fois– Déborah est  venue avec les médecins et les secouristes du monde entier apporter leur aide aux haïtiens, alors que l’île a été ravagée par un séisme. Petite fille de Ruth, la tante du vieux patriarche qui était partie rejoindre la Palestine  en 1939 pour participer à la fondation de l’état d’Isarël, Déborah est le portrait craché de la flamboyante Ruth, ce qui ravive les souvenirs du vieil homme et  va l’inciter à livrer ses souvenirs:

C’était comme un chapitre de son enfance qui lui était renvoyé en cadeau, avant que les ombres s’effacent, qu’il ne redevienne poussière, ou néant

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Par Amour

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Je me suis souvent promenée dans la ville du Havre en voyant surtout sa laideur, détestant les courants d’air de ses immenses avenues froides et sans charme. Sans me poser de question sur ce qu’elle avait dû être avant les bombardements qui l’ont rasée.

Plus tard, m’intéressant aux travaux d’Auguste Perret qui œuvra à la reconstruction de la ville, l’histoire du Havre est devenue plus concrète : la ville entièrement sacrifiée, les milliers de sans-abris, l’habitat provisoire pour les reloger dans des cabanes en bois, et ce chantier titanesque qui dura de trop nombreuses années.

Le roman Par Amour de Valérie Tong Cuong apporte la pièce manquante à ma compréhension.

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Article 353 du code pénal

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Au petit matin, lorsque la police vient chercher Martial Kermeur chez lui, celui-ci n’est pas étonné.

 Sans doute, j’ai l’âme assez coupable pour ne pas être surpris de voir la loi fondre sur moi comme une buse et déjà planter ses griffes dans mes épaules

Martial Kermeur a tué un homme, jeté par-dessus bord du bateau dans lequel ils étaient embarqués.

Et c’est dans le bureau du juge, dans un huis-clos littéraire qui n’est pas sans évoquer une scène cinématographique, à la façon de Michel Serrault et Lino Ventura dans  Garde à vue, que Martial Kermeur déroule le fil de son histoire.

C’est un homme résigné, un homme usé qui dans un rythme sans relâche parle, raconte, et répond aux questions du juge. Kermeur, la cinquantaine, a été éprouvé par la vie : licencié de l’Arsenal de Brest, divorcé, élevant seul son fils Erwan, le maire de la ville lui accorde une « servitude » : contre l’échange de ses bons services, il habite avec son fils la maison de gardien du « château », grande demeure qui domine la presqu’île et fait partie du paysage des habitants de la petite ville depuis toujours. Jusqu’au jour où le maire décide de mettre en vente cette propriété de la ville, faisant basculer le destin de nombreux habitants.

Car s’il arrive comme un homme providentiel avec un projet immobilier fabuleux, Antoine Lazenec se révèle très vite être un promoteur véreux.
Embobiné par cet homme manipulateur qui les a floués, lui et quelques autres sous leurs yeux, Martial ne sait comment réagir. A-t-il saisi ce semblant d’amitié comme une perche pour le sortir de son isolement? Car ce qui dépasse l’entendement dans ce récit, c’est la capacité de Lazenec à tirer avantage de la faiblesse qu’il perçoit chez les autres, son habileté à séduire, à agir avec arrogance, en cachant à peine son dessein, jusqu’à ruiner la vie d’un homme et le mener à bout, vers une seule issue qui est le meurtre.

Tout au long de son récit au juge, de ses réponses à ses questions, Martial Kermeur fait jouer avec ses propos la lumière changeante du bord de mer, le brouillard qui apparaît, se retire dans sa vie, avec la force évocatrice d’un peintre. Une émotion intense transperce à travers ses mots désabusés, nous faisant vibrer en totale empathie avec le personnage.

 … je me retrouve comme pris à travers l’épaisseur du verre, le cerveau capturé par le brouillard qu’on pourrait confondre avec n’importe quel matin d’hiver quand le soleil essaye de se refléter dedans, mais comme pâli ou trompé par la texture opaque de la glace.(…) Quelquefois je m’y perds, dans les brumes du miroir, dans le reflet indécis de moi, quelquefois même je suis content de m’y perdre, mais quelquefois aussi, j’ai dit au juge, quelquefois aussi je suis en colère contre la brume

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Le garçon

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Nous sommes en 1908. Le garçon a quatorze ans lorsqu’il part à la découverte du monde, dont il ne connaît rien. Il n’a connu que sa mère, leur misérable cabane et ses environs. Le garçon ne parle pas, et c’est une sorte de créature hybride, mi-homme mi-bête, qui part sur les chemins du monde.

