Devenir quelqu’un

Devenir quelqu'un de Willy Vlautin éditions Albin Michel

Willy Vlautin, je l’aime pour son style sans prétention et pour ses personnages sombres qui naissent toujours du mauvais côté: des existences à peine entamées et déjà promises à une vie en marge.

Je les aime, ses héros cabossés, même si l’effroi me saisit toujours à un moment de ma lecture, quand ça bascule pour eux et que ça devient vraiment compliqué – alors qu’on pensait qu’ils avaient déjà atteint le degré ultime d’emmerdements que la vie pouvait leur donner.

Horace Hopper ne faillit pas à la tradition des amochés de la vie de Willy Vlautin: indien par son père, blanc par sa mère, il a été élevé un temps par une grand-mère maternelle un peu portée sur la boisson. Avec son physique, qui dans son Nevada natal le fait souvent passer pour un mexicain, Horace n’a pas eu une adolescence facile, et il a dû apprendre à se battre pour rendre les coups qu’il encaissait. 

Pourtant, Horace a une bonne étoile qui brille au-dessus de sa tête: la famille Reed. Le vieux couple le recueille dans son ranch alors qu’il est encore adolescent. Consciencieux, sérieux, attentif, travailleur, il gagne très vite le coeur des Reed ainsi qu’une place au sein de leur famille. Mais Horace a des rêves plus grands que le ranch et ses 200 moutons: il veut quitter Tonopah, au nord de Las Vegas, pour devenir champion de boxe. Alors il rejoint Tucson, dans l’Arizona, pas loin de la frontière mexicaine – parce que c’est là-bas qu’il veut combattre, en se faisant passer pour le mexicain qu’on croit qu’il est depuis toujours. Il s’appellera Hector Hidalgo – un nom brodé en lettres d’or sur son short de combat en satin rouge.

Horace est courageux, Horace en veut, Horace est un battant – alors la solitude de la grande ville, l’indifférence des gens, il est prêt à les encaisser. Comme il sait encaisser les coups sur un ring. Et si Ruiz, son entraîneur, est un type véreux, il s’en accommodera, il n’a pas le choix, il veut devenir un champion.

USA, août 2016 (photo personnelle)

Forcément, comme c’est du Willy Vlautin, on s’attend à tout moment à ce que ça tourne mal.

On reste aux aguets. D’où viendra la bascule?

Vlautin est très habile, il nous crispe le temps d’une scène, en croyant qu’il nous amène quelque part… mais la porte se referme. Non, ce ne sera pas là, pas comme ça.

Et pendant tout ce temps, on s’attache un peu plus à Horace, et aux Reed, qui de loin, continuent à veiller sur lui comme un fils, ou un petit-fils.

Dans Motel Life et Plein Nord, j’avais été marquée par la bienveillance profonde qui s’élève toujours au-dessus de la noirceur de l’histoire. Cette fois-ci, plus encore que la bienveillance, c’est l’amour sincère qui unit Horace aux Reed qui m’a énormément touchée. Les déclarations sont simples et sans mièvrerie, et là encore c’est du vrai Vlautin. 

Comme son titre en français l’indique, « Devenir quelqu’un » est un roman sur la quête d’identité.

Horace descendit du ring, passa devant les spectateurs, les boxeurs et leurs familles et, pour la première fois de sa vie, il n’eut pas l’impression d’être un marginal, un loser, un paumé.

Car Horace, l’enfant abandonné par sa mère, porte depuis toujours la croyance en lui d’être un enfant différent, un raté – sinon, pourquoi l’aurait-elle fait?

Le roman s’inscrit dans la littérature des grands espaces, et Vlautin nous offre des panoramas cinématographiques de ses chers espaces infinis du Nevada envahis d’armoise.

C’est aussi un roman sur la boxe, les rings, les combats, les KO, les hématomes, les gueules et les corps cassés dont on ressent la douleur dans notre chair. Peu importe qu’on soit ou pas amateur, on y vit la boxe de l’intérieur, dans la peau de Horace. 

Pas besoin d’apprécier la boxe, donc, pour aimer inconditionnellement ce roman de Willy Vlautin.

Traduction Hélène Fournier

Titre: Devenir quelqu’un (Don’t skip out on me)

Auteur: Willy Vlautin

Editeur: Albin Michel

Parution: février 2021

Une réflexion sur “Devenir quelqu’un

  1. J’avais vu « Lean on Pete » au cinéma qui m’avait bouleversée, mais je n’ai jamais réussi à lire le livre, même si l’envie ne manquait pas… Comme tu dis, il a le chic pour parler de destins peu épargnés par la vie, et je crois que c’est un peu trop plombant pour moi (surtout en ce moment !)

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