Je suis Jeanne Hébuterne

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Jeanne Hébuterne hante l’oeuvre de Modigliani.

D’elle vous avez  forcément vu l’un des innombrables portraits, le visage étiré, le nez long, les cheveux roux et les yeux en amande.  Olivia Elkaïm raconte dans ce roman le destin tragique de la dernière compagne du peintre italien. Et elle a choisi pour ce récit la forme du journal intime, à la première personne, qui va débuter le jour où Jeanne rencontre Modigliani.

Hier soir je suis tombée amoureuse d’Amedeo Modigliani

Ainsi débute l’histoire, dans l’euphorie d’une rencontre entre le peintre italien et la jeune fille de bonne famille. Jeanne a dix-huit ans, Amadéo quinze de plus, et immédiatement il la séduit. En cette année 1916, alors que la guerre sévit en Europe, Jeanne n’aspire qu’à peindre et prend des cours à l’académie Colarossi, où Modigliani enseigne. Sous le charme de cette magnifique jeune fille botticellienne, teint laiteux et long cheveux roux coiffés en deux grosses tresses, Modigliani l’enlève avec l’aide de Soutine… et ainsi débute leur histoire folle, passionnée et déchirante.

 

Tout oppose Modigliani et Jeanne. Sauf la peinture. Modigliani est libre, alcoolique, malade, séducteur, maudit. Olivia Elkaïm, dans ses interviews dit de lui que c’est un bad boy. Il collectionne les maîtresses, fréquente les prostituées. Toutes, il les peint. Modi, comme on le surnomme, souffre aussi, malade depuis l’enfance d’une pleurésie, de tuberculose, la sculpture et sa poussière ont fini par achever ses poumons, alors il s’est mis à peindre. Jeanne est une fille rêveuse, mutique, si différente des autres que, petite, sa mère a consulté un médecin, inquiète de son désintérêt pour les activités des enfants de son âge. Avec son frère elle découvre la peinture. Un frère avec lequel elle entretient une relation ambiguë, presque incestueuse. Le frère parti à la guerre, une mère éplorée qui attend le retour de son fils, un père silencieux : la voie est libre pour laisser Jeanne courir sur le chemin de l’émancipation, échapper à la bonne morale catholique ambiante et débuter une liaison amoureuse et charnelle avec le peintre. Elle découvre Montparnasse et les artistes qui ont fait sa réputation, et s’installe avec Modigliani.

Les deux mènent une vie de bohème miséreuse, peignent ensemble, mangent quand ils peuvent, entretenus par Zborowski, l’agent de Modigliani, et par l’argent qu’envoie parfois la mère du peintre. Et Modigliani boit, du matin au soir, Modigliani sort, Modigliani souffre d’être un artiste conspué, Modigliani s’éloigne, disparaît, trompe Jeanne. Bad boy suprême, oui, incapable de bien aimer. Jeanne souffre, malade de jalousie, et cherche son Amadéo partout, désespérée.

Moi, je suis moulée dans le tuffeau, roche friable que ronge une pluie acide et continue.

L’absence de mon amour me désagrège.

Quand il revient, Amadéo l’ignore, l’insulte, mais Jeanne est enceinte. Elle a commis « la grosse faute », celle contre laquelle son frère l’avait mise en garde, mais que personne n’avait eu l’impudeur de lui expliquer. Vous pensez bien qu’au début du 20ème siècle, on ne parlait pas éducation sexuelle à une jeune fille – mais les jeunes hommes, eux, avaient toute liberté de se rendre au bordel.

Le destin de Jeanne, depuis sa rencontre avec Modigliani, est tracé.

Elle mettra au monde une petite fille, fille-mère incapable de s’en occuper. Amadéo revient, malade, pour mourir peu de temps après – il s’éteindra le 24 janvier 1920. Jeanne est enceinte de leur deuxième enfant, grosse de neuf mois. Elle ne supportera pas la mort de son amour, et se jettera de la fenêtre du cinquième étage chez ses parents, le surlendemain.

Jeanne est morte à 22 ans. Ignorée de tous pendant que toute le monde honore Modigliani. Quel aurait été son destin si elle n’avait pas rencontré l’artiste italien? Serait-elle devenue une artiste reconnue? Il reste d’elle quelques toiles, qui attestent de son talent, de sa personnalité artistique. En évoluant dans son travail, aux côtés de son compagnon, Jeanne a pourtant voulu aussi s’en éloigner artistiquement.

