L’année de la pensée magique

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La vie change dans l’instant

L’homme est, et l’instant d’après, il n’est plus.

Le 30 décembre 2003, le mari de Joan Didion meurt, foudroyé par une crise cardiaque.

Ce soir du 30 décembre, Joan et John rentrent chez eux après une nouvelle journée passée au chevet de leur fille Quintana, qui est dans le coma suite aux complications d’une pneumonie. A peine regagné leur appartement de Manhattan, à peine allumé un feu de cheminée, à peine pris le temps de boire un premier whisky avant de passer à table, et John s’effondre sans que Joan comprenne. Cinq minutes pour que l’ambulance arrive, une quarantaine de minutes pendant lesquelles les secouristes vont tenter de le ranimer, cinq autres minutes pour le transporter à l’hôpital – le décès sera prononcé à 22H18. Soudain, après 40 années de vie commune avec son mari John, 40 années au cours desquelles, travaillant ensemble au sein de leur appartement, ils se seront à peine quittés plus de quelques jours, Joan Didion se retrouve seule.

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Pendant un an, elle  va chercher inlassablement à comprendre la mort de John. A quel moment est-il mort, aurait-on pu le sauver ?  Comment le faire revenir ? Cette année, elle l’intitulera L’année de la pensée magique

« Le faire revenir » avait été, tout au long de ces mois, mon objectif secret, un tour de magie.

Il lui faut essayer d’entamer un processus de deuil, commencer à ranger les affaires du défunt et soudain elle s’interroge au moment de rassembler ses chaussures pour les donner : quelles chaussures mettra-t-il s’il revient puisqu’elles auront été données ? Joan Didion s’accroche alors à l’espoir fou que la courbe des évènements pourra s’inverser, et que John pourra revenir.

 Je ne croyais pas à la résurrection de la chair, mais je continuais de croire que, dans des circonstances favorables, il reviendrait

Parallèlement au travail de deuil qu’elle entreprend, Joan Didion doit mobiliser son énergie pour  aider sa fille Quintana à lutter pour la vie. En effet, à peine sortie du coma Quintana y replonge quelques semaines plus tard. Inlassablement, l’écrivaine analyse les faits, les décortique, dans un style clinique. Ce n’est plus seulement la mort de John qu’elle dissèque, c’est la possibilité de survie de sa fille qu’elle doit comprendre, elle qui veut toujours avoir le dernier mot comme le lui répétait souvent John.  Pas de pathos dans ce récit, la journaliste qu’est Joan Didion se superpose à la femme et à la mère. Elle a besoin de comprendre, de lire, de compulser des informations. Elle se documente, lit des ouvrages de référence sur la mort, le deuil, détaille des études médicales :

Lis, apprends, révise, va aux textes.

Savoir, c’est contrôler

Sans complaisance, avec une lucidité extrême, Joan Didion raconte cette année de flottement. Reconnaît ses faiblesses, sa folie, son manque de rationalité. La chronologie devient une obsession pour se raccrocher aux événements, pour « remonter le cours du temps, faire défiler le film à l’envers ». Jusqu’à comprendre l’inéluctable : John ne reviendra jamais

Tout ce qu’écrit Joan Didion sort comme une évidence, une vérité avec une acuité inouïe et une lumière qu’on n’attendrait pas d’un sujet aussi grave. Elle ne donne pas de leçon de vie, elle qui survit. Mais à la lecture de ce récit, on ne cesse de relever la justesse de ses propos dans leur sincérité. Comme des révélations, on note tout. Ses phrases sont bouleversantes, graves, et belles et revêtent une vérité absolue. Comme si, avant de lire Joan Didion, on n’avait pas compris. Ou comme si on n’avait pas su comment pouvoir exprimer les choses.

Ce qui donne leur netteté à ces jours de décembre, il y a un an, c’est leur fin 

Lorsque Joan Didion achève son récit, une année est révolue. Et si c’est pour elle le moment où elle comprend la nécessité de faire enfin le deuil, c’est pour le lecteur le moment d’émotion crucial, émotion qu’à sa façon elle a su maintenir à distance pour ne pas sombrer : « Je me suis aperçue aujourd’hui, pour la première fois, que John ne figure pas dans mon souvenir de cette journée, il y a un an. C’était le 31 décembre 2003. John n’a pas vécu cette journée, il y a un an. John était mort ».

Si le témoignage de Joan Didion est d’une gravité extrême, c’est aussi le récit lumineux d’une magnifique histoire d’amour, celle de deux âmes sœurs, deux inséparables qui s’encourageaient dans leur travail, s’admiraient mutuellement, et qui ne devaient pas s’imaginer vivre l’un sans l’autre et concevoir cette séparation prématurée après quarante ans de vie maritale:

Le mariage, ce n’est pas seulement le temps : c’est aussi, paradoxalement, le déni du temps. Pendant quarante ans, je me suis vue à travers le regard de John. Je n’ai pas vieilli. Cette année, pour la première fois depuis mes vingt-neuf ans, je me suis vue à travers le regard des autres ; pour la première fois,  j’ai compris que j’avais de moi-même l’image d’une personne beaucoup plus jeune

Outre-Atlantique, Joan Didion est une icône, une muse, un style. Avec Tom Wolfe, elle a fait partie de ceux qui ont créé le Nouveau Journalisme, dont l’écriture se rapproche de la littérature. C’est cette écriture si particulière, à la fois simple, gracieuse, intelligente, lumineuse qui, peut-être bien plus que le récit, m’a bouleversée. Cette écriture est une découverte, une évidence. Une inspiration profonde.

C’est grâce à cette écriture que Joan Didion trouvera son meilleur soutien et la possibilité de continuer à avancer malgré le drame, malgré les drames : elle perdra sa fille Quintana en pleine promotion de L’année de la pensée magique, et lui consacrera un autre ouvrage, Le bleu de la nuit.

 

Titre : L’année de la pensée magique (The year of magical thinking)

Auteur : Joan Didion

Editeur : Le Livre de Poche

Parution : 2005

 

4 réflexions sur “L’année de la pensée magique

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