Ceux d’ici

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Ne vous fiez pas au charme contemplatif de la couverture si « Nouvelle-Angleterre » du roman…

Lorsqu’il revient de New York après le 11 septembre 2001, Mark Firth est accueilli en héros dans sa petite ville du Massachusetts. Mais Mark n’a rien d’un héros, tout juste est-il un petit entrepreneur de la middle class qui s’est fait arnaquer par un investisseur véreux, raison pour laquelle il était secrètement à New York ce jour-là pour un rendez-vous dans un cabinet d’avocats.

C’était une petite ville, et malgré cette conviction yankee que chacun menait une existence indépendante, tout le monde s’occupait tout le temps des affaires des autres.

Dans la petite ville de Howland, Massachusetts, chacun semble donc mener une petite vie tranquille, sans grandes aspirations. Mais cet après 11 septembre, une fois les moments de solidarité passés, va voir naître beaucoup de rancoeurs au sein de la communauté. Mark Firth ne va pas y échapper, alors que sa petite société subit de surcroît les affres économiques de la région.

Lorsque Philipp Hadi, un riche new-yorkais, vient s’installer à Howland avec sa famille pour échapper au danger d’une récidive potentielle d’attentat à NYC, de nouvelles perspectives s’ouvrent.  D’abord pour Mark, à qui il offre du travail et surtout l’espoir de s’élever. Et surtout pour toute la communauté, dont il va bientôt devenir le Premier Elu. En prenant la tête de la ville, Hadi va d’abord éliminer beaucoup de problèmes qui pourrissaient la vie de ses concitoyens et le bon fonctionnement de la communauté en supprimant les taxes et en payant de sa poche de nombreux investissements. Mais il va surtout cristalliser les nombreux problèmes qui couvaient, en instaurant un despotisme qui, faisant fi des processus démocratiques, va peu à peu détruire la cohésion fragile de la petite ville.

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Ce nouveau roman de Jonathan Dee, dont vous aviez peut-être lu comme moi Les privilèges, m’a beaucoup surprise. Même si, déjà, Les privilèges m’avait également surprise!

Mais on retrouve dans cette fresque sociale cruelle le savoir-faire de l’auteur américain.

Tout d’abord, le livre s’ouvre sur un chapitre 0, narré à la première personne par un personnage malhonnête et sarcastique, dont on n’entendra plus jamais parler tout au long des 410 pages du roman. A tout moment, tout comme on s’attend à une chute spectaculaire du roman, on imagine ce personnage revenir. Mais non. Et plusieurs fois, de façon aussi surprenante qu’inattendue, l’auteur a cette façon de faire disparaître du viseur des personnages que l’on croyait essentiels à l’action.

La suite du récit s’ouvre ensuite au lecteur, en cinq parties, et sur une dizaine d’années, dans des fondus enchaînés pour lesquels Jonathan Dee se montre plutôt doué, surtout lorsqu’il s’agit de passer d’un personnage à l’autre, dans un tour de passe-passe surprenant. L’écriture, chez Dee, est accessoire. Elle est efficace, sans fioritures, pour se mettre au service d’une histoire et de personnages qui sont l’essentiel.

Et l’histoire ne nous laisse pas en reste, nous (ou enfin moi en tous les cas) qui avons toujours été subjugué par la puissance du mythe américain, et auquel d’ailleurs, à l’instar de Mark, les personnages essaient de se raccrocher. Hadi, par sa présence et sa richesse, en est l’incarnation:

Et il y avait autre chose de particulier chez Hadi – de l’insouciance, une sorte d’anticharisme – qui, paradoxalement, séduisait Mark également. Voilà ceux qui gouvernaient le monde. Ils se fichaient de ce que les autres pensaient. Peut-être était-ce en partie ce qui séparait Mark de ce genre d’homme: il manquait un peu d’arrogance, il le savait, mais peut-être étais-ce plus simple encore, peut-être accordait-il trop de crédit à l’idée qu’il fallait que tout le monde l’aime

Mais le rêve américain, souvenir nostalgique d’une autre époque, est révolu – et tous les personnages de Ceux d’ici vont en faire l’amère expérience.

– on ne peut pas s’envier mutuellement nos situations, répondit Hadi. Votre rôle est aussi indispensable que le mien. Si vous faisiez mal votre travail, ou si vous le détestiez, ce serait une chose. Mais à mon avis nous sommes vous et moi parfaitement à notre place. Ce que je vous conseillerais, c’est de ne pas dénigrer quelque chose que vous faites si bien. Plus facile à dire qu’à faire, je vous l’accorde.

– Mais on est en Amérique, insista Mark en rougissant

Quelle phrase insignifiante. Bien sûr qu’on était en Amérique. Sinon, quelqu’un comme lui ne serait pas assis dans la cuisine de quelqu’un comme Hadi; quelqu’un comme Hadi n’existerait probablement même pas. Mais cette histoire d’Amérique lui semblait expliquer ce qu’il ressentait, ou peut-être s’en servait-il pour défendre qui il était, ce qu’il voulait.

– On est censé se dépasser. On est censé voir grand. Non?

Tous les personnages du roman, pour la plupart détestables et fragilisés, sont analysés finement par l’auteur aussi bien dans leur caractère que dans leur relation aux autres. La méchanceté et la malveillance sont toujours sous-jacentes au récit, et c’est ce qui tient le lecteur en haleine – même si Jonathan Dee a une façon bien à lui de le faire, en évitant le rebondissement spectaculaire ou la chute qu’on serait en droit d’attendre.

Comment ne pas voir un écho, dans cette lecture, à l’arrivée au pouvoir d’un certain Donald Trump?

Pourtant, Jonathan Dee a écrit Ceux d’ici avant que le 45ème président des Etats-Unis ne soit élu.

Les perspectives qu’il décrit dans ce roman, à la fois analyse sociologique et satire politique, sont glaçantes: à quoi tient l’équilibre d’une communauté, et à plus grande échelle, d’une démocratie?

Souhaitons que la réponse que nous aurons en 2020 (à moins d’une destitution en novembre prochain si les démocrates gagnent les élections de mi-mandat?) ne soit pas à la hauteur des cauchemars dans lesquels nous nous projetons.

★ ★ ★ ★ ☆

Titre: Ceux d’ici (The Locals)

Auteur: Jonathan Dee

Editeur: Plon – Feux Croisés

Parution: Janvier 2018

5 réflexions sur “Ceux d’ici

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