Je veux m’émanciper de l’influence de Modigliani. M’émanciper, oui, m’enhardir à ne plus suivre la douceur de son tracé, son chromatisme chaleureux, et trouver ma voie, ne plus signer « JH », mais Hébuterne avec fierté, montrer mes dessins à l’un de ces marchands qui pullulent sur les hauteurs de Nice. Pourquoi pas?

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Au café, ce matin, j’ai peint une femme coiffée d’un chapeau cloche, un pochette au cuir violet entre les mains. Une de ces bourgeoises bien habillées, sûres d’elles-mêmes.

Après avoir vibré avec les Picabia et leur bande de copains artistes dans Gabriële (chronique), lire Je suis Jeanne Hébuterne me semblait une suite logique.

Jeanne et Gabriële, contemporaines l’une de l’autre, toutes les deux artistes, évoluant dans le même milieu parisien se sont-elles peut-être rencontrées?

Pourtant, tout les opposait aussi: leurs milieux sociaux, le succès de Picabia contre l’infortune de Modigliani, l’argent facile du premier contre les vaches maigres du second. Tout, ou presque: Gabriële et Jeanne, deux femmes qui vibraient d’indépendance et se sont retrouvées sous l’emprise de deux personnalités hors normes et néfastes. Et l’une comme l’autre, plus femmes que mères, auront échoué dans leur apprentissage maternel.

J’ai particulièrement aimé l’écho entre les deux récits, j’ai aimé voir sous une autre perspective les artistes que les uns et les autres fréquentaient.La même émotion exprimée dans les deux livres avec la mort de Guillaume Apollinaire deux jours avant l’armistice du 11 novembre.

Si Je m’appelle Jeanne Hébuterne est moins analytique et didactique que Gabriële, l’éclairage sur l’oeuvre de Modigliani est pourtant très intéressant.

Et surtout, Olivia Elkaïm offre un portrait de femme passionnée, rebelle, bouleversante. Elle incarne Jeanne Hébuterne, lui donne une voix, fait revivre la femme, réhabilite l’artiste, donne corps à la muse.

Elle s’autorise certainement quelques petits arrangements avec la biographie de Jeanne (que je suis allée consulter sur plusieurs sites), mais peu importe. Le texte est d’abord passionné et porté par la sensualité dans la première partie, celle où Jeanne est heureuse, découvre la vie, l’amour, la crudité voluptueuse du sexe.

Maman ne peut suspecter une seule seconde que sa petite fille lui échappe, à la nuit tombée, et se pâme, et se donne dans des râles de putain.

Et lorsque Jeanne perd peu à peu Modigliani, on ressent intensément la souffrance, les coups de griffes de la jalousie, la douleur de la trahison.

C’est beau, habité, triste, tragique. Un coup de coeur de plus de cette rentrée d’automne.

 

mod

 

 

Titre: Je suis Jeanne Hébuterne

Auteur: Olivia Elkaïme

Editeur: Editions Stock

Parution: Août 2017

16 réflexions sur “Je suis Jeanne Hébuterne

  1. Jolie chronique mais quelle tristesse, mourir d’amour (et tuer son enfant au passage) qu’est d’ailleurs devenu leur fille ainée ? étrange histoire, un peu trop triste à mon goût (besoin de légèreté)

    Aimé par 1 personne

    1. Quel lourd héritage pour leur fille, Elle n’a pas connu ses parents mais portait le prénom de sa mère. Elle a été adoptée par la famille de Modigliani, a écrit une biographie de son père et a vécu bien plus longtemps qu’eux…

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  2. Je suis étudiante en meef 1 en arts plastiques et j’avoue que Modigliani on n’en parle pas du tout, durant ma licence je n’en ai jamais entendu parler mais ce livre va me bouleverser je pense. Les citations que tu as mise me font dire que le style est totalement à mon gout.

    Aimé par 1 personne

  3. quelle belle femme, elle est magnifique sur la photo de gauche…mais quel destin tragique…j’ai souvent pensé à cette image d’une femme sur le point d’accoucher, avec son ventre énorme, qui se jette par la fenêtre, abandonnant son premier enfant…
    ce livre ne me disait pas plus que cela, mais en lisant ton billet, je me dis que j’ai eu tort de le mettre de côté…

    Aimé par 1 personne

    1. Cette lecture vaut vraiment le détour. J’ai bien aimé la façon dont Olivia Elkaïm a abordé le sujet. Ces interviews ont également été très convaincantes. J’adore quand elle traite Modigliani de bad boy (et je craque quand même pour ce bad boy). Jeanne était superbe, ces photos sont incroyables. Et elle porte déjà l’empreinte de la tragédie, je trouve…
      Peut-être lui trouveras-tu une petite place dans ton plan de décembre? 😉

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