Désormais il veut voir. Il veut savoir. Il veut connaître. Il ne se tiendra plus à l’écart comme sa mère d’abord en avait décidé, pour des raisons connues d’elle seule, comme son propre instinct le lui dictait

On ne saura jamais pourquoi il ne parle pas – est-ce la faute de sa mère, peu loquace, s’abandonnant seulement parfois à d’impromptus monologues ? Est-il idiot (on comprend rapidement qu’il ne l’est pas) ? Ou est-il simplement muet ? Peu importe, probablement.

 il ne parle pas, et puis ? Avait-elle argumenté plus tard. Est-ce qu’on n’entend pas débiter assez de niaiseries ou de sottises comme ça

Notre garçon, donc, part sur les chemins du Sud où il est né, et très vite il se frottera à la nature méfiante des hommes : son allure effraie, mais il ne peut se défendre sans la parole. Dans cet étrange hameau où il fera sa première halte et vivra plusieurs mois, il découvre l’espèce humaine qu’il sait à peine nommer. Ceux qu’il rencontre sont des créatures qu’il voit hybrides, comme lui : l’homme-renard, la femme-papillon, la femme-musaraigne, l’enfant-crapaud, l’enfant-ver, l’homme-chêne,… Ils ne sauront pas forcément se montrer plus humains que lui, alors le garçon reprendra sa route. Malgré ce désenchantement, cette première rencontre avec la civilisation pave le chemin initiatique du garçon, qu’il reprend, dans sa solitude originelle, mais à l’affût du monde. Le monde d’ailleurs peut lui ouvrir ses bras, s’il a de la chance.

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Tropique de la violence

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Voici un des plus forts romans de 2016 qu’il m’ait été donné de lire. Un immense coup de cœur.

Son auteure, Natacha Appanah, situe le roman sur l’île de Mayotte, département d’outre-mer français. Mayotte évoque l’exotisme et les plus somptueux lagons qui existent. Une île paradisiaque à l’autre bout de la planète. Mais loin du rêve, le roman soulève la triste réalité d’un territoire qui n’a de français que le nom.
Roman chorale, Tropique de la violence s’ouvre avec le récit de Marie. Déjà, on comprend qu’une tragédie s’est nouée. Marie est une infirmière française qui a suivi son mari mahorais à Mayotte. Très vite, le paradis s’efface au profit de la folie. Marie ne peut avoir d’enfant, cet enfant métis qu’elle rêvait de donner à Cham son mari, qui la délaisse au profit d’une clandestine comorienne bientôt enceinte. Le destin met sur le chemin de Marie, une nuit où peut-être « elle oublie de fermer son cœur » un bébé rejeté par sa jeune mère clandestine, parce qu’il porte l’empreinte du djinn, créature dotée de pouvoirs surnaturels : il a un œil vert et un œil noir. Marie va élever Moïse comme son fils, comme un blanc, comme un français. A l’adolescence, l’enfant calme, serein et posé se révolte :

 je n’en voulais plus de cette vie protégée, de cette vie de Blanc, de cette musique blanche qui ne transporte nulle part et de ces livres qui parlent de roseaux et de saules. Je voulais transpirer une sueur d’homme noir, je voulais manger du piment et du manioc comme avant je mangeais des petits Lu et de la confiture, je voulais du tam-tam et des cris, je ne voulais pas être un muzungu, un étranger. Je voulais appartenir à un endroit, connaître mes vrais parents, avoir des cousins, des tantes et des oncles. Je voulais parler une langue qui fait rouler les r et chuinter les s

Marie meurt subitement, laissant le jeune homme désemparé, livré à lui-même, livré aux loups, et qui n’a de cesse de s’interroger sur ses origines :

 j’ai pensé à un garçon né il y a quinze ans sur une île des Comores et qui aurait pu avoir une autre vie s’il était né avec deux yeux noirs. Je me suis demandé ce qu’il aurait pu faire ce gamin-là pour briser ses chaînes, pour contourner son chemin commencé dans la violence, l’ignorance et le dégoût. Je me suis demandé si, en réalité, il n’était pas foutu d’avance ce garçon-là, et avec lui, tous les garçons et les filles nés comme lui, au mauvais endroit, au mauvais moment

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