Tristes grossesses

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Nous vivons une période déstabilisante et fragile, où soudain les avancées acquises au cours des six dernières décennies semblent propres à être remises en question.

Est-ce que nous, Femmes, dans la banalité de nos usages contraceptifs (avaler une pilule quotidienne, se faire poser un stérilet pour plusieurs années, utiliser un diaphragme ou des préservatifs) avons conscience des combats qui sont derrière notre droit fondamental et bienheureux à contrôler notre fécondité? A avoir un enfant quand nous le voulons?

Est-ce que nous, Femmes, qui avons cette liberté de mettre fin à une grossesse, mesurons aujourd’hui l’interdit censuré par la condamnation (quand ce n’était pas la mort due aux conditions dans lesquelles s’exerçait l’avortement clandestin) que devaient braver nos mères et nos grand-mères, sous le joug d’une loi de 1920 qui voulait assurer le renouvellement de la population française ?

1967, l’adoption de la loi Neuwirth autorise la contraception.

1975, l’adoption de la loi Veil dépénalise l’avortement

Ces lois sont l’aboutissement d’un long combat, mené par la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, fondatrice de la Maternité Heureuse – qui devint ensuite le Planning familial.

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Un faits divers sordide va venir appuyer le projet de la jeune femme: le procès des époux Ginette et Claude Bac. Ils ont 25 ans et se retrouvent aux assises pour la mort de leur bébé de huit mois, Danielle, qu’ils ont laissée dépérir faute de soins et d’attention.

Issus du milieu ouvrier de cette France d’après-guerre, qui commençait tout juste à pourvoir la population de logements salubres, Claude et Ginette ont à peine 20 ans quand ils se marient à Saint-Ouen en 1948. Quelques mois plus tard naîtra leur premier bébé. En 1953, Ginette sera enceinte de son cinquième enfant. Cinq enfants en cinq ans, cinq grossesses coup sur coup. Mais la déchéance du couple n’aura pas attendu ces cinq années pour s’installer. 

Ginette est épuisée, dépassée, débordée: les dettes à l’épicerie qui s’accumulent, les couches de tous ces bébés qu’elle n’a plus le temps de laver (d’ailleurs, comment les lave-t-elle, ces couches, dans les années 50?), les repas qu’elle n’a plus le temps de cuisiner.

Aujourd’hui, on saurait que Ginette souffrait de dépression post-partum. Elle et sont bébé seraient pris en charge, soignés. 

Mais si la PMI a suivi ses grossesses, si les assistantes sociales ont été informées de la situation du jeune couple, Ginette est restée seule, son mari indifférent a fermé les yeux sur le drame qui se jouait et à coûté la vie à leur bébé de huit mois.

 

Danièle Voldman et Annette Wieviorka, dans un travail de documentation des plus difficiles, ont retracé l’histoire des époux Bac et leur procès – condamnés en 1954 à sept ans de prison, l’intervention de Marie-Andrée Lagroua Weill- Hallé contribuera à libérer les époux lors d’un second procès en 1955. 

Mais elles reviennent aussi sur l’histoire d’un parcours vers la légalisation de la contraception, un combat formidable, mené et soutenu par des femmes (Evelyne Sullerot secrétaire générale de l’association, ou Simone de Beauvoir qui préfacera notamment le livre de Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé), mais aussi des hommes : en première ligne Benjamin Weill-Hallé, époux de Marie-Andrée et médecin (qui a entre autres réalisé la première vaccination humaine par le BCG et a dirigé l’école de puériculture de Paris), Jacques Derogy journaliste à Libération, Jérôme Lindon patron des Editions de Minuit qui éditera l’ouvrage de Derogy « Des enfants malgré nous. Le drame des couples ».

Une proposition de loi qui visait à abroger celle de 1920 échouera en 1956 sous l’impulsion d’une alliance des catholiques et des communistes et il faudra attendre près de 20 ans pour faire changer radicalement en France la vie des femmes.

« Tristes grossesses » (en parallèle à « Maternité heureuse »?) est un livre essentiel pour un combat qu’il est indispensable de ne pas oublier et de rappeler à nos enfants dépositaires de ces droits – droits qui ailleurs dans le monde, et parfois pas si loin que cela de la France, ne sont pas encore acquis. 

 

Titre: Tristes grossesses

Auteurs: Danièle Voldman et Annette Wieviorka

Editeur: Seuil

Parution: 10 janvier 2019

4 réflexions sur “Tristes grossesses

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