La toile du monde

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Paris, 1900 – le monde s’ouvre sur le vingtième siècle dans le sillon de l’exposition universelle, à laquelle convois officiels débarquant des quatre coins de la planète et peuplades moins civilisées, plantées dans les décor de carton-pâte de ce monde en version réduite, participent.

Aileen Bowman débarque des Etats-Unis pour couvrir l’évènement pour le New York Tribune. Flamboyante rousse, indépendante, fille d’un aventurier anglais et d’une utopiste alsacienne, Aileen a la liberté de ceux qui ont grandi dans la jouissance des grands espaces.

Sous couvert de reportages journalistiques, Aileen est venue à Paris à la recherche de Joseph, celui qu’elle appelle son frère blanc, un métisse indien, embarqué dans la troupe de spectacle du Pawnee Bill’s Historic Wild West Show.

Parallèlement à son emploi au New York Tribune, Aileen écrit sous pseudonyme des chroniques pour La Fronde, un journal féministe.

Dans ce Paris au coeur palpitant, à la charnière de deux siècles mais résolument en route vers la modernité, Aileen va côtoyer les architectes de ce renouveau – artistes pas encore célèbres du Bateau-Lavoir, inventeurs du progrès comme un certain Rudolf Diesel, ou encore les ingénieurs du métro parisien qui creusent les entrailles de la capitale.

Dans un grand souffle romanesque, Antonin Varenne nous embarque dans ce roman d’aventures – au pluriel, mené par une héroïne qui s’offre toutes les libertés – celle de porter des pantalons avec l’autorisation du préfet Lépine, de conduire une bicyclette pour traverser Paris, d’aimer librement les femmes comme les hommes, d’offrir à la toile du peintre Julius Stewart son corps tatoué. On pourrait même, parfois, percevoir une pointe de machisme chez Aileen, ce qui paradoxalement ne fait qu’exacerber sa féminité, sa sexualité sensuelle et sulfureuse.

Cyanotipes de Charles-François Jeandel

Les personnages, historiques ou fictifs, sont tous formidablement campés, sans tomber dans l’excès caricatural qui eût été le piège trop facile de cette fiction.

Antoine Varenne, dans la machine à remonter le temps de son roman, explore ce Paris du renouveau, fait d’éruptions haussmanniennes, de trouées qui rejoignent les deux bouts de la capitale, de forages des sous-sol supervisé par un certain Monsieur Bienvenüe, et se fait l’oracle de tous les bouleversements à venir dans le siècle encore tout neuf.

Mais il nous entraine aussi dans les contrées sauvages du Nevada, avec une vraie puissance qui n’est pas sans évoquer les épopées de l’ouest américain.

Tout bouillonne dans la marmite de cette histoire, les petites histoires dans la grande, le féminisme, l’art, la quête des racines, l’amour, et surtout, la liberté – sans que jamais rien ne s’entrechoque dans le foisonnement de l’histoire – bien au contraire.

Aileen a en elle la liberté absolue, elle est la femme moderne en devenir, qui a choisi qui elle voulait être, et qui elle voulait aimer, assumant ses choix jusqu’au bout.

La toile du monde est un véritable « page-turner », rythmé par une écriture  précise et efficace, qui prend même de vrais accents virtuoses lorsqu’Aileen rédige pour La Fronde des chroniques où elle met Paris en scène:

On dit que je suis la putain des despotes, que j’ai accueilli plus de rois et d’empereurs que d’élus du peuple. Parce qu’on ne retient de mes amants que les plus fous, ceux qui m’offrent pour leur gloire des ponts, des dômes dorés et des palais, les pierres que l’Histoire laisse le plus longtemps debout. Mais je couche aussi avec les foules, affamées, délirantes, en fête ou en colère, les foules qui étripent d’autres foules. J’ai réconforté, dans des recoins de mes rues, les jeunes soldats d’armées de toutes les langues, cachés un instant, pissant dans leurs culottes, tremblant de peur, qui faisaient une prière pour ne pas mourir à cause de moi, avant de repartir à ma conquête.

La toile du monde est le troisième volet d’une trilogie commencée avec Trois mille chevaux vapeur (où l’on fait connaissance avec Arthur Bowman le père d’Aileen), et poursuivie avec Equateur, où c’est Pete Ferguson le père de Joseph, qui est le héros de l’histoire.

Aucune nécessité d’avoir lu les deux premiers pour aborder La toile du monde – pour ma part, j’ai abordé le roman sans savoir qu’il était issu d’une trilogie et cela ne gêne aucunement la lecture.

J’ai particulièrement apprécié l’approche artistique du roman, la mise en scène du travail de Julius LeBlanc Stewart, ses toiles réelles et les toiles fantasmées par l’auteur. De la même façon, j’ai découvert les troublants cyanotipes de Jeandel. C’est ce qui est génial dans ce roman: on a l’impression d’apprendre une multitude de petites choses qui rendent la lecture fructueuse et intelligente.

A l’occasion du Festival America 2018, j’ai eu le privilège d’être conviée par les éditions Albin Michel à un déjeuner avec Antonin Varenne. Ecrivain talentueux, baroudeur, musicien, l’auteur est avant tout un homme d’une belle sincérité, éminemment sympathique.

★ ★ ★ ★ ☆

Titre: La toile du monde

Auteur: Antonin Varenne

Editeur: Albin Michel

Parution: Août 2018

3 réflexions sur “La toile du monde

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